‹ Papes et tsarsChapitre 65 sur 135 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

I. Succès mililaires des Polonais. — Politique de Balhory. — Dépêche du cardinal de Côme. — Caligari demande les passeports pour Possevino et Cliévriguine. — Bathory les accorde. — Nouvelles alarmantes du nonce. — Possevino à Varsovie et à N ilna. — Batliory et les jésuites. — Obsèques du voiévode Christophe. — Audience du 17 juin. — Satisfaction mutuelle. — Départ pour Disna avec Zamojski. — L'association de Saint-Thomas. — JVouvelle audience. — Détails sur Moscou et sur l'Orient. — Sermon de Possevino. — Giovanni Tedaldi. — Ses récits sur Moscou. — Georges Piadziwill. — Mémoire de Possevino sur l'Eglise de Lithuanie.

II. Les Moscovites renouvellent les hostilités. — Retour de Dzierzek à Polotsk. — Entretien avec le P. Campani. — Lettre d'Ivan à Bathory. — Le tsar modifie les dernières conditions. — La mission de Possevino en devient plus importante. — Première entrevue avec les ambassadeurs moscovites. — Affaires personnelles. — Bathory repousse les conditions divan. — Deuxième entrevue. — Conversation intime avec Bathoi-y. — Le voyage de Moscou est fi.xé. — Réponse virulente au message du tsar.

m. Bathory se dirige sur Pskov. — Départ de Possevino pour la Moscovie. — Un monde nouveau. — Précautions du tsar. — Malentendu à Smolensk. — • Entrée solennelle à Staritsa. — Festin. — Audience du tsar. — Les présents du pape. — Conférence avec les délégués d'Ivan. — Nouveau festin et discours. — Mode adopté dans les négociations. — La vziatka. — Les affaires se réduisent à trois chefs : affaires suédoises, romaines, polonaises. — Idée dominante de Possevino. — Ses propositions. — Réponses d'Ivan. — La Suède est écartée. — Quelques concessions. — ■ Affaires polonaises, nouvelles conditions. — Possevino s'offre pour parlementer avec Bathory. — Sa proposition est acceptée. — Ivan reçoit le message du 2 août. — Réponse modérée. — Audience de congé. — Dispositions pour le départ. — Instructions du P. Drenocki. — Arrêt forcé à Bor.

IV. Possevino au camp de Pskov. — Aspect de la forteresse, sa garnison. — Assaut du 8 septembre. — Héroïsme des Russes. — Difficultés diplomatiques. — Message de Possevino à Ivan. — Départ du P. Campani. — Affaires de Suède. — Entretiens avec Bathory. — Polonski à la Sloboda. — Conseil secret. — Deuxième message.

>ÉGOGIATIO>'S PRÉLIMINAIRES 191

— Arrivée des courriers moscovites. — Ultimatum de Balhory. — Polonski et Boltine au camp de Pskov. — Les combinaisons d'entrevue acceptées. — Entretien intime avec Balhory. — Dernière démarche auprès du roi de Suède. — Nomination des commissaires royaux. — Départ de Possevino pour lam Zapolski. — Lettre de Bathory du 29 novembre.

La campagne diplomatique à Prague et à Rome n'arrêtait pas les événements sur le théâtre de la guerre, où la fortune restait constamment fidèle aux Polonais. Poursuivant sa marche victorieuse, Bathory s'était emparé de Vélige et de quelques autres places fortes dans le bassin de la Dvina. Pour parvenir jusqu'à Vélikïé- Louki, vulgairement Louki, il fallut, la hache à la main, se frayer un passage à travers les forêts séculaires et construire à la hâte des ponts par-dessus les marais. Après d'incroyables fatigues qui eussent épuisé des troupes moins endurantes, l'on se trouva en présence d'une redoutable forteresse ; une résistance énergique se laissait prévoir, car, moins habiles et moins tenaces en rase campagne, les Russes, protégés par des murs, se défendaient à la dernière extrémité. Les flammes triomphèrent de leur courage. Le 5 septembre 1580, l'explosion d'une poudrière provoque un vaste incendie, les assiégeants s'élancent avec fureur et prennent (l'assaut des ruines embrasées; tous les habitants de Louki, malgré les ordres contraires de Bathory, sont passés au fil de l'épée. Un témoin oculaire, Domenico Ridolfini, naguère au service de Venise, ne tarit pas d'admiraLion envers son nouveau maître en consignant ces faits. Stéphane est le type du héros chrétien : chaste, pieux, assistant tous les jours à la messe, intelligent, intrépide, dur au travail, d'une bravoure légendaire '.

1. Arcliives d'État de Venise, Sen. Rel., XXVI; Polkowski, p. 189 à 273, nos GXWFII, CXXIX.

lî)2 L'.VIlHITIt.VGf: PONTIIICAL

Au milieu de ces succès , tandis que la guerre se poursuit avec acharnement dans le Xord. une note pacifique retentit du côté de Rome, comme un écho des négociations qui n'ont jamais été rompues entre les deux belligérants. C'est ici le moment de jeter un regard en arrière, pour examiner la conduite du roi Stéphane dans cette occurrence. La Pologne, il est impossible de le nier, ne voyait pas de bon œil les rapports de Moscou avec Rome. Jamais Sigismond-Auguste n'avait permis à un envoyé pontifical de traverser le territoire de la république pour se rendre auprès du tsar; Bathory, l'année précédente, avait usé de la même réserve. D'où vient qu'il va tout à coup changer de politique?

Assurément personne en Europe ne suivait Chévriguine avec plus d'attention que Bathory, ses ambassadeurs le tenaient au courant des moindres détails. Le 2 février 1581, il en parle la première fois au nonce, et se déclare prêt à dissiper les calomnies que les Moscovites ne manqueraient pas, disait-il, de répandre sur son compte. Caligari le fait savoir à sa cour dans un langage étrange : l'avenir le préoccupe encore plus que le présent, il prévoit que l'ambassade russe provoquera une ambassade pontificale, que Possevino en sera le titulaire et il ajoute : « Pourvu que nous soyons une bonne fois en rapport, nous ferons si bien que la porte s'ouvrira à la vérité dans cette vaste région. » A partir de cette époque, le même sujet revient souvent sur le tapis. Au fond, Bathory n'était rien moins (|ue mécontent de la démarche d'Ivan, signe de fai- ])lesse de l'adversaire et, selon toute apparence, avantcoureur de la paix. Pareille perspective n'était pas faite pour déplaire, toutefois les préparatifs de guerre n'en soufflaient point. « Je ne recule pas d'un che-

veu, » disait le roi, en parcourant le champ des hypothèses ^

Vers la même époque, l'affaire de Chévriguine ayant été réglée à Rome, le cardinal de Corne en fit le sujet de sa longue dépêche du 4 mars à Caligari. Obtenir des passeports polonais pour les Russes et Possevino, telle était la préoccupation du moment. On mettait en avant le désir d'épargner aux voj^ageurs la traversée par mer; en réalité, il s'agissait de gagner Bathoiy à une politique nouvelle et de lui imposer indirectement l'arbitrage du pape. Rien donc d'étonnant, si la crainte mal dissimulée d'un refus domine dans toute la pièce. Ce n'est pas en vain qu'on invoque de puissants motifs : Grégoire XIll, dit le cardinal, veut réconcilier la Pologne avec Moscou en vue des triomphes de l'Eglise et de la croisade contre l'Islam. La condition, supprimée plus tard, est ici mentionnée en toutes lettres : le pape renonce à l'arbitrage , si la question religieuse est écartée par le tsar. Des promesses rassurantes sont données à Bathory : sa marche victorieuse ne sera pas arrêtée ; qu'il pousse énergiquement les opérations militaires; qu'il traque ses ennemis, — on le veut bien, — sans égard pour personne ; en cas de négociations, les sympathies romaines lui sont acquises ; loin de s'exposer à une perte, il y gagnerait certainement; on essaye même de l'éblouir par le mirage d'une annexion : les circonstances sont favorables pour régler la ques-i tion d'Orient, l'empire turc est destiné à péiir, et la Valachie est aux portes de la Pologne^.

1. TouKGUÉ.NEv, I, p. 298, 11° CCX; Ai'cliives du Vatican, Polonia, XVIII, p. m. — La diète de 1581 ( Polkowski, p. 285 à 339) avait volé les impôts demandés par Bathory.

2. CiAMPi, I, p. 237. — En 1581, Bathory exhortait le sultan à rendre la Valachie à l'ancien voiévode Pierre Tcliertchel [Dnevuik, p. 285,

194 l'aHBITHAGE l'OMinCAL

Le nonce Caligari se voyait, par cette dépêche, chargé d'une mission délicate. Ses talents ne lui offraient que de minces ressources : d'un esprit médiocre, d'un caractère sans initiative, peu soucieux d'élargir ses vues, il n'avait pas su se créer une position parmi les fiers magnats polonais ; au plus mal avec le tout-puissant Zamojski, il se croyait parfois en disgrâce même auprès de Bathory. L'envoi de Possevino à Moscou le contrariait visiblement, sa position officielle semblait le destiner lui-même à cette mission, qu'il jugeait aussi brillante que facile. Cependant, et cela fait honneur à son caractère , il prit l'affaire fort à cœur et ne sacrifia jamais les intérêts publics à de mesquins calculs personnels. Au début, la fortune lui sourit. Dès le 29 avril, après avoir exposé par écrit sa demande au roi, il alla le rejoindre à Vilna, et reçut en route, au milieu des bois, la réponse et les passeports tant désirés ; sans se faire d'illusions sur le compte d'Ivan, Bathory voulait donner au pape cette marque de déférence i. C'était de bonne politique : car, pendant que Chévriguine provoquait à Rome l'intervention du pape, d'autres envoyés russes qui avaient off'ert au roi victorieux la Livonie entière , moins quelques forteresses , se désistaient ensuite peu à peu de cette dernière restriction, et parlaient d'une entrevue personnelle des deux souverains. Un dilemme très simple s'imposait donc à première vue : ou la paix se ferait moyennant la cession de la Livonie, et alors la mission de Possevino deviendrait

n° 56). Rome protégeait le même candidat, notamment auprès de Venise (Hurmuzaki, III, p. 437 à 456). Si la Valachic est offerte aussi à Batliory, c'est qu'il s agit évidemment des droits de suzeraineté, qui eussent passé de la Turquie à la Pologne sans préjudice de Tcliertchel.

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