‹ Papes et tsarsChapitre 51 sur 135 · Bathory et Posse\ino, p. 25 à '-VJ, n°* I à lY · texte numérisé non relu

Bathory et Posse\ino, p. 25 à '-VJ, n°* I à lY

MISSION' U1-: CliKVHIGUINE A HOME 153

qu'au chef-d'œuvre de la sculpture de Venise qui veille sur les cendres des Vendramin ; tous ces grands hommes sont là, brandissant leurs épées, agitant leurs sceptres, modérant leurs coursiers, ressuscitant les gloires du passé : on eût dit un livre majestueux d'histoire aux feuillets de bronze et de marbre.

Deux jours après, le 15 février. Chévriguine se présentait, avec les cérémonies d'usage, à l'excellentissime collège. Nouvelles magnificences : à côté de Saint-Marc, s'élève la masse grandiose du palais ducal ; une double colonnade le soutient, l'une est à fûts robustes, l'autre, légère et à jour, forme une galerie trilobée ; au sommet, la corniche se festonne en clochetons, en aiguilles, en pyramides évidées. Le superbe édifice servait de siège au gouvernement. Les ambassadeurs attendaient leur tour dans l'anti-collège en admirant les fresques du Tintoret et de Véronèse ; l'audience se donnait dans la salle du collège, au plafond à caissons dorés, aux murs couverts de tapisseries ou historiés par les pinceaux des grands maîtres. Entouré de ses conseillers, assis sur son trône, le doge recevait les envoyés étrangers en présence de tous les membres du collège. Chévriguine leur offrit un singulier spectacle : debout, malgré les instances réitérées de s'asseoir, la tête découverte, il récite pompeusement les titres tsariens et, assisté de ses deux interprètes, débite une harangue que Popler traduit du russe en allemand, et Pallavicino de l'allemand en italien. Plus bizarre encore que les allures de l'orateur est le contenu de son discours ; en présentant la lettre du tsar, après l'avoir approchée de ses lèvres, Chévriguine se confond en excuses sur l'ignorance des titres du doge. Les formules d'étiquette ont toujours joué un grand rôle au Kremlin; Ivan IV. qui n'entendait plus passer pour un simple grand-kniaz, était, à cet

154 l'aHHITHAOK I'O.NTJUCAL

t'oarcl, susceptible à Texcès. Dès luis on comprend les scrupules du mandataire : une maladresse de sa part pouvait attirer un affront à son maître, terrible justicier si jamais il en fut. Le diplomate russe s'empresse de révéler naïvement les causes de son ignorance : les langues étrangères sont proscrites à Moscou, cai- s'il n'eût pas compris ses sujets, le tsar aurait redouté les trahisons; il n'y avait guère d'autres sources à consulter que les traditions de bureau ; malheureusement, faute de rapports jjIus i'réquenls avec l'Italie, le souvenir des titres d'usage s'était oblitéré; Venise passait même pour partie intégrante des États pontificaux ; aussi est-ce dans la lettre au pape que le tsar s'explique longuement sur la guerre contre les Turcs et les Tatars, objet jjrincipal de la mission présente. Quant au commerce à établir avec la seigneurie, Chévriguine avouait que son maitre le désirait ardemment, et recommandait en termes obscurs la voie de la mer Caspienne et du ^'olga pour se rendre à Moscou. A deux reprises, l'on revint sur cet itinéraire, pour se convaincre enfin que les notions géographiques des Moscovites étaient singulièrement confuses. Le doge Nicolo da Ponte souhaita ensuite la bienvenue aux nouveaux arrivants, promit de soumettre au conseil l'affaire du commerce, de répondre au tsar dans un bref délai et, sur la demande qu'en fit Chévriguine . lui accorda gracieusement une barque pour se rendre par mer à Pesaro. A l'issue de l'audience, nos diplomates purent considérer à loisir les merveilles du palais ducal, les collections d'armures, la salle du grand conseil, celle du conseil des Dix. dont on a dit, en forçant un peu la note, que jamais voûte plus riante ne couvrit une réunion plus sinistre. Les jours suivants furent consacrés aux curiosités de la ville : l'arsenal intéressait les Russes plus que toute

MISSION 1»K CHÉVIUOUINE A HOME 155

aulre chose, on se fit un plaisir de leur montrer en détail ce vaste établissement avec ses bassins, ses chantiers et toutes ses dépendances ; preuve muette, mais éloquente de la puissance militaire de Venise.

Cependant, comme la lettre du tsar était en russe, il fallut songer à la traduire. Chargé de cette besogne, le secrétaire Franceschi se fit aider par ce môme Giraldi, dont la mission à -Moscou avait naguère échoué et qui, grâce à sa connaissance de l'allemand, pouvait remplacer Pallavicino, mal initié aux fonctions d'interprète. La traduction fut bientôt achevée. Franceschi profita liabilement de l'occasion pour surprendre les secrets du Kremlin dont le tsar était si jaloux. Chévriguine et ses collègues ne manquèrent pas de répéter les lieux communs obligatoires sur Bathory et ses goûts sanguinaires, sur les desseins généreux d'Ivan, prêt à mettre cent mille chevaux sous les ordres de l'empereur contre les Turcs, avec promesse de lancer simultanément deux cent mille autres contre les Tatars ; mais quelques l^aroles indiscrètes, échappées par hasard dans une conversation que Franceschi prolongeait à dessein, révélèrent au sagace secrétaire Tétat réel des choses : il comprit que le tsar, entouré d'ennemis, ne désirait rien tant (ju'une paix honorable, et que sa position serait gravement compromise, si la Pologne ne consentait pas à désarmer.

\ ictorieuse sur- un point, la diplomatie vénitienne était, à son insu, mise en déroute sur un autre. Le lecteur aura remarqué quelques incohérences dans les discours de Chévriguine. Muni d'une lettre pour le doge, il ignorait ses titres ; le tsar s'adressait à des personnages étrangers, sans trop savoir ce qu'ils étaient. Ces anomalies s'expliquent : la lettre présentée à la seigneurie est apocryphe. Pour mettre ce fait en lumière.

156 t.'aurith\(;e 1'o>t[fical

il faut anticiper sur la marche chronologique des événements i. En avril 1581. le jésuite Possevino. chargé par le pape de ramener les envoyés russes dans leur patrie, fut témoin d'une scène assez vive qui se passa entre eux à Venise. Chévriguine accusait Pallavicino de vol; à bout de patience, celui-ci finit par s'écrier : « Voilà donc comment il me traite après m'avoir loué pour quelques roubles ; mais qu'il me laisse revenir à Moscou, et je le dénoncerai au tsar : l'on saura qu'il a fabriqué de fausses lettres pour les Vénitiens ! » Ces paroles firent sur Possevino l'effet d'un coup de foudre. Il voulut en avoir le cœur net. et parvint à savoir le fond de l'affaire. Pour provoquer les largesses de la seigneurie, Chévriguine avait, de sa propre main, écrit un message qu'il attribuait effrontément au tsar ; un cachet enlevé à la lettre de l'électeur de Saxe rendait l'illusion complète. C'est Possevino lui-même qui fait part de cette découverte au cardinal de Côme, en ajoutant pour le rassurer que les lettres du tsar au pape et à l'empereur sont authentiques.

L'accusation est sérieuse. Il s'agit d'un faux en écriture publique, avec des circonstances aggravantes. Une critique impartiale ne saurait cependant rejeter le témoignage de Possevino. En effet, Chévriguine avait été. au départ, muni non seulement de lettres pour Rodolphe II et Grégoire XIII . mais encore de sauf-conduits pour le roi de Danemark et l'électeur de Saxe. Toutes ces pièces ont été dûment enregistrées au Kremlin; pour le doge de Venise, il n'y a ni lettre ni saufconduit. Faut-il attribuer cette lacune au hasard? D'après

1. L'original de la lettre présentée par Chévriguine se trouve aux Archives de Venise (Lett. princ. XII). Voir Pam. dipl. snoch., I, col. 785 à 800; X, col. 5, 17, 26, 27, 334, 363; Bathory et Possaiiio. p. 18 à 23; p. 25, n" 1; p. 47, postscript um : p. 139, n» XLII.

MISSION DE CHEVRIGLIM-: V ROME \ ù J

le propre témoignage de Chévriguine, ^ enise, aux yeux de Moscou, n'était qu'une simple province soumise au pape. Aussi Ivan IV, prévoyant le cas où Grégoire XIII voudrait envoyer à Moscou des marchands de Rome ou de Venise, donne-t-il à son mandataire des instructions en conséquence. A son retour, celui-ci renseigne exactement le souverain sur la république de Saint-Marc et sa parfaite autonomie. Or, il est difficile d'admettre ({u'ivan ait écrit à tout hasard au gouverneur d'une province pontificale. Qu'est-ce donc que la lettre présentée, le 15 février 1581, au doge sérénissime qui passait au Kremlin pour un si modeste personnage ? C'est l'œuvre d'un faussaire, et le faussaire n'est autre que celui qui la présente. En voici la preuve péremptoire : Chévriguine était un simple courrier, goniets ; c'est ainsi qu'il est constamment appelé dans toutes les pièces officielles; il n'y a que la lettre de Venise qui lui attribue à cinq reprises le titre d'ambassadeur, poslannik. Or, dans l'ancienne Moscovie , entre l'ambassadeur et le courrier, la différence était énorme. Autre singularité : les sauf-conduits authentiques énoncent laconiquement le fait de l'envoi de Chévriguine ; ici, on le dit chargé d'une affaire importante qui intéresse toute la chrétienté. A nos yeux, le titre usurpé et la rédaction prétentieuse sont deux indices certains que le document n émane pas de la chancellerie moscovite ; présumer une distraction des copistes ne serait-ce pas recourir aux suppositions arbitraires ? D'ailleurs, rigoureux à l'extrême en matière d'étiquette, Ivan IV s'en serait bien vite aperçu.

Le sort réservé à la réponse du doge correspond aux origines mystérieuses de la lettre qui lui avait été présentée. Arrivé à Liibeck, Chévriguine se laisse envahir par la crainte d'être volé en route; comment faire pour

158 l'ahrith.u;e pontiiecal

sauver les correspondances? 11 les coud dans ses habits, mais la lettre ducale par excès de prudence est confiée à un messager, qui sera, naturellement, dévalisé par des brigands, de sorte que la pièce compromettante ne parviendra jamais à sa destination. La légende avait les apparences de la vérité, Ivan n'eut pas de peine à y croire. Pour mieux dérouter son maître, Chévriguine, dans son rapport final, a soin de passer sous silence sa première entrevue avec Nicolo da Ponte en février 1581; l'initiative des rapports commerciaux à établir est attribuée au pape et à Possevino, tandis que c'est bien Chévriguine lui-même qui a été le premier à en saisir le collège.

En résumé, nous sommes en présence d'une lettre écrite à l'aventure et non enregistrée à Moscou. Elle confère à un courrier le titre spécieux d'ambassadeur avec tous les avantages qui en résultent ; la réponse de Venise, qui eût trahi le mystère, est la seule lettre qui s'égare en route, tandis que les autres arrivent à bon port. Ces étranges coïncidences ont tellement frappé Possevino, au courant de tous les détails, qu'en vue des aveux de Pallavicino, il a déclaré apocryphe la lettre en question. Les soupçons du jésuite allaient encore plus loin ; il a toujours cru que l'interprète italien, dont nous raconterons plus tard la mort, a été assassiné par ses compagnons, de crainte qu'il ne fit à Moscou de nouvelles révélations.

Revenons à nos voyageurs. Chévriguine avait hâte de quitter Venise. Les renseignements qu'il fournira au tsar se réduisent à la découverte que la ville est Ijàtie sur mer et non sur terre, qu'elle ne dépend ni du pape ni de l'empereur; qu'en s'y embarquant, on peut aller par « la mer d'Espagne » jusqu'à Constantinople et Jérusalem; que les Vénitiens font, chaque

Page 1