‹ Papes et tsarsChapitre 70 sur 135 · Possevino, Ann. sec. decas, ms · texte numérisé non relu

Possevino, Ann. sec. decas, ms

populaire de la vziatka n'était pas étrangère, on le voit, à la Moscovie du seizième siècle, et la pratique encore moins.

Voilà donc sous quels auspices et dans quelles circonstances Possevino eut à comparaître jusqu'à six fois devant le tsar, et à traiter longuement et fastidieusement avec les boïars pendant les vingt-huit jours passés à Staritsa. Les sources russes ont conservé la teneur des discours, la série des pièces échangées entre les deux parties; Possevino a consigné lui-même par écrit, avec des détails importants, le texte de quelquesunes de ses élucubrations, de sorte que l'on peut se rendre compte des négociations et, au besoin, contrôler les témoignages *. Pour plus de clarté, rappelons que toutes les matières discutables se réduisaient à ces trois chefs : affaires suédoises, affaires romaines, affaires polonaises.

L'idée dominante du négociateur romain est la paix à conclure dans des conditions acceptables pour les deux belligérants, voire une paix qui serait le principe d'une alliance. Désireux d'être renseigné à fond par le tsar, Possevino, prêchant d'exemple, expose fidèlement tout ce qui s'est passé entre lui et Bathory, l'énergique démenti de celui-ci à l'accusation de parjure, ses griefs contre les Moscovites, même ses projets d'avenir. Il avoue n'avoir vu. dans le camp polonais, que le résumé de la lettre d'Ivan du 29 juin, et ne cache pas le désir d'en connaître le texte tout entier. L'état actuel des choses est dépeint en quelques mots énergiques : d'une part, le roi de Pologne, prêt à mourir plutôt que de reculer, prétend ne plus vouloir se contenter de la seule

1. Pain. (/ii>l. snoch., X, col. 70 à 246; Bathory et Possc-ino, p. 115 :\ 125, n°^ XXII à XXIV; Lerpigny, p. 153 à 182, n<" I à III; Theinek, Annales, III, p. 353 à 357 ; ïsvétaiev, Iz istorii, p. vi.

232 l'ahihtragp: pontifical

Livonie; d'autre part, le tsar menace de ne plus traiter de paix pendant cinquante ans; d'après le jésuite, l'un et l'autre devraient faire des concessions. Bathory a déjà laissé entrevoir qu'il serait docile aux inspirations du Saint-Siège; à son tour, qu'Ivan montre la même déférence et cède quelque chose. La paix se ferait aussitôt, et la Russie en profiterait : les affaires suédoises s'arrangeraient facilement de concert avec Bathory; le commerce avec les Vénitiens s'établirait sans obstacle, car, fermée pendant la guerre, la voie de la Lithuanie, seule praticable, s'ouvrirait de nouveau; une croisade s'organiserait contre les Turcs, et sur les ruines du califat s'élèverait un nouvel empire chrétien avec un prince, couronné par le pape, pour chef suprême. L'alliance contre l'Islam sert de transition naturelle à la question religieuse, l'unité de la foi étant la meilleure base d'entente politique et militaire. Loin de cacher sa pensée au tsar, le jésuite la développe longuement, il remonte jusqu'aux origines de l'Eglise grecque, insiste sur le concile de Florence invoqué naguère par le tsar, sur la différence extérieure des rites qui n'empêche pas la conformité dans la foi, sur l'autorité doctrinale et la juridiction universelle du pape, seul vicaire de Jésus- Christ sur la terre. Ce dernier point est exploité habilement. Ivan avait demandé l'entremise de Grégoire XIII, Bathory l'avait acceptée et se montrait conciliant. Possevino ne manque pas de relever cette circonstance pour insinuer la conduite à tenir; même les allusions aux conquêtes et aux titres se retrouvent sur ses lèvres; en général, il s'efforce de tout ramener à l'intervention pontificale ; c'est de là, qu'avec l'espoir d'un arrangement, jaillissent les nouvelles combinaisons'.

1. Les deux versions du discours de Possevino sur les affaires romaines (Theixer, Annales, III, p. 353, avec la fausse date de 1582;

NÉGOCIATIONS prp:limi>aires 233

Les réponses d'Ivan sont marquées au coin du genre spécial de finesse qui distingue le barbare. Tenace et hardi dans la poursuite de ses intérêts, il croit naïvement que son jeu, quoique mis en évidence, est caché à l'adversaire; s'il fait quelques avances qui seront un jour reniées sans scrupule, il ne tient pas à se lier les mains inutilement. Et d'abord, les affaires suédoises sont complètement écartées, non sans une perfide arrière-pensée. Des fins de non-recevoir se laissaient facilement opposer à de vagues propositions, sans caractère officiel. D'ailleurs le souverain de Suède passait à Moscou pour un roitelet, indigne de traiter directement avec le tsar et obligé, selon l'usage, de recourir à l'entremise du namiéstnik de Novgorod. Mais, en ce moment, les armées de Jean III s'emparaient des cotes de la Baltique, Ivan songeait déjà aux moyens de les reconquérir; comment s'y prendre pour dissimuler les desseins de revanche? Ivan déclare gravement que, par égard pour le pape, l'envoyé Scandinave, au lieu de se morfondre sur les bords du Volkhov, serait admis à faire valoir au Kremlin la cause de son maître. C'était jouer à partie double : illusion de paix pour les Suédois, semblant d'hommage envers le pape.

A l'endroit de Rome, les précautions oratoires se multiplient visiblement. Les questions d'Eglise sont d'ordinaire passées sous silence ou laconiquement renvoyées jusqu'après la conclusion de la paix. Cependant on ne pouvait tout refuser, ne fût-ce que pour donner preuve de bonne volonté, quelques concessions s'imposaient nécessairement. Sur les instances de Possevino, le tsar accorde aux envoyés du pape l'entrée en Russie et le passage en Perse, les marchands vénitiens reçoivent des

Pain. dipl. snoc/i., X. col. 100 à 111) présentent des variantes considérables.

234 l'arbitrage po>-tifical

patentes du même genre et sont autorisés à amener des prêtres catholiques, à condition que les Moscovites obtiendront des sauf-conduits analogues pour se rendre en Italie. Quant à l'érection d'une église en plein pays orthodoxe, cette demande audacieuse est refusée carrément; Ivan ne fait pas mystère de son attachement à la foi de ses ancêtres et reste sur ce point inébranlable; toute innovation lui est en horreur, il ne se soucie plus de ses aveux à propos du concile de Florence, ou peutêtre se flatte-t-il que d'autres concessions suffiront pour donner aux affaires polonaises une nouvelle tournure.

C'est là son unique préoccupation. A l'inverse du négociateur pontifical, qui remue de préférence les grandes idées, il expédie sommairement tout le reste et revient sans cesse, s'attache exclusivement à la conclusion de la trêve. La langue des boïars se délie dès que ce sujet est abordé; les détails d'érudition se mêlent aux sophismes, aux fréquents appels à la justice et à l'équité : on s'aperçoit que la question a été étudiée sous toutes ses faces et qu'elle est le seul problème du moment. Les relations diplomatiques avec Bathory sont passées en revue, c'est naturellement la contre-partie de la version polonaise, tous les torts sont du côté de l'adversaire, ses ambassadeurs juraient la paix tandis qu'il méditait la guerre, et quelle guerre ? une guerre d'invasion et de conquête. La Livonie a de tout temps appartenu à Moscou, le grand-kniaz Jaroslav a fondé Dorpat dès le onzième siècle *, des tributs ont été constamment payés par les Livoniens; maintenant qu'ils se sont révoltés, de quel droit voudrait-on empêcher le tsar de sévir contre les rebelles? A l'appui de ces as-

1. Dorpat ou louriev, du nom de son fondateur, laroslav, qui s'appelait aussi louri.

>'ÉGOCIATIO>S PRÉLIMI>AIRES 235

sériions, les pièces réclamées par Possevino lui sont généreusement livrées : la lettre du 29 juin à Bathory, le traité juré par les Polonais, les chartes livoniennes. Ivan ne cache pas son désir d'avoir un débouché sur la Baltique, mais c'est surtout, dit-il, pour rester en rapports avec le pape et l'empereur; il incline aussi vers la paix avec Bathory, car autrement la guerre contre les Turcs n'est pas possible. Déclarations spontanées et précieuses, qui prouvent qu'on avait au Kremlin parfaitement saisi la pensée du Saint-Siège. La même ardeur belliqueuse contre le croissant, les plus vives sympathies pour Rome et pour l'Empire se retrouvent dans les réponses moscovites aux brefs de Grégoire XIII \ Les ang^oisses d'Ivan se trahissent de temps en temps, lorsqu'il demande bonnement ; « Bathory fera-t-il la paix ? Quelles sont ses conditions ? » Enfin le tsar se décide à formuler lui-mcme ce qu'il appelle « sa dernière mesure ». Ses désirs ne vont pas au-delà d'une trêve de sept ans, tout au plus de dix ou douze. Pas une obole ne sera payée, pas une forteresse ne sera rasée, mais Polotsk et Louki avec leurs rayons respectifs, la Courlande et soixante villes environ deLivonie passeront au vainqueur; trente-cinq autres, y compris Dorpat et ISarva, resteront aux Russes. Quelques mois auparavant, trois ou quatre villes eussent contenté Ivan, trente-cinq suffisent à peine maintenant; Bathory doit en outre lever le siège de Pskov, renoncer d'avance aux conquêtes qu'il pourrait encore faire, et envoyer des ambassadeurs à Moscou. En présence des succès militaires des Polonais, ces prétentions paraissaient étranges; n'était-ce pas escompter prématurément l'intervention pontilicale, les perplexités actuelles de Bathory, les chances de l'ave-

Page 1