‹ Papes et tsarsChapitre 99 sur 135 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

I. Mort d'Ivan le Terrible. — Avènement de Fedor. — Troubles à Moscou. — Boris Godounov. — Projet de Possevino. — Brefs pontificaux à Fedor et aux boiars. — Plan militaire de Bathory. — Possevino chargé de la partie diplomatique. — Ses embarras. — Ses démarches auprès du cardinal de Côme. — Réponse évasive de Rome. — Communiquée à Bathory sous une forme mitigée. — Mémoire de Zamojski sur la guerre de Moscou : objectif principal, état intérieur de la Pologne, ressources financières, épilogue. — Nouvelle réponse de Rome. — Favorable, mais conditionnelle. — Diète de 1585 à Varsovie. — Affaire Zborowski. — La guerre contre Moscou repoussée. — Les ambassadeurs russes à la diète. — Rapports avec Possevino. — Ses espérances. — Ruse de Troiékourov. — Proposition d'alliance contre le khan de Crimée. — Trêve prolongée de deux ans. — Négociations secrètes. — Fusion projetée de la Pologne avec Moscou. — Réponse évasive des Russes. — Possevino envoyé à Braunsberg. — Motifs du renvoi.

IL Le collège de Braunsberg. — Occupations de Possevino. — Mission de Haraburda à Moscou. — Critique de Karamzine et de Soloviev. — Questions secondaires. — Projet d'union écarté. — « Défense spirituelle » du métropolite. — Conditions modifiées en faveur de la Pologne. — Echec complet de Haraburda. — Il rend compte de sa mission à Bathory. — Impressions de celui-ci. — Renseignements de Novosiltsov sur la Pologne. — Nouvelle ambassade russe à Grodno. — Le projet d'union reproduit. — Ironies et sarcasmes. — Fermeté de Troiékourov. — Réunion sur l'Ivate concertée pour l'année 1587. — Menées secrètes.

Lors de la trêve conclue entre la Pologne et Moscou, le 15 janvier 1582, Ivan le Terrible n'avait que cinquante-neuf ans. Singulièrement robuste, il aurait pu longtemps encore défier les années, si des excès monstrueux n'eussent ébranlé son organisme et précipité sa fin. La légende et l'histoire se partagent le récit de sa mort. De sombres pressentiments l'obsédaient en 1584. depuis le commencement de l'hiver; l'apparition d'une comète le jeta dans un trouble profond ; les astrologues, réunis à grands frais à Moscou et journellement consultés, prévoyaient un dénouement fatal, et leur sincérité exaspérait le despote. La nuit, le sommeil semblait le fuir à dessein pour le livrer au désespoir : le tsar se tordait sur sa couche, se roulait par terre, gémissant et hurlant, poursuivi sans cesse par de funestes souvenirs, par des ombres sanglantes et par la voix de sa conscience. Le remords rongeait son âme, le repentir ne pouvait y pénétrer. Hideusement perverti, la soif du sang et les plus ignobles instincts ne le quittèrent qu'avec le dernier souffle de vie ; le mal faisait de rapides progrès dans ce corps usé par la débauche, les chairs tombaient en lambeaux, la pourriture gagnait les os, une odeur nauséabonde trahissait le travail de la dissolution, et sur les lèvres crispées et livides du moribond erraient encore des arrêts cruels ; sa belle-fille, en face de la tombe entr'ouverte, n'échappait que par la fuite à de lubriques embrassements. Presque réduit à l'état de cadavre, Ivan fut, selon l'usage, revêtu de la bure monastique, ce qui équivaut, en Orient, à la profession religieuse, et, comme par ironie, le métropolite Denis lui imposa le nom de Job. Moine étrange de la dernière

heure, dont l'existence s'était écoulée dans des orgies et des massacres, et parfois dans des accès de brutal mysticisme !

La mort d'Ivan, arrivée le 18 mars 1584, fut le signal des discordes. Il avait eu trois fils : l'aîné était tombé victime de la barbarie paternelle, le plus jeune fut exilé dès que son père eut fermé les yeux; le trône échut en partage au second hls du défunt, Fedor Ivanovitch. L'oligarchie des boïars succédait à un tyran autocrate, car Fedor était tout à fait incapable de régner par luimême. Aussi bon de caractère que faible d'intelligence, les douceurs du foyer, la visite des églises et les pieux pèlerinages l'absorbaient complètement; à en croire Possevino et Sapieha, qui ont recueilli leurs renseignements sur place, sa nullité d'esprit aurait touché à l'idiotisme, voire à la démence; le fait est qu'en dépit des plus vives instances, Ivan ne voulut jamais permettre au jésuite d'avoir une entrevue avec Fedor. On ne se souciait pas d'exposer aux regards de l'étranger un petit jeune homme maladif, aux yeux hagards, aux couleurs pâles, au son de voix désagréable, toujours souriant et distrait'. Les affaires d'État passèrent à un conseil de cinq boïars : Ivan Chouïski, Ivan Mstislavski, Nikita Romanovitch, Bogdan Bielski, Boris Godounov; espèce de régence instituée par Ivan IV au moment de sa mort. Le nouveau règne ne fut pas inauguré sans troubles : des émeutes éclatèrent dans la rue, des bruits étranges circulaient sur l'origine de ces désordres; pour calmer la fureur populaire, Bielski dut prendre le chemin de l'exil. Lorsque la tranquillité fut rétablie, un fait d'un autre genre captiva l'attention générale. Le tsar était

1. Archives du Vatican, Polonia, XXVII, p. 140; Tourguéxev, II, p. 2, 11° III, où la lettre de Sapieha au chancelier de Lithuanie (Archives du Vatican, Polonia, XXI, p. 321) est adressée à Bolognetti.

marié à Irène Godounov, qui, exerçant sur lui un ascendant sans limite, subissait à son tour celui de son frère Boris. L'ancienne Moscovie compte ce boïar parmi ses plus remarquables personnalités : d'origine orientale, intelligent, retors, énergique, d'une ambition efFrénée, inaccessible au remords, il avait su se maintenir en grâce pendant toute la durée du règne précédent. Les scènes les plus révoltantes se passaient sous ses yeux, les massacres succédaient aux orgies, les orgies aux massacres, Ivan était en proie à une espèce de folie de débauche et de sang, Boris ne trouvait jamais sur ses lèvres un mot réprobateur; impassible sur les marches du trône, il courbait la tête sous la main du tyran, et, dans son cœur tatar, se promettait une revanche. La revanche arriva avec le règne de Fedor. Comblé d'honneurs et de richesses, Godounov dominait en maître dans le conseil, distribuait à son gré les faveurs, disposait sans contrôle des finances, et personne n'osait s'élever contre le beau-frère omnipotent du tsar. Les circonstances, non moins que les liens du sang, l'avaient placé trop près du trône. En effet, le chétif Fedor, privé jusque-là de succession, semblait fiatalement voué à une mort prématurée; le cas échéant, Dmitri, l'enfant exilé, resterait le seul rejeton de Tantique lignée de Riourik. Les moins perspicaces devaient se demander si Boris ne serait pas tenté de sacrifier une victime à son ambition, et de marcher vers le trône par une voie jonchée de cadavres et baignée de sang innocent? En Pologne, mieux que partout ailleurs, on était au courant de ces péripéties. Sapieha en avait été le témoin oculaire : il négociait à Moscou l'échange des prisonniers et annonçait la prochaine arrivée de deux ambassades russes, dont l'une serait envoyée par Fedor, l'autre par les boiars, pour consolider et, au besoin,

renouveler la trêve décennale de 1582, Zamoj ski transmet lui-même ces nouvelles à Possevinoi. A cette occasion, lejésuite rentre dans l'arène politique, Stéphane reprend ses allures belliqueuses.

A peine instruit des événements du Kremlin, Possevino, alors à Prague, découvre au cardinal de Côme le désir secrètement nourri par Bathory de s'emparer de Smolensk et de quelques autres provinces russes; mais aussitôt, revenant à des idées plus pacifiques et toujours fécond en projets, il propose des mesures en harmonie avec les dernières nouvelles. Les boïars du conseil, trois surtout d'entre eux, lui étaient connus pour avoir traité avec eux à Moscou; un changement de règne pouvait amener des circonstances propices, c'était le moment d'envoyer des brefs pontificaux à Fedor et aux membres de la régence ; Possevino en traçait d'avance le canevas : regrets sur la mort d'Ivan, assurances d'amitié, espoir de rester toujours en bons rapports. Deux brefs furent aussitôt rédigés dans ce sens et expédiés à Prague, mais, pour ne pas donner d'ombrage à Bathory, on ne voulut pas à Rome apposer le sceau d'or ni ajouter des présents^.

Des préparatifs d'un autre genre se faisaient en Pologne. Dans le courant du mois d'août, pour débattre les réponses à donner aux Russes, les sénateurs furent convoqués à Lublin; Possevino crut aussi devoir s'y rendre 3, Le roi l'attendait avec impatience et lui fit part

1. Archives du Vatican, Svetia, XCV, p. 195, Zamojski à Possevino, 29 mai 1584.

2. Archives du Vatican, Svelia, XCV, p. 200 ; Gennania, XIII, p. 137; le Saint-Siège, la Pologne et Moscou, p. 128, n° VII; les deux brefs dans Tocrglé.nev, II, p. 3 à 5, n"* IV, VI.

3. Nous exposerons ici les faits surtout d'après les lettres de Possevino (le Saint-Siège, la Pologne et Moscou, p. 128 à 152, n"'' VII-XI; Archives du Vatican, Svetia, XCV, p. 195 et suiv.) et celles du car-

380 PROJETS MILITAIHES DE B.VTIIORY

des idées qui fermentaient dans sa tète : pour écraser les Turcs et s'emparer de Byzance, il rêvait la conquête de Moscou. La trêve de 1582 était censée périmée par la mort d'Ivan, des voisins avides et menaçants entouraient de toutes parts le tsarat, rudement éprouvé par les discordes intérieures, le roi de Pologne se disait en possession des meilleurs titres et n'entendait pas se laisser prévenir par d'autres. Dans l'espace de trois ans, il comptait s'emparer de la Moscovie, tendre ensuite sa main victorieuse aux Géorgiens, aux Circassiens et aux Perses, enserrer les Turcs dans un cercle de fer et de feu; après quoi un généreux effort eût suffi pour planter le drapeau polonais sur les rives du Bosphore. Ce programme, on le voit, était la contre-partie du programme pontifical, qui préférait aux représailles l'alliance des peuples slaves. Il ne manque pas de patriotes qui considèrent encore le projet belliqueux de Stéphane comme un trait de génie, mais, quoi qu'il en soit de sa valeur idéale, pouvait-il réellement s'incarner dans les faits? Lors même que Bathory eût réuni Moscou à sa couronne, la Pologne du seizième siècle, minée par la discorde, rongée par les sectes, aurait-elle eu assez de sève pour s'assimiler les provinces moscovites et organiser une croisade contre les Turcs? Ou plutôt cette nouvelle conquête n'eùt-elle pas paralysé ses mouvements, absorbé ses forces et rendu impossible l'expansion à l'extérieur? On ne saurait douter de la loyauté de Bathory; il voulait assurément abattre le croissant, mais en prenant le chemin de ^Moscou il risquait de ne pas arriver au but. Encore fallait-il des ressources pour entrer en campagne contre le tsar, quelque faible qu'on le supposât; or, les caisses de Bathory, d'ordinaire,

dinal de Côme (ibid.. Germania, XIII, p. loi et suiv. ). Les auU'es sources seront indiquées au cours du récit.

étaient vides, la diète se montrait intraitable à l'endroit des impôts, et le subside annuel qu'on pouvait espérer des Candiotes n'était qu'une vague rumeur rapportée de l'Orient par Nicolas Radziwill. Dans cette détresse, quel autre refuge sinon le pape, qui donnerait lui-même des sommes considérables et mettrait en cause les autres princes? Bathory désirait vivement que Possevino écrivit à Grégoire XIII, ou plutôt allât lui-môme à Rome solliciter des secours, en passant par Venise et Florence. Dominé par cette idée, il délivre au jésuite des lettres qui l'accréditaient auprès du pape, du doge, du grand-duc de Toscane et du cardinal Farnèse, protecteur de Pologne.

Ces déclarations belliqueuses, doublées d'une négociation diplomatique, rendaient la position de Possevino excessivement difficile. A la cour de Varsovie se trouvait un nonce jaloux de ses fonctions, récemment nommé cardinal et sur le point de regagner l'Italie; l'affaire était évidemment de son ressort, les préférences du roi pour un autre pouvaient le blesser. Mais Bathory craignait d'avoir l'air d'un mendiant en s'adressant à un personnage officiel, et ne voulait d'autre intermédiaire que Possevino, initié de longue date aux mystères moscovites. Autrement grave que la question de personnes était l'entreprise considérée en ellemême. Par esprit de vocation et penchant naturel, le jésuite inclinait vers la paix, mais le génie de Stéphane le fascinait visiblement. Un grand avenir s'ouvrait du côté de l'Orient : le soldat eût frayé le chemin au missionnaire, on aurait fondé des écoles dans les villes conquises, le règne du Christ allait s'étendre aussi loin que la valeur polonaise ; le confident du roi en est vaguement épris, mais ce n'est plus l'homme de lam Zapolski, il lui manque l'assurance que donnent les fortes

convictions au service d'un but bien déterminé, il se donne un démenti à lui-même et à son système d'alliance slave pour entrer, non sans quelqvie hésitation, dans les vues de Bathory. S'il plaide vigoureusement la cause polonaise à Rome, en Pologne ce sont les intérêts de la foi qui sont mis en première ligne; s'il écrit à Zamojski, en style militaire, que le vieux soldat de Pskov est prêt à se battre sous le drapeau du même capitaine, bientôt le souvenir de la dernière campagne lui inspire des restrictions, il veut enrayer l'élan impétueux de Bathory, stipuler d'avance qu'il n'y aura ni carnage ni dévastation. La recherche d'un motif légfitime pour déclarer la guerre le préoccupe aussi et il accepte, sans les approfondir, les revendications polonaises comme de justes griefs. Dans tous les cas, il conseille de ne demander au pape que des subsides très modérés sous peine de ne rien obtenir, et surtout de s'entourer de mystère. Car, dans sa pensée, le Saint- Siège doit dominer la situation, sans trahir Moscou, sans se brouiller avec la Pologne. Problème redoutable qu'il espérait résoudre par un procédé ingénieux : qu'on s'imagine, en effet, Moscou sur le point d'être envahie par les Turcs ou les Tatars, les Polonais viennent défendre leurs frères et se font largement compenser de leur peine ; ainsi l'argent du pape n'aurait servi qu'à sauver le tsarat trop heureux d'en être quitte pour quelques provinces cédées à son voisin. L'hypothèse était risquée, le raisonnement subtil, trop subtil pour être compris de Fedor ou même de Boris Godounov, des boïars du conseil et en général de tous les Moscovites; mais Possevino se félicitait de l'avoir trouvé et comptait s'en servir à l'occasion. Le voyage d'Italie projeté par Bathory lui souriait aussi : il se serait arrêté à Venise et à Florence, aurait pressé partout la conclu-

sion de l'affaire, en outre, recruté des hommes et acheté des livres pour les missions. Son empressement est tel qu'il insiste sur la nécessité de sa présence à Rome, car les lettres, écrit-il au cardinal de Côme, entraînent des longueurs, et, pour gagner sa cause au Vatican, il faut donner de sa personne.

A la cour pontificale, ces révélations inattendues produisirent l'effet d'un coup de foudre. Accablé de soucis et de difficultés, avec des finances obérées, Grégoire XIII, déjà sur le déclin de l'âge, songeait plus au maintien de la paix en Europe qu'à une nouvelle guerre contre les Turcs. D'autre part, on se le rappelle, Possevino avait perdu quelque peu de son prestige ; les diplomates romains le trouvaient trop hardi, trop remuant, et leurs accusations ne passaient pas inaperçues. De sages conseils lui furent donnés, des restrictions imposées à son zèle. Il se soumettait sans murmure, mais bientôt son activité naturelle reprenait tous ses droits. Les dépêches du nonce de Varsovie faisaient prévoir des demandes de subsides*. Bathory lui insinuait souvent que la conquête de Moscou par les Polonais serait la ruine des Turcs, Bolognetti ajoutait, en guise de commentaire, que la diète ne voterait probablement pas d'impôts et que le roi serait obligé de faire la guerre à ses frais. Le cardinal de Côme comprit l'euphémisme, aussi la réponse aux propositions de Possevino ne se fit pas attendre : approbation platonique, assurances de bonne volonté; pour le reste on s'en tient au parti le plus sur, celui de tout remettre jusqu'après la diète de 1585; Possevino est vivement sollicité de ne pas venir de ce chef en Italie et d'aban-

1. TotiRGuÉxEv, II, p. 1 et suiv.: Thei.ner, Annales, III, p. 757 et suiv.; Archives du Vatican, Polonia. XXI, passiin, voir surtout p. 343, 355.

donner la négociation au nonce Bolognetti; quant aux subsides si ardemment désirés, le cardinal avoue sans détour que les ressources du Saint-Siège suffisent à peine pour couvrir les dépenses ordinaires et qu'il ne faut compter ni sur Venise ni sur Florence, où l'on ne débourse l'argent qu'avec une sage réserve i.

Cette réponse, datée du 29 septembre, écrite à la hâte au retour du courrier, était provisoire; une autre devait la suivre, mais elle tardait à venir, et il était urgent de renseigner le roi, afin qu'il pût régler d'avance son attitude à la diète. Besogne pénible : souvent Bathory s'était plaint que Rome, au lieu d'argent, ne lui donnait que de belles paroles; cette fois, le même cas se reproduisait. Comment présenter la chose? Le 5 novembre, Possevino traduit en bon latin les expressions sympathiques du pape, insiste sur les promesses qui lui semblent sérieuses ; ensuite il énumère en détail les dépenses énormes du Saint-Siège pour conclure qu'on irait jusqu'aux limites du possible; restait à lire entre les lignes qu'un trésor épuisé ne permet guère d'aller loin. C'est, on le voit, le même langage à peu près que celui du cardinal de Côme, sauf les réticences et les insinuations qui dissimulent beaucoup mieux le fond de la pensée^. Disons ici, une fois pour toutes, à la décharge du jésuite, qu'il envoyait régulièrement à Rome copie de sa correspondance politique. Elle nous initie à un détail intéressant que la série des faits place sous notre plume.

Désireux d'avoir une réplique à donner aux objections

1. Voir la lettre du cardinal de Côme dans le Saint-Siège, la Pologne et Moscou, p. 146, n° X.

2. Possevino résume son impression dans ces mots : « Omnino vero satis magna istius negocii fundamenta iacta sunt. » Le Saint-Siège, la Pologne et Moscou, p. 150.

PROJET COMMUNIOLÉ A (IHKGOIHE Mil 385

qui pourraient se faire, Possevino présenta un mémoire à Zamojski sur les difficultés de l'entreprise. Malheureusement cette pièce est perdue pour les historiens, au moins a-t-elle échappé jusqu'ici à leurs recherches. Nous avons eu la bonne fortune d'en trouver une autre qui la remplace avec avantage; c'est la réponse du chancelier, datée de Zamosc du 5 octobre, où il reprend un à un tous les arguments du jésuite pour établir des conclusions définitives '. On comprend l'importance hors ligne de ce contre-mémoire, c'est le dernier mot de la politique polonaise vis-à-vis de Moscou, c'est la situation du pays décrite officieusement par le premier personnage de la République. Il mérite d'être entendu.

L'objectif principal, d'après Zamojski, doit être le salut de la chrétienté, la défense de la Pologne et même de l'Allemagne contre l'Islam, car c'en est fait du centre de l'Europe, si les Turcs parviennent à remonter le Don et le Volga. Le seul moyen de leur barrer le chemin, c'est de faire la conquête de ^loscou ; une seule promenade militaire, la seule terreur du nom polonais suffira peut-être pour s'emparer d'un pays épuisé par la guerre, livré à l'anarchie. A tout prendre, le roi préfère la paix ; il demandera d'abord la rétrocession des provinces usurpées, il proposera la réunion des deux pays sous un seul sceptre; en cas de refus, on jettera l'épée dans la balance ; si une campagne en règle est nécessaire, elle ne durera pas au-delà de deux ans et sera couronnée de succès.

Mais si le but est noble, si le tsarat est faible, la Po-

1. Archives du Vatican, Svetia, XCY, p. 242. Le mémoire porlo la signature de Zamojski; en marge, il y a des apostilles de Possevino. Dès l'année 1581, le chancelier avait exprimé les mêmes idées sur la conquête de Moscou [Bathory et Possc^-ino. p. 96).

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logne est-elle vraiment assez forte et assez riche poiiiaffronter une nouvelle guerre ? Les partis politiques sont-ils pacifiés au dedans ? Bathory n'a-t-il pas des rivaux dangereux? S'il vient à s'absenter, des voisins perfides n'envahiraient-ils pas la République ? Sur toutes ces questions, Zamojski n'admet pas l'ombre d'un doute ; l'état intérieur de la Pologne ne lui inspire aucune inquiétude, il est le même qu'à l'époque des premiers Jagellons ; les hommes ont changé, non pas les mœurs. Les diètes resteront toujours, comme parle passé, orageuses et bruvantes ; mais le gouvernement a assez d'autorité, la majorité des citoyens assez de patriotisme pour conjurer tous les dangers. Même en cas de guerre, une sédition n'est pas à craindre : les ennemis du roi, selon l'expression pittoresque du chancelier, ont leurs bourses couvertes de toiles d'araignée, et ils jettent plus de paroles en l'air qu'ils n'ont de blé à semer dans leurs champs ; qu'une émeute surgisse, et leurs châteaux mal fortifiés, leurs possessions mal gardées deviendront la proie facile du premier assaillant, ils n'oseront par conséquent pas s'exposer à des représailles. Ainsi le pays est censé se trouver dans de bonnes conditions, tout prêt, s'il le faut, à entrer en campagne, d'autant plus qu'il n'y a pas au dehors de nuages menaçants : le différend avec l'empereur s'arrangera à l'amiable, le Danemark se contentera d'une modique somme d'argent, le roi de Suède ne prendra jamais l'offensive; quant aux Turcs, loin de s'y opposer, ils seront plutôt favorables à la guerre contre Moscou, et, oubliant qu'il s'agit, au fond, de détruire le croissant, Zamojski rappelle que Sélim II a proposé naguère à Sigismond-Auguste un renfort de trente mille homms s'il voulait attaquer le tsar.

Après avoir écarté toutes ces difficultés, il n'y avait

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|)las qu'à résoudre, avec des calculs optimistes, la question financière. Les provinces russes et lithuaniennes, dit le mémoire, voteront les impôts; si les Polonais persistent à les refuser, le roi fera la guerre à ses frais ou aux frais de ses alliés. Que le pape et les princes, après avoir versé leur argent, contrôlent les dépenses, pourvu que Bathory soit autorisé à les faire. Zamojski suppose un tel empressement dans les bailleurs de fonds qu'il se préoccupe de l'emploi éventuel des sommes perçues, si la guerre n'avait pas lieu, et si le tsar cédait spontanément ses provinces ; rien de plus facile à combiner, on bâtirait des églises et des écoles dans les territoires annexés, on érigerait des forteresses dans la Transylvanie, clef de l'Europe du côté de l'Orient.

Ce mémoire, quelque peu superficiel, trahit l'arrièrepensée du chancelier : les Turcs ne sont plus qu'un prétexte, les Moscovites la vraie victime. Possevino était trop intelligent pour ne pas le comprendre, et assez présomptueux peut-être pour se flatter de diriger le mouvement à son gré, d'aboutir à un arbitrage qui eut satisfait tous les intéressés. Quoi qu'il en soit de ses vues sur l'avenir, en 1584, à bout de raisonnements, le jésuite se déclare pour Bathory. et plaide habilement sa cause auprès du Saint-Siège ; il insinue qu'un concours heureux de circonstances permet au roi de Pologne d'aspirer aux plus hautes destinées, d'entrevoir une couronne plus brillante encore que celle des Jagellons ; si l'on montrait de la raideur, les hérétiques jetteraient les hauts cris; le rival de Rodolphe écouterait les conseils des Turcs qui le pressent de se faire justice par les armes; autant vaut le ménager, disposer en sa faveur les j)rinces d'Italie, voire Philippe II. roi d'Espagne.

Tant et de si vives instances, succédant à la lettre au-

388 PROJETS MrLITAIltES DE BATIIOHY

tographe du roi à Grégoire XIII '. ne restèrent pas sans écho. On crut opportun à Rome, sinon de changer entièrement de politique, au moins de mitiger la première réponse. Le 20 octobre, revenant à la charge, le cardinal de Côme écrit à Possevino que « Sa Sainteté ne veut en aucune manière donner des conseils à Sa Majesté, ni examiner s'il est bon de s'engager dans cette entreprise ou non, mais qu'elle s'en remet entièrement à sa délibération, sachant que, grâce à sa prudence, elle [Sa Majesté) choisira et adoptera le parti le plus convenable, prenant en considération et les temps qui courent, et la personne du Grand Turc, et celle de l'empereur. Quant aux subsides que voudrait Sa Majesté, il ne semble pas non plus convenable à Sa Béatitude de les demander elle-même soit aux seigneurs de Venise, soit au grand-duc de Toscane ; elle ne veut également pas que Votre Révérence vienne faire cette démarche au nom du roi, afin que personne ne puisse même soupçonner que ce soit une affaire de Sa Béatitude ; cependant elle pense que Sa Majesté pourrait bien envoyer quelqu'un des siens, une personne privée, dans le but de négocier sans bruit et en grand secret avec lesdits seigneurs ; et, s'ils se montraient disposés à aider Sa Majesté, Sa Sainteté ne manquerait pas, elle aussi, d'en faire tout autant. Votre Révérence rendra compte de tout cela à Sa Majesté seule, et la laissera prendre telle résolution que Dieu lui inspirera. Il n'est pas nécessaire que Votre Révérence vienne pour cette affaire soit à Rome, soit en Italie, car jtels sont les ordres et telle est la volonté de Sa Béatitude ^. »

1. Datée de Lublin, 27 août 1584 (Graziam, I, p. 315). La même lettre contient les remerciements du roi pour l'élévation d'André Bathory au cardinalat.

- 2. Ghaziani, I, p. 318.

PROJET COMMlNrOLK \ GHKGOIHE XIII ,389

Quel est le sens et la portée de cette pièce? Les sentiments du pape Y apparaissent au grand jour; s'il eût désiré la perte de Moscou, il eût sans doute montré j)lus d'ardeur et mieux profité de l'occasion, uni(jue peut-être, qui se présentait d'elle-même. Est-ce à dire qu'il tint la balance égale entre les deux peuples slaves? Nullement; la promesse de subsides nous révèle de quel côté penchaient les sympathies pontificales ; toutefois les restrictions dont on l'entoure, le refus de donner des conseils ou d'intervenir activement, la demande même d'un profond secret, prouvent aussi que la concession se faisait à regret. Bathory et Possevino ne tarderont pas à le constater eux-mêmes. En atlendanl. la nouvelle réponse de Rome fut reçue avec reconnaissance ; Possevino, qui avait déjà repris ses courses, y voyait une inspiration du ciel, s'avouait pleinement satisfait et mandait en toute hâte à Balhoiv qu'il viendrait lui communiquer de vive voix la récente décisi(>n du pape; deux mots indiquaient ((u'elle était favorable i.

L'entrevue projetée dès le 17 novembre 1584 n'eut lieu que l'année suivante, vers la fin du mois de janvier, à l'époque de la diète. Tandis que la noblesse polonaise se réunissait à Varsovie, l'horizon se couvrait de sombres nuages et de sourds grondements présageaient une tempête : elle éclata sitôt que la diète fut ouver-te. Les plaintes contre le gouvernement ne manquaient jamais, on les produisait avec une liljerté de parole voisine de l'outrage. Cette fois, en dehors des griefs ordinaires, un acte de rigueur, inouï en Pologne, exaspérait les esprits et semait la discorde : un gentil-

1. Archives du Vatican, Liasse Theiiier. Possevino à Batliory, 17 novembre 1584.

homme, Samuel Zljoiowski, avait été naguère condamné, pour meurtre, à l'exil |)erpétuel ; sans tenir aucun compte de cet arrêt, il parcourait le pays avec des mercenaires, se faisait élire hetman par les Cosaques du Dnièpre et inquiétait les voisins de la Pologne. Son audace alla encore plus loin : un jour que Zamojski devait se rendre à Cracovie, il publia effrontément qu'il entrerait dans la même ville par une autre porte, pour jouer un mauvais tour au chancelier. Chemin faisant, le proscrit s'arrête dans le château d'une de ses parentes, n'oubliant qu'une seule chose, qu'il se trouvait déjà sous la juridiction de Zamojski, staroste de Cracovie. Celui-ci ne craignait pas les responsabilités ; sur son ordre, Zborowski est arrêté à l'improviste et mis à mort, le 26 mai 1584, sans autre forme de procès. A cette nouvelle, un cri d'indignatioiT s'échappe de toutes parts, la noblesse se croit atteinte dans ses droits, les deux frères du supplicié promènent son cercueil de ville en ville, et soulèvent les masses par des discours incendiaires. La fermentation est à son comble; par-dessus Zamojski les mécontents visent Bathory : il n'est plus qu'un despote qui lance le pays dans des aventures pour renverser l'ordre établi, confisquer les libertés nationales et usurper la couronne en faveur de sa propre famille.

La nature altière de Stéphane se ressentait vivement de ces récriminations. On comprend qu'il n'eut garde, dans ces conditions , de laisser transpirer des desseins hostiles contre Tlslam. La moindre allusion à une guerre peu populaire, qui exigeait d'énormes sacrifices d'hommes et d'argent, eût fourni un nouvel aliment aux rancunes et aliéné les rares sympathies ; d'ailleurs Bathory lui-même ne voulait pas. pour le moment, se brouiller avec les Turcs et complaît phit('tl. chins cei-

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taines hypothèses, sur leur appui. La guerre contre Moscou se présentait sous un autre aspect : moins redoutable, moins coûteuse, plus conforme aux tendances nationales, elle se laissait, au moins, proposer im|)uii<''ment. Le roi en avait saisi les sénateurs dès le mois d'octobre 1584, exposant les faits, indiquant les avantages, mais ne préjugeant ])as la décision*. L(\s illusions volontaires de la première heure disparurent à la diète ; à mesure que les nonces des différentes provinces aii ivaient dans la capitale, il devenait de plus en plus clair que le pays désirait ardemment la paix et redoutait une nouvelle campagne : la diète interpellée se prononça ouvertement contre la guerre avec Moscou. Abandonné des siens, Bathory n'en devait attacher que plus de prix à la bienveillance du pape. En effet, Possevino nous apprend que le roi et le chancelier furent très satisfaits de la seconde réponse romaine. ]Mais il fallait tenir compte de l'opinion publique et ne pas la braver d'un(i manière trop ostensible. Le guerrier, avide de conquêtes, se pliait aux circonstances, bien qu'il fût convaincu du triste état de Moscou, qu'un déserteur russe de haute volée, Mikhaïlo Golovine, le confirmât dans cette opinion, et que le roi de Suède lui offrit son alliance. Des demi-mesures furent adoptées. Du reste, les ambassadeurs moscovites intervinrent à la diète de Varsovie, et nous esquisserons ici leurs négociations

1. « Nel negotio di Moscovia nel qualc si pensava clie il rè liavesse a fare grande istanza alla nobiltà per inuoverla a pigliare quell' impresa, Sua Maestà iielle proposte se la passa assai leggienneiite. Et dopo tiaver messo in consideratione l'opportunilà di cjuella guerra, essa si niostra indifférente con far ilire : Totum igitur hoc ncgotium veslio omnium judicio alqiie voluntali Sua Majeslas rclinquit neque partem altcrulram urget, sed quomodo res se liabeat vohis dumtaxal rxponit. » Archives du Vatican, Polouia, XXI, p. 468, Bolognelti au cardinal de Cônie, 31 octobre 1084.

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tant avec le Saint-Siège qu'avec la Pologne, parce qu'elles résument les projets de Bathory.

Fedor, ou plutôt Boris Godounov, qui exerçait à lui seul le pouvoir absolu, n'en laissant au tsar que les apparences, était représenté à la diète par le prince Troïékourov et Mikhaïlo Beznine; ils avaient pour secrétaire ce même gentilhomme polonais et catholique. Zabarowski, attaché naguère à Molvianinov, lors de sa mission à Rome. Leur mandat visait la paix, Moscou en ressentait le plus impérieux besoin, après un règne comme celui d'Ivan et vis-à-vis d'un rival aussi redoutable que Bathor}'. Nous ignorons les instructions des ambassadeurs russes au sujet du Saint-Siège; comme le traité de lam Zapolski, conclu sous les auspices du pape, servait de point de départ aux pourparlers, il peut se faire que Godounov ait pris des mesures en conséquence; toujours est-il que des relations officieuses s'établirent sans retard avec Possevino^ La position de celui-ci était étrange : il plaide à Rome pour Bathory; en Pologne, tantôt il l'encourage, tantôt il le retient; vis-à-vis des Russes, il dissimule le fond des choses, et se flatte de conserver leur amitié même en leur imposant des sacrifices.

Dès le 19 février, les ambassadeurs l'avertirent qu'ils avaient une communication à lui faire. Possevino ne demandait pas mieux, avec l'assentiment du roi, que de rester avec eux en rapports, comme il disait, de familiarité amicale, espérant donner ainsi plus de poids à ses paroles, lorsqu'il appui^/iait, au nom du pape, les prétentions légitimes des Polonais. La perspective d'une guerre avec Moscou lui souriait moins qu'auparavant, toute autre entreprise contre les Turcs semblait mieux

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