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Theiner, Annales, III, p. 351 à

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chero ne captivèrent pas l'attention des Russes, ils restèrent insensibles à la beauté du site, à l'abondance des eaux, à la majesté des cyprès séculaires, en revanche ils se livrèrent à des excès d'un si mauvais goût que les courtisans en furent déconcertés. Donato nous rapporte le fait sans entrer dans les détails, il ajoute que les joyeux compagnons furent mis au ban de la haute société, aucun ministre étranger n'alla les voir, luimême se replia sur Possevino. Celui-ci lui avait fait, en arrivant, une longue visite, sans rien dire de nouveau, de concluant, de décisif. L'ambassadeur en revient à ses plaintes que « ce genre de pensées n'est pas ruminé avec assez d'énergie intérieure » ; qu'on ne saisit pas des deux mains les occasions et que l'on compte trop sur les autres. Poursuivant ses recherches avec une invincible patience, il en arrive à croire que la mission de Molvianinov est purement d'étiquette, que le tsar inspire peu de confiance au pape et que les projets de croisade en restent au môme point : vagues espérances sans aucune base solide. Possevino lui paraît enclin à l'exagération; à Rome « il a taillé les pièces autrement grandes qu'à Venise w, on le dit plus passionné pour les affaires qu'il n'a de chance dans leur maniement, doué d'une certaine hardiesse, entreprenant, moins soucieux d'être sérieusement appuyé. Un piège innocent ajoute un dernier trait de lumière. Ne le voyant pas revenir, comme Possevino l'avait promis, Donato lui envoie son secrétaire, au moment du départ, souhaiter un bon voyage et s'enquérir simplement de la route qu'il compte suivre. Le jésuite déclare avec empressement qu'il se rend à la diète de Pologne et qu'il espère revenir à Rome au plus tôt. Dès lors plus de doute : il ne va pas à Moscou, donc Ivan ne songe pas à la croisade, telle est la conclusion de Donato. Au conseil des

Dix, Possevino avait parlé dans le même sens, il importait de contrôler ses discours.

Assurément, celui que l'on épiait avec tant de soin n'avait aucune arrière-pensée. Absorbé par les occupations, il se partageait entre le cardinal de Gôme, auquel il adressait des mémoires et rendait compte de sa mission, et Molvianinov qu'il surveillait de près. On faisait bonne garde autour de l'envoyé russe, il ne voyait que des personnes sures, ne sortait que dans un but déterminé et dûment accompagné; souvent il dut maudire les usages moscovites dont il subissait maintenant le contre-coup, mais il n'osait pas s'insurger contre son mentor, les ordres du tsar n'admettaient guère la résistance. Ivan avait tout prévu dans ses instructions et même, se rendant compte de ses torts, habilement écarté le danger de se brouiller avec Rome, où les outrages du Kremlin devaient être dissimulés. Les envoyés étaient dressés d'avance. A la demande si le tsar a donné au pape l'épithète de loup, ils répondront : « Nous ne l'avons pas entendu ; » si l'on parle du fâcheux incident à la porte de l'église, ils avoueront n'avoir absolument rien vu et ne savoir qu'une seule chose, c'est que Possevino a été traité à Moscou avec plus d'égards que les ambassadeurs du sultan et de l'empereur. Réponses ingénieuses ; le tsar maniait courtoisement la restriction mentale, mais en pure perte, personne ne songea à vérifier les événements du Kremlin. A en croire Donato, les derniers jours passés à Rome se signalèrent encore par des scènes regrettables. Les Russes s'étonnaient de ne pas se voir invités à la table du pape comme Possevino l'avait été à celle du tsar ; l'honneur de leur maître leur semblait compromis lorsque, en prononçant son nom, Grégoire Xlll n'inclinait pas la tcte ; enfin les présents

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qu'on leur offrit leur parurent trop modestes et l'argent de voyage insuffisant. Intraitables sur ce dernier point et difficiles à contenter, ils firent de sérieuses réclamations. On s'arrangea à l'amiable tant bien que mal et l'on partit de Rome, le 16 octobre 1582, au lendemain du jour où le nouveau calendrier grégorien, repoussé jusqu'ici par les Russes, entrait en vigueur dans les Etats pontificaux.

Au lieu de refaire le chemin de la Romagne, nos voyageurs traversent cette fois la Toscane. Florence frémissait encore sous les étreintes des Médicis, le régime de la terreur avait engourdi l'activité industrielle et sociale, les sciences et les arts languissaient dans la patrie de Dante, illustrée par Michel-Ange ; l'esprit militaire leur survivait à peine, les chevaliers de Saint- Etienne, qui auraient du être la terreur des Turcs, n'enviaient pas aux héros de Malte leurs sanglants lauriers. Peut-être cependant le feu sacré des croisades se laissera-t-il rallumer, car les Vénitiens, jaloux de parer à toutes les éventualités, jouissent d'une haute influence sur les bords de l'Arno depuis que François Médicis s'est marié à Bianca Capello. Une aventure galante avait naguère amené à Florence la jeune patricienne des lagunes; tour à tour Juliette et Desdémona, de chute en chute, elle parvint jusqu'au trône; grandeduchesse de Toscane, fille de la République sérénissime, elle exerçait sur son époux un empire absolu. Montaigne la trouvait « belle à l'opinion italienne », il ne lui manquait qu'un héritier de sa bizarre fortune; en vain avait-elle simulé la grossesse, avalé des potions pour se donner un embonpoint éphémère, l'enfant étranger qu'elle fait passer pour le sien ne régnera jamais. Le cardinal Ferdinand, frère de François, quittera la pourpre qui lui brûle les épaules et ceindra la

couronne. Or Possevino comptait sur Fappui de Venise et se trouvait en bons termes avec le futur grand-duc, qui résidait d'ordinaire à Rome et se montrait favorable aux projets de croisade. Dans ces circonstances, pourquoi ne pas hasarder une démarche auprès de François Médicis ? Retiré pour l'automne dans sa villa de Poggio, poursuivant avec ardeur ses études de chimie et ses curieuses expériences, il ne voulut pas voir les Russes et ne quitta ses fourneaux que pour donner audience à Possevino. L'entrevue dura de longues heures, le rusé et tenace souverain promit des subsides qu'il ne déboursa jamais, c'est le seul souvenir qui nous reste de cette démarche.

Passant ensuite par Bologne, Innsbruck et Vienne, nos voyageurs arrivèrent, sans incidents, à Varsovie, le 4 décembre. Possevino resta à la cour de Bathory, Molvianinov reprit la route de jNIoscou.

Avec la rentrée en Pologne, un vaste et nouveau champ d'activité s'ouvre au jésuite. La mission de Suède l'avait déjà mis en vue et rapproché du monde diplomatique ; celle de Moscou, couronnée de succès, lui avait concilié une réputation non vulgaire d'habileté. Il revenait de Rome, investi de la confiance pontificale, chargé de graves affaires auprès de différentes cours; des jalousies implacables le surveillaient de près, et peut-être leur donnait-il trop facilement prise. Sa position était exceptionnelle. Profèsdela Compagnie de Jésus, profondément dévoué à son ordre, il se voyait attaché, avec l'agrément de ses supérieurs, au service direct du Saint-Siège. Grégoire XIII lui faisait passer une pension mensuelle de cent écus pour lui, ses deux

compagnons, leurs frais d'entretien et de voyage. L'office ordinaire de Possevino consistait dans la haute surveillance des séminaires, des maisons d'études pour les pauvres, que le pape se plaisait à multiplier dans le nord et l'ouest de l'Europe et qu'il subventionnait largement^; en outre, l'arbitrage entre Rodolphe et Bathory fut remis entre les mains de celui qui en avait conçu la première idée, et l'ardent promoteur de la ligue anti-ottomane fut encouragé à s'en occuper activement. En dehors des affaires imposées officiellement, une large part d'initiative revenait ainsi à l'action personnelle. Cette liberté d'allures devait plaire à Possevino. Jaloux de faire triompher la réaction catholique, ayant consacré ses efforts et sa vie à la plus grande gloire de Dieu et au salut des âmes, il aimait à procéder méthodiquement et se croyait en mesure de remplir un programme. Son système se ramenait à deux points principaux : former des hommes et répandre des livres^. Loin de rester dans les généralités, il appliquait ses principes en détail et pratiquement, profitait des relations personnelles, s'intéressait à tous les événements, embrassait du regard l'Europe entière, depuis Londres et Stockholm jusqu'à Constantinople, en passant par Moscou, n'oubliait jamais l'Orient, poursuivait les fondations de son ordre en Pologne et en Transylvanie, étreignait une masse de choses à la fois, et même se répandait trop au dehors, comme l'avait finement observé Leonardo Donato. Le futur biographe de l'infatigable jésuite devra mettre tous ces faits en

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