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DoRiGM-, II, p. 38 à

La Pologne, en effet, réclamait impérieusement des ouvriers pour ses moissons jaunissantes. Le règne de Bathory favorisait les progrès de la foi, il fallait profiter de l'âge d'or et prévoir qu'il pourrait ne pas revenir. Possevino taxait ses confrères polonais de timidité, et se promettait d'échapper à un semblable reproche. Piien de marquant, surtout dans la sphère ecclésiastique, ne lui restait étranger : fondations de la Compagnie, formation du clergé, nomination d'évêques, répartition de bénéfices, création de presses typographiques, impression de catéchismes slaves, organisation d'une colonie bavaroise ou italienne en Livonie. Il avait des idées arrêtées sur tous ces points, savait se faire demander son avis, et, au besoin, mettait lui-même la main à l'œuvre. Les détails de ces entreprises nous éloigneraient trop des rapports entre les papes et les tsars; il y a un autre ordre de faits qui touche de plus près à notre sujet et qui nous arrêtera un moment.

Nous avons déjà parlé des provinces russes de Pologne et de Lithuanie. Unies à Moscou par des liens ethniques et religieux, apanage autrefois des descendants de Riourik, elles n'avaient changé de maîtres que dans la période du joug mongol. Possevino comprit du premier coup d'œil qu'elles pourraient servir de trait d'union entre la Moscovie orthodoxe et la Pologne catholique; les allusions de ce genre remontent à l'année 1581; il s'agissait maintenant de donner à ces théories une forme concrète et de les appeler à exercer une réelle influence. Homme de son temps, Possevino le devance en posant la question sur son vrai terrain, mais, pas plus que ses contemporains, il ne lui donne toute l'ampleur qu'elle comporte ; ni l'élément national, ni les conditions économiques, ni les relations locales, ne sont suffisamment appréciés; le point de vue ecclé-

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siastique prédomine aux dépens de tous les autres ; même dans cette sphère restreinte, le jésuite italien rétrécit encore Phorizon.

Dans quel état se trouvaient alors les provinces habitées en majorité par des Russes orthodoxes dissidents et soumises au roi catholique de Pologne ? Quel remède eût atténué les maux dont elles souffraient? La situation peut se résumer dans quelques traits saillants : au contact avec les Polonais, plus actifs et plus entreprenants, les Russes des hautes classes, dans les écoles, dans la vie publique, dans les diètes, à l'armée, perdaient peu à peu leurs allures nationales, passaient à la foi catholique et embrassaient le rite latin; une nouvelle Pologne se superposait de la sorte à l'ancienne Russie. Quant aux classes pauvres, ouvrières et bourgeoises, avant-garde présumée de Moscou , elles conservaient leur rite, leur foi, leur langue, et se laissaient misérablement exploiter par de prodigues magnats et des juifs insatiables. Ainsi se creusaient des abîmes entre les différentes couches de la population, et se préparaient pour l'avenir des ferments de discorde. La polémique religieuse, parvenue vers la fin du seizième siècle à son paroxysme, donnait la mesure de l'éloignement réciproque et des forces engagées dans la lutte. Sans doute, l'unité dans la vraie foi, surtout avec le maintien du rite grec et de la langue russe, eût pacifié les esprits, détruit les préjugés, déraciné les abus, voire transformé le pays, mais pour pénétrer plus généralement dans les masses , la restauration religieuse aurait dû provoquer une restauration sociale , réparer les torts matériels, redresser les droits, régler les rapports mutuels. Que si pareille entreprise surpassait les forces de la Pologne du seizième siècle, au moins pouvait-on s'élever par la pensée jusqu'à ces vastes horizons ; mais la

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société polonaise ne pénétrait pas suffisamment ces questions d'avenir, et Possevino n'y voyait, comme les autres, qu'un problème dogmatique à résoudre par le clergé et la noblesse, et il agissait en conséquence.

Les diocèses orthodoxes des provinces qui nous occupent formaient, depuis le quinzième siècle, une métropole particulière, celle de Lithuanie, soustraite à la juridiction de Moscou, mais dépendante de Byzance, car l'union avec Rome n'avait fait dans ces régions qu'une apparition éphémère. Nourri dans les idées du concile de Florence, Possevino ne songeait qu'à traiter directement avec les évêques : s'ils acceptaient les dogmes catholiques, on leur laisserait leur rite et leur langue, après quoi le troupeau eût suivi les pasteurs. C'était, on le voit, l'application du même principe qui déjà avait gagné à la cause de Rome les Bessarion et les Isidore, que Skarga développait avec érudition et chaleur dans son fameux livre sur l'unité de l'Eglise, et qui formait la base du programme généralement adopté en Pologne. Possevino n'y ajoutait qu'une seule mais importante restriction : il avait de la peine à se faire au génie du rite oriental; l'unité complète, dogmatique et liturgique, lui semblait préférable; la concession du rite n'était à ses yeux qu'une mesure transitoire, quoique absolument nécessaire pour établir l'entente. Aussi ne se lassait-il pas d'insister sur ce point; muni de sept brefs pontificaux adressés aux vladyki, et s'inspirant des projets de Skarga, il comptait se rendre lui-même auprès des représentants hiérarchiques de l'orthodoxie, discuter amicalement avec eux les points controversés, préparer l'union dans la foi par des procédés de courtoisie et de bienveillance; mais pour ne pas s'aventurer au hasard, il eût désiré avoir auparavant des déclarations précises de Rome sur les limites des concessions

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à faire. Fort embarrassé par ces questions, le cardinal de Côme tergiversait, remettait la réponse à plus tard, et semblait s'y dérober; encore quelques années, et Clément YIIl la donnera.

Ne pouvant pas résoudre les difficultés d'une manière radicale , Possevino s'efforçait d'en hâter au moins la solution. L'échange d'idées avec le prince Constantin d'Ostrog fît, un moment, briller quelque lueur d'espoir. L'illustre descendant de saint Vladimir occupait par sa naissance, sa fortune, son influence, une place hors pair parmi les magnats orthodoxes dissidents. D'après un document contemporain , ses domaines formaient un petit Etat de trente-cinq villes et bourgs, avec six cent soixante et onze villages, sans compter les dotations faites aux églises et aux couvents. Les revenus de ce roitelet s'élevaient à la somme énorme pour l'époque de dix millions de zloty ^ soit 1 800 000 roubles en monnaie actuellement courante ; une cour nombreuse et choisie l'entourait; à la tête se trouvait, en qualité de maréchal, un seigneur de la haute noblesse, et il avait sous ses ordres jusqu'à deux mille gentilshommes. Le prince passait pour un partisan politique de la Pologne, il avait porté les armes contre Moscou et dévasté la province de Séversk ; dans les questions religieuses, il louvoyait si habilement entre Rome et Byzance que, de part et d'autre, on comptait également sur son appui. Orthodoxe par le fait de sa naissance, entouré de moines et d'évéques grecs, Constantin, deuxième du nom, avait érigé une école et fondé une typographie à Ostrog ; les questions religieuses l'intéressaient vivement; il correspondait avec les patriarches d'Orient, et répondait en termes respectueux aux brefs du pape; s'adressait même aux nonces d'Allemagne et de Pologne, demandait leurs bons offices auprès de l'empereur pour des

affaires d'intérêt en Bohême, et se montrait en général très conciliant. Possevino avait mission de s'aljoucher avec lui, et la première impression fut singulièrement favorable. Le 8 juillet 1583, après une visite d'étiquette du jésuite, le prince vint lui-même le trouver dans sa cellule de Cracovie; les larmes aux yeux, le seigneur orthodoxe parla longuement de l'union des Russes et des Grecs avec Rome : ses travaux n'avaient pas d'autre but, et la paix religieuse eût comblé tous ses vœux. Le lendemain, un messager de Constantin renouvela les mêmes assurances et demanda le mémoire de Possevino, présenté naguère à Ivan IV, sur la différence des Eglises. Avant de partir pour la Volhynie, le prince manifesta le désii', non seulement d'avoir auprès de lui des théologiens versés dans les langues slaves, mais encore de convoquer à Ostrog une espèce de concile. Le dessein parut à Possevino prématuré; il conseilla d'éviter les manifestations bruyantes, mais ne put s'empêcher de s'écrier, hélas ! prématurément aussi : « Le doigt de Dieu est là ! »

Le prince et le jésuite restèrent en correspondance. La typographie d'Ostrog déployait une grande activité ; on y pul)liait surtout des livres de piété en langue slave, sous la direction d'Ivan Fedorov, ancien imprimeur du tsar et fugitif de Moscou. En 1581, après de nombreux travaux préliminaires, recherches de manuscrits et collations de textes, une bible slave, d'ailleurs assez imparfaite, y avait été éditée. Le prince offrit à Possevino un exemplaire de ce livre, devenu aujourd'hui d'une extrême rareté, et, comme les caractères russes dont 6n se servait à Rome laissaient beaucoup à désirer, il proposa d'envoyer en Italie une équipe d'ouvriers intelligents pour fondre les matrices, et, au besoin, corriger les épreuves; occasion précieuse d'entrer dans des re-

lations plus suivies, de faire connaître l'Occident aux Slaves et de les mieux connaître eux-mêmes; mais le cardinal Santorio, dont ressortaient ces affaires, n'entendait pas de cette oreille ; il déclina l'offre obligeante, et le triomphe de la routine fut complet. Malgré cet échec, Possevino continuait à traiter avec le prince Constantin et demandait même pour lui, à cause de ses attaches avec la maison régnante de Moscou, des brefs décorés du titre de desideratissimo principe. Le cardinal de Côme s'avisa de lui octroyer une autre faveur et de lui écrire, en signe de confiance, disait-il, dans les mêmes termes qu'à un fervent catholique romain. Au cours du mois d'août 1584, à Lublin, Possevino présenta au prince d'Ostrog un message de ce genre, avec un rosaire, deux missels , un calendrier grégorien, des catéchismes grecs, et le remercia, au nom du pape, des subventions accordées aux Eglises latines, assez nombreuses dans les domaines du prince orthodoxe. Debout, la barrette à la main, avec tous les signes d'une profonde vénération, celui-ci écouta le discours et se montra très satisfait ; ensuite on s'assit pour causer familièrement de l'Orient et de l'union des Eglises , thème favori du prince. Ses projets de concorde religieuse se distinguaient par la largeur; ils embrassaient les Slaves et les Grecs, Byzance et Moscou; l'instruction populaire y revendiquait une large part^. Dans un moment d'abandon, le prince trahit, à son insu peut-être, le secret de ses hésitations et son manque de conviction : « Si la religion catholique est bonne, dit-il en finissant, la religion orthodoxe n'est pas mauvaise. »

L'introduction projetée du calendrier grégorien en Orient fournit un nouvel aliment aux négociations avec

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