LA COMPOSITION ET LE STYLE
Observations sur le développement successif. — Il reste à énoncer, en un bref aperçu, les résultats généraux auxquels nous a conduits, touchant l'analyse des procédés de composition intime et l'examen des corrections principales, l'inspection attentive de ces trois recueils dont nous venons de décrire l'aspect extérieur et la structure essentielle. La moisson est riche; et, pour ne pas combler la mesure, il faudra nous résigner à une demi-récolte. On se bornera donc ici à signaler quelques additions et suppressions notables ; — à envisager les lois du développement successif; — à montrer les hésitations diverses, et bien permises, qui entravent le poète en train d'engendrer son poème; — à classer quelques-unes des images qui défilent dans sa fantaisie; — enfin, à considérer les retouches que lui imposent les exigences de la forme : détails de style, choix des épithètes, des noms propres et des termes géographiques, recherche du vocable précis, technique ou rare, qu'il convient de substituer, pour fortifier l'expression, au terme vague, général ou banal, que n'évite guère la plus habile improvisation.
92 l'AlMKHS I) AITIIKFOIS.
Et d'abord, il semble inutile d'insister longuement sur les suppressions, trop peu nombreuses (on en a déjà cité plusieurs dans les pages qui précèdent). Pourtant, il serait injuste de soutenir que V, Hugo s'interdit absolument, par système, les coups de ciseaux. Il sait rogner hardiment, quand c'est nécessaire. Apportons quelques exemples à l'appui de notre thèse. On avouera (jue, malgré la tendresse du poète pour tous les vers sortis de sa })lumc, il fut parfois bien inspiré dans ses sacrifices.
Le Retour de V Empereur, imprimé depuis dans la Légende des aiècles, fut publié séparément en 1840, l'année même de la translation des cendres. Le manuscrit forme une mince plaquette à part (mss. de V. Hugo, n° 0 bis, de 26 feuillets; écriture cursive, hâtée; papier pelure). — Après ces vers de la division I :
... dont Barberousse, assis sur sa chaise do pierre, IJorl depuis six cents ans...,
Hugo avait écrit, puis il abandonne, cette strophe^ d'une franche médiocrité..., pour ne pas dire plus :
... Si bien que vous voyant glacé dans son délire Et tel qu'un dieu d'airain qui se laisse adorer, Ce peuple, ivre d'amour, venu pour vous sourire. Ne pourra que ]deurer!
Un peu j)lus loin, il rehausse, an moyen d'une simple date, un hémistiche languissant, et convertit
en de très beaux vers des membres de phrase assez prosaïques :
Vingt ans il a dormi dans cette île loititaine!
Première version :
Il s'est donc endormi dans cette île lointaine! Couvrant d'oubli sa tombe auxbruitshumainsmurée...
Première version :
Laissant tomber leur paix sur sa tombe murée...
Même pièce : il expulse un fâcheux pléonasme : « De sombres vétérans^ vieux guerriers qu'on admire... » devient : « De sombres gr'enadiers^ vt'térans qu'on admire... » A la strophe suivante : « Car, couché sur le char dans une ombre profonde... » devient : « Car, ô géant! couché.... »
Dans Les Pauvres gens (division IX), cette pièce touchante qui date de la maturité d'Hugo (le manuscrit porte la date : Jersey, 3 février 1834), à signaler cette excellente exclusion d'une répétition désagréable. Le manuscrit donne cette variante en marge (il s'agit de Jeannic, qui emporte les deux petits enfants de la morte) :
Sourde aux oiseaux de mer pareils à des crieurs^ Sourde aux vents, sourde aux rocs, sourde aux Ilots en
[colère...
Le texte définitif conserve la même image avec ces vers, bien préférables :
N'entendant même plus les bruits extérieurs, Les cormorans qui vont comme de noirs crieurs, Et l'onde et la marée et le vent en colère...
La dernière strophe de la division II du Retour de l'Empereur avait été récrite par Hugo au bas de la page avec des apostrophes qui lui imprimaient un tour plus emphatique, un élan plus déclamatoire :
Dans ces heures de paix, ô mers, sommets, vallées, Vents, nuages, et vous, ô sphères étoilées... : Vous calmiez ce grand cœur!
Même pièce (division III) : il rejette une répétition vicieuse et accumule les épithètes grandiloquentes :
C'est la conquête ardue. Apre, démesurée! Le but éblouissant des suprêmes efforts! Première manière [tautologique] :
C'est la haute conquête, illustre et désirée, But du dernier triomphe et des derniers efforts!
Ailleurs, le premier jet vient lourd, embarrassé : cinquante-six vers avant la fin de La Rose de l'Infante {Légende des siècles, 111, ^O), exactement après le vers : Le fracas sépulcral et noir du branle-bas, on lisait dans la marge ces quatre vers, délaissés ensuite, et peu regrettables, avec leurs intonations pesantes :
La brise, sur l'eau verte aux glauques chevelures,
Penche le gonflement farouche des voilures;
On entend remuer au fond des entreponts
Les canons, rattaciiés par leur chaîne aux crampons.
Hugo serre une énumération exagérée {Les Pauvres gens, division IV) :
Père, amant, frères, fils, tout ce que J'ai de cher. C'est là, dans ce chaos! mon cœur, mon sang, ma chair! Première manière du second vers :
Mon bonheur, mes amours, et ma vie et ma chair! —
Cf. Le Crapaud : « Disloqué, de cailloux en cailloux cahoté » a remplacé : « Sanieux, disloqué, rompu, désemboîté », qui est mauvais : ce dernier mot est môme un mot forgé, un pur barbarisme.
Mais si, chez Hugo, les retranchements sont relativement rares, à telles enseignes qu'il serait aisé d'en établir la statistique précise, le bilan serait diflîcile à dresser si l'on tentait de mettre en regard les additions^ car celles-ci sont continuelles,.les additions de rhétorique surtout. Telle harangue, étendue à l'excès, au delà de toute limite raisonnable, atteint à une exubérance sonore et creuse qui lasse le lecteur, épuise le récitant. 11 faut, pour s'en convaincre, avoir lu à haute voix Éviradnus et Le Petit Roi de Galice. Voyez notamment, dans ce dernier poème, division VI, le discours de Pacheco (Mes frères^ n'est-ce pas? cest mou^ c'est grelottant...); — division VII, la réplique de don Ruy le Subtil [Vons êtes dans un vrai coupe-gorge^ etc.), et les paroles de Ruy à Roland {Seigneur, Nuno n'est pas possible). On pourrait, en ce fragment épique, colossalement accru, multipher les exemples de refonte et d'augmentation successives.
Quand Éviradnus surgit, terrible comme la vengeance, devant Joss et Zéno éperdus, il leur adresse
06 l'APIKRS I)'ALT1«KF0IS.
un incommensurable discours où le poète a prodigué tour à tour les images splendides (A quoi bon présenter le miroir aux ténèbres?) ou très communes. Voici qui est de bien mauvais goût :
Toi, que tous ces rois-là mangent et déslionorent, Toi, que Leurs Majestés les vermines dévorent. Est-ce que tu n'as pas des ongles, vil troupeau. Pour ces démangeaisons d'empereurs sur ta peau!
Il est bon de noter que c'est surtout dans les compléments nouveaux intercalés qu'abondent, comme à plaisir, la bizarrerie et l'étrangeté les plus triviales (cf. Aymerillot : « ... Ft^ pour toutes ribotes, Nous avons dévoré beaucoup de vieilles bottes ; — Si bien quêtant parti vautour, on revient poule; — Je désire un bonnet de nuit... ». Or, le passage de lanathème d'Éviradnusoùse rencontrent les vers si discutables que nous venons de citer, a été annexé en marge (depuis : 0 dégradation du sceptre et de Vépée!... et les seize vers suivants). Par compensation, peutêtre, Hugo eut le tort de faire fi de cinq vers, éclatants et fermes, qu'il avait écrits auparavant :
Oui, sous ce lier succès, sous ce destin flagrant, Sous cet enchaînement de conquêtes, si grand. Si fort, si continu, qu'il fait croire au vulgaire Que la victoire sert chez vous, et (juc la guerre A mis votre liarnais à ses chevaux fougueux...
Ces vecs aboutissaient à la conclusion, maintenue :
Sigisrnond est un monstre et Ladislas un gueux!
Dans certains cas, V addition n'est qu'une réflexion, gaie on mélancolique, dictée au poète par son sujet lui-même (cf. Les Pauvres gens, division VII) :
Hélas! aimez, vivez, cueillez les primevères, Dansez, riez, brûlez vos cœurs, videz vos verres... Le sort donne pour but au festin, au berceau,... Le refroidissement lugubre du tombeau!
Ces remarques éparses nous amènent à saisir sur le vif les lois de développement successif qui président à la genèse d'un poème entier.
Volontiers, donc, Hugo amplifie, soit tout bonnement pour arrondir une période, soit pour introduire une actualité [Orientales), soit parce que d'autres images émergent de son cerveau tandis qu'il relit son œuvre {Eviradnus), soit pour couper un développement trop long.
Malgré sa merveilleuse facilité et son incomparable souplesse, il est presque superflu de constater que sa pensée ne sort pas toujours d'une seule coulée. Il ébauche, au préalable, une charpente, une réduction de tout le poème naissant. Il fixe, avec un lumineux relief, les divisions essentielles, qu'il rend, au besoin, plus saillantes à ses propres yeux à l'aide d'un vers ou d'un hémistiche imagé. — En veut-on deux exemples incontestables? En vedette, et en marge, des Lions [Légende des siècles, I, 2, D'Eve à Jésus), on aperçoit une sorte de canevas en vers, sous forme de note; c'est le germe, le monstre de
toute la pièce : « Un homme vêtu de blanc apparut sur le bord de la fosse... Les quatre lions s'élancèrent au bord... »
Et l'homme dit : La paix soit avec vous, lions.
Puis il leva la main; les lions s'arrêtèrent... Cet liomme vient à vous de la part des forèls. Cet homme vient à vous de la part du désert. Cet homme vient à vous de la part des nuages...
Voici les jalons posés pour Le Jour des Rois : Flamme au septentrion. C'est Vich incendiée. Flamboiement au juidi. C'est (Jirone qui l)rûlc. Rougeur à l'orient. C'est Lumbicr en feu. Fumée à l'occident. C'est Téruel en cendre.
Puis, la période de gestation terminée, le plan une fois établi dans ses lignes capitales, Hugo confie enfin au papier, tout d'une haleine, sous la dictée de sa mémoire fidèle, la pièce qu'il a ruminée en sa lôte. Mais il y revient bientôt, d'ordinaire pour l'enrichir de puissantes digressions, de somptueux développements; car — nous le répétons — il supprime à regret. De là, ces périodes (jui se déroulent avec tant de nombre et d'ampleur, ces descriptions accessoires, parfois poussées à ovitrance, ce flux d'idées et de détails de second ordre qui arrivent —
on l'a vu à propos des Châtiments — à doubler, voire à tripler les élucubrations primitives (cf. plus haut Châtiments^ I, 11, et VI, 17, Applaudissement; et Légende des siècles, III, 31. Le Régiment du Baron Madruce. Après le vers « Décroître le soleil et grandir les étoiles] » on lit la date : 31 janvier; puis, le poète reprend sa pièce sur de nouveaux frais, et il n'écrit pas moins de cent quatre-vingt-dix vers, après lesquels il redate : 6 février 1859.)
Ainsi, l'examen impartial des corrections atteste, outre la probe et consciencieuse besogne de la lime, cette maîtrise prestigieuse du vocabulaire qui allège la tâche du poète, et aussi cette exubérance géniale qui transforme une formule peu expressive en une image énergique ou pittoresque, plastique ou idéale, rapide ou redondante, destinée soit à ravir le caprice du lecteur, soit à laisser sur son âme une durable empreinte morale. Par accès, d'ailleurs, Hugo cède uniquement à son amour du grossissement, à sa manie d'interpolations fantastiques, à l'opulence de sa rhétorique déréglée, aux ressources de sa dialectique de sopniste ; il prolonge à satiété ses discours [Eviradnu%, Le Petit Roi de Galice), achoppe à la lourdeur et à la grossièreté. Il sème à profusion des violences de goût peut-être involontaires, causées par la recherche calculée de l'antithèse plus que par la fougue luxuriante de l'improvisation.
Pour preuves à l'appui, citons Puissance égale
bonté (le travail du démon dans sa forge : « Il frappait du ciseau,, du pilon, du tnaillet...» Quatre vers descriptifs, étincelants, pour développer le mot battre) ; Bivar (les paroles enthousiastes du scheik Jabias au Cid, pour définir ce héros des Espagnes : « Fous regardiez ainsi que néants et fumées... >>; six vers); fJAii neuf de V Hégire (portrait et langage de Mahomet, accrus dabord de dix-neuf vers, puis de seize autres) ; Le Crapaud (digression panthéiste sur l'influence du divin se reflétant dans la plus immonde créatvire; puis, longue et brutale analyse — ajoutée — du supplice de l'animal, victime des enfants barbares) ; Le Petit Roi de Galice (paroles du robuste bandit Pacheco bafouant la complexion débile du jeune prince). Tous ces passages, dont plusieurs sont éminemment prolixes, difl'us ou superflus, se bornaient, dans le principe, à des traits plus secs et mesurés, à des touches plus sobres et plus nettes.
Les plus merveilleuses strophes peut-être de ce chef-d'œuvre exquis, Booz endormi [Légende des siècles, I, 2, D'Eve à Jésus), ont été annexées au dessin primitif :
Donc, Booz dans la nuit dormait parmi les siens;... Les tribus d'Israël avaient pour chef un juge;... Voilà longleuips que celle avec qui j'ai dormi... Une race naîtrait de moi ! Comment le croire? L'ombre était nuptiale, auguste et solennelle; La respiration de Booz qui dormait...
LES MAXl SCIUTS DE VICTOR HIGO. 101
L'An neuf de r Hégire est également remarquable à cet égard. Au début, avons-nous dit, le portrait du prophète de Flslam est complété par une importante addition marginale. Son discours a pris aussi une extension singulière :
Souvent, comme Jacob, j'ai, la nuit, pas à pas,...
Il y a là un superbe développement de seize vers qui n'est pas sorti tout d'abord du sujet, mais est venu après coup. — Citons enfin, dans Le Parricide [Légende des siècles, I, 10), le développement, intercalé, sur les victoires de Kanutle Danois (neuf vers) : « Il bâtit un grand trône en pierres féodales.
Il vainquit les Saxons, les Pietés, les Vandales... etc. »
Quand on cherche à interpréter les mobiles de ces additions successives, le souci de l'actualité ne doit pas manquer d'entrer en ligne de compte. C'est évidemment à cette tendance, naturelle chez un écrivain àrafTût de la mode et avide de popularité, qu'il faut attribuer tel ou tel vers des Orientales (cf. Orientales, II, Canaris : « Le pavillon de Naple est éclatant dansTair » ; et XII, La Sultane favorite : « Dis, crains-tu les filles de Grèce? Les lys pâles de Damanhour? etc. »).
Joignons-y une des pièces les plus anciennes de la Légende (III, 28), La Chanson des aventuriers de la mer, datée : Kaiserslaunen, 29 octobre 1840 : « En
partant du golfe d'Otrante.... » (Manuscrit : « En partant d'Asli près d'Otrante.,.. »). Elle est copiée d'une vieille écriture jaunie, très serrée, et présente trois strophes enrichissant le dessin primitif. Les deux premières, d'aspect tant soit peu baroque, contiennent des allusions qui ne sont pas claires pour les modernes lecteurs, mais qui l'étaient davantage de leur temps. — Voici la première, très remaniée :
En Calahro, une tarentaise Rendit fou Spilafangama; A Gaëte, Ascagne fut aise De rencontrer Michellema...
Et voici la seconde, assez leste, tout à fait voltairienne :
Autre perte. André, de Pavie, Pris par les Turcs à Lipari, Entra, sans en avoir envie, Au sérail, et, sous cet abri.
Devint vertueux pour la vie, Ayant été fort amoindri...
La faculté maîtresse d'un bon ouvrier en vers, c'est, sans contredit, l'imagination, c'csl-à-dire, selon l'heureuse définition de M. Ch. Renouvier', fondée sur l'acception pro[)i(', étymologique, du mot, «l'aptitude à se représenter les faits de figure, d'ordre et de position dans l'espace, en dehors de toute sensa-
1. ce. Ch. Renouvier, op. laud., cliap. m, iv, v; et L. Mnbil- Ic.ui, up. Laud., pp. 101-1"().
tien actuelle, ou de se les rappeler par une exacte et précise intuition de mémoire ».
. Or, la mémoire de V. Hugo fut exceptionnelle, mais purement /b^'Jwe/Ze, comme on l'a dit, « ne retenant que le contour et Taspect des choses ». Au commentateur Superficiel, la vision de l'auteur de Choses vues ne semble assujettie à aucune règle stricte; au critique plus avisé, plus perspicace, elle apparaît parfois incohérente, mais toujours intense, grandiose, compréhensive, et souvent claire, dégagée, consciente. C'est elle qui lui révèle les trésors du génie mythologique, qui lui livre le secret des comparaisons esthétiques, des métaphores inattendues, des personnifications audacieuses, des généralisations imagées, des saisissantes associations d'idées. Mais cette incomparable virtuosité n'est pas exclusive de tâtonnements, de retouches. Si l'évocation mentale des images peut aller jusqu'à l'hallucination, elle n'est pas non plus incompatible — loin de là! — avec l'investigation patiente, la méditation prudente de l'écrivain qui calcule la portée de ses développements, pèse la valeur des termes, et dirige impérieusement le mouvement rythmique de ses vers. La perception des nuances si délicates delà lumière et de la couleur, de la forme plastique et des sons, ne s'acquiert pas d'emblée. Il serait insensé — et ce serait méconnaître de la façon la plus profonde la psychologie et le tempérament de notre poète — d'admettre a priori qu'il embrasse sans effort, par
104 l'APIKHS D'aITHKFOIS.
l'essor de son seul génie, tous les recoins du monde imaginaire où il entraîne el fait évoluer ses personnages. Il se reprend, s'amende, s'interroge, élabore à nouveau ses sensations. Il revoit lentement, logiquement, sa production première, afin d'y introduire et d'y rattacher, sans que la couture soit trop manifeste, les images accessoires et les menus motifs, descriptifs que la matière comporte, et qui avaient échappé au bouillonnement de sa fantaisie créatrice. En conséquence, l'inspiration, chez lui, est proprement l'alHance amicale, la fusion intime delà vision la plus aiguë et de la composition la plus savante. Certes, la pléthore el l'enflure sont parfois la rançon de l'ampleur et de l'éclat. Mais, en revanche, que de précieuses trouvailles sont dues à ces refontes de poèmes! — Contentons-nous de quelques exemples. — Le Sacre de la femme accuse les corrections imagées et abstractions incarnées suivantes :
l'as un rayon qui n'tîût sa dorure première.
Texte initial :
Pas un être (|iii u'eûl sa majesté première.
Les vents et les rayons semaient de tels délires
... Que les forc^'ls vil)i'aient eomnie de grandes lyres...
Premier jet :
Que l'horizon senii)]ait plein d'invisibles lyres...
Plus loin (toujours en marge), la Heur s'anime; comme une créature vivante, elle a le souffle; elle pense :
LES MAMSCHITS I)K VICTOR HLGO. 103
Chaque Heur, échangeant son souffle et sa pensée Avec le ciel serein d'où tombe la rosée, Recevait une perle et donnait un parfum... Une sorte de vie excessive gonflait La mamelle du monde au mystérieux lait...
Dans la même pièce (division IV), après le vers « Eve laissait errer ses yeux sur la nature », on lit le chiflVe V, effacé ; avant d'entamer la section suivante, le poète a voulu insérer un paragraphe complémentaire (de neuf vers), où il montre avec charme les fleurs personnifiées, « ayant toutes une âme », l'œillet, le lotus, les myosotis, les roses, les lis, admirant cette belle fleur humaine, la Femme, qui vient d'éclore au sein de leur parterre.
Revenons à l'aventure légendaire d'Éviradnus, où abondent les amplifications marginales suscitées par des rapprochements métaphoriques ou des souvenirs historiques. — C'est d'abord le portrait du héros principal :
Quand il songe et s'accoude, on dirait Charlemagne.
Versions primitives, de qualité inférieure :
Vu par derrière, il a le dos de Charlemagne.
Son large front ressemble au front de Charlemagne.
Hugo décrit-il l'antique manoir qui attend Mahaud, il l'assimile à un pontife assis sur son trône *, et
1. Ailleurs, un vieux mont est comparé de même à un évèque, à cause de son •< camail de bruvère violette ».
106 PAPIERS D'AITREFOIS,
il ajoute ces vers, si pittoresques et si majestueux :
Aussi, malgré la ronce et le chardon et Therbe,
Le vieux burg est resté triomphal et superbe;
Il est comme un pontife au cœur du bois profond,
Sa tour lui met trois rangs de créneaux mr le front;
Le soir, sa silhouette immense se découpe ;
Il a pour trône un roc, haute et sublime croupe ;
Et, par les quatre coins, sud, nord, couchant, levant,
Quatre monts, Crobius, Bléda, géants du vent,
Aptar où croît le pin, Toxis que verdit l'orme,
Soutiennent au-dessus de sa tiare énorme
Les nuages, ce dais livide de la nuit.
Elle survient pareillement à la seconde lecture, cette gracieuse formule qui achève la peinture de la jeune marquise :
Dieu dans son harmonie également emploie Le cèdre qui résiste et le roseau qui ploie.
Imaginé aussi après coup, le portrait des deux cruels et perfides voisins qui menacent la pauvre héritière sans défense :
Tous les peuples qu'on voit saigner à l'Iiorizon Sortent dt; leur tenaille et sont de leur façon... Ce (ju'ils font est néant et cendre; luie liydre allaite, Dans leur ame nocturne et itrofonde, un squelette...
La description de la salle à ni.uiger, fort longue puisqu'elle comprend deux divisions entières (Vil et Vni), oftVe aussi des additions multiples.
Dans Le Satyre {Légende des siècles, III, 22), où les chants variés et symboliques de ce personnage chèvre-pieds, pareil au Silène des Bucoliques de Virgile, ont pris une étendue démesurée, les images pullulent. En voici une (division II) que le poète, se relisant, annexe en marge, afin de compléter la vision évoquée par un vers :
Les arbres tiennent Vombre enchaînée à leurs tiges. Derrière le réseau ténébreux des vertiges, L'aube est pâle, et l'on voit se tordre les serpents Des branches sur l'aurore horribles et rampants...
La nature s'anime. C'est l'ordinaire procédé de Victor Hugo. Chez lui, l'arbre « tord ses bras douloureux », les racines ont l'air de vipères; il retrouve dans l'écume des vagues « la laine des moutons sinistres de la mer », et, dans les horizons indécis, des « chevaux aux crinières de flamme ».
Môme pièce, plus loin :
L'œil des montagnes s'ouvre et contemple, éperdu;... Des guerres sans lin naît le glaive héréditaire...
Noter encore, dans La Rose de V Infante, l'incarnation du Mal dans la personne du roi d'Espagne, enfermé au fond de son Escurial :
... Ce royal spectre, fils du spectre impérial, Philippe deux était le Mal tenant le glaive.
Le luxe des images greffées sur le tronc primordial éclate surtout dans les Châtiments. A vrai dire,
108 PAPIKUS I)' AUTREFOIS.
elles constituent la partie immortelle de ce forcené dossier d'imprécations, de cet ardent libelle né dans l'exil, au souffle des rafales marines, en face et pourtant bien loin des côtes de la patrie.
Un commentaire littéraire et politique n'est pas de mise ici, et nous nous l'interdisons systématiquement. Il est oiseux de s'extasier, après tant d'autres, sur les rares beautés d'une œuvre de passion où tout n'est pas emportement et haine rancunière. Mais ce qui nous retient, nous modernes lecteurs, plus rassis et plus résignés aux fluctuations des régimes et aux convoitises des partis, ce sont moins les assauts de la diatribe individuelle lancée contre ces morts, contre le prince-président et ses ministres, flétris dans leurs mœurs et accusés par le proscrit de toutes les /débauches et de toutes les vilenies, que les vers ajoutés par le poète en des heures plus calmes, vers sublimes comme un coup d'aile dans l'azur, ou rafraîchissants comme une brise du large; que ces échappées où nous voyons poindre devant nos yeux ravis des profils de grèves familières. Témoin l'admirable tableau — absent des données primitives de la pièce — qui clôt une des plus furieuses invectives que jamais bouche humaine ait proférées {Châtiments, VI, 5), et qui justifie le titre : Éblouissements :
Oh! laissez! laissez-moi m'enfuir sur le rivage! Laissez-moi respirer l'odeur du flot sauvage !
LES MANUSCRITS I)K VICïOIl HUGO. lO'J
Jersey rit, terre libre, au sein des sombres mers; Les genêts sont en fleur, l'agneau paît les prés verts; L'écume jette aux rocs ses blanches mousselines; Par moments apparaît, au sommet des collines, Livrant ses crins épars au vent âpre et joyeux. Un cheval effaré qui hennit dans les cieux!
Si Victor Hugo, se corrigeant, aime à étendre, par des développements partiels et successifs, les endroits de son poème qui lui semblent trop brièvement ou un peu platement traités, il lui arrive, par contre, d'arrêter, de couper, pour y mêler des alinéas secondaires, un développement d'ensemble venu tout d'un bloc, et qui, réflexion faite, lui paraît trop long. Cette loi peut se constater, par exemple, dans Le Satyre^ Aijmerillot, Zim-Zizimi, Sultan Mourad. Il veut ménager l'intérêt, intriguer le lecteur ou l'auditeur, retarder et faire désirer la fin, la préparer au moyen de circonstances graduées qui en facilitent l'intelligence et en corsent la valeur. Ainsi, Aymerillot, récit très simple en lui-même, fort maigre quant au fond, séduit par la variété du ton des interpellations, insinuantes ou vives, par lesquelles l'empereur à la barbe fleurie tâche de décider ses preux, qui manquent d'entrain, à prendre Narbonne, cette belle fille au piquant corsage. Après s'être mis — en pure perle — en frais d'éloquence, il se fâche; et l'explosion de son courroux est formidable. Les tirades fragmentaires destinées à couper l'anecdote, à éloigner la conclusion le plus
possible, seront donc extrêmement fréquentes. Un morceau de la description de la place forte; quelques-unes des paroles adressées au duc Naymes {Oui, dussé-je rester quatorze ans dans ces plaines...); une partie de la réplique du vieillard [Nous vouions nos foyers, nos logis, nos amours); les vantardises de Hugo de Cotentin {Afoi, j'ai vaincu Tryphon, Thessalus, Gai/fer...); l'exhortation de Charles au comte de Gand [Tu mis jadis à bas Maugiron le brigand... etc., et les douze vers suivants); la riposte, très vulgaire, du Gantois, mécontent d'avoir avalé, au cours de ses campagnes, rats, souris et tiges de bottes; enfin, rap[)arition et le portrait d'Aymeri * (// regarda celui qui s avançait... et les huit vers consécutifs); tout cela forme une série de nouveaux articles chargés de donner, par l'usage du dialogue, un tour vif, alerte et pressant à une narration qui, d'après la contexture première, péchait, en somme, par la sécheresse.
Dans Zim-Zizimi [Légende des siècles, II, 10; '■20- 25 nov. d85S), l'auteur ouvre, en marge, une vaste parenthèse pour dépeindre l'incurable ennui du Soudan d'Egypte, que ni la musique, ni les femmes, ni les plus atroces passe-temps ne dérident ni n'empêchent de bâiller {Grandeur^ bonheur, les biens par
\. Aprôs le vers L'empereur fut surpris de ce ton d'assurance, on lit iinniéclialonient, dans le manuscrit original, la question qui sera posée |)lus tard en ternies un peu différents :
Çà, page, qui l'appelle, et qu'ost-co qui l'ciueut?
LES MANLSCillTS DE VICTOR HUGO. 111
la foule enviés... et les dix-sept vers suivants). — L'énumération des forfaits du Sullan Mourad provoque des remarques analogues. Une foule d'additions curieuses coupent la teneur de ce poème, excessivement remanié et surchargé. — Très amplifié, de môme, le portrait du marquis Fabrice [Tout homme auprès de lui jadis semblait petit... etc.; quatorze vers) ; nombre d'interpolations marginales plus ou moins importantes interrompent la suite primitive de cette pièce, datée : 2-17 décembre 1857.