CHAPITRE PREMIER
UNK MYSTIFICATION DIPLOMATIQUE 1547-1353
Sacre et ikjocs d Ivan IV. — Incendie de Moscou. — Physionomie du tsar. — Sa transformation. — Mission de Hans Schlitte en Allemagne. — Ses rapports avec Charles-Quint. — Levée d'hommes pour Moscou. — Schlitte écroiié à Liibeck. — Il s'échappe de la prison et se remet à l'œuvre. — Origines de la mystification. — Steinberg nommé chancelier du tsar. — Chargé de négocier la réunion des Eglises de Rome et de Moscou. — Document libellé à cette occasion. — Derniers renseignements sur Schlitte. — Sa lettre au roi de Danemark. — Barwert Berner. — Réponse de Christian III.
— Détresse financière de Schlitte. — Son projet de réponse à Ivan IV au nom de Charles-Quint. — Dém.irches de Steinberg. — Le comte Philippe d'Eberstein. — Lettres de Ciiarles-Quint et de Bertano. — Steinberg à Rome. — Résumé de ses mémoires. — Commission cardinalice. — L'affaire moscovite dénoncée aux Polonais. — Adam Konarski. — Trouble de Sigismond II. — Motifs générau.K et particuliers. — Ligne de conduite. — Conseils d'Albert de Prusse. — Radz,iwill le Xoir à la cour de Ferdinand P"". — Succès facile. — Message de Charles-Quint. — Bref de Jules III.
— Instructions de Sigismond II à Kryski. — Dilemme à proposer au pape. — Lettre des sénateurs de Pologne. — Point culminant de la polémique. — Vues du Saint-Siège. — Réponse de Jules III à Kryski et aux évèques de Pologne. — Découragement de Steinberg.
— Nouvelle tentative. — Profusion de minutes. — Echec complet.
— Disparition de Steinberg. — Part des responsabilités. — Orthodoxie <i'Ivan IV.
Dans le couiaiiL de raniirc 1.347, Moscou lui tour- à tour témoin de grandes réjouissances ])opidaires el
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victime d'affreux désastres. Jamais peul-ètre contraste n'avait été plus frappant,
Le jeune souverain Ivan lY s'était, un jour. longuement entretenu avec le métropolite Macaire, que l'on vit sortir de l'audience le visage rayonnant de joie. Aussitôt les lîoïars furent convoqués en conseil, et l'entourage ne tarda pas à a[)prendre l'heureuse nouvelle : le sacre et les noces du tsar étaient décidés en principe.
A peine âgé de dix-sept ans, Ivan aspirait déjà à poser sur son front la couronne de Monomaque. Fidèle aux traditions byzantines, importées de longue date à Moscou, il attachait à cette cérémonie la plus haute importance. Elle eut lieu le 16 janvier 1547, et rien de ce qui pouvait en rehausser l'éclat ne fut oublié. Au milieu d'une énorme affluence de peuple, au son joyeux des cloches, les évoques, les prêtres et les moines, réunis au pied des autels, demandèrent à Dieu que leur souverain fût armé de justice et de vérité, qu'il devînt le père des pauvres et le protecteur de l'Église. Après le couronnement, les boïars inondèrent Ivan, à trois reprises, d'une pluie de pièces d'or, emblème et souhait de prospérité. La chronique ajoute qu'il se nomma désormais « tsar et grand-kniaz autocrate de toute la Grande-Russie ' ». En effet, à partir de cette époque, le titre de tsar, qui n'avait fait jusque-là que des apparitions éphémères, figure constamment dans tous les genres de chartes. Pour le rendre plus solennel et plus sacré, on y ajoute parfois des invocations mystiques à la très sainte Trinité, avec l'énumération des provinces soumises à Moscou. La généalogie fastidieuse, qui fait descendre en droite ligne Ivan IV d'Auguste, est plus que jamais en honneur. D'après cette légende, le césar
I. Polno'c sobr. roussli. lict., III, p. JôO : Kaptikev. p. 26 à oIJ.
lomuiiî aurait divisé le inonde entre ses plus proches parents, et attribué à son frère Prusse les bassins de la Vistule et du Niémen; Riourik, fondateur de la dynastie moscovite, n'aurait été ni plus ni moins qu'un descendant direct de Prusse '. La délégation d'une autorité antique et vénérable devient une des idées dominantes du souverain récemment couronné; il en explique aux étrangers les origines romaines avec une complaisance marquée et un sérieux imperturbable. Mis en demeure de se prononcer, le patriarche de Gonstantinople, Joasaph , reconnaît, en plein concile oriental, les droits souverains de Moscou, et (confirme, en 1561, dans leur dignité de tsars, les descendants de la princesse Anna, sœur des césars de Byzance , Basile et Constantin, épouse du grand-kniaz Vladimir. Ivan lui-môme recherche à l'envi les occasions d'affirmer ses royales prétentions et de les faire valoir.
Quant au mariage, les préparatifs s'en firent selon des traditions qui rappellent les récits bibliques et les mœurs byzantines : la fiancée du tsar devait être littéralement choisie entre mille. A cet effet on sommait, sous peine de mort, les chefs des plus nobles familles d'envoyer leurs filles dans la capitale de chaque province. Les délégués du tsar, munis d'instructions minutieuses, s'y livraient à un premier triage, à l'issue duquel les plus favorisées étaient dirigées sur Moscou, et logées douze à douze dans un vaste édifice où le tsar, accompagné d'un vieux boiar, venait les voir l'une après l'autre pour fixer lui-même son choix. Le signe convenu do l'élection était le don tl'un mouchoir et d'un anneau, symboles trop souvent prophétiques des chagrins et des larmes qui suivraient le brillant hyménée.
l. Kniga stcp., I, p. 78.
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Les préférences d'Ivan se j)ortèrent sur Anastasie Romanovna, type incomparable, selon les chroniques, de vertu et de beauté. Les noces furent célébrées avec une pompe asiatique, le 13 février 1547. Le Kremlin retentit de joveuses acclamations, et la ville fut en liesse pendant plusieurs jours consécutifs.
Deux mois s'étaient à peine écoulés, qu'aux bruyantes solennités succèdent à l'improvisle des désastres. L'n incendie des plus violents se déclare dans la capitale. Moscou se transforme jusqu'à trois fois de suite en une mer de feu ; les maisons de bois, souvent entassées les unes sur les autres, sont rapidement consumées ; bientôt s'écroulent les rares édifices de pierre, les métaux se fondent, une épaisse fumée s'élève vers le ciel; les dépôts de poudre éclatent de temps en temps et remplissent les rues de décombres. En vain essaye-t-on de lutter contre les flammes dévastatrices, elles trompent les efforts des plus courageux et triomphent de tous les obstacles. A en croire la chronique, il y aurait eu, sans compter les enfants, jusqu'à 1 700 victimes. Quant aux pertes matérielles, elles furent incalculables. Le feu n'avait rien épargné : ni les trésors de la couronne et des églises, ni les images des saints si chères à nos ancêtres, ni les biens des particuliers, ni enfin les greniers d'abondance. Cette catastrophe répand une terreur superstitieuse parmi le peuple, errant au milieu des ruines, réduit à la misère et mourant de faim. Des bruits sinistres circulent dans la foule ; on s'en prend à la magie; les coupables sont désignés par leurs noms; les plus graves accusations pèsent sur les Glinski, proches parents du tsar du côté maternel. C'est la princesse Anna, grand'mère d'Ivan, se dit-on partout, (jui nous a ensorcelés. Ne l'a-t-on pas vue déterrer les cadavres, en arracher les cœurs, les plonger dans de l'eau et as-
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perger les rues avec ce liquide malfaisant? telle doit être la vraie et seule cause de l'incendie. Ces inventions absurdes volent de bouche en bouche; les esprits s'enflamment, les passions se déchaînent et, sur les ruines encore fumantes de la cité en cendres, se dresse le spectre de la révolte. Le mot d'ordre est lancé : un fils de la princesse Anna, louri, est mis en pièces dan.s l'église même de l'Assomption où il cherche un refuge ; les propriétés des Glinski sont saccagées, leurs serviteurs maltraités et mis à mort; après quoi, la populace, ivre de vengeance et de sang, se porte tumultueusement hors de Moscou, A'ers Vorobiévo, où Ivan IV attendait en tremblant l'issue de l'émeute. Des cris formidables retentissent autour du château. La tête d'Anna est réclamée avec fureur, les Glinski sont voués à la corde, la force armée intervient, et la sédition n'est comprimée que par de sanglantes représailles.
Ces événements déjà graves par eux-mêmes ont acquis dans l'histoire une importance hors ligne pour avoir marqué dans la vie d'Ivan une ère nouvelle. Le nom de ce tsar va revenir sans cesse : il est une des plus saisissantes personnalités moscovites, Au-dessu& de son berceau flotte le stigmate de l'adultère. Dominé par l'idée dynastique, son père, Vasili III, avait renfermé dans un couvent l'épouse légitime, mais stérile, et contracté de nouveaux liens avec Hélène Glinski, brillante de jeunesse et de beauté. La bénédiction nuptiale, arrachée au métropolite Daniel, ne pouvait ni tendre cette union légitime, ni casser le premier mariage, et, dans le for canonique, le fils d'Hélène n'était (ju'un bâtard. Vasili ne goûta pas longtemps les joie.s de la paternité ; trois ans après la naissance de son fils, en 1533, il fut surpris par la mort. Son petit orpheliu passa des mains d'une mère trop absorbée par de cou-
.'}2 l'HO.IETS liE MISSIONS 1>(>>TIHC.VLES \ MOSCOU
pables amours clans celles des boïars charges de la rc- <'-eiice. Personne ne songeait à dompter le fougueux caractère d'Ivan, qui autorisait pour l'avenir les plus tristes prévisions. Un œil scrutateur eût découvert en lui, longtemps à l'avance, l'étoffe d'un Néron, tant il y avait dans cette nature de sève vigoureuse et de penchants dépravés. Tour à tour flatté ou maltraité par ceux qui gouvernaient le pays en son nom, le plus souvent abandonné à lui-même, enclin à tous les genres d'excès, il se livra de bonne heure à la débauche, et au milieu des orgies, les goûts sanguinaires se développèrent en lui avec une effrayante rapidité. Après les courses affolées à travers Moscou, après les chasses bruyantes dans les environs, il aimait à voir de pauvres bétes se débattre dans des angoisses mortelles et succomber à la souf- Irance. Bientôt le sang humain ne lui inspira plus d'horreur. 11 jette, à treize ans, le prince Ghouïski en pâture aux chiens ; sous un pri-texte futile, quelques intimes sont condamnés à mort. Le mariage avec .Vnastasie ne changea pas les mœurs d'Ivan, les scènes de sauvagerie se produisirent encore, .\insi le tsar lit cruellement ressentir sa fureur à quelques habitants de Pskov, venus pour se plaindre des autorités locales ; d('q)ouillés de leurs vêtements, étendus sur le sol, arrosés de vin bouillant, les malheureux plaignants eurent les cheveux et la barbe brûlés à petit feu '. Ce qui brisa, au moins pour quelque temps, le caractère du tsar, ce fut la révolte de Moscou. Une force redoutable surgit devant lui, elle s'impose comme une fatalité ; le pope Sylvestre paraît en même temps; il révèle le secret des malheurs avec la hardiesse d'un voyant, adresse au tsar de justes reproches, le presse de s'amendei-. I\an, toui- à tour ému.
l. Polnoi' sobi . roussi;, licl., IV, p. oOT
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elîrayr, rbloiii, se laisse enfin subjuguer. Dès lors, Sylvestre devient le maître de la situation ; une poignée d'hommes intelligents, Alexis Adachev en tête, secondent ses efforts. On met résolument la main à l'œuvre; les délégués des provinces sont convoqués, à Moscou, en assemblée nationale [zemski sobor). Ivan leur donne un gage de meilleur avenir. Précédé de la croix et des saintes images, entouré d'évôques et de boïars , le voici qui se rend au milieu de son peuple, il blâme les abus de la régence, jette un voile sur le passé, exhorte à la concorde, promet d'accueillir les plaintes et de rendre promptement la justice. A l'appui des paroles viennent les faits : ainsi s'ouvre une série d'années glorieuses pour le jeune souverain et fécondes en succès militaires.
Les premiers rapports avec l'Occident, sous le règne d'Ivan IV, datent de cette même époque. Le tsar n'étail pas lâché de faire profiter ses peuples, dans une certaine mesure, des progrès de la civilisation. Ce n'est pas qu'il fût libre de préjugés contre les étrangers ; son aversion à cet endroit s'accusait, au contraire, assez iortement; mais avec ce genre de finesse qui distingue le barbare, il comprenait que les Moscovites avaient besoin de maîtres pour apprendre à lutter, non seulement contre leurs voisins de l'Ouest, mais aussi contre les hordes tatares dont le nombre défiait les plus vaillants ennemis et que l'art de la guerre pouvait seul écraser. Aussi, dès avant l'entrevue avec Sylvestre avait-il résolu de se mettre en contact avec l'Occident, et voici de quelle manière.
Parmi les rares étrangers qui s'égaraient à Moscou, se trouvait un Allemand, Hans Schlitte ou Slitte, comme il se nomme lui-même, originaire de Goslar ^ C'était un
1. I. 'ancienne Aille libre Goslar se trouve acluellemcal dans le district de Liebenbour^, province de Hanovre.
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homme intelligent, d'un esprit rêveur, d'un caractère entreprenant, plus capable de former des projets grandioses que de les adapter aux besoins réels du moment. Comme tant d'autres au seizième siècle, il avait quitté sa patrie pour chercher fortune ailleurs. Ses voyages l'amenèrent à Moscou. Il s'y appliqua à la langue du pays, et fut admis en présence du tsar. Celui-ci crut pouvoir en tirer parti. A l'exemple de ses pères, il l'envoya en Allemagne, avec mission d'y faire une levée d'hommes capables d'enseigner aux Russes les sciences, les arts et les métiers. Dans les lettres patentes qui lui furent délivrées à cette occasion, en avril 1547, il n'est question ni d'Eglise, ni de théologie, ni surtout de théologiens ^ circonstance à remarquer pour la suite de l'histoire. Schlitte dit bien dans sa lettre du 25 janvier 1554, au roi de Danemark^, qu'il avait été chargé d'engager aussi quelques docteurs et savants en divine Ecriture [EtzlicJie cloctorenn und gelarte in gottliclier scJirifft); mais il en appelle, comme preuve, à ses patentes, qui sont sous nos yeux, et qui lui donnent, de même que toutes les autres pièces, le plus formel démenti.
Muni des lettres d'Ivan, Schlitte se présente à Charles- Quint, qui siégeait alors à la diète d'Augsbourg. C'était vers le mois de janvier 1548, au lendemain de la célèbre journée de Miïhlberg. Victorieux des protestants, maître de l'Allemagne , l'empereur se complaisait dans l'idée
1. Une traduction allemande de ces patentes a été publiée par Faber, III, p. 6, d'après l'apographe de Kœnigsberg. La présence aux archives de cette ville des papiers de Schlitte s'explique ainsi : après ■bien des péripéties, ils tombèrent entre les mains d'un de ses créanciers, Yeit Zenge. Pour rentrer dans ses fonds, celui-ci s'adressa au duc de Prusse, dont le nom était mentionné dans les pièces. Albert en fit prendre des copies qui passèrent, après sa mort, aux archives. Faber, III, p. 15; Adelu.ng, I, p. 318; Karamzine, VIII, p. 48. note 207. 2. Archives royales de Copenhague, Riisland, iV> 2, a-^-1.
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d'une vaste monarchie catholique, où le soleil ne s'éteindrait jamais. Schlitte sut captiver l'attention et mériter les faveurs du monarque. Tout d'abord, pour se donner plus d'importance, il s'attribue de son propre chef le titre d'ambassadeur moscovite ; c'est ainsi qu'il se nomme lui-même et qu'il est nommé par Charles-Quint. Il y a là un fait d'usurpation incontestable. Les usages diplomatiques de Moscou étaient calqués sur ceux de Byzance; l'ambassadeur, qui était censé représenter la personne même du tsar, ne pouvait apparaître qu'entouré d'une suite nombreuse et d'une pompe convenable; aussi, pour éviter les frais excessifs, se bornait-on à les envoyer dans les pays limitrophes. Chargé d'une mission spéciale en Allemagne, n'ayant personne sous ses ordres, Schlitte ne pouvait être qu'un agent subalterne. Ses paroles trouvèrent cependant de l'écho. Il affirmait, avec une parfaite assurance, qu'Ivan IV partageait les sentiments de feu son père Vasili, et qu'il voulait faire sa soumission à l'Eglise latine, — disposition d'esprit qui rentrait admirablement dans les projets grandioses de Charles-Quint. Schlitte n'eut qu'à s'en féliciter. Des pleins pouvoirs lui furent accordés, le 30 janvier 1548, pour recruter, non pas précisément des théologiens, mais des lettrés et des artisans [Doctores iind Maister in allerley kunsten); il fut, en outre, chargé de présenter au retour une lettre à Ivan, où l'empereur se répand en éloges sur les idées civilisatrices du tsar, sans toucher, ne fût-ce que de loin, à la question ecclésiastique '.
L'entreprise s'annonçait sous d'heureux auspices : une bande de cent vingt-trois personnes, destinées à importer à Moscou les lumières de l'Occident, fut assez