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dure se présentait ici comme une condition préliminaire et indispensable; afin de l'obtenir, ne devrait-on pas, au besoin, sacrifier quelques arpents de terre en Livonie ? Bathory ne partageait pas cet avis, et, fier de ses victoires, jaloux d'en conserver les fruits, plus porté à la méfiance, il craignait parfois que Possevino, aveuglé par son zèle d'apôtre et fasciné par des mirages trompeurs, ne fît'Y)asser pour une nécessité politique ce qui ne serait au fond qu'un élan de prosélytisme.
La disposition des esprits, telle que nous venons de l'esquisser, se traduisit fidèlement dans les faits. A peine arrivé, Possevino eut de longues et secrètes conférences avec Bathory et Zamojski, grand hetman des troupes polonaises depuis le 11 août dernier. Le résultat en fut consigné dans un message, daté du 9 octobre, que l'interprète André Polonski fut chargé de porter à Ivan ^ Possevino expose franchement que le roi de Pologne maintient son ultimatum, qu'il consent toutefois, par égard pour le Saint-Siège, à envoyer des ambassadeurs non pas à Moscou, comme l'eussent désiré les Russes, mais dans une ville frontière. Le tsar est vivement exhorté, dans son propre intérêt, à profiter de cette occasion, autrement la campagne sera poursuivie pendant tout l'hiver ; on fait de grands préparatifs, les munitions arrivent de Riga, des renforts sont attendus, Pskov est dans un triste état, les Novgorodiens n'ont pu y pénétrer, Khvostov a été fait prisonnier, les assiégeants brûlent d'ardeur pour un nouvel assaut, au printemps prochain le centre des opérations sera transporté dans le cœur même du pays, et alors, malheur aux habitants ! Le jésuite termine sa lettre par la promesse d'écrire encore dans huit jours à propos de la polémique
1. Possevino, Moscovia, p. 61; Pain. dtpl. snoch., X, col. 2i8.
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engagée entre les deux souverains; il en appelle aux sentiments chrétiens du tsar, au jugement de Dieu, fait entrevoir des concessions pécuniaires, et même territoriales, en dehors de la Livonie, enfin il annonce le prochain départ de Campani.
Celui-ci partit, en effet, le 10 octobre, mais au lieu d'aller jusqu'à Rome, comme on en était convenu à Staritsa, il s'arrêta en Pologne. La correspondance, dont il était porteur, fut confiée aux soins de la nonciature de Varsovie.
Plus d'un mois s'écoula avant l'arrivée des réponses moscovites. Pour Possevino, le temps ne fut pas perdu. Ni ses prédications en latin aux chefs de l'armée, ni son apostolat auprès des soldats , dont une bonne partie était hétérodoxe, ni sa correspondance avec le nonce de Varsovie à propos d'une nouvelle promotion d'évêques, ni les soins prodigués aux séminaires nationaux que Grégoire XllI érigeait de toutes parts, ne l'empêchaient d'embrasser sous toutes ses faces et de poursuivre avec la vigueur accoutumée la grande affaire de la réconciliation i.
Le 17 octobre, il s'entretint avec Bathor}' surtout au sujet de la Suède, point délicat, sur lequel on revint encore à mainte reprise. Une diversion Scandinave dans le Nord eût secondé puissamment l'agression des Polonais du côté de l'Ouest, Stéphane suggérait sérieusesement ce projet à Jean III, mais celui-ci ne se pressait pas de naviguer dans la mer Blanche et ménageait à son conseiller une surprise. A la faveur d'un sauf-conduit polonais, délivré dans un autre but, les Suédois avaient fait en Allemagne une levée de deux mille hommes, que le brave et habile Pontus de la Gardie faisait manœu-
1. Dnevnik, p. 98 à 162; Bathory et Possc'ino, p. 125, n° XXXV; Lerpigny, p. 153 à 230, n"^ I-X; Ouspe.nski, Pcrégo^'ory, p. 28 à 50.
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vrer avec succès sur les bords de la Baltique. Déjà quelques places fortes livoniennes , même Narva, si convoitée des bellig-érants, vovaient s'élever au-dessus de leurs murs le drapeau Scandinave. Ces procédés exaspéraient Bathory, il n'entendait pas arracher la Livonie au tsar pour en gratifier la Suède, et, s'il avait songé auparavant à l'associer au bienfait de la paix, la prise de Narva lui inspirait la résolution de tenir Jean III complètement à l'écart des négociations. Possevino envisageait la situation avec plus de calme : les Polonais, disait-il, toujours pauvres en fantassins, auront de la peine à reprendre les forteresses dont leurs rivaux se sont emparés. En outre, la Pologne avait de lourdes obligations financières vis-à-vis de la Suède : la dot de la reine Catherine, fille de Sigismond V% à payer, l'emprunt de Sigismond-Auguste, hypothéqué sur la Livonie à liquider, certaines clauses testamentaires du même roi défunt à régler, le butin de Venda à partager. Avec un trésor constamment en soufl^rance, autant valait, en vue de ces difficultés, ne pas s'aliéner le roi de Suède et s'arranger plutôt à l'amiable. Les conseils de modération prévalurent dans l'esprit de Stéphane : autorisé à renseigner Jean III sur les derniers événements, Possevino le fit avec d'autant plus d'empressement que certains propos, recueillis naguère à Stockholm, lui inspiraient de vives appréhensions : l'union de la Lithuanie avec la Pologne était remise en question ; on trouvait que le prince royal Sigismond, propre neveu du dernier Jagellon, avait plus de droits sur le grand-duché qu'un voiévode hongrois. La hardiesse du raisonnement prouvait qu'il y avait là un danger à conjurer.
Ces conversations intimes entre deux hommes si différents d'origine et de vocation, que des événements extraordinaires avaient réunis au milieu des neiges de
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la Moscovie, se renouvelaient souvent. Les graves paroles du jésuite portaient leur fruit, le royal capitaine se montrait accessible à ses observations, il accorda la liberté à quelques prisonniers moscovites, parmi lesquels se trouvait un parent du diak Stchelkalov, qui passait en Pologne pour le grand-chancelier d'Ivan. Possevino se prévalait des circonstances pour insinuer ses idées favorites et gagner de plus en plus la confiance du roi : il lui rappelait que la victoire dépend du Dieu des armées, qui la concède à son heure et aux hommes de son choix ; les succès inattendus de Jean III et l'échec des Polonais devant Pskov en fournissaient la preuve; peutêtre était-ce aussi un secret avertissement d'en-haut, afin que le roi, aveuglé par la fortune, ne fût pas tenté de dire : Manus mea excelsa et non Deus hase omnia fecit. Une autre fois, il le touchait jusqu'aux larmes, en prêchant aux chefs de l'armée. L'orateur enflammait leur courage, si rudement mis à l'épreuve, et leur ouvrait de vastes horizons : les trois campagnes victorieuses contre Moscou ne devaient être que le premier pas pour la conquête de cette Asie impénétrable, berceau du genre humain, et réservée à de hautes destinées. L'enthousiasme se trahit dans ces paroles : il était sans doute provoqué par le souvenir de l'Orient, de Jérusalem, des croisades, par la vue des fiers gentilshommes au regard ardent, à la tête rasée, à la longue moustache, qui brandissaient leurs sabres à l'évangile de la messe, — belliqueux témoignage de leur promptitude à mourir pour la foi de leurs pères.
Cependant, malgré l'espoir de reprendre les négociations, malgré les fréquentes sorties des Russes, l'habile pointage de leurs canons, les cruelles difficultés du siège, Bathory s'acharnait à le poursuivre; il était même question d'un nouvel assaut. Le 20 octobre, il y eut un
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conseil de guerre qui dura bien avant dans la nuit, sans modifier la situation : les assiégeants manquaient de poudre, aucun effort d'intelligence ne pouvait remédier à ce mal. Comme toujours, dans les phases critiques, les discordes intérieures éclatèrent avec plus de fureur. Les Lithuaniens, enclins à la paix et moins hostiles aux Russes, ne voulaient plus rester au-delà de dix-huit jours ; exténués de fatigue, en proie à la faim et au froid, ils n'avaient guère assez de verve que pour se moquer amèrement des Polonais, de leur grand hetman, de ses discours à la Tite-Live, de ses allures d'ancien Romain. Les plus graves sénateurs n'étaient pas sans inquiétude sur l'issue des événements ; cédant à leurs instances, après avoir longtemps tergiversé et consulté Zaïnojski lui-même, Possevino se décida à en parler au roi, le 2i octobre ^ Le surnaturel est au premier plan du discours : les hérétiques, les hétérodoxes, tant d'autres mal préparés à la mort, perdraient avec la vie toute chance de salut, s'il y avait un nouvel engagement. Viennent ensuite les motifs d'un autre ordre : l'assaut de Pskov, succédant aux pourparlers de Staritsa, passerait aux yeux du tsar pour un acte de perfidie et rendrait les négociations ultérieures très difficiles ; affronter cette éventualité serait presque téméraire : il n'y a plus de vivres, plus d'argent, plus de munitions, le froid devient insupportable, l'armée pourrait se fondre sous les yeux de son chef, sans profit pour la cause, ne sorait-il pas mieux d'éviter au moins l'effusion du sang et de songer à se ravitailler? Les plus grands capitaines n'ont pas hésité à modifier leurs projets, lorsque les circonstances venaient à changer : Charles-Quint a abandonné le siège de Metz, dès qu'il n'eut plus les