DORIGNY, II, p. 91, no XII
2. Possevino, De latione agendi cum Graecis et Kutcnis, dans Bibl. sel., I, p. 267 à 311 ; Ambrogiana, H, 179, p. inf. p. 6 : Modo di ajiitare la christianità. Voir la bibliographie complète des œuvres de Possevino dans de Backer, II, col. 2104 à 2123.
lumière, nous nous bornerons à indiquer ceux qui rentrent dans notre horizon^.
Au premier plan figure le différend à régler entre Rodolphe et Bathory. En dépit de modestes apparences, l'affaire était des plus complexes : il y avait à lutter d'une part avec la ténacité d'un Habsbourg qui ne voulait se dessaisir ni d'un pouce de territoire, ni d'un simulacre de droit, d'autre part avec la fierté impétueuse d'un prince, décidé à ne pas transiger avec sa dignité. Possevino y voyait une excellente occasion de propager des idées, d'acquérir de l'influence, d'exercer, au nom du pape, un acte international d'arbitrage, d'autant plus solennel qu'il eût été plus longuement préparé; les semaines et les mois s'écoulaient sans amener de solution, le médiateur s'inclinait devant les délais providentiels. Mais le cardinal de Gôme ne partageait pas cette manière de voir optimiste ; excédé et ennuyé, il trouvait que l'affaire devenait « rance », plus d'une fois on voulut l'abandonner complètement. A vrai dire, ces désillusions ne parurent que plus tard, au début prédominaitl'espoir d'une bonne réussite.
A peine rendu à Varsovie, Possevino se met en correspondance avec l'empereur ; bien que toutes les combinaisons fussent déjà épuisées, de nouveaux efforts furent tentés pour trouver un moyen terme de conciliation^. Au premier mot de rétrocession, Rodolphe supputait les dépenses faites pour les fortifications de Szalhmar, prétextait les dangers d'une invasion en Hon-
1. Nos sources principales seront ici les lettres du cardinal de Côme (Archives du Vatican, Gcrmania, XIII) et celles de Possevino (ibid., Gcrmania, XCIII, XCIV, Svezia, XCV; Archives Borghèse, Affari diversi, III, 14 b).
2. Archives d'Etat de Venise, Misccllanea, XXVI, Possevino à Rodolphe II, 6 décembre 1582.
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ofrie, insistait sur les droits et l'honneur de la couronne; Bathory se montrait diflicile au sujet de la compensation territoriale et des charges de vasselage. A bout d'expédients, on résolut de nommer des commissaires qui s'en iraient à Kachau débattre les intérêts des deux parties sous la présidence du médiateur pontifical. Tout cet appareil aboutit encore à un échec. Possevino profita des quatre ou cinq mois passés en Hongrie pour se livrer à des travaux littéraires, dont il sera question bientôt, pour faire des sermons qui n'eurent pas grand succès; « nous avons soigné Babylone, écrivait-il de Kachau, et elle n'a pas été guérie; » pour rédiger des mémoires sur l'état général du pays, signaler les abus, réclamer des réformes. Un fait surtout l'avait singulièrement scandalisé : les soldats hétérodoxes avaient, en parodiant le baptême, aspergé de vin un animal immonde. La répression s'imposait ici d'elle-même.
Possevino reprit à Cracovie les négociations qui avaient échoué à Kachau. Après d'interminables discussions, de fréquentes menaces de rupture, on parvint à s'entendre sur les cessions territoriales; Bathory recevait ses biens patrimoniaux au prix de quelques sacrifices faits aux exigences méticuleuses de Rodolphe. Les questions secondaires de serment, d'hommage, de contribution, faillirent un moment compromettre l'accord si péniblement amené. C'est à cette occasion que l'ombrageux Bathory se crut un jour, comme le Christ dans le désert, perfidement tenté par l'empereur, dont les exigences hautaines lui rappelaient les paroles de Satan : Egregiam pacis perficiendas methodum^ écrivait-il k Possevino, hœc omnia tibi daho^ si cadens adoraveris me^ poterat Vestra Majestas simpliciler negasse qiiam hucLisque processisse et talem denique fiiiem fecisse. Fière apostrophe, qui ne parvint jamais aux oreilles de
Rodolphe, mais clans laquelle se peint au vif la difficulté de la situation. Il fallut y mettre une grande prudence, une ténacité à toute épreuve pour ne pas froisser l'honneur des deux souverains après avoir équilibré leurs intérêts. L'affaire en elle-même n'offre pas d'importance, sa portée politique se résume dans le danger de rupture entre Rodolphe et Bathory; l'avoir écarté, c'est le mérite du médiateur.
Cet arbitrage servit de nouveau lien entre le roi de Pologne et Possevino; à mesure que leurs relations se multipliaient, l'intimité devenait plus grande, les conversations plus fréquentes; on causait politique, philosophie, ascétisme. Stéphane avait l'esprit porté à la spéculation, le maniement des armes n'avait pas éteint chez lui la soif et le goût de la science; regrettant de n'avoir pas mieux profité de ses loisirs de Vienne, il trouvait le temps de lire Aristote, rêvait d'appeler en Pologne un Toledo ou un Maldonado ; une autre fois, il prenait contre les hérétiques la défense du dogme de l'Eucharistie, et parlait avec tant de chaleur, d'abondance et de précision, que ses auditeurs le traitaient de théologien consommé. On touchait aussi à des cordes plus délicates. Sous son armure de fer, Bathory cachait un cœur impressionnable, les méfiances de la diète le blessaient, les Polonais lui semblaient des ingrats qui en voulaient à sa gloire au lieu de reconnaître son dévouement; l'attitude même du pape, plus généreux en paroles qu'en subsides, lui arrachait parfois d'amères observations, et, à propos de la Livonie dont on eût fait volontiers un fief pontifical, il s'écriait avec sa pointe de bonhomie hongroise: Scilicet^ ego feram obsoiiium in dorso et alii comedent. Dans ces moments d'humeur ou de lassitude morale, Possevino remontait le courage du royal capitaine, lui faisait entrevoir l'action de la Providence, l'entretenait
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de la haute mission à remplir. Ces paroles tombaient sur un sol bien préparé : encore tout jeune, Bathory avait rêvé l'éclat et la gloire; consacrer son épée à la bonne cause et rendre au monde chrétien des services signalés, c'eût été le comble de ses vœux; sous les glaces de l'âge, le même enthousiasme vivait encore; plein d'admiration pour Godefroi de Bouillon, le roi de Pologne se disait prêt à sacrifier sa couronne pour défendre le Christ. A un guerrier de cette trempe on pouvait parler de croisade, et lorsque Possevino, abordant ce sujet de prédilection, lui répétait ses discours de Venise, Bathory s'écriait : 0 opus bonum^ o opus bonum^ utiiiam antea ici in rem perductum fuis s et ; donnait les meilleures assurances pour l'avenir et promettait un concours efficace. Les confidences royales allaient jusqu'aux affaires de famille : Bathory n'oubliait jamais ni ses parents, ni son pays natal. La mort lui épargna le chagrin de voir sa patrie dans l'anarchie, et sa race illustre dégénérer et périr. Le roi de Pologne avait, issus de ses deux frères, quatre neveux et une nièce; celle-ci, Griseldis, devint l'épouse du chancelier Zamojski après la mort de sa première femme; Stéphane exerça les fonctions de judex ciiriœ sans se signaler autrement dans l'histoire ; Balthasar expia, en 1594, ses visées ambitieuses entre les mains du bourreau ; ni l'un ni l'autre de ces deux neveux n'est mentionné dans la correspondance de Possevino, qui semble n'avoir été en rapports qu'avec André et Sigismond, et encore ne s'estil pas expliqué suffisamment sur leur caractère. André, ancien élève du collège de Poultousk, manifestait des signes de vocation ecclésiastique; don précieux, mais non à l'abri du péril à une épo que où les mitres assuraient de gros bénéfices, et où le chapeau rouge séduisait les princes du sang. Bientôt nous reverrons André, cardinal
etévêque, chargé par son oncle de négociations secrètes auprès du Saint-Siège; élevé en 1599 au trône de Transylvanie, il mourut la même année, les armes à la main, sur un champ de bataille. Le cousin d'André, Sigismond, succédant à son père Christophe, devint voïévode à l'âge de neuf ans, le jésuite Leleszi dirigeait son éducation, des conseillers ou sénateurs gouvernaient en son nom le pays. Possevino alla voir le jeune prince, fut ravi de ses dispositions, lui fit écrire une lettre au pape et augura bien de l'avenir qui ne justifia pas ces belles prévisions. Marié plus tard à une Habsbourg, Sigismond se rallia à la maison d'Autriche et ne se montra pas à la hauteur de sa mission; trois fois il accepta la couronne de son père, trois fois il y renonça, bien que le pays, exposé aux attaques du dehors et déchiré à l'intérieur par des partis, eût, avant tout, besoin d'un gouvernement stable et ferme. Cette série de revers eût profondément ému le roi Stéphane, les infamies de sa parente Elisabeth, veuve de Nadasdi, eussent mis le comble aux chagrins domestiques. Retirée dans son château de Kseith, sur le Vaag, elle y cultivait sa beauté et maltraitait cruellement ses serviteurs. Un jour qu'elle se livrait à cette triste besogne, le sang de la victime jaillit au visage de la féroce princesse, elle s'imagine que sa peau en est devenue plus brillante et plus souple, et un désir néfaste s'empare aussitôt de son cœur dénaturé : se baigner dans du sang humain et rendre à ses chairs vieillissantes l'éclat de la jeunesse, tel est son rêve. Pour satisfaire cette vanité barbare, des enfants, des jeunes filles, furent égorgés sans pitié; le bruit s'en répandit au dehors, la justice intervint et découvrit des horreurs, il fallut sévir : le nain trop dévoué qui servait à sa maîtresse de bourreau périt sur le bûcher, deux femmes complices eurent la tète tranchée, Elisabeth, par égard au nom qu'elle por-
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tait, fut jetée dans un cachot où elle passa le reste de ses jours. Le génie du roi Stéphane avait absorbé toute la sève vitale des Bathory, la famille s'éteignit sans gloire dans la seconde moitié du dix-septième siècle.
Les soins prodigués aux rejetons de cette illustre lignée n'empochaient pas Possevino de se livrer aux grandes affaires. La Transylvanie l'intéressait spécialement, il proposait à Grégoire XIII d'y envoyer d'un coup cinquante prêtres, et craignait que ce petit pays n'eût le même sort que l'Angleterre d'Elisabeth, si l'on n'étouffait promptement les hérésies et les schismes^. Lui-même eut un moment la velléité de se consacrer à la Moldavie et à la Valachie. Par une étrange coïncidence, à la même époque, presque le même jour, la même idée se présentait avec bien plus de force au cardinal de Conie. Il esquisse un programme, indique les voies d'exécution, y revient sans cesse avec une insistance qui trahit presque l'arrière-pensée d'éloigner Possevino de la Pologne, mais celui-ci, pressentant peutêtre l'intention et changeant d'avis, trouvait des motifs pour retarder son départ : tantôt, c'est la rédaction des brefs qu'il faut modifier, tantôt c'est la rigueur de la saison qui empêche les voyages, tantôt ce sont des rumeurs alarmantes qu'on a répandues en Turquie, le sultan lui-même se montre hostile, il est renseigné par un prisonnier turc de ^loscou, rendu à la liberté sur les instances de Possevino. Bonnes ou mauvaises, ces raisons épargnèrent au jésuite une mission dans la vallée du Danube, où son activité n'eût certes pas trouvé les mêmes aliments que sur les bords de la Vistule et de la Rudawa : ceci explique les préférences qui se laissent surprendre.