‹ Papes et tsarsChapitre 60 sur 135 · MISSIO' DE CHÉVUIGUINE A HOME · texte numérisé non relu

MISSIO' DE CHÉVUIGUINE A HOME

BafFa, tour à tour prisonnière, esclave et sultane, mettait au service de la patrie son influence et ses amours. Un mystère impénétrable enveloppait toutes ces démarches : au dehors, Venise passait pour le boulevard de la chrétienté et, malgré ses velléités pacifiques, on s'obstinait à croire qu'elle briserait un jour la puissance ottomane. Possevino partageait volontiers l'opinion générale. Sa mission n'en était pas moins délicate, il y avait du froid entre Rome et Venise : une scène assez vive s'était passée à Mondragone, villa préférée de Grégoire XIII, lorsque fambassadeur l'aolo Tiepolo vint, en 1573, lui annoncer la conclusion de la paix avec la Turquie; au gré du pape, la seigneurie ne se montrait pas assez belliqueuse. Cependant quelques patriciens, comme Agostino Barbarigo et Antonio Tiepolo, désiraient vivement revenir à l'union étroite avec Rome. Nicolo da Ponte lui-même se disait animé des meilleurs sentiments : homme d'Etat et théologien, ancien ambassadeur au concile de Trente, il portait dignement sur son front, dégarni par les ans, la couronne ducale.

A peine arrivés à Venise, nos voyageurs y furent témoins d'une splendide cérémonie ^ Le séminaire de Saint-Marc fut inauguré, le 7 avril, et décoré du nom de Grégorien en l'honneur de celui quiavaitle plus largement contribué à son érection : les Vénitiens rivalisèrent de piété et de pompe, le concours du peuple fut immense, le doge et les sénateurs prirent part à la procession, et les jeunes lévites exaltèrent à l'envi la reine des niers et la fiancée de l'océan, inébranlable et pure au milieu des ruines de l'Italie. Possevino observait tout attentivement, envoyait à Rome jusqu'aux pièces de vers

1. Aicliives du Valican, Gcr/naiiia, XCIII, p. 15, 371; Archives d'Elat de Venise, Ccicmoniali, II, 7 avril 1581, p. 70 v.; Batkory et Possevino, p. oi) à GG, 11°^ Y-XIV.

176 l'ariîith.vge pontifical

récitées devant lui, et profitait de l'occasion pour insinuer un de ses projets favoris au cardinal de Côme. On sait que les séminaires, organisés d'après les prescriptions du concile de Trente, ont régénéré le clergé; mais, s'il fallait de bons prêtres pour combattre la Réforme, il fallait aussi de vaillants soldats pour extirper les Turcs. Dans la pensée de Possevino, des séminaires militaires, copiés sur le modèle des séminaires diocésains, eussent répondu à ce besoin : formés à la même école, nourris des mêmes principes, prêtres et guerriers auraient servi la même cause avec une égale ardeur. Le plan ne manquait pas de grandeur, il avaitbesoin d'être mûri. Actuellement deux autres questions plus pressantes s'imposaient d'office : le commerce à établir entre Rome et Venise, le terrain à préparer pour la ligue anti-ottomane. Muni d'un bref pontifical, Possevino parut, le 11 avril, au conseil des Dix, les honneurs de la séance furent pour lui. Son discours, empreint de surnaturel, suppose des auditeurs d'élite. Dès le début, l'orateur élève l'incident à la hauteur d'un fait qui intéresse la gloire de Dieu et la diffusion de la foi. Envoyé du pape, ce sont les désirs et les vues de son maître sur Moscou qu'il expose en premier lieu. Fixant ensuite son regard sur l'Orient, il y découvre les approches d'une ère nouvelle : déjà le concile de Trente est accepté dans plusieurs provinces, des Orientaux viennent étudier à Rome, le patriarche d'Antioche reconnaît la suprématie du pape et demande la confirmation de sa dignité, Péra voit un évêque dans ses murs, les sacrements sont administrés aux portes mêmes de Stamboul, les jésuites de Raguse s'avancent jusqu'en Macédoine et jusqu'à Belgrade , d'autres ont planté leurs tentes sur les sommets du Liban et parcourent en tous sens la Syrie. Après avoir énuméré les succès, Possevino fait une allusion aux

MISSION DE CHÉVRIGUINE A JiOME 177

moyens à prendre pour les obtenir. Il cite avec éloge l'exemple du roi de Pologne, dont les drapeaux victorieux marquent les progrès de la foi : Bathory fonde un collège à Colosvar, en Transylvanie, un autre à Polotsk au lendemain d'un sanglant assaut; dans les séminaires pontificaux, il y a jusqu'à vingt-trois mille élèves, qui vont repeupler de fervents catholiques l'Allemagne, la Pologne et la France ; des mesures analogues ont été prises pour la Suède au premier signe de rapprochement, pourquoi négligerait-on en Europe ce qui se fait même aux Indes, parmi les barbares, en plein paganisme ? La conclusion de ces prémisses est facile à saisir : pour entrer dans les Aues de la Providence, la seioneurie doit aussi seconder le mouvement catholique et, sans songer encore à la fondation des collèges, exploiter discrètement l'occasion qui se présente. Puisque oNIoscou cherche des débouchés pour son commerce, c'est le moment d'exiger des franchises en faveur des marchands nationaux, de les faire assimiler aux luthériens et aux musulmans, qui jouissent d'une parfaite tolérance religieuse ; ensuite, enserrant le tsar dans le réseau d'une alliance contre les Turcs, on pourra peu à peu frayer la voie à la réunion des Eglises.

En parlant ainsi, Possevino exprimait le fond de sa pensée. Le doge, dans sa réponse, ne fut sincère qu'au sujet de la ligue, les traditions vénitiennes lui imposaient sur le reste une extrême réserve. La seigneurie avaitfait d'amères expériences, à l'époque surtout de Lépante : des rivalités profondes et mesquines avaient entravé l'action commune et compromis ou plutôt annulé les avantages d'une victoire chèrement achetée; aussi le doge déclare-t-il sans hésiter (pi'il n'a aucune confiance dans les ligues, d'ordinaire trop mal organisées pour atteindre le but qu'elles se proposent, et il ajoute, comme

178 l'ahbitrâge pontifical

pour éluder la discussion, que l'envoyé du tsar avait seulement présenté les hommages de son maître, sans faire mention de la ligue. Une autre face de la question est mise en lumière avec plus de soin : en paix avec les Turcs, jalouse de conserver leur amitié inappréciable dans les échelles du Levant, Venise ne se dissimule pas qu'ils sont les plus formidables ennemis du nom chrétien, la ruine de leur puissance lui sourit énormément, pourvu qu'un autre s'en charge; or la mission de Possevino peut amener ce dénouement, si les deux princes du Nord, réconciliés par le pape, marchent ensemble contre le croissant. Le doge ne voit pas de meilleure solution à la question d'Orient; l'expérience et les vovages lui avaient depuis longtemps suggéré cette combinaison et, ignorant sans doute les instructions secrètes du cardinal de Gôme, il conseille de se mettre à l'œuvre sans attendre la conversion du tsar, de prévenir les événements par des mesures opportunes.

Possevino saisit l'occasion pour affirmer hautement que le pape désirait l'alliance d'Ivan avec Bathory contre les Turcs, et que la question politique serait traitée à Moscou de front avec la question religieuse. Puis, comme le doge avait glissé légèrement sur ce qu'il y avait de plus grave dans l'affaire, il fait ressortir que la mission de Chévriguine n'est pas seulement une mission d'étiquette, mais qu'il s'agit d'établir des rapports commerciaux et de jeter les bases d'une alliance antiottomane ^.

Le doge se Aboyait surpris par cette révélation en flagrant délit de réticence et presque d'inexactitude : Chévriguine avait réellement tenu le langage qu'on lui

1. Possevino affirme expressément que l'initiative du commerce avec Denise a ient de Moscou ; la preuve en est, non dans la lettre d'Ivan au pape, mais dans le nakaz. Pain, cli/d. snoch., X, col. 17.

MlSSlO>- DE CHKVRIGLINE A ROME 179

attribuait, les sénateurs l'avaient entendu, il était consigné en toutes lettres dans les procès-verbaux*, impossible que le chef de l'Etat l'ignorât, encore moins voulait-il avouer tout franchement; il se borna donc à dire que la question du commerce avait été, en effet, soulevée et que le conseil aviserait.

Le discours de Possevino semble avoir impressionné ses auditeurs. A deux reprises il fut relu et discuté au sénat. Sur le conseil d'Antonio Tiepolo, l'apôtre-diplomate soumettait encore aux sénateurs des mémoires supplémentaires, où la propagation du catholicisme en Orient était traitée au point de vue du défunt empire de Byzance, dont le tsar, hautement estimé des Grecs et professant leur rite, est censé avoir hérité les titres et les droits; on en concluait que l'union de Moscou avec Rome amènerait facilement celle de l'Orient tout entier^. Mais s'il savait se faire écouter, à son tour Possevino se montrait docile et accessible aux sages conseils. Une parole de Ponte le frappa vivement, elle s'accordait avec ses propres convictions et devint la règle préférée de sa conduite ; vingt-cinq ans après, il rappelait encore au doge Leonardo Donato qu'un de ses prédécesseurs lui avait parlé en ces termes : « Allez, Père, travaillez à la paix, car les Polonais et les Moscovites pourront, en s'unissant, vaincre les Turcs ^. » Programme politique (|ui ne tenait pas assez compte des rivalités nationales.

Le 17 avril, après avoir conféré la veille une seconde fois avec Possevino, le doge, le conseil des Dix et la zoiita (membres adjoints) se réunirent pour décider l'affaire moscovite et débattre en commun, selon l'usage,

Page 1