MISSION DE CHÉVRIGUINE A ROME
vages ; loute la Savoie, grâce à ses dangereux voisins, se voyait menacée d'une invasion d'hérétiques. Possevino comprit les dangers de la situation, trouva les remèdes, gagna la confiance d'Emmanuel et mit, le premier, la main à l'œuvre non sans quelque succès. Envoyé ensuite en France, il y passa plus de dix ans, exerçant le ministère apostolique, gouvernant les collèges, paraissant tour à tour au conseil royal pour y plaider la cause de la Compagnie, et au concile de Besançon où l'on votait de graves réformes ecclésiastiques. Mais ce qui attira sur lui l'attention générale, ce furent ses deux missions diplomatiques en Suède. Secrétaire de la Compagnie depuis 1573, résidant à ce titre dans la maison professe de Rome, il partageait son temps entre les devoirs de sa charge et les travaux littéraires, lorsque la confiance de Grégoire XIII lui ouvrit un champ autrement vaste. Il y avait à gagner une nation entière : la Réforme sévissait en Suède, mais le roi Jean III se montrait accessible à la vérité et docile aux suggestions de son épouse, Catherine Jagellon, ardente catholique. Elle lui avait donné un gage de son amour en partageant sa captivité à Gripsholm où leur naquit un fils, futur roi de Pologne. A l'école du malheur, Jean avait beaucoup appris et, parvenu au trône, un nouvel ordre de choses lui parut désirable dans son royaume. Sur le conseil du jésuite Xicolaï, le célèbre Pontus de la Gardie fut expédié à Rome avec une double mission : soumettre au pape les bases d'un accord avec l'Eglise de Suède, et s'assurer du secours des princes catholiques contre les Moscovites, les Danois et Charles de Sudermanie. L'importance de l'affaire n'échappa point à Grégoire XIII; il envoya Possevino en étudier la solution sur les lieux. Xonce du pontife, ambassadeur de l'impératrice douairière Marie, le jésuite parut à Stockholm
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déguisé en gentilhomme, l'épée au côté, le tricorne sous le bras. A le voir jouant avec aisance son rôle d'emprunt à la cour, personne n'eût soupçonné que, rentre dans sa demeure, il se livrait assidûment à l'oraison et aux austérités pour gagner la Suède à la vraie foi. Les débuts de la mission furent pleins de promesses : le 6 mai 1578, Jean III abjura l'hérésie entre les mains du nonce qui reprit aussitôt le chemin de Rome, espérant parfaire plus tard l'œuvre si bien commencée. Mais à son retour en Suède, il trouva les esprits surexcités, les tergiversations du roi avaient enhardi les novateurs, les intérêts politiques primaient ceux de la foi et, malgré tous ses efforts, le nonce quitta Stockholm, le 19 août 1580, sans avoir atteint le but, ni rétabli l'union avec le Saint-Siège. A défaut d'un résultat plus brillant, au moins avait-on des renseignements exacts et complets sur les hommes et les choses Scandinaves : Possevino avait tout observé avec une rare sagacité, établi des intelligences dans la place, indiqué les moyens à prendre, préparé l'avenir; l'hostilité des protestants ne permettait pas d'en faire davantage. Avec les voyages de Suède coïncident les premiers rapports entre Bathorv et le jésuite italien : l'alliance éventuelle contre ]Moscou n'était pas complètement une chimère, on y songeait à Varsovie aussi ])ien qu'à Stockholm, Possevino servait d'intermédiaire, n'ayant pas encore d'opinion arrêtée sur le monde slave, quoiqu'il exerçât les pouvoirs de vicaire dans tout le Nord, y compris Moscou '.
Tel était l'homme que Grégoire XllI destinait à la cour d'Ivan. L'émotion de l'élu, à la nouvelle de sa mission, se trahit par des larmes ; il supplia qu'on l'épar-
1. DoRiGNY, passim; Theiner, la Siièdc\ II, p. 229, 275, 292, 309, 301, 380; III, p. 174. 353.
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ii-nàt; mais le cardinal de Corne tint bon. Il fallut céder et se préparer au voyage. Avant tout, il importait de se renseigner à fond sur la Moscovie et sur les moindres détails des questions à traiter. Possevino connaissait parfaitement — ses livres en témoignent — les controverses dogmatiques entre Rome et Byzance, ainsi que l'histoire de la scission d'Orient ; pour se mettre au courant des rapports entre les papes et les tsars, il étudia les brefs de Léon X, Clément VII, Jules III, Pie V, aux tsars Vasili III et Ivan IV; la lettre de Grégoire XIII à Morone; les œuvres de Herberstein, Giovio, Levenclaius, lui donnèrent d'utiles éclaircissements ; le pape lui passa, de la main à la main, le commentaire de Pighius, Portico celui des ambassadeurs polonais de 1570, Commendone le naïf mémoire de Cobentzl; enfin le cardinal de Côme mit sous ses yeux les messages destinés aux souverains et le munit d'instructions secrètes, datées du 27 mars. Ce dernier document et le bref du pape au tsar sont les deux pièces plus importantes de toute la correspondance ; elles se complètent mutuellement et, s'écartant du projet primitif, révèlent, à n'en pas douter, la vraie pensée de la cour pontificale K
Sous la plume de Grégoire XIII, la question s'élargit et s'élève, pour atteindre des hauteurs auxquelles le despote orthodoxe n'avait certainement pas songé. L'idée d'une croisade est fortement approuvée, le pape promet son concours et il ajoute, avec une pointe de malice, n'avoir jamais soupçonné l'alliance de Bathory avec les musulmans ; au contraire, le roi de Pologne est prêt à marcher contre eux, sitôt que le moment sera venu de se démasquer. Quant à la guerre entre les
1. PossEviNd, Moscovia, p. 08; Tourguéxev, I, p. 299, n° CCXII; Siii>/)1., p. 20, a" X.
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deux princes slaves, n'en connaissant pas le dernier mot, et voyant chacun invoquer son droit, le pontife propose ouvertement son intervention : le différend sera réglé selon les lois de la justice, une paix équitable facilitera la création de la ligue si vivement désirée par Ivan, et qui a besoin d'un lien puissant. Or, pas d'entente durable en dehors de l'Eglise, qui seule possède le secret de l'unité. Quelle est cette Eglise ? Évidemment, c'est là que le pape voulait en venir pour affirmer la succession apostolique sur le siège de saint Pierre, la primauté de l'évêque de Rome, dogmes reconnus par les conciles et consacrés par la tradition. D'immortels souvenirs se rattachent à Florence, où l'union de l'Orient avec Rome a été proclamée ; que le tsar lise les décrets de ce concile, dont un exemplaire lui sera présenté, qu'il les soumette à son clergé, qu'il envoie une nouvelle ambassade, les honneurs lui seront prodigués, pourvu que l'unité primitive se rétablisse. Si le pape, en parlant ainsi, sortait des étroites limites tracées par Ivan, au moins il tranchait du même coup les situations. On ne changeait pas les cartes entre les mains de l'habile joueur du Kremlin, mais à ses vagues desiderata l'on opposait des conditions nettes et précises. Les instructions du cardinal de Côme ne sont, au fond, que le commentaire autorisé du bref pontifical. Comme elles devaient être secrètes, la politique de Rome s'y laisse surprendre dans ses plus intimes replis et dans ses derniers retranchements. Le double but immédiat imposé à Possevino, c'est d'abord d'établir des relations commerciales entre Venise et Moscou ^ ensuite
1. Le nakaz de Chévriguine prévoit expressémeut le cas où le pape voudrait envoyer à Moscou des marchands de Rome ou de Venise [Pain. dipl. snor/i., X, col. 17). L'initiative vient, par conséquent, du tsai".