‹ Papes et tsarsChapitre 59 sur 135 · MISSION DE CHÉVRIGUINE \ ROME · texte numérisé non relu

MISSION DE CHÉVRIGUINE \ ROME

Ame aux plus douces émotions. Chévriguine ne s'y montra guère accessible, si ce n'est qu'il se crut obligé de surveiller de plus près ses compagnons, qui furent tous les deux fortement impressionnés. Popler, bien qu'il en fût à sa troisième profession de foi, se ressouvint de son enfance catholique et, sans briser ses propres chaînes, offrit à Possevino de lui confier l'éducation d'un de ses fils. Quant à Pallavicino, sa transformation fut complète. Roulant les grands chemins avec ses marchandises, il avait, dans sa vie nomade, négligé les pratiques religieuses, mais conservé la foi au fond du cœur. L'assaut de la grâce fut irrésistible : il avoua sincèrement n'avoir pas fait ses Pâques à Rome et demanda à se mettre en rèffle. Possevino l'encourao-ea dans ses bonnes résolutions, le mit entre les mains d'un confesseur, et se chargea lui-même de ses affaires de famille. De Lorette, nos voyageurs se rendirent à Venise par Bologne, Ferrare et Chioggia. Grâce aux ordres pontificaux, on leur prodiguait partout les honneurs et les marques de bienveillance; les autorités locales venaient les complimenter, les troupes se rangeaient sur leur passage; dans le siècle des hvavi^ il y en avait toujours de disponibles, etlesouvenir de Lépante était trop récent pour qu'on put impunément mépriser les soldats du pape. Nul doute que Possevino ne mît en relief ces circonstances pour faire de mieux en mieux apprécier les avantages d'un rapprochement avec Rome. A Césène, il eut à son tour l'occasion d'apprendre quelque chose de nouveau. Le président de la Romagne vint y faire les honneurs de la ville aux Moscovites. Dans sa suite se trouvait ]Malvasia, alors trésorier de la province et autrefois secrétaire du cardinal Morone, lorsque celui-ci, se trouvant en 1578 à la diète de Ratisbonne, fut chargé d'envoyer à Moscou un représentant pontifical. L'aflaire

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échoua et Malvasia découvrit à Possevino le motif de l'échec déjà connu du lecteur.

On parvint sans encombre à Venise, première étape diplomatique du jésuite. La seigneurie était encore à l'apog-ée de sa gloire, et cependant un germe secret de décadence circulait déjà dans ses veines. Ce n'est plus l'ancienne république belliqueuse et austère, jalouse de conserver le prestige de ses armes par de nouveaux exploits; vers la fin du seizième siècle, les vertus civiques vont s'afFaiblissant, le commerce productif avec l'Orient engendre l'amour du luxe; désormais la sécurité des jouissances au sein de la paix sera l'unique vœu du pays. D'autre part, les chances de victoire, en cas de guerre, sont plus que douteuses : le Portugal et l'Espagne, l'Angleterre et la Hollande lancent leurs flottes dans l'Océan, Livourne et Ancône menacent de devenir des rivales non moins dangereuses que Gènes, l'empire de la mer échappe à la seigneurie, aussi prend-elle ses mesures, mais ce n'est plus avec les armes, c'est avec la parole et la plume qu'elle veut maintenir sa position; de là, le vaste développement de la diplomatie vénitienne à cette époque. Le problème à résoudre n'était pas facile : Venise voulait rester en bons rapports non seulement avec le pape,Ynais aussi avec l'Autriche et l'Espagne, tandis qu'une politique complexe et savante la rapprochait de l'Angleterre d'Elisabeth, de la France d'Henri III et, en Orient, de la Turquie, — puissances qui se trouvaient alors en lutte plus ou moins ouverte avec les deux branches de la maison des Habsbourg. Aux diplomates incombait le devoir de naviguer au milieu des écueils sans faire sombrer la barque. C'est justice de constater que leur activité ne laissait rien à désirer : on se ménageait dos intelligences jusque dans le harem du padischah. où la fille du gouverneur de Corfou. la belle

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