‹ Papes et tsarsChapitre 87 sur 135 · Lerpigny, p. 234, n" XII; p. 243, n» XIII · texte numérisé non relu

Lerpigny, p. 234, n" XII; p. 243, n» XIII

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pagne, d'une guerre à outrance sont répétées assez souvent pour dissiper toutes les illusions. En général, l'habileté de Possevino se réduit surtout à découvrir jusqu'où peuvent s'étendre les concessions des deux parties et, dès que le mystère est surpris, de presser vigoureusement à l'entente mutuelle. Moins perspicace sur son propre compte, il ne se doutait pas des dispositions hostiles de Zamojski et, ce qui est plus surprenant, malgré les démêlés avec Eletski, un accueil favorable au Kremlin rentrait dans les prévisions du médiateur. Il était convenu avec le tsar qu'aussitôt après la paix on reprendrait les affaires à peine ébauchées à Staritsa. Le 23 janvier, Possevino montait en traîneau, des coursiers rapides l'emportaient vers Moscou par des sentiers couverts de neifife.

L'empire mystérieux du Nord, encore si peu connu de l'Europe, apparaissait à Possevino sous son véritable aspect. Nous en avons la preuve dans le premier commentaire sur Moscou, écrit à Bor, on s'en rappelle, au courant de la plume *. Quelques semaines avaient suffi à l'auteur pour se rendre compte de la vie intellectuelle et religieuse des Russes, pour saisir le secret du mécanisme gouvernemental alors en vigueur, pour esquisser un programme qui, fidèlement observé, eût peut-être facilité la fusion de l'élément latin avec l'élément moscovite, créé en Europe une forte et compacte unité slave et assuré à celle-ci l'héofémonie en Orient. Un rapide aperçu des idées principales du commentaire

1. Possevino, Moscovia, p. 1 à 12. Il y aurait do curieux rapprochements à faire avec le Domostrot.

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est indispensable pour apprécier le rôle que Possevino a joué à Moscou et la manière dont il s'y est pris.

Ce qui le frappe tout d'abord, c'est le tsar. Il lui fait l'impression d'un roi-pontife, rex sacrorum^ dominant l'Eglise aussi bien que l'Etat, absorbant dans sa personnalité tout ce qu'il y a d'initiative et de sève, presque d'intelligence et de vie dans toute la nation. Rien qu'à le voir revêtu d'une espèce de dalmatique, avec une couronne en forme de tiare, une crosse en guise de sceptre, faisant à profusion des signes de croix devant les images dont il aime à s'entourer, on dirait qu'on a devant soi un évêque égaré sur un trône. C'est qu'il exerce, en effet, sur l'Eglise russe un pouvoir absolu : les liens avec B^zance se sont relâchés, le tsar nomme lui-même le métropolite, il le change, ou l'exile, ou le fait assommer. Le haut clergé verse dans le trésor des sommes considérables, et rien ne se fait dans l'Eglise sans l'approbation du souverain. Contraste bizarre! Ivan ne craint pas de bouleverser la hiérarchie ecclésiastique, de tremper ses mains dans le sang innocent, de vivre au gré de ses lubies monstrueuses, et cependant il promène partout avec lui son confesseur, auquel il révèle une fois par an sa ténébreuse conscience, et il s'abstient de la communion pascale depuis qu'il a célébré son septième mariage, si l'on peut appeler ainsi ses unions capricieuses.

Encore moins que l'Eglise, l'Etat pouvait-il échapper au système de concentration inauguré depuis longtemps par les grands-kniaz et perfectionné par Ivan. Pour garder son indépendance, il fallait quitter Moscou. Le célèbre Kourbski avait montré le chemin à prendre; quelques boïars, imitant son exemple, se battaient dans les rangs de l'armée polonaise ; autour du trône il n'y avait plus que soumission profonde ou silence calculé

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et inviolable. Possevino est émerveillé de la servilité des Russes : ils se courbent sans murniRre sous la main de fer qui les domine, et ne voient rien au-delà du tsar. C'est lui qui est la source de la science, des faveurs et presque du droit ; personne ne saurait être ni plus instruit ni plus intelligent que lui; il dispose à son gré de la fortune et de la vie même de ses sujets : ce qu'il fait est bien fait, il n'y a pas d'autre loi que sa volonté souveraine. Aussi l'attitude des Russes vis-à-vis du tsar est-elle stigmatisée par un terme énergique : ils sont condamnés à lui offrir l'holocauste perpétuel de leur àme, de leur intelligence. Aucun rayon de lumière n'a encore pénétré dans les masses. Partout s'étale l'ignorance, il n'y a ni académies, ni collèges, ni écoles; une seule et médiocre typographie suffît abondamment aux besoins personnels du tsar. Des barrières infranchissables s'opposent aux idées nouvelles que l'Occident pourrait importer dans la sainte Russie. La religion elle-même n'exerce pas son influence civilisatrice : le peuple s'en tient surtout aux pratiques extérieures sans se pénétrer de l'esprit du christianisme. Personne ne songe à lui enseigner les vérités de la foi ; les préjugés et les superstitions remplacent les bonnes doctrines, même l'observation du dimanche est oubliée; il n'y a que labeur et souffrance pour le pauvre paysan moscovite, rien qui l'élève, le ranime, le soulage.

Cet ensemble de choses n'inspirait pas grand espoir de succès à un Occidental. En outre, les masses ne cachaient pas leur hostilité d'origine byzantine envers les Latins, qu'elles connaissaient plutôt de nom et qu'elles confondaient avec les hérétiques. Quant aux tsars eux-mêmes, Possevino était convaincu qu'ils entretenaient des rapports avec les papes dans un but purement utilitaire, se souciant fort peu de l'union reli-

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gieuse, encore moins delà confirmation des titres usurpés arbitrairement : Vasili III en avait agi ainsi avec Léon X et Clément YII, Ivan IV marchait sur les traces de son père.

Cependant l'envoyé pontifical ne se décourage pas : pour préparer un meilleur avenir, il se reporte vers le passé et critique sévèrement les procédés employés jusque-là, à partir du concile de Florence. On n'avait envoyé que des ambassades ou des lettres, à certaines occasions, sans jamais exercer sur les esprits une action sérieuse et constante qui les eût ralliés à la vérité ou, du moins, rapprochés des Latins; les intermédiaires naturels entre Rome et Moscou avaient été mis de côté, voire complètement négligés. Loin d'être un reproche stérile, l'examen du passé n'est que le préambule d'un nouveau programme. Avec une sagacité qu'il serait injuste de méconnaître, Possevino a découvert le chemin à suivre pour pénétrer jusque dans les entrailles du monde slave. En effet, sous la [domination polonaise il y a des provinces russes; leurs habitants — qu'on les appelle Russes ou Ruthènes, peu importe — sont congénères aux Moscovites, c'est le même sang, la même foi, la même langue; leur sort politique se confond avec le sort de la Pologne; ils ont par conséquent des points de contact avec les deux centres slaves ; l'Eglise catholique peut librement s'épanouir parmi eux; dès qu'ils seront arrachés au schisme et mis en possession de la vérité, par la force même des choses, ils deviendront les apôtres des Moscovites, et, moyennant ces derniers, ils atteindront les Tatars de Kazan et d'Astrakhan, les montagnards du Caucase, les musulmans de l'Asie. Dans ce plan, esquissé à la hâte, il y a l'embryon de l'unité slave, fondée sur l'unité des croyances et dominatrice de l'Orient. Mais

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ce n'est pas l'apparition éphémère au Kremlin d'un nonce pontifical ou d'un messager italien, peu initié au slavisme et pressé de regagner les bords du Tibre, qui amènera ces résultats. Des moyens plus puissants sont absolument nécessaires : il faut former des hommes, répandre des livres, agir ainsi sur les intelligences et les volontés. Dès qu'il y aura un clergé indigène, savant, vertueux, pénétré de sa mission, la transformation du pays ne tardera pas à se faire et l'avenir sera assuré. En conséquence, Possevino propose d'établir un séminaire russe sur les frontières mêmes de la Moscovie, soit à Vilna en Lithuanie, soit en Russie-Blanche, à Polotsk, d'où l'élite des élèves serait envoyée à Rome; on aurait en Pologne une imprimerie spéciale pour les livres slaves; le rapprochement doit être préparé sans retard : il faut adresser des brefs conciliants aux évêques orthodoxes de la Russie polonaise et, en même temps, faire pénétrer des prêtres catholiques avec des marchands vénitiens ou romains dans le cœur même de Moscou.

Le négociateur pontifical mûrissait assidûment ces idées, lorsque la capitale des tsars parut à ses regards : la cité sainte méritait encore à peine le nom de cité aux pierres blanches. Elle faisait sur l'étranger l'impression d'un énorme village, au fond duquel se cachait une petite ville. Les maisons des boïars, entourées de vastes jardins potagers, disparaissaient au milieu des rues aussi longues que désertes. L'animation et le mouvement se réfugiaient dans le quartier des marchands, où des boutiques de chétive apparence, entassées l'une sur l'autre, contrastaient singulièrement avec la richesse des produits asiatiques qu'elles contenaient. Une splendeur relative et quelques rares édifices en pierre ne se trouvaient guère que dans l'enceinte du

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Kremlin : c'était le sanctuaire de Moscou, sa forteresse, la demeure du tsar et de quelques élus. Un rayon de la Renaissance y avait pénétré vers la fin du quinzième siècle, d'immortelles empreintes rappelaient le passage de Fioravanti et de quelques autres artistes italiens. A côté du palais à facettes, où se donnaient les audiences solennelles aux ambassadeurs, s'élevaient la cathédrale de l'archange Michel, hypogée des tsars, celle de l'Assomption, la plus célèbre de toutes, avec ses fenêtres étroites et grillées, ses piliers massifs recouverts d'or, son iconostase étincelant de figures byzantines; sur la place Rouge, on admirait avec stupeur l'église fantasque, polychrome, de VasiliBlagennoï, surmontée de coupoles bulbeuses et variées; un voyageur récent l'a comparée à un immense dragon aux écailles brillantes, accroupi et dormant. Tous ces édifices, palais, arsenal, églises, ainsi que leurs multiples dé-

»pendances, étaient entourés d'un gros mur et pouvaient, au besoin, opposer une vigoureuse résistance aux incursions des Tatars.

Possevino arriva dans la capitale, le 14 février 1582, et s'arrêta dans le Kitaï-Gorod, quartier voisin du Kremlin'. Il trouva la cour en deuil et le tsar plongé dans une profonde tristesse. Un événement, dont personne ne prévoyait encore toutes les funestes conséquences, pré- IL occupait vivement les esprits : le fils aîné d'Ivan, le seul capable d'occuper le trône, n'était plus. Il n'y avait aucun doute sur l'auteur du crime, des versions discordantes circulaient sur les circonstances de la mort. Une

1. Sur le séjour de Possevino à Moscou, outre la Moscovia, Missio mosc, Lerpignï, voir Tourguénev, Suppl., p. 388, i\° CLXII ; Pain, dipl. snocli., X, col. 258 à 350; Novikov, VI, p. 71 à 107; Tsvétaiev, Iz isl. in. ver., p. 280 à 294. YI à XIX; Macaire, YIII, p. 389 à 402; Moskovskié sobory, p. 24 à 30.

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chronique contemporaine l'attribue aux dispositions belliqueuses du défunt, désireux de délivrer Pskov, de refouler les Polonais hors des frontières, ce qui aurait armé contre lui la main de son père'. Possevino nous a conservé le récit, peut-être moins vraisemblable, qui va suivre, et qui est dû à son interprète Basile Zamaski, présent à la Sloboda au moment de la catastrophe.

Jeune encore, l'héritier présomptif de la couronne en était déjà à sa troisième femme. Les deux premières, pour avoir encouru la disgrâce du tsar, avaient été reléguées dans des couvents, en dépit des canons de l'Eglise. La compagne actuelle du prince, Hélène Chérémétev, avait lespoir de devenir mère et se reposait toute seule, sur un banc, au fond du gynécée, lorsque le tsar terrible parut à l'improviste. C'était le 14 novembre : du premier coup d'œil il s'aperçoit que sa belle-fille ne porte pas tous les vêtements d'usage, qu'elle n'a sur les épaules qu'une robe quelconque, et, dans un accès de colère, il donne d'abord un soufflet à la princesse et puis la frappe violemment avec sa canne à pointe de fer. La nuit suivante, des couches prématurées et malheureuses furent les conséquences de cet acte de sauvagerie. Le fils du tsar intervient ; rompu à la débauche, méprisant la fidélité conjugale, l'indignation lui arrache néanmoins de vifs reproches envers son père; celui-ci, n'écoutant que sa fureur, lui assène un si rude coup d'épieu sur la tempe que, cinq jours après, le 19 novembre 1581, le jeune Ivan expire entre les mains de son meurtrier, dont le tardif repentir ne peut plus réparer la faute. Le tsar la ressentait profondément; en proie à une sombre tristesse, il entourait d'égards la veuve de la victime, envoyait de grosses aumônes dans les couvents et son-

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