MISS[ON DE CHÉVRIGLINE A ROME
prête, Fiancesco Pallavioino, Milanais, transformé en diplomate après avoir fait le commerce à Moscou. Kntre ces trois personnages, étrangers l'un à l'autre, l'entente n'était guère possible : Popler et Pallavicino ne se souffraient pas mutuellement; enrevanche, ils poursuivaien Chévriguine d'une haine commune, et ne craignaient pas de faire sur son compte des confidences compromettantes.
Évitant soigneusement la Pologne et la Lithuanie, l'envoyé moscovite s'était embarqué à Pernau. Après avoir touché Copenhague et repris la voie de terre à Lûbeck, il se dirigea sur Leipzig pour arriver à Prague dans les premiers jours de janvier 1581'. L'empereur Rodolphe II y menait sa vie solitaire, studieuse et fantasque au milieu d'une cour brillante, n'ayant ni la rude énergie du vainqueur de Marchfeld, dont il portait le nom, ni le génie politique et la bouillante activité de Charles-Quint, son aïeul maternel, avec lequel il rivalisait par ses connaissances variées, le don des langues, le goût des sciences et des arts. Se souciant peu des affaires d'État que les Rumpf et les Trautson dirigeaient à leur gré, Rodolphe n'entendait pas quitter ses livres ou ses fleurs, ses creusets ou même ses chevaux pour s'entretenir avec des étrangers. Les audiences ne s'accordaient que rarement. Chévriguine obtint cette faveur. Il y avait à Prague un hôtel appelé l'hospice des Turcs et des Moscovites ; c'est là que descendaient les envoyés des tsars et les chiaoux des sultans pour y être traités sur le même pied d'étiquette. Un gentilhomme de la cour fut, en qualité de majordome, attaché à Chévriguine. Le 10 janvier, un officier tranchant vint le prendre et le conduire à l'audience. Aux termes de ses instructions,
1. Pain, clipl. snoch., I, col. 785 à 817; X, col. 30. Archives d'État de Venise, Gmiifinia, Dispacci. VII, p. 311, 317, 321, 322.
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l'envoyé russe avait à présenter deux messages avec quarante peaux de zibeline; en réponse aux demandes que l'on pourrait iaire. il devait déclarer ne pas avoir de commissions verbales. Evidemment le tsar avait plus de confiance dans sa plume que dans ses courriers, aussi s'étend-il longuement dans sa lettre sur son amitié avec l'empereur Maximilien, sur les projets polonais caressés ensemble, enfin sur la nécessité d'une alliance commune contre les Turcs. Le nom de Bathory se place ici de lui-même : mandataire et allié des Turcs, élevé au trône par le sultan, le roi belliqueux de Pologne est l'unique obstacle à l'union des princes chrétiens et l'ennemi implacable de Moscou, à cause de l'amitié des Russes pour l'empereur. En parlant ainsi, le tsar se doutait bien que l'Autriche gardait encore rancune à Hathory pour s'être emparé de la couronne des Jagellons. Mais ici encore la Livonio empêchait les deux souverains de s'entendre : à Prague, elle passait pour un fief de l'empire, Ivan la réclamait à titre d'apanage hérité de ses ancêtres. La seconde lettre avait trait au commerce : le tsar se plaint amèrement de certaines mesures prohibitives et demande qu'elles soient rapportées. Pour parer à toute éventualité, Chévriguine avait été mis au courant des torts de Bathory et des affaires de Livonie ; que si l'on abordait la question des Tatars, il fallait dire que la conquête de Kazan et d'Astrakhan était désormais un fait accompli, que la foi chrétienne y avait été introduite, que tous ces peuples fournissaient leur contingent militaire au premier signe, que l'on échangeait de fréquentes ambassades avec le khan de Crimée, mais que lui. Jeu/te gdi's^ ne savait pas quel en était l'objet. Le tsar ne ménageait pas l'amour-propre de ses sujets, nous verrons tout à l'heure pourquoi les Tatars le préoccupaient si vivement.
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Sur le désii' de Chévriguine d'avoir iiii témoignage tle bon accueil, on lui délivra lui message impérial marqué au coin de la prudence : mutisme complet sur la Turquie et la Pologne, réserves expresses au sujet de la Livonie qui relève de la Diète, aucun changement dans les relations commerciales '. Le diplomate russe ne pouvait donc se flatter d'avoir eu un grand succès : on ne s'engageait pas dans les (|uestions politiques, oî la prohibition d'exporter les armes restait en vigueur. En pleine guerre avec Bathorv, c'était là ce qui choquait surtout le tsar et lui inspirait de sourdes réclamations, mais les ministres impériaux se donnaient l'air de ne pas s'en douter.
Malgré son audience à la cour. Chévriguine restait dans un certain isolement : le corps diplomatique, comme on dirait de nos jours, ne trayait pas avec lui. Le nonce pontilical fut d'abord le seul à lui envoyer un secrétaire pour le complimenter ; des relations s'établirent ensuite avec le représentant de la seigneuri(^ Porteur d'une lettre adressée « au g-rand gouverneur et aux légents de la grande cité de Venise », Chévriguino- (k'manda un passeport vénitien. L'ambassadeur Badoei s'empressa de l'accorder, et, à cette occasion, Pallavicino lui fit d'utiles confidences, li découvrit le vrai but de la mission russe à Prague et à Rome, les projets du tsar relatifs au commerce, enfin le dernier inciden! avec k's Turcs : interpellé par le sultan au sujet de Kazan et d'Astrakhan, le tsar, en guise de réponse, avait j<'té en prison le malheureux chiaoux et envoyé des mandataires prèciier aux princes la croisade ^ A Piague, on soupçonnait, au contraire, (jue la question d'Orien!
1. Rodolplie II à l\ -.{u IN, 11 janvier l.")Sl. Pain. J/[)l. .siioc/t., l, col. 835.
■1. llAM.Mti!, Yll. p. li:{, note ;j.
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masquait simplement le désir de faire la paix avec Bathory. Encouragé par ces découvertes. Badoer eut la velléité d'inviter à sa table les diplomates russes, mais il sacrifia le projet gastronomique à la crainte de se créer des embarras auprès de la Porte.
Le 25 janvier, nos voyageurs se remirent en route. Nous les reverrons en Autriche, suivons-les maintenant à Venise où ils parvinrent le 13 février, en passant par Munich, Innsbruck. Trente et Mestre ^
A la vue de cette reine brillante de l'Adriatique, avec ses coupoles d'or, ses palais au.x frontons circulaires, en style ogival ou Renaissance; ses arcades en filigrane de pierre, ses colonnes de porphyre, ses canaux sillonnés de gondoles. Chévriguine fut à la fois frappé de stupeur et saisi d'un vif regret. Ravi de ces merveilles, ébloui par la profusion des richesses, il ne pouvait, disait-il, se consoler d'ignorer les titres honorifiques du doge, circonstance fatale, qui paralysait toutes ses démarches. Quelle ne fut pas sa surprise lorsque, à peine installé dans la maison bourgeoise de Marietta Galetta. il se vit tout à coup tiré de son obscurité, traité en personnage officiel et invité par les cinq Savii alli ordini k se transporter dans le somptueux couvent des SS. Giovanni et Paolo, où il serait désormais l'hôte de la seigneurie. La seule nouvelle de la présence à Venise d'un envoyé moscovite avait suffi pour provoquer cette gracieuseté du doge, déjà bien informé par son ambassadeur de Prague. Le choix du domicile était judicieux : l'on passe du couvent dans une vaste église gothique où s'offrent aux regards les tombeaux des plus illustres citoyens, depuis le modeste médaillon de Bragadin, écorché vif par les Turcs à Famagouste. jus-