Archives du Vatican, Polonia, XN III, p
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d'elle-même inutile ; ou de nouvelles complications surgiraient tout à coup et, clans ce cas, un arbitrage pontifical, provoque par l'adversaire, ne serait pas à dédaigner ; car Bathory n'avait pas de parti pris contre une solution pacifique ; ses succès lui avaient coûté cher, l'armée se recrutait difficilement, la diète ne demandait pas mieux que de supprimer les subsides.
Cependant, qui l'aurait prévu ? le roi de Pologne ne tarda pas à se repentir d'avoir si promptement délivré les passeports. On lui représenta sous un faux jour la participation du protecteur d'Allemagne, cardinal Madrucci, dans l'affaire de Chévriguine , ainsi que les étapes de Possevino à Venise, à Gratz. à Vienne et à Prague ; c'était plus qu'il n'en fallait pour faire croire au rival de Rodolphe que l'Autriche lui tendait un piège. Ses soupçons s'accrurent, lorsqu'il apprit que Chévriguine, au lieu de traverser la Pologne, se dirigeait prudemment siu" Lùbeck. En vain des ordres sévères furent-ils lancés pour l'arrêter; rompu au métier, le Moscovite avait lutté de vitesse et pris des mesures qui rendaient la poursuite inutile. Après cela quoi d'étonnant, si la première audience du nonce à Vilna, le 19 mai, fut quelque peu orageuse ? Stéj)hane était un soldat, ses procédés ne manquaient pas de rudesse, il s'épanchait parfois dans des discours énergiques, ainsi en fut-il à cette occasion. Après avoir mis le nonce au courant de l'affaire, il se répand en plaintes contre ses ennemis, dont il se flatte d'avoir découvert les intrigues ; il avoue ses regrets d'avoir accordé les passeports à Possevino, et se promet de prendre des précautions. Une question personnelle se mêlait à cette affaire : en 1579, Caligari avait été nommé évèque de Bertinoro, et il s'agissait maintenant poui- lui de permuter la biillante nonciature de Pologne contre un diocèse des
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moins attrayants de la Romagne. Le roi, très irrité de ce changement, déclara vouloir s'y opposer : ce n'est pas qu'il tînt beaucoup à Caligari, car bientôt il consentit sans peine à son départ, mais ce déplacement paraissait pour lors au souverain, jaloux de ses droits, une manœuvre de ses ennemis.
L'émotion du nonce, à l'issue de l'audience, se traduisit dans les nouvelles qu'il envoya le lendemain à sa cour, et plus tard à l'archevêque de Milan, Carlo Borromeo *. Depuis ce moment, Caligari revient sans cesse sur la nécessité de ménager le grand et pieux monarque, qu'il craint de voir un jour devenir hostile à Rome. Il critique assez vivement la conduite de Possevino. Chargé d'une mission importante, n'aurait-il pas dû se hâter d'arriver, au lieu de se prodiguer dans les cours étrangères et de donner prise aux soupçons ? Une interveur tion efficace entre les belligérants semble désormais impossible, l'envoyé pontifical n'aura probablement qu'un rôle secondaire à jouer. Ce qui est certain, c'est que Possevino est devenu l'objet d'une extrême méfiance ; on le suppose favorable aux Russes, et, pour le surveiller de plus près, le roi veut le flanquer d'un espion en guise d'interprète. De nouveaux griefs se produisirent à l'arrivée du jésuite ; le nonce se croyait appelé à le diriger et se flattait de pouvoir l'appuyer de tout son crédit. Quelle ne fut pas sa surprise lorsque, loin de recourir à lui, le nouveau négociateur se mit à faire ses affaires tout seul, et non sans quelque succès! Trois jours lui avaient suffi pour devenir l'intime de Zamojski; ils rédigeaient ensemble les lettres romaines, le roi n'objectait plus rien contre la révocation de Caligari. Assez désappointé, celui-ci ne dissimulait pas son
1. Theiner, Annales, III, p. 704, ii° XLYII ; Ambrogiana de Milan, F, 88, p. 571, Caligari à Borrouieo, 27 juin 1581.
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dépit, se croyant tantôt en butte à la méfiance de Possevino, tantôt FaccusanL de faiblesse et redoutant qu'il ne sombrât sur les écueils ^ Ces craintes étaient exagérées. En réalité, comment les choses se sont-elles passées?
Nous avons quitté Possevino à Prague, d'où il se rendit à Breslau ; les passe-ports polonais y arrivèrent le 25 mai ^. Dans les premiers jours de juin, il était à Varsovie. La reine Anne l'entretint longuement de la Suède et lui donna des nouvelles du théâtre de la guerre. Les Russes offraient la Livonie, sauf quelques forteresses; leurs conditions avaient été rejetées. A Poultousk, Possevino eut l'occasion de voir le neveu du roi, André Bathory, futur prince et cardinal, qui faisait alors ses études au collège des jésuites. Enfin, le 13 juin, l'antique cité de Guédimine,^ ilna, parut aux yeux des voyageurs avec sa forteresse, sa superbe cathédrale, ses châteaux historiques. Stéphane se trouvait dans la capitale de la Lithuanie, activant les préparatifs de la campagne ; c'est là que devait avoir lieu la première entrevue avec l'envoyé pontifical. Les jésuites y avaient, depuis 1570, des établissements florissants; l'élite de la jeunesse fréquentait leurs écoles. La Réforme, naguère encore toute-puissante, était battue en brèche sous l'impulsion énergique de Pierre Skarga, recteur du collège, orateur hors pair, dont la voix prophétique retrouvera un jour les accents de Jérémie pour secouer des auditeurs indolents, les conjurer d'arracher la patrie à la ruine. Les Pères polonais ne manquèrent pas d'édifier
1. Arclùvos du Vatican, Polonia, XVllI, p. 176, 183, 185, 189. 191,
2. TouRGuÉNEv, I, p. :J09, n" CCXVI ; Bathory et Possevino, p. 85, 11° XX; Archives du Yaticaii, Germa/tia, XCIII, p. 125, 127 ; Rostowski, p. 92; Possevino, la Transilsania, ms., p. 174.
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leur collègue italien sur l'astuce du tyran de Moscou et sa profonde hypocrisie.
Auprès du roi on pouvait compter sur un accueil bienveillant. Pendant ses longs loisirs de Vienne, Stéphane avait étudié non pas seulement les livres, mais aussi les hommes, les nouveaux courants d'idées, les aberrations contemporaines et les meilleurs moyens de les endiguer. Libre de préjugés, il comprit facilement que les quatre collèges de la Compagnie de Jésus, en Autriche, étaient autant de forteresses qui rendaient la résistance plus ferme et la victoire moins chanceuse. L'esprit militant des disciples de Loyola, leur forte discipline, allaient bien à son caractère tout d'une pièce; les dons de l'intelligence le captivaient aussi ; il aimait à causer histoire et philosophie avec des juges compétents. Les événements le surprirent avec une résolution prise de longue date : multiplierles collèges de jésuites, jeter dans ce moule les jeunes générations pour en faire sortir des hommes fortement trempés, croyants et honnêtes, dévoués et instruits, tel sera constamment son objectif. Kolosvar avait déjà un collège, Polotsk aura bientôt le sien, digne de la munificence royale; la Livonie en sera largement dotée. Les sympathies de Stéphane étaient donc acquises d'avance à tous les membres de l'ordre.
Un deuil récent créait un nouveau lien. Bathory était en proie à une vive et profonde douleur : son frère Christophe, prince de Transylvanie, le confident de ses secrets, son plus fidèle allié, venait d'expirer pieusement, le 26 mai, entre les bras du P. Jean Leleszi. Cette tombe se refermait sur les plus doux souvenirs de l'enfance, sur le cuisant regret d'une perte irréparable. Dans ces moments de tristesse, l'àme donne plus de prise au surnaturel et aux idées religieuses, dont le jésuite était le
représentant. Des obsèques solennelles , auxquelles le roi intervint en personne, furent célébrées en l'honneur (lu défunt, ce qui retarda jusqu'au 17 juin l'audience officielle où Possevino donna ses premières preuves d'habileté K
Prévenu par le nonce des rumeurs fâcheuses qui couraient sur son compte, il s'en prévalut, non seulement pour se disculper, mais aussi pour préparer les voies à la croisade, exciter l'émulation, inculquer des principes, élucider la politique du Saint-Siège^. Selon l'usage de l'époque, ayant deux affaires à traiter, il avait aussi deux brefs à remettre au roi, l'un pour la Suède, l'autre pour ^Moscou. L'orateur commence par le royaume Scandinave; il esquisse rapidement ses deux missions et attribue, en grande partie, les résultats obtenus aux lettres de Bathory, qui est prié d'achever son œuvre et d'envoyer un nouveau message à Jean III. De ce coté, l'on ne prévoyait pas encore de difficultés. Autrement complexe était l'affaire de Moscou, il importait d'en fixer les bases et de dissiper les équivoques. Possevino aborde de front les récentes accusations. «Le pape, dit-il, père commun des fidèles, se met au-dessus des rivalités particulières, et se sert, pour atteindre son but, des plus diverses nationalités. Voilà pourquoi le cardinal Madrucci, toujours consulté d'office sur les questions du Nord, l'a été encore cette fois-ci; l'exclusion eût été une mesure exceptionnelle, capable d'éveiller les justes soupçons de l'empereur. Quoi de plus naturel aussi que de donner pour interprète à un AUe-
1. Aicliivcs du Yalican, (Jeriiiania, XCIII, Leleszi à Batliory, 28 mai 1581; Diievnik, p. 214, n» 29.
2. Un nonce du pape en Moscovie, p. 148, n° VI: Bathory et Posse- \'ino, p. 88 à 9i, n<" XXIII, XXIV; Possevino, Moscovia, p. 57; 'riiEiNEi;, la Suède, p. 395, n° CXLYII.
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mand, comme Popler. le secrétaire d'un cardinal allemand ?» Il fallait relever ce petit détail, car il passait à tort pour une mesure hostile envers Bathory. « Loin d'ourdir un secret complot contre la Pologne, poursuit le jésuite, Rome ne désire que sa grandeur et la prospérité de ce noble pays. 11 en est de même dans les autres cours étrangères visitées en route : les Piusses ont proposé au doge des relations commerciales, ils ont pressé l'empereur d'envoyer une ambassade à Moscou, mais aucune démarche suspecte n'a pu être surprise. Au contraire, à Venise et à Gratz, à Vienne et à Prague, on est plutôt bien disposé, et si jamais Bathory tournait les armes contre les Turcs, l'appui des princes chrétiens ne lui ferait peut-être pas défaut. » En outre, Possevino se félicite d'avoir acquis la certitude, grâce à ces étapes, que Chévriguine avait été réellement dépêché parle tsar, avec des lettres authentiques, auprès du pape. Que si l'envoyé russe a changé d'itinéraire, c'est qu'il n'a pas suivi les conseils du représentant pontifical; cependant le retard des passeports peut servir d'excuse. Arrivant ici au cœur de la question, Possevino se place immédiatement au point de vue qu'il ne quittera jamais, celui des grands intérêts religieux : il s'agit surtout d'assurer le triomphe de la foi en Livonie et de préparer le terrain pour un rapprochement religieux avec Moscou ; sans se bercer d'illusions, Grégoire XIII n'y voit et n'y cherche que l'accomplissement d'une mission sacrée ; Bathory doit être un nouveau Charlemagne et consacrer à Dieu les provinces conquises sur l'ennemi; en cas de négociations, le pape sera toujours plus favorable au roi catholique de la Pologne qu'à un souverain dissident, d'une bonne foi encore douteuse, d'une réputation fortement compromise dans toute l'Europe ; à son tour, Bathory pourra
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augmenter le prestige du Saint-Siège, s'il défère à son autorité, s'il attribue à son intervention les concessions à faire. Enfin, pour dissiper jusqu'à l'ombre d'un soupçon, Possevino accepte spontanément les compagnons et les interprètes que le roi voudra bien lui donner.
Ce discours fit bonne impression : il détruisait une fausse et secrète prévention de Bathory qui commençait à croire que Chévriguine avait été envoyé à Rome, non par le tsar Ivan, mais par l'empereur Rodolphe. Ce soupçon disparu, l'aft'aire moscovite reprenait son cours réffulier, toutes les autres accusations tombaient d'ellesmêmes. Le roi déclare dans sa réponse d'une franchise militaire qu'il a pour le pape une confiance illimitée, mais qu'il se méfie de l'empereur, jaloux, lui semble-t-il. de ses succès. Ensuite, sans s'attarder à la croisade, il se hâte d'exposer le fond de ses querelles avec Moscou i. Lié par le serment de recouvrer la Livonie, il avait d'abord entamé des négociations. L'insolence des Russes amena leur rupture : ils exigèrent impérieusement que, debout, la tète découverte, Bathory s'informât de la santé de leur prince. Le maréchal de la cour leur répondit que, n'étant pas maîtres des cérémonies, ils n'avaient pas à enseigner l'étiquette, et que tout devait rester sur l'ancien pied d'égalité. Ainsi l'on ne parvint à s'entendre ni sur la forme, ni encore moins sur le fond du traité à conclure. La guerre s'ensuivit. Les Polonais marchèrent de victoire en victoire, et voici quel était actuellement l'état des choses : Pouchkine, ambassadeur d'Ivan, sollicitait la paix et offrait, sauf Narva, toute la Livonie, ainsi qu'une modeste contri-
1. Voir les détails dans la letU'e de Bathory à Ivan, du 26 juin 1579 (PoLKowsKi, p. 162, n° CXIV) ; dans Y Ediclum regiuin si'ire/ise, du 12 juillet 1579 {Be rébus gestis Stepliani I); dans Kniga posolsh., II, n»=* 57 à 67; dans Pistorivs, III, p. 114 à 128.
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biitioii Je guerre, pourvu que Louki et deux autres forteresses fussent rétrocédées. Pour trancher les dernières difficultés, deux délégués avaient été envoyés auprès d'Ivan : Komynine par les Russes, et Dzierzek, muni d'un ultimatum, par les Polonais*. Dans ces circonstances, le roi croyait ne devoir rien entreprendre avant d'avoir reçu les réponses du Kremlin. A la veille de partir pour Disna, il engagea Possevino à se rendre dans la môme ville d'où, le cas échéant, on pourrait se diriger sur ^loscou par Louki au lieu de prendre la voie ordinaire de Smolensk. Stéphane laissa tomber encore de gracieuses promesses sur le triomphe et l'extension de la foi en Livonie, sur la dotation projetée du collège de Polotsk, qui serait comme un poste avancé du côté de Moscou; Possevino accepta sans tergiverser les dispositions royales au sujet du voyage et offrit, au nom du pape, une Pietà, qui provoqua des protestations renouvelées de dévouement et de zèle pour la vérité. On se sépara avec une satisfaction mutuelle : l'un était rassuré sur ses conquêtes, l'autre se voyait en présence d'un champion de l'Eglise.
Sur le désir du souverain, le voyage de Yilna à Disna se fit en compagnie de Zamojski, Durant ces neuf jours, car on avançait lentement d'étape en étape, des rapports intimes s'établirent entre le puissant chancelier et le jésuite. Le matin, avant de monter en voiture, tous les voyageurs assistaient à la messe de Possevino, à table les controverses dogmatiques défrayaient la conversation latine, des sujets également graves et plus pratiques s'abordaient en particulier. L'état de l'Église de Pologne préoccupait vivement le chancelier, il s'en explique avec une parfaite sincérité. Deux choses
1. Voir le texte de rulliinaluiii dans le DneKnih. p. 230, n° 'lU.
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lui paraissent surtout désirables : la visite des diocèses par le nonce du pape et l'érection de séminaires diocésains, à laquelle contribuerait aussi le roi. Entrant ensuite dans des détails plus consolants, il parle de la réaction contre l'arianisine : deux cents gentilslioninies, magnats et évêques, se sont associés pour défendre la divinité du Christ; l'apôtre des Parthes est leur patron, ils portent, suspendue au cou, une main en or avec l'exergue : Dominas meus et Deus meus^ manière ingénieuse de rappeler le récit évangélique. Zamojski luimême avait un culte spécial pour saint Thomas, il faisait bâtir une église sous ce vocable dans ses terres de Lvov, et il insiste auprès de Possevino pour obtenir des reliques du grand martyr déjà demandées il y a deux ans. Ce détail est caractéristique. Que nous sommes éloignés aujourd'hui des temps où les hommes d'État s'intéressaient aux reliques des saints! De la Pologne on passe à l'Europe, de la défense de l'Eglise aux conquêtes de la vraie foi, on s'entretient de la ligue anti-ottomane qui est le nœud de toutes les questions politiques, et les observations du chancelier paraissent à son interlocuteur bien fondées et mûrement pesées. Cet échange confidentiel d'idées, ces bons rapports avaient une haute portée : Zamojski, ardent patriote, était l'ami, le conseil, parfois le défenseur intrépide du Hongrois Bathory ; gagner la confiance du premier valait autant que gagner celle du second avec tout un parti nombreux et influent. Possevino ne tarda pas à s'en apercevoir : le roi devint envers lui de plus en plus communicatif et bienveillant. Leur nouvel entretien en est une preuve frappante.
On était déjà à Disna, forteresse située à l'endroit où la rivière du même nom se déverse dans la Dvina. Chaque matin, l'infatigable Stéphane s'en allait chasser
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le lièvre; la politique et la guerre se partageaient le reste du temps. Le 5 juillet, vint le tour de Possevino. Ce jour-là, sur des instances réitérées, Bathor}' consentit à prendre connaissance du bref adressé à Ivan : pas de secrets pour le roi de Pologne, tous les détails de l'affaire moscovite devaient lui être connus, d'autant plus que le négociateur pontifical avait à se régler sur ses conseils. Pareille démarche provoquait des confidences réciproques. On parla d'abord du collège de Polotsk, que le royal fondateur avait excessivement à cœur, ensuite de l'Allemagne, de Rodolphe II, de la Bohême, enfin et très longuement, de Moscou et des affaires orientales au point de vue slave. Le tsar se posait en libérateur de la chrétienté, il importait de contrôler l'état de ses forces militaires, et personne n'était plus compétent que le vainqueur de Polotsk. Or, celui-ci penchait à croire que jamais Ivan n'entreprendrait rien contre les Turcs; des steppes infranchissables le tenaient à distance, les Tatars de Grimée lui étaient hostiles; Kazan et Astrakhan n'avaient été conquis que grâce aux canons opposés à des flèches; l'échec de Sokoili lorsque, devançant son siècle, il voulut joindre le Don et le Volo^a, devait être attribué à la trahison des Tatars, jaloux de rester seuls maîtres de la steppe. L'unique point vulnérable, si le tsar veut agir sérieusement, c'est la forteresse d'Azov, d'un abord plus facile que les autres et d'une importance stratégique supérieure. Il est curieux de constater ici que Stéphane traçait par ces mots, dignes d'un grand capitaine, le plan de campagne que Vasili Galitsyne essayera, mais en vain, de réaliser sous la régence de Sophie, que Pierre V reprendra en sous-œuvre avec sa rude énergie, pour devenir, en peu d'années, le fondateur de la domination russe sur les bords de la mer Noire. La couver-
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sation finit par des détails sur la Perse et ses voies de communication avec Moscou, sur les Circassiens de Piatigorsk et les Tatars d'Asie, auxiliaires présumés des chrétiens dans la guerre contre les Turcs ^
Quatre jours après, le 9 juillet, invité à prêcher 'devant le roi, Possevino eut l'occasion de développer sa pensée tout entière. En chaire, le surnaturel domine de plein droit et les événements profanes se laissent plus aisément ramener au grand but du salut des âmes : l'orateur n'aura garde de l'oublier. C'était le huitième dimanche après la Pentecôte, on lisait à la messe l'évangile de l'Econome infidèle, parabole qui se prête à l'exégèse : la campagne victorieuse de Bathory est le moment de la récolte, que doit faire l'économe pour échapper aux reproches et remplir dignement sa mission? Possevino s'élève jusqu'à la source d'où découlent tous les biens de la terre, il déduit de leur caractère de gratuité absolue les devoirs qu'ils imposent à leurs possesseurs soit vis-à-vis de chaque individu, soit vis-àvis de la société entière. Ces vérités, d'ailleurs vulgaires, sont exposées d'une manière qui ne l'est pas. Saint Paul, saint Augustin, voire Tite-Live, prennent tour à tour la parole, aux réfutations des erreurs courantes succèdent des démonstrations serrées ; le style est toujours clair, le tour piquant, l'allure dégagée. « Ce n'est pas à Calvin, c'est à Pierre, s'écrie l'orateur, que Jésus- Christ a dit : « Je te donnerai les clefs du royaume des « cieux. » Supposez un moment les mêmes paroles adressées à Calvin, quelles ne seraient pas les prétentions des hérétiques? » Cependant on s'aperçoit d'une certaine hâte pour arriver à la dernière application, annoncée dès le début, et qui concerne personnellement
1. Bal/tory et Possevino, p. 9i à 101, ii»^ XXY, XXYl ; Dneynik, p. 18.
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le roi. Que doil-il l'aiie? comment faut-il sanctifier la guerre? « Dans le camp polonais, répond Possevino, les uns sont libres, les autres prisonniers. Que ceux qui sont libres combattent l'ennemi et non pas le Christ, qu'ils restent croyants et qu'ils ne se livrent pas à la débauche; » ici se place l'éloge de Bathory pour avoir défendu l'entrée du camp aux femmes de mauvaise vie et menacé de les jeter à l'eau en cas d'infraction. Mais plutôt qu'aux hommes, les victoires devraient donner la mort aux erreurs. Que l'on enseigne donc la vérité aux captifs, les chaînes du corps leur rendront la liberté de l'àme, les vaincus redeviendront vainqueurs, « les stratagèmes du Christ » auront plus profité aux premiers que ceux de Végèce aux seconds. Cet abus d'antithèses est le tribut de l'orateur au goût trivial de l'époque; Bathory n'en fut pas moins, paralt-il, touché jusqu'aux larmes ^
Pendant qu'on attendait les réponses de Moscou, parut à Disna un marchand florentin, Giovanni Tedaldi. âgé de soixante-dix-huit ans. Expatrié depuis longtemps, il avait passé trois ans à Moscou, visité Astrakhan, la Circassie et la Perse, pour s'établir enfin à Dantzig. En 1564. Commendone l'avait connu en Pologfne et vivement recommandé à la république de Venise. Un homme de ce genre devait être riche d'expérience ; c'est dire que Possevino sut en tirer parti, et Tedaldi s'y prêta de bonne grâce, se complaisant peut-être luimême dans ses anciens souvenirs. Un aphorisme du palatin de Smolensk avait dissipé la terreur soudaine dont il fut pris au départ, lorsqu'on lui parla de la cruauté d'Ivan : « Le diable, dit l)onnement le palatin, n'est jamais aussi terrible qu'on le dépeint. » L'événe-