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Un nonce du pape en Moscovie, p. 196, n* X

Français à combattre, mais l'intempérie des saisons ; Suleyman a refusé sur le Danube la bataille à Charles- Quint, pour se jeter à l'improviste dans la Hongrie. Rappelant ensuite la politique russe vis-à-vis de Novgorod, Possevino conclut en suppliant le roi de remplacer l'assaut par un blocus ; les vies seraient sauves et la conclusion de la paix plus prompte. Ce langage allait bien à un médiateur impartial : Ivan demande la délivrance immédiate et complète de Pskov, Bathory veut en finir par un effort suprême; le juste milieu, c'est l'investissement.

La réponse royale fut plus ou moins évasive : les sénateurs sont d'avis différents, chacun abonde dans son sens. Avec un adversaire de bonne foi le blocus eût été préférable; mais tel n'est pas le cas. Ivan ne cherche qu'à traîner les affaires en longueur pour pécher en eau trouble. Du reste, l'armée des assiégeants n'en est pas encore réduite à la dernière extrémité ; on espère avoir bientôt des munitions et des vivres, jamais l'infanterie n'a été plus nombreuse, les Polonais et les Hongrois ne craignent pas les gelées; seuls, les quatre cents Allemands en souffrent. Cependant Bathory promet de consulter encore le sénat sur tous ces incidents ; il autorise Possevino à écrire une seconde lettre à Ivan, ce qu'il avait refusé jusque-là, se montre de bonne composition sur tous les points secondaires, promet d'envoyer des prêtres à Louki, et l'assaut projeté n'a pas lieu.

Le jour même où ces idées étaient échangées dans le camp de Pskov, André Polonski s'entretenait à la Sloboda avec les boïars. Le pristav du courrier polonais avait reçu, comme de coutume, l'ordre de le tenir dans un parfait isolement, de le sonder à fond sur l'état de Pskov et sur les projets de Bathory ; si Polonski s'avi-

sait, à son tour, d'aborder la politique, le Moscovite devait répondre ingénument : «Je suis trop jeune pour traiter de si graves questions. » La lettre de Possevino à Ivan, du 9 octobre, fut remise aux boïars ; on comprit qu'il n'y avait pas de temps à perdre et, pour cette fois, la nonchalance slave fut bannie du conseil. Il eut lieu le 22 octobre. Ivan n'est plus le même homme, sa fierté s'est dissipée, il oublie ses menaces, une seule pensée le préoccupe, il lui tarde de terminer la guerre ; il est prêt à livrer aux Polonais les conquêtes russes en Livonie, pourvu qu'on lui rétrocède Louki et quelques autres forteresses. Des ambassadeurs se rendront immédiatement dans une cité frontière, que Bathory y envoie les siens, que le délégué pontifical ne manque pas d'intervenir et que la paix se fasse au plus tôt, sans toutefois y admettre la Suède. Débarrassé de son victorieux rival, Ivan comptait tourner les armes contre Jean III, mais il ne trahissait pas son secret dessein. Une sévère discrétion est aussi gardée sur les nouvelles conditions de paix ; vis-à-vis des Polonais, celles de Staritsa restent toujours en vigueur. Polonski fut donc expédié à Pskov sans retard ; un courrier russe, Zacharie Boltine, muni des sauf-conduits d'usage et d'une lettre pour Possevino, partit dans la même direction K

L'empressement d'Ivan à répondre rendait inutile la lettre du 22 octobre rédigée par le jésuite à la suite de l'audience royale de la veille. Ce message n'était que la reproduction du précédent, sauf la nouvelle que Bathory, par égard pour le pape, suspendait l'assaut contre Pskov, et que la polémique avec Ivan ne serait plus con-

1. Pam. dipl. snoch., X, col. 246 à 257. La lettre d'Ivan du 23 octobre 1581 dans Possevino, Moscoiùa, p. 65.

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tinuée i. Un curieux rapprochement s'impose ici de luimême. Au roi de Pologne le négociateur pontifical avait parlé de la détresse qui régnait dans le camp polonais, du danger qu'il y aurait à risquer encore un assaut : c'est la contre-partie du même état de choses qu'il expose au tsar de Moscou : les munitions et les renforts arrivent, les préparatifs vont leur train, la campagne sera continuée pendant tout l'hiver ; au printemps recommenceront les incursions hostiles. Assurément, les réponses de Bathory avaient mitigé les appréhensions de Possevino; son arrière-pensée n'en est pas moins évidente : il veut exercer une pression en faveur de la paix , et comme les deux rivaux s'obstinent à ne voir que les lumières du tableau, il en montre à chacun les ombres plus ou moins épaisses. Ce procédé est reçu en politique, les diplomates ne le taxeront pas de duplicité.

On était déjà en plein novembre lorsque les réponses de Moscou arrivèrent au cainp polonais, dont l'aspect n'était pas des plus rassurants. Bathory devait se rendre prochainement à la diète de Varsovie ; Zamojski promettait de rester sur place ; on avait de la peine à retenir les soldats sous les drapeaux; les actes d'insubordination se multipliaient; parfois, les Lithuaniens refusaient de se rendre aux avant-postes. Le détachement chargé de s'emparer du couvent de Pétchersk y trouvait une résistance imprévue; une poignée de moines, renforcée par des paysans , tenait en échec de vaillants guerriers. Le 7 novembre, à la grande joie des assiégés, les tranchées furent abandonnées ; mais le conseil de guerre du même jour décida, malgré les craintes de

1. OusPENSKi, Pérégovory, p. 33; Possevino, Moscovia, p. 66. Ailleurs, la même lettre est datée du 21 octobre.

défection, de continuer le siège. Cependant, faute d'enthousiasme, la perspective de la paix souriait au plus grand nombre.

Enfin parut un Moscovite annonçant la prochaine arrivée des ambassadeurs. Le lendemain, 9 novembre, un courrier de Novgorod apporta des nouvelles de Polonski. Désormais plus de doute : la réunion des négociateurs, ou, pour parler le langage moderne, le congrès diplomatique était imminent. Le premier droit d'un médiateur étant celui d'être exactement renseigné, on comprendra le désir de Possevino de savoir au juste et en détail l'ultimatum polonais. Quelle ne fut donc pas sa surprise lorsque, à la veille du départ, Zamojski lui apprend qu'il n'y a d'autre base acceptable pour traiter avec Moscou que la cession de la Livonie tout entière, sans qu'une seule forteresse, sans qu'-un pouce de territoire put être sacrifié, lors même que l'armée polonaise serait mise en déroute; tel est le décret irrévocable de la diète; le roi lui-même, à l'insu de la représentation nationale, ne saurait le rapporter. Ainsi s'évanouissait presque tout espoir de conciliation, car Ivan lui aussi avait ses décrets irrévocables, au moins les donnait-il pour tels; et de fait, malgré les conquêtes de Kazan et d'Astrakhan, malgré ses annexions en Asie, les côtes de la Baltique ne perdaient rien à ses yeux de leur importance ; et, s'il était prêt à fléchir encore sur ce point, cette résolution, enveloppée dans un profond mystère, ne transpirait pas au dehors. Possevino ne pouvait se défaire du soupçon que les Polonais lui cachaient la vérité; qu'ils exagéraient les prétentions pour exciter son zèle; qu'ils craignaient sa partialité à l'endroit d'Ivan; une explication semblait opportune. Le 9 novembre, le futur médiateur supplia Bathory de le mettre au courant de tous les détails, sans aucune réserve.

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« Personne ne doutera, disait-il, de mon dévouement à Votre Majesté; l'esprit de ma vocation, mes procédés à Stockholm et à Staritsa en sont la preuve; les collèges de la Compagnie sont autant d'otages entre vos mains, et je n'ai guère l'intention de « réduire mon àme en « bouillie » pour faire plaisir à un prince schismatique, auquel nul lien spécial ne me rattache. » Au cœur de l'hiver les communicalions allaient devenir très difficiles, le secret des correspondances pouvait être facilement surpris; Possevino demandait à être renseigné sur les deux points suivants : d'abord, pourrait-on, à la dernière extrémité, céder à Ivan un lambeau de la Livonie, surtout s'il prend les armes contre les Tatars et renonce à Louki, ou bien faudrait-il affronter plutôt une nouvelle guerre, dans laquelle les Suédois, les Danois et même l'empereur seront peut-être tentés d'intervenir ? Ensuite, quel rôle jouerait la Suède dans la paix avec Moscou? Des relations de bon voisinage ne seraient-elles pas préférables à une sourde hostilité? N'eût-ce pas été de bonne politique de faire cause commune avec Jean III au cours des négociations, et de laisser entrevoir à Ivan qu'il aurait désormais deux ennemis au lieu d'un à combattre ? Possevino termine son discours en priant de faire bien constater que, si l'on n'est pas revenu à l'assaut, si les canons ne grondent plus dans les tranchées, c'est grâce à l'intervention pontificale : ainsi se préparait le terrain pour la lutte diplomatique.

Oubliant ses appréhensions , Bathory donna une réponse aussi ferme que courtoise. Malgré son désir de ne pas prolonger la guerre indéfiniment, il devait, disaitil, se ranger à l'avis des sénateurs. La Livonie ne pouvait appartenir à deux maîtres, pas plus que deux épées ne sauraient entrer dans la même gaine; seuls, les Po-

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lonais ont droit sur une province qui s'est mise sous leur protection, qui leur a déjà coûté beaucoup de sang, que lui-même a juré de revendiquer, dont la diète exige la cession avant qu'on dépose les armes. Les prétentions de l'empereur ne sont pas à craindre ; les Danois voudraient vendre leurs forteresses d'Œsel ; tout conspire en faveur de la Pologne, prête à s'emparer de la Livonie, fut-ce même aux dépens de Louki. Du reste, la prise de Narva par les Suédois faciliterait les négociations, le plus sérieux obstacle à la paix étant mis hors de cause. Que si le tsar tergiversait encore, il s'exposerait au même sort que Tarquin le Superbe, paj-ant à la sibylle inflexible, pour un seul livre d'oracles, le prix de tous les autres. Quant à la Suède, la fine observation du jésuite avait frappé Stéphane et modifié sa manière de voir; il voulait bien que Ton procurât à Jean III une trêve d'un an avec Moscou, en réservant les droits de la Pologne. Dans tous les cas, une large part était assurée d'avance à l'intervention romaine ; le représentant du pape jouerait le rôle d'arbitre ^.

Après ces explications, Possevino se trouvait, sur la question brûlante de la Livonie, presque aussi bien renseigné qu'auparavant. La lumière tardait à se faire, mais il ne se décourageait pas. Le 14 novembre, Polonski revint de la Sloboda avec Boltine, que le tsar lui avait donné pour compagnon. Toutes les combinaisons de détails furent acceptées, et les réponses rédigées sur-le-champ^. Gomme les ambassadeurs russes se rendaient déjà à lam Zapolski, il fallut se hâter d'échanger les sauf-conduits. L'audience accordée dans ce but à Boltine pouvait encore, à cause de l'éti-

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