‹ Papes et tsarsChapitre 6 sur 135 · VA>T-PUOI'()S 2L · texte numérisé non relu

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plus lointain avenir. Toutes ces confidences étaient soigneusement fixées sur le papier, munies de commentaires et envoyées à Rome. La correspondance de Possevino avec le cardinal de Côme, secrétaire d'Etat de Grégoire XIII, les rapports des nonces sur des sujets analogues remplissent quelques gros volumes aux archives du Vatican. Le temps a respecté ces gardiens du passé, aucune main indiscrète n'a troublé leur sommeil trois fois séculaire; nous aurions mauvaise grâce de nous en plaindre, encore faut-il avouer que ces collections de lettres sont indispensables pour se rendre compte des procédés de Possevino en Pologne. Que de fois le jésuite diplomate a été jugé et critiqué, condamné ou absous par des Aristarques qui citaient hardiment à leur barre un prévenu dont ils ne recherchaient pas le dossier judiciaire! Quoi d'étonnant, s'il y a eu tant de méprises et de si flagrantes contradictions! Ajoutons, à propos de lacunes, que les historiens russes et polonais 'rieinhlentiivoirnéB-yiséde consulterV ïnstitutum Societatis Jesu^ qui servait au jésuite de programme général et de ligne de conduite, et d'examiner ses œuvres littéraires en dehors de la Moscovia : de fréquentes affirmations assez risquées font naître ce soupçon. Un écrivain sérieux ne hasarderait rien sur Mahomet sans avoir lu le Coran; pourquoi, proportions gardées, ne pas employer constamment les mêmes poids et les mêmes mesures?

Après la trêve de lam Zapolski et un nouveau voyage à P»ome avec l'ambassade russe, Possevino revint, en 1582, se fixer en Pologne. Tout l'attirait vers ce pays : et la royale amitié de Bathory, et la vaste sphère d'action, et la surveillance des séminaires pontificaux du Nord, et les facilités de relations avec la Suède et Moscou. Pour ne pas trop nous éloigner du sujet, nou^-

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avons clù nous Ijorner ici aux indications qui rentrent <lans notre étude spéciale, sans nous livrer à des développements inopportuns. L'éj)oque était des plus intéressantes : Balhory. secondé par Zamojski, rêvait une Pologne plus forte et plus compacte, moins exposée aux chances désastreuses du liberum vélo; dans les provinces russes, l'union des orthodoxes avec le vSaint- Siège se préparait de longue main. Possevino s'intéressait à tout, suggérait des conseils, esquissait des projets, traitait souvent avec le prince d'Ostrog, réputé palladium de l'orthodoxie, et travaillait à l'introduction du talendrier grégorien qui aurait dû servir de nouveau lien avec l'Orient.

Le cours régulier des événements fut brusquement Interrompu, vers 1585, par les projets grandioses qui ofermaient dans la tête de Bathorv. Après la mort d'Ivan le Terrible, le trône de saint Vladimir échut à un tsar faible d'esprit et incapable de gouverner par lui-même. Le roi de Pologne crut le moment propice soit pour la conquête de Moscou, soit pour une fusion chimérique tles deux pays limitrophes. Initié à ces desseins, ne séparant jamais la cause slave du triomphe sur les Turcs, épris du génie et du caractère de Bathory, Possevino rêvait pour celui-ci une couronne « plus que royale » ; peut-être songeait-il à la création d'un nouvel empire d'Orient, composé de Slaves sous l'hégémonie de la Pologne, avec une capitale sur le Bosphore. Quoi qu'il en soit de cette hypothèse qui ne se laisse surprendre qu'à travers les lignes, le plan de Bathory se présente autrement : il voulait faire la guerre à Moscou, à moins qu'on ne lui cédât des provinces entières, et, dénué de ressources, s'adressait au pape, i)ar rintormédiaire de Possevino, pour obtenir des secours pécuniaires; naturellement les progrès de la foi ci la destruction de ITslam

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figui aient en première ligne. Grégoire XIII, déjà sur le déclin de Fàge, répondit par une approbation platonique et des promesses conditionnelles ; de fait, })as une obole ne fut versée et l'on éloigna Possevino de la cour de Pologne. C'était non seulement rompre les négociations, mais encore empêcher qu'elles ne fussent reprises.

Bathory ne renonçait pas facilement à ses idées. Lorsque Sixte -Quint succéda à Grégoire XIII sur la chaire de Saint-Pierre, le roi de Pologne revint à la charge. Cette fois le succès est complet ; le nouveau pontife s'intéresse à l'affaire, la prend eflicacement à cœur; une première somme considérable d'argent est envoyée en Pologne. Mais un événement imprévu renverse tous les calculs : dans la force de l'âge, au milieu de ses triomphes, sur le seuil d'un grand avenir, Bathory descend dans une tombe prématurée, emportant avec lui ses vastes conceptions. Des questions de critique s'élèvent ici; il importe de les traiter avec la plus haute impartialité. Les subsides accordés par le pape devaient-ils servir uniquement à combattre le tsar, ou bien leur destination principale ne visait-elle pas la destruction de l'Islam? Nous n'aurions pas le moindre scrupule d'avouer que Sixte-Quint a donné de l'argent à Bathory pour faire la guerre à Moscou, comme il en donnait à Philippe 11 pour écraser l'Angleterre d'Elisabeth ; mais si l'historien doit tout sacrifier à la vérité, son premier et inéluctable devoir est de la rechercher avec soin, surtout lorsque les témoignages directs, comme dans le cas présent, ne sont pas d'une évidence absolue. En effet, un profond secret entourait ces négociations; la consigne fut bien gardée, et il ne nous reste plus que des épaves pour pénétrer le mystère. Et d'abord, que Stéphane ait reproduit ses anciens projets.

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les documents ne permettent pas d'en douter; mais Sixte-Quint, cet homme aux idées immuables, au caractère d'acier, toujours fidèle à son idéal, a-t-il servilement accepté le programme d'autrui, ou bien ne l'a-t-il pas plutôt modifié à sa guise?- Le message du pape à Bathory ne donne pas de réponse adéquate, mais Possevino dit expressément, dans une de ses lettres, qu'il s'agissait d'une guerre contre les Turcs avec le secours de jMoscou, et non pas d'une guerre contre Moscou. Les diplomates pontificaux, chargés plus tard de préparer la croisade en Pologne, s'expriment dans le même sens; enfin, — et c'est du fond de Paris que nous devons le rappeler à un savant polonais qui semble avoir ignoré ces témoignages, — Zamojski et Jolkiewski, les deux amis de Bathory, les deux confidents de ses secrets, les deux adversaires de Moscou, parlent ici d'une alliance avec elle contre l'Islam. L'importance hors ligne de ces dépositions mérite qu'on les discute sérieusement ; c'eût été renier la critique moderne que de s'en tenir à une seule parole équivoque de Sixte-Quint recueillie par l'ambassadeur de Venise, sans vouloir la compareiaux informations précises fournies par les contemporains, sans considérer l'ensemble des faits. Nous no nous flattons pas d'avoir dissipé complètement les nuages qui entourent cette obscure question ; au moins l'aurons-nous abordée franchement et envisagée dans toute son étendue.

Après la mort de Bathory, avec la disparition de ses projets gigantesques, la politique des papes vis-à-vis de Moscou rentre dans les voies traditionnelles. De 1595 à 1597, Clément YIII envoie Alexandre Komulovic organiser la croisade dans le Nord. L'intrépide diplomate paraît en Transylvanie, en Pologne, à Moscou enfin, et même à deux reprises, après avoir traité avec les

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Coèaques du Diiicpr(\ L'on jjounait s'attendre à une page intéressante d'histoire, mais la pénurie des sources n'a pas permis jusqu'ici de l'écrire. Nous avons retrouvé aux archives du prince Borghèse quelques lettres autographes de Komulovic au cardinal San-Giorgio, pleines de précieux renseignements sur les négociations avec la Transylvanie, ainsi que sur les diètes de Pologne; malheureusement, les lettres datées de Moscou nous manquent encore. Les dépêches du nonce de Varsovie n'y suppléent qu'imparfaitement ; elles contiennent des conseils et des ordres, mais ne disent rien de leur exécution.

Une heureuse découverte du 1'. Budinic, à Raguse, nous apprend que le succès des deux missions au Kremlin a été à peu près nul, car les derniers messages adressés à Clément Vlll, au nom de Fedor, par Boris Godounov, et retrouvés par notre savant collègue, ne contiennent que de vagues assurances de sympathie. Malgré ces récentes conquêtes sur l'oubli, les matériaux de cet incident diplomatique restent encore à l'état Iragmentaire et ne se prêtent pas à des développements détaillés.

Lne simple esquisse, avec de nouvelles données sur Komulovic, nous permettra de compléter notre récit et d'établir nos conclusions, qui peuvent se résumer dans ces mots : si la préoccupation religieuse l'emportait, à Rome, sur la politique, le Kremlin, pendant toute la seconde moitié du seizième siècle, s'intéressait davantage aux affaires de Pologne et aux rapports avec l'Occident. Les questions agitées autrefois par les gouvernants pénètrent mainlenant dans le domaine de l'opinion publique ; elles surgissent sous nos yeux dans toute leur ampleur et s'imposent à l'attention des esprits élevés. Des voix autorisées ont proclamé.

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en Russie, la nécessité dune revision historique des rapports entre les papes et les tsars; les résultats acquis par la science seront appelés à exercer une influence sociale; peut-être pourra-t-on se rencontrer et s'entendre sur le terrain de la liberté.

Paris, 0 juillet 1889.

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