Bathory et Possevino, p. 168 à 193, ii° XLYII
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le secret dont il fallait s'entourer, il insinua de loin que la trêve entre Philippe II et les Turcs pourrait peut-être ne plus se renouveler. On remit à Molvianinov, avec les présents d'usage, la réponse du doge à Ivan : remerciements, réciprocité pour le commerce, pas une syllabe sur la ligue. Le lendemain, nos voyageurs quittaient Venise. Le pape désirait retarder leur arrivée à Rome jusqu'après le 15 septembre, afin de ne pas les exposer aux chaleurs accablantes de la canicule. L'épreuve était rude pour le mentor : il mettait son esprit à la torture, épuisait les prétextes, ne fût-ce que pour devancer ses fastidieux compagnons. Peine inutile, il fallut se résigner et patienter jusqu'au bout. En attendant, des estafettes renseignaient le cardinal de Gôme sur les étapes des Russes et sur l'accueil à leur faire. Il s'agissait de leur rendre la pareille et de les traiter à Rome comme on traitait à Moscou les diplomates étrangers : courtoisie, marques d'honneur, profusion matérielle, mais aussi surveillance sévère et complet isolement.
Un curieux détail tenait à cœur au jésuite : l'Italie conservait encore les vives empreintes de la Pienaissance, même dans les sanctuaires les Madeleine ressemblaient à des nymphes et les anges à des Cupidon, en dehors des temples la mythologie l'emportait sur l'histoire, et le réalisme des anciens renouvelait ses audaces. Ces exhibitions païennes scandalisaient la pudeur des Moscovites, habitués à ne voir que des images byzantines, recouvertes de plaques métalliques qui épargnent à peine le visage et les mains. Possevino eût confiné volontiers ses compagnons dans une partie reculée du Vatican, au Belvédère, où l'on aurait soigneusement voilé les Vénus et les Cléopâtre, et tapissé les mursde tableaux édifiants dans le ooûtde Fra Ano^elico.
Les fâcheuses impressions de Chévriguine justifiaient ces précautions.
Tandis que Possevino poursuivait sa route vers Rome, la seigneurie ne le quittait pas du regard. A la cour pontificale, elle était représentée par un homme d'élite, Leonardo Donato, vrai type d'ambassadeur du seizième siècle. Le conseil des Dix le renseigne tant qu'il peut, jamais assez au gré du profond diplomate. De son côté, il se ménage des intelligences dans la place, interroge ses collègues, se tient au courant des moindres événements, et puis lorsqu'une audience du pape ou d'un cardinal influent lui est accordée, il les fait parler et ne desserre pas les dents, observe ce qu'on dit et ce qu'on ne dit pas, le ton et l'assurance de la parole, le jeu de la physionomie, lui-même restant impassible, tout entier à son diagnostic, poussant la pointe pour voir le fond des choses. Les impressions encore chaudes sont confiées au papier; une, deux, s'il le faut, trois dépêches partent pour Venise; la première est desti^îée à tous les membres du gouvernement, la seconde et surtout la troisième ne seront lues que par le doge et les Dix, les profanes n'en sauront rien. Le 31 août, Donato fut admis en présence du pape, une parole étonnante tomba des lèvres pontificales : Grégoire XIII est d'avis qu'il ne suffît pas de se défendre contre les Turcs, mais qu'il faut songera les attaquer, il se plaint doucement du manque d'initiative dans la chrétienté, l'Italie attend l'Espagne, l'Espagne attend l'Italie, et personne ne se déclare ouvertement contre l'Islam. Le cardinal de Gôme abonde dans le même sens, Ivan est mis au nombre de ceux qui se laisseraient ébranler par l'exemple, Bathory ferait des merveilles, s'il avait de l'argent. L'examen approfondi de ces questions brûlantes est réservé jusqu'après l'arrivée de
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Possevino, Donato s'attend à des révélations, il se promet la vigilance et tiendra sa parole ^.
L'ambassade russe arriva à Rome le 13 septembre, et fut hébergée au palais Colonna^. La vaste cité semblait déserte, tant il y avait de monde à la campagne. Grégoire XIII et son secrétaire d'Etat séjournaient à Mondragone, non loin de l'ancien Tusculum, sur les collines pittoresques de Frascati. Ils rentrèrent à Rome, le 16 septembre, pour recevoir les ambassadeurs en audience solennelle dans la salle dite de la Mappemonde. A cette occasion, la sévère étiquette romaine fît complètement naufrage : le personnel de la cour n'étant pas en nombre voulu, la salle fut bient(5t envahie par des curieux indiscrets, les cardinaux eurent de la peine à gagner leurs places, et le pape lui-même dut se contenter d'un simple fauteuil au lieu de trône. Le maître des cérémonies en est au désespoir, il s'écrie avec amertume que l'âge d'or est passé et qu'on ne tient plus aucun compte des usages traditionnels, signe certain de décadence. Les allures étranges de Molvianinov choquèrent encore davantage les spectateurs : il fallut l'énergique intervention de Possevino pour lui faire plier le genou devant le pape et baiser la mule pontificale; quant à son bonnet de zibeline, s'il consentait à l'ôter, c'était pour le remettre aussitôt après avec des signes d'indomptable fierté. Une maladresse du secrétaire Tichine fît déborder sa mauvaise humeur; de sa main diplomatique, il lui asséna, sans se déconcerter, un vigoureux coup de poing dans le dos, sous les yeux