L.V TRÊVE DE lAM ZAPOLSKI
plus reparaître que les délégués de Bathory regagnent leur demeure. Un seul mot compromettait le succès, une formalité rallumait la guerre sur le point de finir. Quel parti prendre en présence de ces funestes complications ? Possevino se multipliait pour faire entendre raison aux intéressés ; il avait eu avec eux dans l'espace de deux jours, du 13 au 15 janvier, jusqu'à vingt entrevues. Payant de sa personne, il s'était rendu, accompagné d'un Russe, à lam Zapolski pour trouver un biais et amener la concorde. Les Polonais consentirent à se présenter encore une fois tout seuls chez Possevino ; c'était comme une étape sur la route vers le camp de Pskov. Le jésuite en profita pour déclarer à Eletski que jamais, dans aucun cas, sous aucun prétexte, la Livonie ne serait nommée héritage paternel d'Ivan; insister encore, c'eût été dissiper tout espoir de paix. Convaincus, finalement, qu'il fallait prendre cette réponse au sérieux, les Moscovites se montrèrent plus conciliants et renoncèrent à leur formule presque fatidique.
Il n'y avait plus de temps à perdre. Le môme jour, 15 janvier, on procéda à l'échange des chartes^ et à la prestation du serment. Quoique le traité dût être daté de lam Zapolski, siège officiel des négociateurs, les dernières formalités eurent lieu à Kivérova Gora. On les entoura de tout l'éclat que comportaient la détresse des circonstances et l'isolement de l'endroit. Les ambassadeurs se réunirent devant l'autel portatif élevé dans la demeure de Possevino. Après la lecture des pièces officielles, l'apposition des signatures et des sceaux, les Moscovites baisèrent la croix que le vladyka de Novgorod leur avait donnée sur l'ordre du tsar; les orthodoxes attachaient à cette cérémonie une haute im-
1. Voir le texte latin du traité dans PossEVI^o, Moscovia, p. 99 ;i 107; le texte polonais dans Dnevnik, p. 637 à 646, n"* 274.
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portance, c'était la manière la plus solennelle d'engager sa parole et sa foi. Les Polonais se conformèrent au même usage, mais en baisant leur propre croix. A la grande satisfaction de Possevino qui s'empressa d'en informer Bathory, Michel Haraburda, quoique orthodoxe et invité par Eletski, préféra s'unir aux Polonais dans l'accomplissement des formalités religieuses. C'est ainsi que, toujours fidèle à lui-même, le médiateur menait de front avec une égale vigueur les plus graves affaires et les moindres détails.
Désormais la paix était faite. Quelle fut l'impression des plus sérieusement intéressés?
Au camp de Pskov, où se concentrait l'élément militaire polonais, la nouvelle de la trêve excita le plus vif enthousiasme, un Te Deum d'actions de grâces en fut l'expression solennelle, les braves guerriers chantèrent à pleins poumons l'hymne de la paix. Le grand hetman mêla sa voix à celle de ses frères d'armes. Au même moment où l'on se tendait la main à Kivérova Gora, le 15 janvier, répétant ses instances auprès des commissaires, il les avait suppliés d'en finir au plus tôt : impossible de tenir devant Pskov au-delà de huit jours, il faudrait abandonner le siège et aller se ravitailler ailleurs, l'unique moyen d'échapper à cette honte c'est la prompte conclusion d'une trêve. Lorsque son désir, manifesté à maintes reprises dans des termes de plus en plus énergiques, fut enfin accompli, sa profonde satisfaction éclate dans la lettre à Bathory du 16 janvier. La joie n'était pas sans mélange : le même rapport rend compte de l'état misérable dans lequel se trouvait Farmée polonaise; l'excès de fatigue, le manque de nourriture, les intempéries, l'avaient si cruellement éprouvée qu'elle offrait une proie facile aux épidémies ; celles-ci avaient fait invasion dans le camp, pas une tente' où
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l'on ve vît un malade, presque pas un soldat qui n'eût un membre gelé. Et le grand hetman ajoutait, — pénible aveu pour un patriote, — la Pologne n'a pas envoyé un fil de laine à ses soldats mourant de froid, pas une obole à ses défenseurs qui manquaient absolument d'argent. L'esprit de l'armée en avait souffert; indiscipline, désertion, menaces de départ, rivalités de nation à nation, rixes sanglantes, Zamojski voyait tout cela de trop près pour ne pas désirer sur l'heure un remède efficace, or il n'y en avait guère de meilleur que la trêve. Aussi le chancelier ne ménage pas les éloges aux commissaires, à leur prudence, à leur ténacité, mais pas un traître mot ne dénonce à Bathory la part prise par Possevino^. Ecrivant ensuite au médiateur luimême, il déclare que c'est à lui, après Dieu, que l'on est redevable du succès, aux plus vifs remerciements succèdent les assurances de zèle pour la foi ; on dirait que tout le fiel de l'hetman est épuisé, et qu'après avoir versé tant de sang, il ne répandra plus en Livonie que de l'eau bénite '-. La satisfaction générale trouvait aussi un fidèle écho dans Bathory. Son cadeau de noce à la Pologne était fait, mais l'impérieuse fiancée n'appréciait ni la fougue des premières amours, ni leur brillant témoignage. Déjà perçaient des craintes que les fréquentes campagnes ne modifiassent la constitution, qu'elles ne permissent à Bathory d'ériger la Livonie en fief de famille. Trop chevaleresque pour ne pas se ressentir de ces propos malveillants, le roi leur opposait par la trêve un démenti sans réplique.
En bonne logique, du triomphe des Polonais on devrait conclure au chagrin des Russes. Il n'en était rien cependant; sitôt que les chartes furent signées, les am-