‹ Papes et tsarsChapitre 68 sur 135 · Archives du Vatican, Geiniania, XCIII, p. 3"o · texte numérisé non relu

Archives du Vatican, Geiniania, XCIII, p. 3"o

210 l'arbitrage pontifical

La trêve d'un mois conclue entre les belligérants venait d'expirer le 5 juillet. Ivan n'avait pas encore envové de réponse à l'ultimatum de Bathory; ni Dzierzek ni Komynine n'étaient revenus. Cependant les incursions hostiles des Russes recommençaient : des villages furent incendiés en différents endroits ; on apprit que le fils aîné du tsar marchait lui-même sur Smolensk et qu'il envoyait des troupes à Orcha. Toutes ces mesures avaient l'apparence d'une poussée générale en avant qui, s'alliant mal avec les projets de paix prochaine, éveillait les inquiétudes des Polonais. Le 9 juillet, Bathory tint un conseil secret. Le même jour, Possevino écrivit à Ivan pour demander un sauf-conduit par la voie ordinaire de Smolensk. On changeait donc de tactique : le départ du jésuite n'est plus subordonné au retour des courriers, et l'itinéraire d'usage obtient les préférences. Aussitôt le cardinal de Côme en est averti par une lettre écrite sur l'affût d'un canon ^.

Bientôt le retour de Dzierzek, en confirmant les soupçons, révéla le dernier mot de l'énigme. Bathory s'était déjà rendu de Disna à Polotsk et se trouvait, à l'arrivée du courrier, le 15 juillet, en conférence avec Possevino. Le P. Gampani, qui attendait son collègue dans une tente voisine, recourut à un piège innocent pourne pas interrompre l'audience et avoir en même temps des nouvelles de Moscou : il s'engagea avec Christophe Dzierzek dans une longue conversation. Grand connaisseur de l'Orient, ayant beaucoup voyagé, celui-ci

1. Dnciink, p. 22; Possevino, Moscovia, p. 60; Bathory et Possevino, p. 103, 11° XXYIII.

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essaya de le contenter^. Il avait passé douze jours à Moscou, constamment entouré d'une garde de soixante hommes qui l'empêchaient de sortir, de voir du monde, de faire des provisions à son gré ; douze jours de prison en Pologne, disait-il plaisamment, lui auraient paru plus supportables que ces douze jours de liberté moscovite. Quelques rumeurs étaient cependant parvenues jusqu'à lui : ainsi, il avait appris que le tsar allait à l'église trois fois par jour et qu'il se faisait appeler « lumière » de la Russie, sans renoncer pour cela à un dévergondage inouï de conduite. Dès que Dzierzek fut en sa présence, le tsar fit un grand signe de croix, puis un second pour renchérir sur son interlocuteur, qui en avait fait un aussi. Le dialogue ne fut guère aimable, le courrier polonais se vantait même d'avoir reproché à Ivan sa cruauté. Le P. Campani conclut ses notes par la remarque judicieuse que Moscovites et Polonais se rendent la pareille en fait de méchancetés; à les entendre, il n'y aurait, de part et d'autre, que des monstres. Ce qui est hors de doute, c'est qu'il avait un message de vingt-trois longues pages à remettre. Bathory ne put s'empêcher de sourire en voyant cet énorme volume : « Jamais encore, s'écria-t-il, Ivan ne nous a envoyé d'épitre si prolixe, il remonte peut-être jusqu'à l'époque d'Adam. »

L'ancienne Moscovie peut se vanter de ce piquant produit littéraire, daté du 29 juin 1581, alliage bizarre de textes sacrés et d'outrages, d'observations judicieuses et de sophismes, encadrés dans un style tantôt biblique, tantôt ])urlesque, mais constamment original et d'une âpre verdeur. Ivan ne doute jamais de rien et répond à tout avec une assurance merveilleuse. L'ultimatum en-

1. Voir la relation de Dzierzek dans Bathory el Possevino, p. 107, n» XXX.

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voyé à Moscou par Dzierzek se réduisait à trois |Doints : cession complète de la Livonie, contribution de guerre, destruction de quelques forteresses limitrophes. Làdessus, le tsar fait observer que la Livonie n'a jamais été partie intégrante de la Lithuanie, que par conséquent la Pologne n'a aucun droit sur cette province, tandis que Moscou en a de très anciens et d'imprescriptibles : suit un examen détaillé des objections qui pourraient se faire, et qui sont toutes résolues victorieusement à l'avantage d'Ivan. Surtout que l'on ne parle pas de la religion catholique des Polonais; cet argument vaut aussi bien pour les Russes, car la foi romaine et la foi grecque ont été déclarées identiques au concile de Florence, où siégeaient l'empereur d'Orient, le patriarche de Constantinople, Joseph, et Isidore, métropolite de Kiev; il n'y aurait donc a^cun inconvénient pour les Livoniens, d'ailleurs infectés d'hérésies, d'être les fidèles sujets d'un souverain de rite grec, d'autant plus que les catholiques latins jouissent en Russie d'une parfaite liberté. Mais, dira-t-on, Stéphane a juré à la diète la conquête de la Livonie; c'est un point vulnérable, car, en môme temps, il a proposé la paix à Moscou ; Ivan exploite haljilement ces procédés diplomatiques, il n'y voit que duplicité et hypocrisie; toutes les phases des négociations sont reproduites ; Bathory est déclaré parjure. Ce qui est tout à fait plaisant, ce sont les hardis paradoxes à propos de la contribution; le tsar joue à l'étonnement avec un air de conviction à s'y méprendre : « Quant à l'argent, dit-il, que tu demandes pour les frais de guerre, c'est là un usage musulman ; de telles prétentions ne sont élevées que par les Tatars ; entre souverains chrétiens, c'est inouï que l'on se pave tribut mutuellement ; les musulmans eux-mêmes ne l'imposent pas à leurs coreligionnaires,

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mais seulement aux chrétiens; et toi, tu t'appelles roi chrétien, et tu exiges le triiuit d'un chrétien, d'après l'usage musulman. Et pourquoi devrions-nous l'indemniser ? Tu nous as fait la guerre, tu as dévasté nos provinces, et ce serait à nous de subir les frais ? Qui t'a forcé de nous attaquer ? Nous ne t'avons pas prié de nous faire la grâce d'une invasion militaire. Adressetoi à celui qui t'a lancé contre nous. Nous n'avons pas à te payer; si tu nous indemnisais pour avoir inutilement dévasté nos provinces, si tu nous renvoyais tous nos prisonniers, c'eût été bien plus convenable de ta part. » On conviendra que ces raisonnements, y compris l'allusion injuste à l'alliance ottomane, sont plus spécieux que solides. Il en faut dire autant des autres : ainsi le tsar se refuse absolument a comprendre dans quel but il se laisserait désarmer, et pourquoi son rival victorieux demande la destruction des forteresses élevées exprès pour la défense du pays. Enfin, après avoir paraphrasé à sa manière des psaumes de David, remis sa confiance dans la vertu de la croix, traité Bathory d'Amalec, de Sennachérib, de Maxence, avide de carnage et de sang, cité des traits de cruauté polonaise, Ivan déclare qu'il donne de nouvelles instructions à ses ambassadeurs et que, si les affaires ne s'arrangent pas, il n'enverra plus personne pendant 1 rente, ([uarante. voire cinquante ans, et ne recevra plus d'ambassade polonaise. Môme cette fois, ce n'est pas une « paix éternelle », mais seulement une trêve qui doit se conclure. Le tsar avait, en ce moment, l'intuition de l'avenir : « Entre la Pologne et Moscou, dit-il expressément, il n'y aura jamais de paix'. »

Dès le lendemain, 16 juillet, le résumé de la lettre

1. I)iiri'iu7i\ p. 25'i, 11° r)2 ; en russe dans Kitiga posolsk., II, p. l'iO à 157, 11" ("iH ; le résumé latin dans Toiko-uénev, Suppl.^ p. 1, n" III.

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moscovite fut communiqué à Possevino, mais, à son grand déplaisir, le texte complet ne fut pas mis sous ses yeux. Si quelques illusions restaient encore, elles se dissipèrent complètement, lorsque les envoyés moscovites eurent présenté, le 18 juillet, les nouvelles et dernières conditions de paix aux sénateurs et au roi. Loin de se montrer plus conciliant, le tsar réduisait de beaucoup les avantages offerts antérieurement. Non seulement il refusait la contribution de guerre et la destruction des forteresses limitrophes, mais il n'abandonnait à Bathory que les conquêtes de celui-ci en Livonie, ainsi que Louki avec vingt-quatre petites forteresses ; ce n'était donc pas la Livonie tout entière, mais une partie seulement, dont il consentait à se dessaisir; autant valait déclarer de nouveau la guerre. Désormais la politique d'Ivan apparaissait au grand jour : il n'avait cherché qu'à gagner du temps; maintenant qu'il soupçonnait les Polonais aux prises avec de sérieuses difficultés, qu'il s'attendait peut-être à l'intervention pontificale, il reprenait les armes pour obtenir de meilleures conditions.

La tournure de l'alfaire ne laissait pas de désappointer Bathory et surtout une partie de son entourage. Encore un hiver en pays ennemi, au milieu des glaces et des neiges, des privations et des souffrances, avec des soldats exigeant la Jiaye et une diète ne votant pas d'impôts, — sombre avenir que les chefs de l'armée se croyaient obligés d'affronter, mais qui épouvantait par moment les plus braves. La mission de Possevino, à la suite de ce revirement, devint tout à coup d'une importance extrême. Trop fier pour insister lui-même sur la paix, Bathory voulait bien laisser faire un autre et désirait que l'on réussît. Il se flattait qu'Ivan, après avoir provoqué l'intervention pontificale, n'aurait jjas le front

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de se déjuger : à Possevino revenait le rôle d'intermédiaire, c'était à lui d'équilibrer les conditions d'un accord que l'on souhaitait des deux côtés sans parvenir à s'entendre'.

Aussi, vers le soir du même jour, 18 juillet, Zamojski vint engager le jésuite à s'aboucher avec les ambassadeurs moscovites Pouchkine, Pisemski et le diak Trifonov. Prévenus de la présence, au camp polonais, d'un envoyé pontifical, demandé par le tsar lui-môme, ceuxci avaient placidement répondu : « Dieu veuille que l'affaire soit menée à bonne fin ! » Pour gagner leurs sympathies, le nouveau négociateur fut autorisé à leur délivrer deux prisonniers de Vélige, rendus, sans rançon, à la liberté. Après Zamojski, le roi revint en personne à la charge et pressa l'entrevue. On laissait à Possevino le choix d'aller trouver les Moscovites chez eux, car ils s'étaient établis avec leurs deux cents hommes d'escorte en dehors de la forteresse, ou bien de les recevoir sous une tente d'honneur que l'on dresserait exprès. Le premier parti fut adopté, Possevino exigea seulement des instructions précises et un mandataire du roi comme témoin.

Le lendemain, accompagné de Jasinski, secrétaire à la chancellerie de Lithuanie, et du P. Campani, il se rendit auprès des Moscovites et déploya toute son habileté pour obtenir ne fût-ce que de nouvelles explications. Peine perdue, les ambassadeurs, prévenants d'ailleurs et aimables, promettaient les faveurs du tsar, se découvraient la tête au nom du pape, mais répétaient servilement ce qu'ils avaient dit la veille et, pressés de plus près, ils ajoutèrent ne pouvoir donner autre chose que le « contenu de leur sac ». Sur la demande, pour-

1. Un notice du pape en Muscovie, p. 180, n" IX; Dncvnik, p. 32, 33.

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quoi les propositions de Vilna avaient été modifiées et les concessions révoquées, ils répondirent que le nouveau testament abolit l'ancien : Bathory, ayant rejeté les premières conditions, le tsar en avait posé de nouvelles, maintenant il ne céderait plus, pas un brin, dit Pouchkine, en serrant dans ses doigts an petit fétu de paille. On parla encore de Chévriguine, de Popler, et surtout de la ofuerre contre les Turcs. Au dire des ambassadeurs. Ivan ne songeait qu'à cette croisade, il fallait s'étonner qu'elle ne fût pas encore entreprise. Malgré les marques de bienveillance et les invitations pressantes de venir à Moscou, Possevino comprit qu'il n'y avait plus rien à faire avec des hommes sans mandat plus étendu, il leur conseilla de s'adresser à Dieu, et insista sur les dispositions paternelles et pacifiques de Grégoire Xlll.

Lorsque, rentré à Polotsk, le jésuite rendit compte de ses démarches, le roi déclara en présence des sénateurs qu'il renoncerait, par égard pour le Saint-Siège, à la démolition des forteresses et à la contribution; quant à laLivonie, rien ne pourrait ébranler sa résolution, il sacrifierait plutôt sa vie que cette province; pour en avoir la clef, il s'emparerait au plus tôt de Pskov ou de Novgorod, sans s'attarder ailleurs, « et jetterait ensuite ses filets au nom de Dieu », espérant de lui la victoire. Les ambassadeurs moscovites seraient renvoyés avec cette réponse.

Quelque dures qu'elles parussent, ces paroles ouvraient la voie aux accommodements, au moins sur les articles secondaires; de la sorte, une nouvelle base était acquise pour les négociations, et le moment n'oflVait guère d'autre ressource. Possevino exprima le désir de se rendre au plus lot à Orcha. où il attendrait le sauiconduit déjà requis à Ivan; car dès la reprise des hosti-* lités, Bathory. on s'en rappelle, s'était réconcilié avec

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l'idée du voyage de Moscou, et avait même conseillé de prendre le chemin, presque seul praticable, de Smolensk. On décida de presser le départ.

Auparavant un souvenir fut donné aux intérêts élevés qui reparaîtront sans cesse au cours des négociations. La Livonie — c'était à prévoir — passerait au moins en partie à la Pologne; pourquoi ne serait-elle pas aussi une nouvelle conquête de l'Eglise ? Comment s'y prendre pour contre-balancer l'influence des protestants de Lithuanie, et réserver à Bathory une liberté complète d'action ? A ce sujet, une pensée bizarre avait tourmenté Possevino pendant toute la nuit : en cédant la Livonie, le tsar, initié d'avance au complot, ne pourrait-il pas exiger l'interdiction des cultes hérétiques ? Bathory accepterait la condition de bonne grâce, et les Lithuaniens ne lui en voudraient pas de la remplir scrupuleusement. Le projet nocturne n'était pas lumineux; le roi avoua franchement qu'il valait mieux prendre une voie indirecte : appelant Dieu à témoin de son amour pour la vraie foi, il déclara que la Livonie, le prix de sa sueur et de ses peines, serait une table rase où l'on introduirait toute sorte de bien : les églises seraient rendues au culte catholique, de nouveaux évêchés seraient fondés ainsi que trois collèges de la Compagnie de Jésus.

Restait encore une question délicate et purement personnelle, dont les dispositions présentes de Stéphane semblaient assurer le succès. La fondation de Polotsk le préoccupait vivement, les soucis de la guerre n'entravaient pas cette entreprise pacifique, où il y avait de irraves difficultés à vaincre. La noblesse dissidente élevait des prétentions sur les biens à attribuer au collège, et il s'agissait de savoirs! elle en avait le droit, recherche d'autant plus pénible et compliquée que les Russes

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avaient emporté à Moscou les plus anciennes chartes. Le roi se fit lui-môme l'avocat des jésuites. Les églises, les écoles, les hôpitaux, sont indispensables en Russie- Blanche, disait-il à la noblesse, car le peuple est plongé dans la barbarie, «son genre de vie est presque bestial»; un trait de promiscuité répugnant confirmait cette parole. Toutefois, désireux d'améliorer la situation, prêt lui-même à des sacrifices, Stéphane ne voulait faire tort à personne : seules, les fondations d'origine royale passeraient au nouveau collège, un tribunal spécial déciderait des litiges en dernière instance. L'érection des écoles avait pour but la propagation de la foi ; tant de zèle pour le salut des autres faisait espérer qu'il en aurait aussi pour le sien, Possevino insinua donc à Bathory de s'approcher des sacrements avant d'entrer en campagne, et cette proposition fut acceptée volontiers.

A l'issue de cet entretien confidentiel, les Moscovites furent appelés au camp pour recevoir une réponse définitive. Chararé de la faire, le chancelier Wolowicz était si ému, à cause du grand sceau lithuanien volé pendant la nuit, que Zamojski et le roi durent de temps en temps lui souffler les paroles. Il parvint néanmoins à formuler nettement que les dernières conditions n'étaient pas acceptables, et que le tsar semblait plutôt vouloir gagner du temps que conclure la paix. Le discours finissait par des menaces de vengeance, non contre les ambassadeurs, qui seraient épargnés, mais contre leur maître : désormais il ne s'agirait plus seulement de la Livonie ; c'est une lutte à outrance qui s'engage et une guerre sans quartier. Une déclaration si fière donnait à réfléchir, mais les instructions du tsar étaient catégoriques, les mandataires restèrent inflexibles et se retirèrent sans mot dire après avoir stoïquement baisé la main du roi. Lorsqu'ils essayèrent, quelques

heures plus tard, de reprendre les discussions, on les laissa sans réplique.

Cependant , malgré son fier et belliqueux langage , Bathory eût préféré une paix avantageuse aux chances d'une nouvelle guerre. Quelques magnats partageaient le même avis; la question fut portée au sénat, le 20 juillet, et Ton invita Possevino, comme de son propre chef, à sonder une dernière fois les ]Moscovites, désireux, disait-on, de l'entretenir. Cette nouvelle entrevue dura une bonne heure et n'eut guère plus de succès que la précédente.

C'est ici que les intentions pacifiques de Stéphane apparaissent dans tout leur jour. Il presse lui-môme Possevino de partir, le fait escorter et prend toutes les autres mesures nécessaires pour le voyage; en même temps, fidèle à ses principes de prudence, il pousse vigoureusement les préparatifs de guerre. Il n'en fait pas mystère au jésuite , avec lequel il passe toute la soirée du 20 juillet, en conversation amicale sur les sujets les plus divers, sur la ligue, sur le nouveau nonce Bolognetti, sur l'ambassade polonaise à maintenir auprès du pape, sur les soldats hongrois à pourvoir d'aumôniers. On convient d'une correspondance chiffrée durant le voyage, Bathory esquisse ses projets de campagne : il passera, s'il le faut, tout Thiver dans le pays, à moins que le tsar ne consente à vider la querelle dans un combat singulier ; un duel en champ clos remplacerait les sanglantes batailles, et la victoire du souverain serait le triomphe de son peuple.

Cette proposition, qui nous ramène aux preux chevaliers du moyen âge, fut faite en efi'et. L'occasion se présentait d'elle-même : le fameux message moscovite du 29 juin, analysé plus haut, exigeait une réponse, Zamojski en fut chargé. Il se piquait d'éloquence et trempa

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sa plume dans du fiel. Une semaine entière fut consacrée à ce travail, une longue journée à la traduction de l'épître en russe. Elle devait être envoyée à Rome, répandue en Allemagne, et ne cédait en rien à la lettre d'Ivan au point de vue de la violence du langage, de l'âpreté des reproches, du choix des épithètes. Cette correspondance , trop peu remarquée des historiens, donne la mesure de l'exaspération mutuelle entre les deux souverains, des obstacles à vaincre pour les réconcilier. Dès le début, le chancelier, écrivant au nom et de la part du roi, constate un manque absolu d'ordre et de suite dans les idées d'Ivan, pour en conclure à une étrange perturbation dans ses facultés mentales. Mais ce fou couronné est un fou intelligent, aussi s'empresset-on de reprendre sa lettre, point par point, de refaire l'historique des relations entre la Pologne et Moscou, de réfuter les accusations lancées contre les Polonais, de justifier les conditions de paix proposées en dernier lieu. La question de la Livonie est agitée sous toutes ses faces , les dériientis s'accumulent au sujet de la liberté religieuse, les campagnes des Russes sont taxées de brigandage. Le stjle tourne à l'injure grossière, presque à la rage dans les questions personnelles : Ivan est traité de Gain et de Néron, d'Hérode et d'Antiochus, ses origines romaines sont impitoyablement raillées, on lui rappelle que sa mère est une simple princesse Glinski, fille d'un déserteur lithuanien ; sa vie privée, ses meurtres, ses débauches, ses excès en tout genre fournissent matière à un vrai réquisitoire; comme preuves à l'appui, les deux livres récents de Guagnini et de Krause accompagnent la lettre. Enfin, pour que rien ne manque au sombre tableau, le tsar est assimilé à Satan : le prince des ténèbres, convoitant l'univers, s'est élevé contre Dieu ; Ivan aspire aussi à rempire du monde.

et au lieu de porter lui-même la sainte croix, comme il affecte de le répéter souvent, il en charge ses misérables sujets. Les fréquentes allusions à l'alliance turque avaient piqué Bathory au vif: « Comment oses-tu, s'écrie-t-il, nous parler si souvent des musulmans, toi, qui as mêlé ton sang à celui de l'Islam ^^ toi, dont les ancêtres ont léché le lait de jument sur la crinière des chevaux tatars, et servi de marchepied aux khans de Crimée lorsqu'ils montaient leurs coursiers 2. «Après une dernière et pathétique exhortation à la pénitence, à la récitation du psaume Miserere, à la restitution du bien d'autrui, vient la provocation au combat singulier : « Prends tes armes, monte à cheval, dit Bathory à Ivan, convenons ensemble de l'endroit et de l'heure de la rencontre, montre ton courage et ta confiance dans la justice de ta cause, croisons le fer à nous deux, ainsi sera épargné beaucoup de sang chrétien. Si tu acceptes notre condition, tu n'as qu'à nous en informer, car nous sommes prêt à nous battre avec toi. Que Dieu lui-même, juge de toute justice, décide de quel côté se trouve l'équité. Si, au contraire, tu nous refuses cette satisfaction, tu auras ratifié ta propre condamnation, et prouvé qu'il n'y a dans ton âme aucun fond de vérité, aucun sentiment de dignité ni royale, comme tu prétends, ni virile, ni même féminine ^. »

La provocation de Stéphane, il fallait s'y attendre, fut considérée à Moscou comme nulle et non avenue. Mais

1. En 1561, Iv.Tn s'était mariceii secondes noces avec une princesse tclicrkesse, fille de Temtjruk.

2. Allusion aux rites humiliants ({ue les Tatars imposaient aux princes russes.

3. La lettre de Batliory est datée du '1 août 1581 ; en polonais dans Dnevnik. p. 287, n° 58; en russe dans Kuiga /joso/.s/., II, ji° 74; en latin dans Toukguénev, I, p. 323, n" CCXXV. Les détails de la rédaction dans Diics'iiik, p. 35, 36, 38, 42, 43.

avant que le tsar reçut cette lettre menaçante, d'autres événements, surlesquel;? nous devons revenir, s'étaient passés.

Le 21 juillet 1581, une grande agitation régnait dans le camp polonais de Polotsk : Bathory quittait la forteresse récemment conquise sur les Russes et se dirigeait vers Pskov, avec sa brillante cavalerie, ses braves fantassins hongrois, ses bandes quelque peu cosmopolites. De son côté, Possevino, accompagné de ses interprètes, de quatre jésuites, d'un certain nombre de cavaliers polonais, partait pour la Moscovie. Dans la nuit du 2 au 3 août, nos voyageurs, après avoir traversé Orcha et Doubrovna, se trouvèrent sur les confins des provinces lithuaniennes et moscovites. Là se produisit un fâcheux contre-temps : l'escorte polonaise s'était hâtée de partir, ne laissant pas à l'escorte russe le loisir d'arriver. Il fallut se résigner à rester sans guides et sans défense, au milieu des ténèbres, sous la pluie battante, sur des terrains défoncés, dans une forêt épaisse, où l'on n'avançait parfois que la hache à la main, au bruit sinistre de cris pareils à ceux des bêtes fauves. Heureusement l'épreuve ne fut pas de longue durée : à la pointe du jour, Fedor Potemkine, suivi de soixante cavaliers, vint souhaiter la bienvenue aux nouveaux arrivants et leur présenter les sauf-conduits. Désormais Possevino foulera le sol de la sainte Russie ^

Nous entrons avec lui dans un monde nouveau : les dernières traces latines et occidentales disparaissent brusquement, il n'y a plus que du slave, doublé de

1. Missio mosc, p. 11 à 43; Possevino, Ann. sec. decas, ms., p. 18 à 24; TouRGUÉNEv, Suppl., p. 388, i\° CLXII ; Pain. dipl. snoch., X, col. 39 à 70.

mongol et de b^zaiitiji. Dans les rapports internationaux, c'est l'élément grec qui domine. Depuis le mariage d'Ivan III avec l'héritière des Paléologues, l'étiquette fastueuse de Byzance a pénétré dans le Kremlin. Le luxe de méfiantes précautions , dont les étrangers étaient naguère entourés sur les rives du Bosphore, se reproduit maintenant à Moscou ; les ambassadeurs ne sont plus que d'illustres prisonniers, mieux gardés et mieux observés que les autres. A peine arrivés, ils sont flanqués de /?/Y^^«(^5 (adjoints), chargés de les surveiller, tout en leur faisant les honneurs du pays; les nombreuses sentinelles postées jour et nuit autour de leur demeure ne sont la que pour les tenir dans un complet isolement : le monde officiel doit leur suffire.

En fait d'étiquette, Ivan le Terrible était passé maître et, à l'égard d'une sceptique méfiance envers les étrangers, il ne laissait rien à désirer. Possevino, paraissant dans des circonstances extraordinaires, devait s'en ressentir plus que les autres. Le 18 juillet, le lendemain même de l'arrivée de Chévriguine, il y avait eu conseil au Kremlin. Des ordres précis et détaillés furent donnés à tous ceux qui approcheraient le jésuite de près ou de loin. D'une part on réglait le chemin à suivre, les honneurs à rendre, les vivres et les boissons à fournir; d'autre part, la plus minutieuse prudence était rigoureusement prescrite. Le pristav Zaléchénine Vololchov, envoyé exprès de Moscou à la rencontre de Possevino et chargé de l'examiner à fond, avait en portefeuille toute une série de réponses officielles aux questions qui pourraient lui être faites sur la paix et sur la guerre, sur le tsar et sur Bathory, sur la Lithuanie et la Livonie, sur Kazan et Astrakhan, sur les Tatars Nogaïs, voire « sur le grand fleuve Volga et ses soixante-douze embouchures ». Des formules anodines étaient suggé-

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rées pour les cas imprévus ou difficiles; dans l'hypothèse d'une controverse religieuse, Zaléchénine devait répondre tout court qu'il n'avait jamais appris à lire et puis se renfermer dans un silence absolu.

Conformément aux ordres du tsar, une nouvelle députation, plus brillante et plus nombreuse, se présente en avant de Smolensk. Possevino est admis dans la forteresse, acclamé d'office par le peuple, fêté par d'assourdissantes détonations; les interprètes lithuaniens restent en dehors de la ville. L'évéque ou vladyha de Smolensk, Sylvestre, premier prélat orthodoxe que l'on rencontrait sur le passage, avait aussi reçu des instructions spéciales qui donnèrent lieu à un plaisant malentendu. Gracieusement interpellé par le vladyka, mais trompé par l'analogie phonétique de deux expressions russes, le jésuite se crut convié à Vobiéd (dîner), tandis qu'il était invité à Vobiéclnia (messe). Quel ne fut pas son étonnement, lorsqu'il se vit à Fimproviste entouré d'une foule compacte et conduit aux portes de l'église, où Svlvestre, sans lui donner la bénédiction d'usaçre, le presse de lui baiser la main, cartels étaient les ordres du maître. Possevino comprit que l'on cherchait à extorquer des signes d'approbation et de respect pour la foi orthodoxe, il ne voulut ni baiser la main épiscopale, ni entrer à l'église; rien ne put vaincre sa résistance, force fut au vladyka de céder.

De Smolensk, en passant par Mazma, on arriva, le 18 août, à Staritsa^, petite forteresse sur le Volga, où le tsar se trouvait en résidence temporaire. L'entrée fut des plus solennelles : une nombreuse escorte attendait Possevino hors de la ville ; un superbe cheval noir, richement caparaçonné et trottant à l'amble, lui fut

1. Aujourd'liui dans le gouveriiemeiiL de Tver, district de Staritsa.

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présenté au nom d'Ivan. Le questionnaire de rigueur, répété plusieurs fois par différents dignitaires, se réduisait toujours aux mêmes informations sur la santé du pape et les circonstances du voyage, avec les mêmes titres démesurément longs du souverain. Le jour de l'arrivée il y eut un grand festin présidé par le stolnik Ivan Danilovitch Bielski. Lorsqu'il fut terminé, les pristavs voulurent, selon l'usage, recommencer à boire et à manger en petit comité, mais Possevino leur fît comprendre que des excès de ce genre s'alliaient mal avec son caractère sacerdotal. Cette déclaration les frappa de stupeur tout en méritant leurs suffrages. Le lendemain, on procéda à l'examen des présents envoyés par le pape ou offerts par son représentant. Ils furent tous soigneusement catalogués, et l'on promit au négociateur que bientôt il verrait « les yeux sereins » du tsar. En effet, l'audience fut fixée au 20 août. En sa qualité de jésuite, l'envoyé pontifical ne désirait rien tant que de paraître à la cour sans aucune espèce d'apparat, mais sur les instances des INIoscovites, il fallut, bon gré, mal gré, étaler une certaine pompe. Le jour convenu, de hauts personnages viennent annoncer que le moment solennel approche, les présents sont enfermés dans des sacs de drap d'or et d'argent. Précédé et suivi de brillants cavaliers, Possevino se met en marche, ayant à ses côtés ses deux compagnons et ses interprètes, derrière lui on porte les présents. Le cortège avance lentement entre deux haies de soldats aux uniformes bigarrés, rangés sur le passage jusqu'aux abords du palais. Là on met pied à terre. Après avoir traversé quelques salles remplies de boïars richement costumés, Possevino se trouve en présence d'Ivan le Terrible. Le conlraste est frappant : velu simplement de noir avec le manteau espagnol sur les épaules, le jésuite paraît

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devant le tsar assis sur un trône étincelant, drapé dans une robe de brocart couverte de pierres précieuses, la couronne sur la tête, le sceptre à la main. Cette profusion de luxe ne voile qu'à grand'peine les mystères ténébreux de l'àme d'Ivan. Encore dans la vigueur de l'âge, il semble déjà fatigué de la vie; son regard est éteint, ses traits portent les traces indélébiles de violentes émotions, et toute sa physionomie respire quelque chose de sinistre : c'est qu'il succombe sous le poids de crimes sauvages et de formidables excès. Poursuivi par le remords, on le voit quitter les orgies pour l'église, endosser le froc, chanter les offices et sonner lui-même les cloches ; toute sa vie n'est plus qu'un bizarre amalgame de pratiques dévotes et de dévera-ondao-e; de terrifiantes visions le hantent durant la nuit, il pousse des gémissements et des cris, il se roule par terre écumant de rage, il gratte les murs, comme pour trouver une issue, et puis retombe épuisé, haletant, sur sa couche. Officiellement, Topritchnina n'existait plus : une longue et large traînée de sang, inouïe dans l'histoire, avait emporté toute velléité de résistance; le tsar, reprenant le pouvoir entre ses mains, sans partage, sans contrôle, sans autres bornes que sa brutale frénésie, était devenu, mieux que les khans mongols, l'incarnation titanique du despotisme. Tel était l'homme qu'il s'agissait de réconcilier avec Bathory, voire de gagner à des idées élevées, à des projets chevaleresques.

Lorsque les courtisans eurent annoncé tout haut que Possevino battait la terre du front, — formule consacrée, — Ivan demanda des nouvelles de la santé « du pape Grégoire XIII «. Une revanche parut alors opportune au représentant pontifical : on lui avait fatigué les oreilles avec les titres prétentieux du tsar, pourquoi

maintenant affecter le laconisme? il répondit donc d'un ton solennel : « Notre très saint père le pape Grégoire XIII, pasteur de l'Eglise universelle, vicaire de Jésus-Christ sur la terre, successeur de saint Pierre, souverain de noml^reuses provinces et régions, serviteur des serviteurs de Dieu, salue Votre Sérénité et lui souhaite toutes sortes de bénédictions. » Le tsar, en signe de respect, avait écouté debout ces paroles; s'étant assis, il déclina les inévitables questions sur le voyage, donna à baiser sa main encore teinte de sang innocent, fit passer à un secrétaire les lettres apportées par Possevino, et se mit ensuite à examiner les dons pontificaux. Le pape lui envoyait un crucifix en cristal de roche, ciselé d'or et renfermant une parcelle de la vraie croix, un exemplaire grec relié avec luxe du concile de Florence, un rosaire monté en or avec des pierres précieuses, une coupe en cristal garnie d'or; d'autres présents étaient destinés au fils aîné du tsar ainsi qu'à la tsarine Anastasie Romanovna, dont on ignorait la mort en 1560. Possevino, en son propre nom, offrait un Agnus Dei^ incrusté d'argent, historié de miniatures et d'une légende en lettres russes." Tous ces dons, quelque précieux qu'ils fussent, parurent sans doute bien modestes à l'opulent souverain, dont le trésor regorgeait de vases d'or et d'argent, et qui possédait une collection des plus rares bijoux de l'Orient ; la haute position du donateur en faisait tout le prix, aussi furent-ils promenés comme en triomphe à travers les salles et exposés à tous les regards; la relique de la sainte croix attira surtout l'attention d'Ivan : « C'est un présent, dit-il, vraiment digne d'un pontife. » Mais on avait hàle d'aborder les afl'aires. Une conférence préliminaire avec des personnages délégués par Ivan succéda à l'audience : les murs du j)alais moscovite

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durent s'étonner de voir un jésuite italien traiter de paix et de guerre, au nom du pape, avec les mandataires d'un fils de Monomaque. Le jour même il y eut un grand festin d'apparat; la profusion de vaisselle d'or étalée dans le vestibule et dans la salle à manger frappait la vue, une table d'honneur était réservée à Ivan et à son fils, à leurs côtés se placèrent les deux princes Mstislavski et le boïar Nikita Romanovitch, au dessus pendait une magnifique image de la sainte Vierge. A peine les jésuites furent-ils entrés que le tsar, appelant chacun par son nom, leur indiqua les places à occuper; leur table était dressée vis-à-vis de la sienne, moins élevée et disposée en croissant; on n'apercevait sur la nappe que du pain, des salières et des carafes, les doigts des convives devaient, à l'orientale, remplacer couteaux et fourchettes. Le repas dura deux heures : Ivan, devenu tout à coup un aimable amphitryon, envoyait à ses hôtes les mets qu'on lui présentait. Chaque fois qu'il invitait quelqu'un à boire, celui-ci venait se placer au milieu de la salle, s'inclinait profondément, vidait la coupe et la passait à un autre. Ces libations se répétèrent, paraît-il, jusqu'à soixante fois, les jésuites en furent dispensés. Vers la fin du dîner, le tsar fit un discours approprié aux circonstances et très flatteur pour le pape.

Laissons les boïars cuver leur hydromel, boisson préférée de l'époque, et revenons aux affaires qui devaient se traiter à Staritsa. Le mode adopté dans les négociations se réduisait aux audiences du souverain et aux conférences avec les boïars et les diaks. Les audiences d'ordinaire étaient courtes. Jaloux à l'excès de sa dignité, Ivan se contentait de tirer les grandes lignes, d'indiquer la marche à suivre et s'en remettait, pour les détails, à des subalternes. A l'issue de l'audience

et d'une manière plus ou moins ostensible, il ne manquait jamais de se laver les mains dans un bassin d'or, comme pour se purifier des taches contractées par l'admission d'un étranger. Ce procédé de désinfection parut à Possevino si outrageant et si barbare qu'il s'en plaignit amèrement à la première occasion. Ce n'était guère que dans les conférences que l'on traitait les affaires à fond avec un luxe de formalités qui trahissait, dès le seizième siècle, d'heureuses dispositions pour le système bureaucratique dont Pierre P"" devait un jour doter la Russie. 11 y avait d'abord des interprètes des deux côtés, qui éprouvaient probablement quelque difficulté à s'entendre. Possevino avait amené avec lui deux Lithuaniens, André Polonski, plus connu ^ous le. nom latinisé d'Apollonius, et Basile Zamaski; la langue dont ils se servaient n'était ni russe ni polonaise, mais un patois intermédiaire et quelque peu fantasque. Leurs traductions furent parfois refusées; le cas se présentant, il fallait, à prix d'argent, s'assurer de la fidélité des diaks moscovites *. Avant de répondre à l'envoyé pontifical, on répétait tous ses discours avec une exactitude qui le remplissait d'étonnement; mais ce qui retardait surtout la marche des affaires, c'était le recours perpétuel au tsar qui se réservait tous les pouvoirs. Qu'une phase nouvelle s'annonce dans la discussion, qu'un incident se produise, aussitôt les négociateurs s'en vont trouver leur maître ; après une absence prolongée, ils reviennent avec de longues bandes de papier, dont, séance tenante, lecture est faite à tour de rôle. Chaque lecteur débute par l'invocation de la très sainte Trinité, décline imperturbablement les titres du tsar, et à travers les redites, les questions, les ré-

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