Olspenski, Pérégovory, p. 1 à 34; Nakaz. passim
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à nation, des symptômes d'anarchie, dernier écueil des libertés polonaises, se laissaient surprendre. Zamojski se voyait investi de la haute direction des pourparlers, les commissaires ne manquaient pas d'instructions plus ou moins complètes^, mais de part et d'autre les attributions n'étaient que vaguement délimitées. C'eût été au roi de trancher en dernier appel, mais depuis son départ pour Vilna les grandes distances et les mauvais chemins le rendaient à peu près inaccessible. Ce vice d'organisation se traduisait par des hésitations : lorsque le chancelier envoyait des ordres aux commissaires, ceux-ci se réclamaient du mandat royal; loin de s'en formaliser, Zamojski s'en remettait tantôt entièrement aux négociateurs, tantôt demandait à Stéphane des pleins pouvoirs illimités ; un seul épouvantail gênait la liberté d'action de tous : le fantôme de la diète. A défaut de cohésion hiérarchique, le sentiment national, exalté par la guerre, cimentait l'unité dans les esprits. Tous les Polonais s'accordaient tacitement pour revendiquer la Livonie, si ce n'est que les incidents du siège de Pskov rendaient parfois moins tenaces les témoins oculaires de ces navrantes péripéties. Dans le flux et reflux des combinaisons sans cesse renaissantes , Zamojski luimême consentit une fois à livrer aux Russes trois forteresses livoniennes, sauf à désavouer aussitôt cette faiblesse et à la faire passer pour une fausse manœuvre. Inébranlables ou à peu près sur l'enjeu principal, les Polonais renonçaient d'avance à la contribution, sacrifiaient volontiers la Suède, rétrocédaient quelques forteresses de l'Ouest; les prétentions élevées sur ces trois chefs leur servaient uniquement de levier pour arra-
1. Le texte entier n'a jamais été publié, que je sache. Un fragment dans le Dnevnik, p. 495.
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cher aux Moscovites la Livoiiie, objet commun des convoitises.
Quelle était, dans ce conflit d'intérêts, la position de Possevino ? Une lourde responsabilité pesait sur l'arbitre : les instructions romaines ne lui donnaient guère qu'une direction générale, les résolutions pratiques sur les points contestés relevaient uniquement de son initiative et restaient à sa charge. Avait-il, au moins, la première, l'indispensable qualité du médiateur, l'impartialité? et le confident de Bathory n'était-il pas hostile à Ivan? Partisan déclaré de la paix, gagné d'avance au roi catholique de Pologne, Possevino cherchait aussi à bien mériter du tsar orthodoxe, pour le lancer contre les Turcs après l'avoir ramené à l'union. Mais tenir la balance égale entre deux adversaires exaspérés, c'était risquer de ne satisfaire ni l'un ni l'autre ; c'est ce qui est arrivé. Aux éloges de la première heure succèdent bientôt les récriminations : « Il fait cause commune avec les Polonais, il prend parti contre nous, » écrivent tristement les ambassadeurs russes, tandis que Zamojski le traite d'emporté , d'ambitieux, de vaniteux , de sycophante, d'infidèle à l'amitié polonaise, plus occupé des combinaisons politiques que des hiérarchies célestes , digne de figurer dans les sanctuaires moscovites à côté de saint Nicolas, et de recevoir les mêmes cierges que le grand thaumaturge de Myre. Mais que la paix se fasse, et le chancelier tendra la main à celui qu'il a si violemment dénigré, et les Russes se répandront en remerciements, transformations subites qui ressemblent à des désaveux. L'impartialité n'exclut pas la justice. Assurément, une Livonie purgée d'hérésies, sillonnée de collèges, soumise au pape et presque son fief, — car un neveu de Bathory devait se rendre à Rome et faire acte d'hommage à Grégoire XIll, — ne pouvait ne pas se-
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diiire un jésuite, mais au-dessus des aspirations d'apôtre planait la question du droit. Aussi à peine arrivé, Possevino avait-il étudié l'histoire locale, dressé de sa main la carte du pays *, recherché les titres de possession et leur base juridique, examiné les prétentions des deux parties. Les conclusions s'accentuaient en faveur de Bathory, qui s'appuyait sur le traité avec les Porteglaives et sur une série de brillantes victoires. En revanche, le désir d'Ivan de garantir ses frontières de l'Ouest semblait légitime, et Possevino ne s'y opposait pas. S'il eût gardé volontiers, dans ces régions, une ville ou deux en guise de poste avancé du catholicisme, il était également prêt à laisser aux Russes un débouché sur la mer; et s'il rêvait de contenter simultanément Ivan et Bathory, le désir d'amener la paix l'emportait chez lui sur toutes les autres considérations.
Telles étaient les instructions des négociateurs et, ce nous semble, leurs secrètes dispositions. En y mettant de la sincérité et de la modération, l'entente n'eût pas été difficile à établir, mais on n'avait garde de se trahir mutuellement, ni de limiter ses convoitises. Mêmes précautions vis-à-vis du médiateur; c'était à lui non seulement d'équilibrer les prétentions, mais de provoquer les confidences, de surprendre les secrets, d'arracher les aveux, de trouver le joint pour la conciliation ; mission pénible où il faillit échouer plus d'une fois, car Polonais et Moscovites ne devaient céder qu'à la dernière extrémité, après avoir défendu le terrain pied à pied avec l'acharnement du déses|)oir. Aussi qu'arri-
1. Archives du Vatican, Gennania, XCIII, p. 44J. — Le Saint-Siège avait d anciens droits de suzeraineté sur la Livonie (Tolrglénev, 1, p. 16, n° XYI; p. 22, n" XXIII), mais Grégoire XIII ne les fit pas valoir (Maifei, II, p. 360 à 362).
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vait-il? Les Polonais posaient des conditions, les Moscovites les repoussaient fièrement, le médiateur entrait avec ces derniers en pourparlers, ils persistaient dans leur refus, affirmant, les larmes aux yeux, qu'il y allait de leur tête. Alors les commissaires faisaient mine de vouloir rompre, fixaient le jour et l'heure du départ, ou bien ordonnaientd'atteler les traîneaux des récalcitrants, aussitôt ceux-ci de se rappeler qu'il est avec le ciel des accommodements et de céder d'abord quelque chose , puis un peu plus et enfin presque tout. Les Polonais abusaient souvent de ces scènes tragi-comiques, revenaient sur les choses jugées, extorquaient de nouvelles concessions. Quand c'était leur tour de prendre une décision, ils tergiversaient , demandaient à consulter Zamojski, un courrier partait pour le camp de Pskov, rapportait des réponses secrètes et des objurgations, ou Jjien des ordres d'une valeur discutable. Dans ces conditions , il ne fallait rien moins que la singulière énergie du délégué pontifical, sa haute capacité de travail, son zèle infatigable, pour soutenir corps à corps, pendant plus d'un mois, une lutte âpre et serrée qui. recommençant presque tous les jours , se prolongeait bien avant dans la nuit.
Comme lieu de réunion, on avait accepté, sur la proposition d'Ivan, lam Zapolski, petit village situé sur la route de Novgorod, entre Porkhov et Zavolotchié. Les inconvénients du choix se firent sentir immédiatement : tout autour, le pays avait été ravagé par le fer et le feu ; presque rien que des ruines au milieu d'une campagne déserte ; c'est à peine si les Polonais avec leur suite trouvèrent à s'y loger. Les Moscovites s'abritèrent tant bien que mal non loin de là, à Kivérova Gora. Possevino ne voulut pas les quitter, afin de leur inspirer plus de confiance. Ou vit alors cette obscure bourgade s'ani-
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mer tout à coup ; autour des cabanes échappées à la ruine se dressèrent des tentes destinées à la nombreuse escorte des Moscovites et aux marchands qui les accompagnaient. C'était encore là une tradition byzantine : les diplomates du Kremlin n'étaient pas défrayés par le tsar, et le trafic couvrait d'ordinaire leurs dépenses ; aussi se partageaient-ils consciencieusement entre les affaires d'Etat et le commerce, travaillant à l'unisson avec les marchands de leur suite. Grâce à ces circonstances, on eût dit qu'il y avait à Kivérova Gora une fête foraine plutôt qu'un congrès d'ambassadeurs. L'aménagement des nouveaux arrivés laissait aussi beaucoup à désirer. Ainsi l'habitation du médiateur, où l'on se réunissait pour les séances communes, était une méchante cabane composée d'une seule et unique pièce, au fond de laquelle se dressait un autel improvisé. Le système de chauftage par un froid des plus rigoureux était absolument primitif; la fumée ne trouvait d'autre issue que les portes et les fenêtres; de là, les promenades forcées tant que le bois flambait à l'intérieur, et l'agrément de se voir le matin tout couvert de suie qui, durant la nuit, se détachait du plafond après l'avoir revêtu d'une couche épaisse et luisante. Possevino dit plaisamment qu'il se prenait parfois pour un charbonnier ou un ramoneur. Quant aux repas, l'on ne pouvait compter que sur les provisions apportées avec soi. A cet égard, les Moscovites firent preuve de haute prudence gastronomique : tandis que les Polonais souffraient souvent de la détresse, eux ne manquaient jamais de rien, et sur les ordres exprès du tsar, ils fournissaient abondamment la cuisine du délégué romain. Il y avait dans ces détails des motifs assez puissants, quoique d'un ordre matériel, pour ne pas traîner les négociations en longueur ; elles durèrent néan-
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moins plus d'un mois ; les graves intérêts en jeu faisaient oublier tout le reste ^.
Les ambassadeurs russes, selon le désir de leur maître, réussirent à se procurer des entrevues préliminaires avec le médiateur, et lui confièrent, sous le sceau du secret, qu'une ou deux forteresses pourraient encore être cédées. Dès que la Livonie fut nommée, Possevino déclara incontestables les droits de Bathory sur cette province, ce principe devrait servir de base aux négociations. L'émotion des ambassadeurs fut visible ; en pareilles circonstances, les Slaves ont l'habitude de hocher la tête et de se gratter la nuque pour activer le travail de la pensée; l'oreille italienne du jésuite put surprendre sur leurs lèvres le mot souvent répété de véliki (grand), cela voulait dire : Bathory demande de grandes choses, de très grandes choses. Passant de la surprise à l'indignation, ils affirmèrent sans sourciller que la Livonie appartenait à leur maître depuis la création du monde, et que celui-ci y tenait surtout à cause du commerce avec l'Occident et des rapports avec le pape. Si cette piété improvisée était touchante et le désir d'expansion légitime, la chronologie des Moscovites n'en paraissait pas moins intolérable. Possevino les supplia, dans leur propre intérêt, de ne pas remonter si haut et de se borner à l'histoire moderne. Le conseil fut suivi.
Le 13 décembre, eut lieu la première réunion. La présidence échut au médiateur, officiellement reconnu en cette qualité ; à sa droite siégeaient les Polonais, à sa gauche les Moscovites, l'interprète Zamaski se tenait
1. TouRGuÉNEV, Slip/)!., p. 49 à 100, n"'* XVI-XXXII; Possevino, Moscoyla, p. 57 à 115 : Dnevnik, p. 161 à 176, p. 365 à 717 ; Ouspenski, Nakaz ■ Pérêgovory, passiin ; Lerpigny, p. 231 à 265, n°* XI-XX ; Bathory et Posscnno, p. 126 à 129, n»' XXXVI-XXXVIII.
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debout à l'écart. Il était convenu d'avance avec les commissaires de Bathory que le nom de Grégoire XIII serait mentionné avec honneur, et que les concessions éventuelles se feraient par égard pour le pape, dont le prestige s'étal)lirait ainsi brillamment. La séance fut inaugurée par une courte allocution du président qui transportait ses auditeurs dans la sphère surnaturelle : « Le Christ, disait-il, est la paix du monde, c'est lui et sa gloire qu'il faut avoir sincèrement en vue, si nos travaux de pacification doivent être couronnés de succès. ))
Dès le début surgit une difficulté qui faillit faire avorter le congrès. Les Polonais trouvaient insuffisants, surtout en comparaison des leurs, les pleins pouvoirs des Moscovites. Ceux-ci s'en référaient aux lettres du tsar, à ses explications verbales, aux traditions de leur chancellerie. La discussion très animée se compliquait encore par l'incident de Warszewicki, qui n'était pas nommé dans les pièces officielles, et dont les envoyés du Kremlin exigeaient l'exclusion. On ne parvint pas à s'entendre, il fut question de rompre avant même d'avoir commencé, mais la nuit porta conseil. Le lendemain, les Moscovites se déclarèrent prêts à jurer que leur formule serait suffisante dans toutes les hypothèses, les Polonais avouèrent n'en pas connaître d'autre, et, sans échanger les pleins pouvoirs, avec les protestations d'usage en pareil cas, l'on consentit à entrer en matière, malgré la présence de Warszewicki.
Aux commissaires de Bathory, à titre de vainqueurs, appartenait le droit de préséance. Possevino leur donna la parole. Après avoir remercié le pontife, qui voulait bien se charger de l'arbitrage, ainsi que son représentant, le palatin de Braclav formula les conditions polonaises : la Livonie tout entière, contribution de guerre,
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paix avec la Suède ; Ivan serait dédommagé par quatre villes de l'Ouest. Là-dessus scandale des Russes, profusion de reproches, exclamations indignées ; à leur tour ils énoncent leurs conditions : sauf une forteresse en plus, elles étaient identiques à celles de Staritsa et, en réalité, assez étranges. Généreux à rebours, le tsar cédait la Courlande qui ne lui avait jamais appartenu et, se livrant ensuite à un savant triage des côtes de la Baltique, il offrait aux Polonais soixante-cinq villes et en gardait trente-cinq pour lui-même, sans tenir aucun compte ni des conquêtes suédoises, ni des droits d'autrui; des concessions plus importantes se faisaient à rOuest. Cependant des deux côtés, tout en produisant le maximum des prétentions, on comprenait qu'il faudrait fléchir, et cette conviction se traduisait par des efforts inouïs de découvrir le jeu de l'adversaire. Les Russes surtout s'en tenaient à cette tactique, car ils ne devaient ni rompre sans permission, ni abuser de leurs pleins pouvoirs. Par contre, les Polonais affirmaient n'avoir que trois jours pour terminer les négociations, il leur tardait d'y voir clair.
L'exemple des concessions, donné par Elets-ki, fut suivi par Zbaraski. Après les plus solennelles déclarations qu'ils ne broncheraient pas, les Polonais se désistèrent d'abord de la contribution. Les finances de Bathory s'épuisaient rapidement, les impôts votés par la diète ne rentraient qu'avec peine, les soldats en campagne réclamaient leur solde, un secours pécuniaire eût donc été opportun, mais racquisition d'une nouvelle province était préférable, et, dès ses premières entrevues avec Possevino, Bathory avait déclaré qu'il sacrifierait l'argent pour avoir la Livonie. Une autre concession fut faite au sujet de la Suède. Le tsar méditait la guerre contre Jean 111 et ne voulait pas se lier les mains par
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des serments, ses ambassadeurs avaient défense expresse de traiter les affaires Scandinaves. « Noos n'avons pas de pleins pouvoirs à cet effet, disaient-ils, dès lors à quoi bon négocier? Et avec qui traiterions-nous, puisque la Suède n'est pas représentée ? » Réclamation judicieuse, qui obtint gain de cause, la Suède fut complètement écartée. De la part des Polonais, aux prises avec les Suédois à cause de l'Esthonie, la concession n'était qu'apparente. On se rappelle que c'est Possevino qui avait conseillé de s'intéresser au roi de Suède, afin de le faire passer pour un allié du roi de Pologne : ruse diplomatique qu'un Richelieu n'eût peut-être pas désavouée, mais qui pouvait faire tort au futur apôtre du Kremlin. Ajoutons, pour être juste, que le jésuite ne se rendait pas exactement compte de sa démarche : loin de prévoir une guerre, il se flattait que le tsar demanderait encore sa médiation pour faire la paix avec la Suède. Quoi qu'il en soit, ces ouvertures ramenaient les néo-ociations sur leur vrai terrain : les Polonais ne demandaient plus que la Livonie ; restait à savoir, le cas échéant, quelle compensation serait donnée aux Russes ?
Dans l'esprit de Possevino la lumière commençait à se faire, de précieuses confidences le mettaient sur la voie. A l'issue des réunions officielles, les Moscovites passaient des nuits entières à parlementer avec lui, mêlant aux affaires publiques leurs intérêts privés. Le 15 décembre, après s'être assurés d'un bon témoignage de leur zèle au Kremlin, ils déclarèrent en hésitant que jamais le. tsar ne céderait la Livonie, s'il n'avait en retour la vallée de la Vélikaïa avec Louki. Sitôt que le mot de l'énigme leur eut échappé, ils furent pris d'un violent scrupule, et, pour calmer leur conscience, ils insistèrent avec force sur le désir du tsar de garder
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quelques forteresses en Livonie et de sauver au moins son titre. Possevino saisit immédiatement l'importance de la révélation, l'espoir d'une prompte solution brilla à ses veux, un courrier partit pour le camp de Pskov; Zamojski, du consentement d'Eletski, fut mis au courant de tout et vivement exhorté à la modération. « Si l'on demande trop, écrivait le médiateur, on risque de n'obtenir rien. » En même temps, une égale pression s'exerçait sur les Russes, les déclarations catégoriques de Bathory étaient mises sous leurs yeux, et lorsque l'absence des Polonais au congrès les troublait, on les laissait en proie à leurs angoisses. Avec plus de confiance en Possevino, l'affaire eût été menée avec vigueur et rapidement terminée, mais le chancelier cédait parfois à d'étranges inspirations'.
Tandis que les négociations suivaient leur cours à peu près normal et que l'on s'épuisait en combinaisons, malgré les menaces quotidiennes des Polonais de ne plus revenir, voici paraître, vers le 20 décembre, Stanislas Jolkiewski avec des ordres verbaux de Zamojski. Ils se réduisaient à une triple série de conditions communicables d'emblée aux commissaires, qui ne les découvriraient à Possevino que l'une après l'autre, au fur et à mesure de la nécessité. Les deux dernières séries n'obtinrent même pas l'honneur d'être discutées. La première, qui aurait dû être la plus conciliante, ressemblait à une mystification : Zamojski cédait huit forteresses, trois en Livonie et cinq à l'Ouest, pourvu que la paix se fit sur-le-champ. Fort étonnés de ce revirement et craignant de se compromettre, les commissaires demandèrent des ordres écrits et, lorsque leur désir fut satisfait, ils se réclamèrent du silence de
1. Le rapport d'Eletski du le'" janvier 1582 {Pérégovoiy, p. 63) ne b'est pas retrouvé.
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Balhoiy sur ce point. Encore plus grave était l'embarras de Possevino : le jour même où Jolkiewski présentait ces propositions aux commissaires, le médiateur recevait une lettre de Zamojski du 13 décembre, avec les plus fières, les plus absolues déclarations au sujet de la Livonie. Comment expliquer ces évidentes contradictions? Etait-ce un piège ou un changement réel de politique ? Que devenaient alors le décret irrévocable de la diète, le serment de Bathory, la parole de Zamojski à peine couchée sur le papier? Possevino n'en revenait pas, et, emporté par son imagination méridionale, il voyait déjà une trêve conclue au hasard, dénoncée par la diète, le tsar en fureur se plaignant d'être trompé, le délégué pontifical jouant un rôle équivoque, complice ou coupable, dans tous les cas abhorré au Kremlin. Cependant le projet fut pris en considération, le 23 décembre ; le partage inégal de Zamojski souleva de vives discussions, la lutte menaçait de Unir par une rupture, lorsque de nouvelles conditions, cette fois les dernières, arrivèrent du camp polonais.
11 n'en était que temps, la fatigue et l'ennui s'emparaient des négociateurs; les Russes se plaignaient des mauvais traitements qu'ils avaient à soufl'rir, on arrêtait leurs courriers, on interceptait leurs correspondances; Radziwill, préoccupé de ses affaires de famille, ne songeait qu'au départ, il fallait le supplier de rester. Dans son ultimatum, Zamojski reprenait en sous-œuvre les conditions de Possevino du 15 décembre, le chancelier proposait à nouveau l'échange de la Livonie contre la vallée de la Yélikaïa, avec un rayon plus ou moins étendu, selon l'intensité des exigences russes'; aussi adjurait-on le médiateur « par le sang du Christ»
1. Diuvnik, p. 442, n» 139; p. 452, n° l'i5; p. 461, n" 156; p. 467, n" 159.
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de ne pas épuiser les concessions en vain, et de revendiquer à l'Ouest le plus grand nombre possible de forteresses. De la môme plume, Zamojski dénonçait à Stéphane «le bon pasteur des Moscovites», et, donnant libre cours à sa verve mordante et satirique, conseillait de ne pas l'initier aux secrets. Possevino ne se doutait pas de ces perfides insinuations et travaillait à la concorde avec une inébranlable constance. D'accord avec les commissaires, on résolut d'arranger les récentes conditions en guise de triple rempart autour d'une forteresse : les Polonais défendraient à outrance chaque rempart, et les céderaient tous s'il n'y avait pas moyen d'obtenir la paix autrement. La prochaine séance fut fixée au 25 décembre.
La Noël se passa tristement à Kivérova Gora, au milieu des fluctuations incessantes et dans la crainte d'un échec. Les idées se fixaient lentement, les Russes se résignaient au sacrifice de la Livonie, mais pour se ménager une bonne compensation, ils recouraient à des réserves, redemandaient une ville ou deux et se montraient toujours hésitants. Malgré ces tergiversations, les Polonais avaient déjà annoncé, dès le 22 décembre, qu'ils triompheraient probablement de toutes les résistances ; en effet, entre les dernières conditions de Zamojski et celles des Russes l'écart se réduisait à deux points qui assurément n'étaient pas essentiels. Cette fois, les commissaires ne prodiguèrent pas leur bonne volonté; éludant les ordres du chancelier, ils en appelaient à ceux du roi; aux plaintes de Possevino, Zamojski répondait par l'éloge des récalcitrants. « Ils sont sénateurs, écrivait-il, responsables par-devant la diète, et puis on leur demande beaucoup trop. » A bout de ressources, lorsque le médiateur interpellait de nouveau les Russes, de leurs lèvres s'échappait cette
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sinistre mais véridique parole : « Eussions-nous dix têtes, elles tomberaient toutes, si les ordres du tsar n'étaient pas exécutés à la lettre. » La séance du 25 décembre n'amena aucun résultat. Le jour suivant, il n'y eut pas de réunion, de nouvelles lettres arrivèrent de Moscou, un coup de théâtre fut concerté par les Polonais pour emporter d'assaut les deux points en litige.
Il s'agissait d'abord de décider à qui reviendraient les deux forteresses de l'Ouest, Vélige et Sébège. Le 27 décembre, les Polonais les réclamèrent impérieusement, et, renouvelant avec plus de force leurs menaces ordinaires, ils fixèrent leur départ au lendemain, que la paix soit conclue ou non. Cruel embarras des Russes, qui ne voulaient ni rompre ni fléchir. Vélige, située sur la rive droite de la Dvina, rentrait dans le système des villes qui passaient à Stéphane ; prévu d'avance, ce sacrifice avait été accepté par Ivan; ses ambassadeurs tenaient à lui faire une surprise, mais leurs efforts échouèrent devant la constance polonaise : force fut de renoncer à Vélige. La question de Sébège se présentait sous un autre aspect : avant-poste des provinces moscovites, protégeant la vallée de la Vélikaïa, ce point stratégique devait appartenir aux Russes, et le tsar le revendiquait. Aussi, lorsqu'on voulut passer outre et remettre à une autre époque la solution épineuse, les ambassadeurs de se récrier, de protester, de défendre leur cause avec l'accent du désespoir. On comprit qu'ils resteraient inébranlables, et Sébège leur fut adjugée.
Un autre j)oint noir troublait encore l'horizon. Jusque-là, la Livonie avait été souvent nommée sans provoquer de contestations. En s'expliquant mieux, il devint évident que les Russes cédaient seulement les forteresses livoniennes (|u'ils avaient eux-mêmes conquises, mettant ainsi hors de cause les Suédois, dont
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ils convoitaient l'héritage. Animés des mêmes désirs d'annexion, les Polonais voulaient se garantir contre cette dangereuse rivalité. Précaution opportune, à laquelle les Russes opposaient un argument irréfutable : « Comment voulez-vous, disaient-ils, que nous cédions ce qui n'est plus en notre pouvoir? Adressezvous aux Suédois, et qu'ils fassent ce qui bon leur semblera. » Grâce à l'espritinventif du médiateur, un moyen terme fut trouvé et adopté : on stipula que les représailles polonaises contre les Suédois ne serviraient jamais de prétexte à Moscou pour faire la guerre, et, afin d'éviter toute équivoque, on convint d'énumérer dans le traité, une à une, les forteresses livrées par les Russes. L'application de ce principe, fort clair en lui-même, fut troublée par des querelles, car les Suédois n'arrêtaient pas leur marche en avant, et, selon les besoins de sa cause, chaque partie leur assignait d'autres conquêtes; les distances rendaient le contrôle impossible, il fallait se borner à des protestations et se prémunir à tout hasard. Cependant, de part et d'autre, on se pressait tellement d'en finir qu'au plus fort des disputes, des mandataires étaient nommés pour échanger les villes et exécuter des stipulations qui allaient être encore remises en question et soulever des tempêtes.
Avec l'entente sur les cessions territoriales disparaissait l'obstacle principal. Zamojski coopérait à la conclusion de la paix par ses faits d'armes. Les récits des déserteurs avaient enhardi les Pskovicns, ils tentaient des sorties et se rapprochaient du camp ennemi. Les assiégeants laissaient faire, donnaient le change sur leurs intentions ; mais, le 4 janvier, profitant d'une circonstance favorable, ils ripostèrent avec vigueur, s'élancèrent sur les Pskoviens trop téméraires et firent trois cents prisonniers. La nouvelle de cette escarmouche,
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au dire des commissaires, eut les plus heureuses conséquences sur la marche des négociations. Un fait moins glorieux pour Farmée polonaise ne saurait être ici passé sous silence. Ostromecki avait inventé une espèce de machine infernale : c'était une boîte remplie de poudre et d'engins destructeurs, qui donnait la mort à celui (|ui l'ouvrait, car le moindre mouvement dans ce sens déterminait l'explosion. L'inventeur proposait d'introduire sa boîte dans la ville assiégée. Les chefs de l'armée appuyèrent sa demande, trouvant la ruse légitime et admissible ; elle répugnait à Zamojski, mais exaspéré contre les Pskoviens pour avoir tiré sur des parlementaires, il noya ses remords dans un silence équivoque, qui ne dégageait certainement pas sa responsabilité. Le sinistre présent fut porté à Pskov par un prisonnier, l'histoire mensongère qu'il devait raconter aurait provoqué l'ouverture de la boîte et peut-être coûté la vie à Chouiski, qui passait pour l'unique soutien de la garnison. Du haut de leurs batteries, les Polonais observaient ce qui se passerait ; au bout de quelques heures, une fumée parut au-dessus du quartier des boïars, on vit briller des flammes, l'explosion avait donc eu lieu. Chouiski fit jeter une lettre de reproches dans le camp, Zamojski répondit par une provocation à un combat singulier, et s'en alla chevaucher en avant des lignes; personne naturellement n'accepta ce dueP. L'histoire n'épargnera pas la flétrissure à Thetnian : un ennemi courageux méritait plus d'égards, et le droit des gens ne chôme jamais.
Taudis ([ue Pskov voyait encore couler le sang et tomber des victimes, des prétentions moscovites, assez bizarres, inauguraient à Kivérova Gora la nouvelle an-
1. Cet incident est raconté par Zamojski lui-même. Dnes-nik, p. 575, 11» 225.
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née. Dans la nuit du L*"" janvier 1582, les Russes communiquèrent à Possevino un des plus ardents désirs de leur maître ; la reddition des forteresses ne compterait pour rien si, de ce côté, on obtenait satisfaction : Ivan aspirait à être nommé, dans le traité, tsar de Kazan et d'Astrakhan, prince de Smolensk, et conserver aussi ne fût-ce que le titre de la Livonie. En dehors des visées pratiques, cette pompeuse nomenclature avait sa raison d'être dans un passé vénérable : d'un ton grave et solennel, les Moscovites déclarèrent que les empereurs Arcadius et Honoriusavaient jadis conféré au grandkniaz Vladimir le titre impérial, que les papes euxmêmes l'avaient reconnu par l'entremise de l'évêque Gyprien {sic)^ et qu'Ivan n'entendait pas se dessaisir de ce précieux héritage. Possevino, versé dans les études historiques, ne put s'empêcher d'observer que les fils de Théodose avaient vécu à peu près cinq cents ans avant Vladimir. Difficulté trop futile pour embarrasser nos intrépides diplomates ; deux autres empereurs du même nom, affirmaient-ils pertinemment, avaient existé au dixième siècle ; à les entendre, on eût dit qu'ils avaient en poche des documents authentiques, et cependant ils confondaient Arcadius et Honorius avec Basile et Constantin, contemporains de Vladimir. Autant valait donc ne pas aborder le terrain de l'érudition. Un dilemme d'un autre genre leur fut proposé: ou le titre convoité par Ivan était l'équivalent de celui de césar, et, dans ce cas, la maison d'Autriche n'admettrait pas de rival, ou bien il correspondait à quelque dignité tatare, et c'eût été très inconvenant de faire des emprunts de ce genre à des infidèles. Smolensk fut passé sous silence. Quant à la Livonie, le raisonnement était encore plus élémentaire : si Ton cède à quelqu'un son vêtement, ce ne serait plus qu'une singulière illusion de s'appeler
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le maître du vêtement ; or, Ivan se mettait dans le cas de céder la Livonie, dès lors pourquoi s'attaclier à de trompeuses apparences? Du reste, l'occasion parut bonne à Possevino d'inculquer aux Moscovites que la so^irce des honneurs ne jaillissait qu'à Rome : le pape se laisse appeler par les autres souverain pontife, luimême se dit humblement serviteur des serviteurs de Dieu, mais c'est lui qui a posé sur la tête de Charlemagne le diadème que Byzance ne méritait plus de porter, c'est encore à lui qu'il faut s'adresser pour avoir sa place marquée dans la royale hiérarchie de l'Europe.
Fort peu persuadés par ces discours, les ambassadeurs reproduisirent officiellement leur postulatum dans la séance du 7 janvier. Les instructions du Kremlin leur laissaient ici une entière liberté d'action. Prévoyant un échec,.Ivan se réfugiait dans la haute philosophie : « Je tiens mes titres, disait-il dans le nakaz, de Dieu et de mes ancêtres, ce n'est pas d'hier que date mon pouvoir, que l'on me nomme comme on voudra, je n'en reste pas moins ce que je suis. » Loin d'imiter la sagesse de leur maître, les ambassadeurs menacèrent de rompre, si les titres ambitionnés ne figuraient pas dans le traité. Indignation des Polonais : jamais les fiers enfants de la République ne s'inclineraient devant un césar moscovite ; jamais ils ne l'acclameraient tsar de Kazan et d'Astrakhan, cette nomenclature musulmane souillerait les lèvres d'un chrétien. Les anciennes traditions furent évoquées : avec leur hardiesse ordinaire, les Moscovites affirmaient que Sigismond II, prédécesseur de Bathory, avait donné à Ivan le titre de tsar : les chartes officielles qu'ils avaient, par distraction, oublié d'apporter en rendaient témoignage. Mal leur en prit, celte fois, de leur témérité: llaraburda exhiba toute une
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série de traités entre la Pologne et Moscou où il n'y avait rien absolument de semblable. Le lendemain, 8 janvier, nouvelle etvive discussion sur le même sujet. Appelé à se prononcer, Possevino offrit aux Moscovites une triple solution : ou bien on appellerait Ivan souverain de Kazan et d'Astrakhan, — c'était beaucoup trop peu ; — ou bien on réserverait ses droits sans mentionner de titres, — ces réserves eussent déplu au Kremlin; ou bien, en dernier lieu, on lui confierait à lui, Possevino, le soin de traiter cette affaire avec le pape et Bathory, et il ferait tout ce qu'un Ijon chrétien doit faire en pareille occurrence ; — espoir trop éloigné pour satisfaire des convoitises pressantes. Cependant Eletski insistait avec tant de véhémence que Zbaraski inclinait déjà aux concessions à l'amiable ; peut-être les eùt-il faites, si les lettres de Zamojski, du 9 janvier, fussent arrivées plus tôt. Très ennuyé d'avoir à résoudre des difficultés qui lui semblaient en dehors de sa compétence, le grand hetman tournait en ridicule les prétentions russes, n'y attachait aucune importance, et n'y voyait pas de mal qu'Ivan s'appelât tsar de deux royaumes tatars, comme un plaisant de Varsovie s'intitulait roi de Zaharansk.ou comme ce gentilhomme, réputé comte, qui n'avait qu'un misérable village pour comté ; au pis aller, on pourrait remédier à tout par une protestation. Tandis que ces lignes s'écrivaient au camp de Pskov, un autre expédient réunissait à Kivérova Gora tous les suffrages : les Russes étaient autorisés à prodiguer les titres au tsar dans leur exemplaire du traité, celui des Polonais resterait à cet égard aussi laconique que par le passé.
La victoire ressemblait à une défaite ; l'occasion de la revanche se présenta dès le lendemain, 9 janvier. Une simple formalité tint encore pendant trois jours le suc-
ces des négociations en suspens et fournit matière à d'interminables discussions. Voici de quoi il s'agissait. Au cours des débats, l'autorité du pape avait été souvent évoquée ; pour relever encore plus son prestige, les Polonais voulurent que le médiateur signât avec eux le traité, dans lequel on dirait expressément que tout s'était passé en présence du légat pontifical. Les Russes s'opposèrent à la double innovation ; leurs instructions n'en disaient mot, rien de pareil n'avait été prévu au Kremlin ^ Possevino écarta promptement la question de la signature : jaloux de ne pas compromettre les droits d'autrui sur la Livonie, l'abstention lui semblait un devoir ; il n'eut pas de peine à en convaincre les Polonais. La formule honorifique touchait à des cordes plus délicates : brillant hommage à la papauté, antécédent pour l'avenir, le délégué romain estimait ce témoignage à sa juste valeur, et ne s'en montrait que plus vexé de la raideur des Russes. Ceux-ci surent encore envenimer la querelle : dans le même texte d'où les allusions au pape devaient disparaître, ils voulaient ajouter qu'Ivan cédait à Bathory la Courlande et Riga; ce n'est pas que cette province ou cette ville eussent jamais appartenu à Moscou, mais y avoir renoncé pourrait au besoin constituer un titre de possession. Flairant le piège, les Polonais se retranchèrent dans une résistance invincible. Ils étaient soutenus par Possevino, dont les griefs contre les Russes se multiplièrent encore lorsque les titres pontificaux leur parurent trop prétentieux. Les commissaires s'aperçurent bien vite de ces froissements, qu'ils estimaient de bon augure, aussi mandaient-ils à Zamojski cette nouvelle étrange : « Dieu lui-même a excité Possevino contre les Moscovites; l'os
1. ToiRGUÉNEv, Stippl., p. 97. Ailleurs, le texte est tronqué.
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qu'ils se disputent est le texte du traité. » En effet, le médiateur apostrophait rudement les trop fiers opposants : (c Vous outragez le pape et son délégué, leur disait-il; vous voulez rendre à Bathory ce qui lui appartient et ce qui n'est pas à vous; renoncez à vos stratagèmes et ne pensez plus à ces vétilles. » Aux paroles désagréables succédèrent des scènes plus ou moins violentes, à en croire du moins les envoyés russes. On comprend que ceux-ci avaient intérêt à se poser en victimes pour se mettre à couvert devant le tsar terrible; d'un autre côté, il est possible que Possevino ait cru devoir recourir à un acte de vigueur, simuler la colère, et briser ainsi des résistances cauteleuses. Quoi qu'il en soit, voici le récit d'Eletski, tel qu'il a été communiqué à Ivan. Le 11 janvier, au cours de la séance, perdant sa patience habituelle, le jésuite apostropha ainsi les Moscovites : « Vous ne voulez pas m'écouter; vos torts sont indéniables , je ne ferai plus vos affaires M Après quoi il se leva et sortit. Bientôt les
Polonais en eurent aussi assez; ils partirent en disant : « C'est notre dernière séance ; voilà la vingtième fois que nous arrivons ici sans rien conclure; nous ne reviendrons plus » Possevino rentra alors dans sa demeure, mais ce ne fut que pour se répandre en invectives contre les récalcitrants : « Vous êtes donc là pour voler, leur cria-t-il, et non pas pour négocier! » Les Russes enduraient tout sans s'émouvoir, et demandaient seulement que le congrès ne fût pas dissous, ou bien qu'on leur permît d'envoyer un courrier au Kremlin. En ce moment, Possevino aperçoit entre les mains d'Olfériev la minute du traité. Aussitôt, dans un transport de colère, il la lui arrache, la jette dehors; il s'en prend ensuite au malheureux Olfériev lui-même, le saisit au collet, le secoue, l'empoigne par les boutons de sa pe-
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lisse et le met violemment à la porte, ainsi que ses compagnons, en hurlant : « Sortez d'ici, allez-vous-en ; je n'ai plus rien à vous dire ! » Doux comme des agneaux, les Moscovites battaient en retraite, se plaignant à peine du bout des lèvres et balbutiant les formules consacrées du nakazi. Leur émotion n'était pas encore calmée, qu'un Polonais vint les avertir de faire leurs paquets pour le lendemain. Le dénouement tournait au tragique; il fallait prendre un parti et sauver la situation. « Voyant que les Polonais voulaient rompre, dit Eletski dans son rapport, que Possevino se déclarait ouvertement pour eux, réduits à la dernière extrémité, nous avons cru devoir admettre la formule contestée. »
Cependant, pour en finir, un nouveau coup de théâtre fut jugé nécessaire , tant il fallait d'efforts pour faire lâcher pied aux ambassadeurs du Kremlin. Les points secondaires étaient déjà réglés : durée de la trêve fixée à dix ans; ratification par des ambassades solennelles aux époques et dans l'ordre convenus; canons et munitions restitués aux propriétaires légitimes ; conditions de détail pour les transports d'hommes et de vivres, pour l'échange des forteresses. Une seule question, celle des prisonniers, fut réservée. Les Polonais en avaient un très grand nombre et cherchaient à s'en prévaloir; les Russes, moins favorisés à la guerre et pris d'un scrupule soudain, répétaient sans cesse qu'il ne convenait pas de trafiquer avec le sang chrétien. Ne parvenant pas à s'entendre, on s'en remit aux futurs ambassadeurs. Par contre, dans une autre circonstance, Possevino se montra très généreux. Les Moscovites demandaient avec instance d'emmener sains et saufs leur