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HÉSITATIONS DIVERSES

Elles sont innombrables, et bien légitimes. Pour une George Sand, un Balzac, un Lamartine, qui détestent remettre vingt fois, — et même deux fois, — ■ leur ouvrage sur le métier, combien d'excellents ouvriers du verbe, prosateurs et poètes, ne doit-on pas citer avec éloge, qui n'ont atteint à la forme définitive, au résultat pleinement efficace, à Yexpression juste que La Bruyère déclare unique, qu'au prix d'efforts infinis, après avoir coulé leur pensée dans mille moules divers! Hugo est de ceux qui n'épargnent point leur temps ni leur sueur, et qui ne rougissent pas, en gens honnêtes, des hésitations de

l 1 2 PAPIKIIS D'ALTKEFOI.S.

bonaloi. Dès le titre, parfois, il se sent incertain. On a vu, chemin faisant {CluH'nncnis, Légende des sièclns)^ comme la dénomination de ses poèmes l'inquiète. Puissance égale bonté {Légende^ feuillet 20)^ pour ne rappeler qu'un exemple, ne fournit pas moins de cinq projets différents : Le Puissant et V Impuissant; — Impuissance du mal et puissance du bien^; — Allah Brâhma; — IjC mal condamné à la petitesse; — La puissance se mesure à la bonté. — Volontiers il supprime les désignations nominales. Cf. Châtiments^ V, 10; projet de titre : Montalembert; il l'efface, et procède par allusion, appelant le personnage : louche rhéteur et homme fatal.

L'ordre des développements et des mots le préoccupe fort : il tûche de les ranger au mieux. Cf. Éviradnus :« Et qu'on voit dans la nuit bien des mains supplier ». Il avait d'abord écrit : « ... bien des mains dans la nuit supplier. «Cf. Châtiments, III, Apothéose: « parjure, meurtre, et vol « remplace : « meurtre, parjure et vol ». Il intervertit la suite des strophes de son manuscrit : cf. Orientales, V, Navarin, division VI; Orientales, VII, La douleur du pacha; les numéros des quatre premières stances imprimées seraient, dans le manuscrit : 2, 1, 4, 3. L'ordre des strophes est également brouillé, vers le milieu, dans La Captive ou La fille d'Europe [Orientales, IX). — A signaler

1. C'est là la promiôre éliaiiche rie litre venue à son esprit, autant cin'on en |>cut Juger d'après la place même que cette formule occupe sur la jiage.

LES MANUSCRITS DE VICTOH Hl'GO, li3

dans Les Pauvres gens (division VI) deux vers écrits d'abord sur le manuscrit dans la progression inverse. Hugo, finalement, eut raison de les graduer sur le texte imprimé, et de mettre le plus fort le second :

Le spectre échevelé de la misère morte ;

Un cadavre; — autrefois, mère joyeuse et forte;... —

II hésite sur la situation qui convient à une pièce dans rensemble du recueil. Ex. Châtiments, VI, 12 : On dit : — Soyez prudents... En marge, on lit, avec un signe de doute : Après Pauline Roland"^.

Hugo corrige sur le brouillon le détail du style en superposant les mots, en couvrant les interlignes ; il amplifie dans les marges les parties indigentes; il colle, à l'occasion, de petites fiches sur le feuillet. Mais il est rare qu'il rédige à nouveau. En voici néanmoins un exemple, emprunté à Eviradnus. La strophe bien connue, — mise en musique même, — si bizarre d'expressions et d'images. Viens! nos doux chevaux mensonges Frappent du pied tous les deux,... figure dans la marge, afin de remplacer celle-ci, biflee dans le texte, et que nous rétablissons intégralement :

Nous irons, et j'en suis ivre.

Sous les verts taillis mouillés; Ton souffle te fera suivre Des papillons réveillés.

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Un peu plus loin, a été raturée également une strophe qui débutait ainsi :

Le bruit des feuilles se mêle Au son lointain du beffroi...

Il remplace souvent par un pluriel un mot qu'il avait mis au singulier {ses doigts pour son doigt, etc.).

II change arbitrairement les chidres qui, pour lui, n'ont qu'une valeur indéterminée, écrit dix mille au lieu de deux mille [Châtiments, V, 13, L'Expiation, div. I) : « On s'endormait dix )iiille, on se réveillait cent ». Cl". Orientales, VIII, Chanson de Pirates, où cent a remplacé vingt. Ce sont des exagérations épiques :

Nous emmenions en esclavage Cent chrétiens, pêcheurs de corail...

II retranche des répétitions, auxquelles il estonclin; cf. Mariage de Roland. Edition : « Ils luttent de si près avec de sourds murmures... » Manuscrit : « Ils luttent de si près, sans cris et sans murmures... » Il faut noter de plus, à propos de ce dernier vers, que parfois Hugo, se corrigeant, altère sa conception primitive au point d'exprimer précisément le contraire de ce qu'il avait d'abord écrit. Rapprochez ce vers du duc Naymesdans Aymerillol (vers 50) :

Édition :

Et je suis le moins tas, moi qui suis le plus vieux. Manuscrit :

Et je suis le plus las, ca/- je suis le plus vieux.

LES MANISCIIITS DK VICTOU HIGO. Uo

Autres spécimens de répétitions émondées : Orientales, XIV, Le Châleau fort, premier vers de la quatrième strophe : « Engloutis, engloutisl » devient : « Engloutis cet écueill » Il est vrai que, tout au rebours, il lui arrive de redoubler l'expression. Dans YExplalion {Chdtintenls, V, 13, div. I), la triple répétition du nom de Waterloo a modifié ce vers du manuscrit: a Waterloo! Waterloo! champ noir! tragique plaine ! » Voyez encore l'épilogue Lux (division V) du môme recueil : « Bannis! bannis ! bannis! c'est là la destinée ». Il avait songé d'abord à : « Bannis, y^ vous le dis,... » qui est faible. Il a préféré la triple apostrophe, avec raison.

La prosodie est variable : espion compte pour deux ou pour trois syllabes. Opposez ces deux vers : 1° Châtiments, IV, 7, Uti autre : « ... Et, l'ayant vu loucher, en fit un es-pion... » ; 2" Châtiments, VI, 3 : « Chasse l'es-pion, chasse le juge... »

Il balance sur le choix des mots appartenant à la même catégorie d'idées, et aligne de bas en haut ceux qui hantent successivement son esprit. Cf. Châtiments, VI, 13, A Juvénal : « Aujourd'hui les hiboux (variantes : vautours , corbeaux) acclament Lacenaire ». — Ailleurs : « Adieu la tente (variantes : la gloire, la guerre, les camps) ! » Faut-il dire les gueules ou les bouches des dauphins [La Rose de r Infante)'! L'herbe sera-t-elle pleine de saphii^s, de perles ou de rubis? — A-t-il su toujours opter dans le meilleur sens? Sans doute, au terme de ses embarras et de

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ses remaniements, il ajoute quelquefois des traits de faux goût. On a pu regretter que, dans Aymerillot et dans Eviradnus^ par exemple, certaines trivialités soient issues du second jet. Mais soyons justes : il en efface aussi. Témoin ce vers d'Éviradnus (division XIV) : Mon frère, cette femme, absurdement marquise..., qu'il avait ainsi libellé : ... Cette femme, que Dieu, ce vieillard, fait marquise... C'était bel et bien exécrable. — Dans les Orientales, XII, La Sultane favorite, au premier vers de la deuxième strophe. Repose-toi, jeune tigresse! s'est amélioré en : « Reposetoi, jeune maîtresse! »

Les images. — Tout a été dit, de la façon la plus philosophique et la plus subtile, sur Vœil de Victor Hugo et sur ses images, « ces astres éblouissants qui flamboient dans son oeuvre », comme parle un poète contemporain (M. F. Coppée). Elles ont été, non pas classées, mais compilées dans le récent répertoire de M. Georges Duval [Dictionnaire des métaphores de V . Hugo). Elles sont presque toutes belles, colorées et éclatantes, parfois simples et d'une paisible venue. Mais parfois aussi leur intempérance, oratoire ou lyrique, leur encombrement, leur emphase ou leur étrangelé nous choquent. C'est que la vision intérieure, lucide ou nébuleuse, donne le ton et impose l'allure à la pensée de Victor Hugo. Son lempéranumt le prédispose à celte servitude, et rien n'est plus faux (jue de soutenir, avec son ennemi Stendhal, qu'il est « exagéré à froid ». Au surplus.

tantôt il sait repousser une image trop téméraire ou trop vague ; et, dans la Légende [Le Satyre), ce vers : « Le ciel, l'aube où le jour, ce rire immense, luit... » devient tout uniment : « Le ciel, le jour qui monte et qui s'épanouit ». Tantôt, au contraire, il use du langage métaphorique pour rehausser un vers ordinaire et pesant, comme celui-ci [Le Satyre) : « De son sceptre tombaient le joug, la loi, la règle ». Après réflexion, il le transforme de la sorte : Son sceptre était un arbre ayant pour fleur la règle. — Ailleurs (Légende des siècles, Le Parricide), une image cède la place à une autre, tout à fait différente. 11 s'agit de Kanut le Danois :

Comme un limier à suivre une piste s'attache, Morne, il reprit sa route...

Le premier jet était :

Pareil au blanc flocon qui d'un roc se détache...

En voici une autre, purement et simplement exclue [Légende des siècles. Mariage de Roland). Ce vers : L'épée est un marteau, f armure est une enclume... est devenu :

Ils frappent; le brouillard du fleuve monte et fume.

Voici maintenant quelques modèles d'images simples et naturelles, substituées à des locutions ternes ou quelconques. Nous avons cité [Sacre de la Femme) le joli vers : Pas un rayon qui n'eût sa dorure

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première, d'où rayon et dorure ont banni être et majesté. Dans le même poème, Hugo remplaça un vers imagé, mais déclamatoire : [0 chair ! merveille ! argile idéale! beauté!)^ par un vers tout simple {Eve offrait au ciel bleu la sainte nudité...), qui suit cet autre Aers si chaste, si pieux en sa naïveté :

L'époux priait, ayant l'rpouso à son roté.

(Ce sont le dernier vers de la troisième division et le premier vers de la (quatrième division.)

Il découvre des alliances de mots d'une simplicité biblique (Booz endormi) : « Vêtu de probité candide et de lin blanc. » — Une image sage et mesurée en supplante une autre, plus retentissante {Eviradnus, division XVI) : D'une voix sépulcrale et lente comme un glas détrône la première version : D' mie voix qui leur semble une foudre en éclats. Enfin, citons, en dernier lieu, la délicate et touchante image ajoutée, dans Les Pauvres gens, en marge de la division V :

Il pleut. Rien n'est plus noir que la pluie au malin; On (lirait que le jour tremble et doute, incertain. Et qu'ainsi que l'enfant raulie pleure de naître.

L'expression. — Les épithètes. — Hugo a le souci, la science, et (car ce n'est pas assez dire) le culte du mot. 11 apprécie plus qu'homme du monde les consonances, les sonorités, les harmonies latentes des syllabes. Expert dans tous les secrets du rythme et

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de la cadence, habile à pondérer, à équilibrer les propositions, il sait à miracle placer, accoupler, opposer, diversifier les termes que lui fournit sur commande sa puissante mémoire. Entre toutes les parties du discours, les adjectifs ont été l'objet de son attention éclairée. Il excelle à grouper les épithètes, à les graduer, à les heurter de front en vertu de la loi des contrastes. Celles qui sont impropres, il les change; faibles, il les fortifie; banales, il les précise. — Sombre (rimant avec ombre), pensif, noir, mystérieux, inexpri^nahle, s'oflrent trop souvent à lui; il emploie fréquemment ces adjectifs; on peut même dire qu'il en abuse; mais ensuite, repassant son œuvre, il se fait une raison, et il les biffe plus fréquemment encore pour accueillir des vocables plus significatifs. Alors, mystérieux devient vertigineux {Le Sacre de la Femme, Eviradnus) ou religieux (Le Sacre de la Femme) ou séraphique. Selon les cas, sombre est remplacé par gi^ave (Puissance égale bonté) ; hideux par lugubre (Châtiments, lll, 2); ridicule par monstrueux; rêveur par pensif; brun par^)â/e [Châtiments, III, 0 : spectre pâle au blanc buî'nous) ; tragique ])av fatale; sinistre, terrible par sévère; inouï par surprenant; terrible par féroce ou hautaine; fauve par sombre; sombre par morne; étrange par funèbre; terrible pav joyeux; calme par froid; noir par gris; fatale par infernale; auguste par orageux; fier par doux. Gracieux essaim (Orientales, XXIV, Les adieux de l'hôtesse arabe) se change en tournoyant essaim. — « Lecou-

leau ruisselant dos rougrs guillotines » [Châtiments, IV, 1) : il y avait d'abord : « ... des noires guillotines ». La sainte liberté devient la fiére liberté. — De même, Hugo remplace d'ordinaire, pour éviter des répétitions, impurs par lascifs, a/freux par blêmes, jongleurs par fourbes, froid (rhéteur) par louche, hideux par inDiionde, abject par a)ner. — Il cherche une épithète plus distinguée {Châtiments, VI, 5, au dernier vers) : « Un cheval effaré (d'abord : frissonnant) qui hennit dans les cieux! » Notez sa prédilection pour le mot effaré. Cf. Châtiments, La Fin : « Cette foudre subite éblouit ses prunelles ». 11 avait mis d'abord : effarait. El, dans E'wirorf/iws : Tout se tait dans la salle effarée et terrible, premier jet du vers de la division X : « Tout est silencieux dans la salle terrible ». Môme pièce, plus haut (division VIll), le vers Ces grands cimiers, amants effarés de la mort, s'est ainsi transformé : « Ces grands casques, épris d'aventure et de mort ». — Le sourire de Philippe II, « joyeux, épouvantable », devient, après correction, insondable, impénétrable, amer {La Rose de rinfante, 23 mai 1859). Quand Hugo est dans l'embarras, il a coutume de superposer, de bas en haut, trois ou cpiatre épithètes, pour se réserver le loisir de l'élimination : joyeux, splendide, superbe. « Auguste {haute, grande) infortune {Le lietour de C Empereur). liadieux {rayonnant , ô splendide) avenir. » Il procède de la môme manière pour les substantifs et pour les verbes : « Adieu la tente (variantes : la

gloire., la guerre, les camps)\ » Et, dans Lf' lietour de l'Empereur (division IV) : « Oh ! l'abaisser n'est pas facile ». On lit les variantes : l'insulter, le vaincre, l'amoindrir. — Relevons dans Les Pauvres gens (division V), une longue hésitation sur un verbe à élire : « Sur les murs vermoulus branle un toit hasardeux ». Trois verbes superposés : péniche, tremble, craque. Quelquefois, il justifie ses épithètes par une glose (cf. Éviradnus, div. VI) ; au vers Elle est vive, coquette, aimable et bijoutière, il accroche une note pour jjrier le lecteur de se référer aux Mémoires de la princesse Palatine. C'est un peu vague.

Nonobstant sa tendance à multipUer les épithètes et les termes de remplissage au premier moment de la composition, il lui arrive d'en élaguer, après coup, un ou deux, et parfois davantage, quand il les juge insignifiants ou inutiles. Il en tire le bénéfice d'obtenir une forme plus ferme et plus dépouillée, comme au début des Pauvres gens :

Il est nuit. La cabane est pauvre, mais bien dose. Le logis est plein d'ombre...

Première manière :

La cabane est chélive et pauvre, mais bien close. C'est triste et c'est plein d'ombre...

Exemple, encore plus probant, dans Le Parricide

[Légende des siècles) :

... Et qu'ils le voyaient, eux, les prêtres, dans la gloire, Assis comme un prophète à la droite de Dieu.

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Le premier jet du second vers était :

Distinctement, splendido, heureux, auiiusle, bleu.

Ailleurs, il renonce à une épithète de nature , purement physique, pour accorder la suprématie à une épithète morale; et le vers y gagne, comme de juste. Cf. Légende des siècles, Le Marin ge de Roland:

Les bateliers pensifs (jui les ont amenés... Premier jet : « hâlés. »

On pourrait prodiguer les exemples.

Ce souci de la nuance et de la sobriété est un des caractères essentiels de la poésie de Virgile et de Racine. N'est-ce pas alors le cas de répéter, après Nisard, — que Victor Hugo a si violemment maltraité, — que le romantique auteur des Voix intérieures et des Contemplations demeure, par plus d'un point, le pair des grands classiques de l'antiquité et du xvir siècle?

Les noms propres et les termes géographiques. — Ils foisonnent dans l'œuvre volumineuse de Victor Hugo, les noms les plus illustres comme les plus obscurs et (pardon pour cet adjectif peu académique!) les plus cocasses. Comme il avait voyagé et séjourné à l'étranger plusieurs années de sa vie, comme, de plus, il hantait les bibliothèques et lisait avec passion, en dilettante intelligent et en curieux éclecti(pie qu'il était, les écrivains de toutes les époques et de tous les genres, faisant son [)rofit de tout,

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il avait acquis de très bonne heure une érudition * touffue, indigeste, si l'on veut, car elle lui a fait commettre d'étranges bévues, notamment en critique littéraire (Prrf'aœ de Cromwell, William Shakespeare), ou d'afl'reux anachronismes (Aes Burgraves), mais, à coup sûr, une érudition inouïe, invraisemblable, inépuisable. Son appétit n'est jamais rebuté. Poètes, orateurs, philosophes, romanciers, chroniqueurs, historiens, géographes, voyageurs, auteurs d'exégèse, ou de Mémoires, ou d'enquêtes scientifiques, tant anciens que modernes, lui ont apporté le tribut de tous les siècles et de tous les pays. Les noms propres de la chrétienté et de l'Orient ont été mis à contribution par lui i'\\ en a inventé aussi, sans vergogne) ; et dans cent ans, dans cinquante peut-être, les annotateurs, s'il s'en trouve d'assez courageux pour s'attaquer à ses œuvres, devront acquérir au préalable, sous peine de rester quinauds, une instruction encyclopédique, afin de le contrôler, l'interpréter ou le blftmer en connaissance de cause.

Hugo montre, en général, peu de fixité et de sûreté dans le choix des termes très spéciaux qu'il dissémine au travers de ses poèmes. Il les change, les bouleverse, les éparpille, un peu au hasard de sa fantaisie, ou pour des considérations de sonorité et

1. Il la inonl.cc dans telle note manuscrite, par exemple celle (lu vers 0 iïAymcrillot [Le laboureur des monts...), déjà citée : •< Littéral. Etcheco-rauna (chant basque d'Actabicar). »

d'harmonie tellement insaisissables à autrui qu'elles défient et déconcertent le commentaire. Ce sont apparemment les suggestions de l'euphonie ou les nécessités de la rime, sans plus, qui décident en dernier ressort, du moins dans la plupart des cas : Fonlarabie amène le poisson du vieux 7'obie; le diacre de la Légende se nomme Pollion, pour se mettre à l'unisson du primat de Lyon. Le manuscrit de la Légende des siècles., quoique en majeure partie recopié, atteste des recherches laborieuses, peut-être aidées par un atlas ou par quelque in-folio poudreux. Dans Éviradnus , Anxers exclut Utrecht. Dans Sultan Mourad, Éphèse détrône Ancyre; Mégare, Nicée; Agrigente, Manlinée. — 11 en est de même de plusieurs vocables très particuliers et d'apport exotique : santon remplace uléma; Ijoya-rddc 7'arvis est mis pour Vhospodar moldave; cangiai\ pour yatagan. En somme, la conclusion qui découle de ces remarques, c'est que Hugo se détermine plus d'une fois, de parti pris, pour les noms bizarres, chatoyants, étincelants, les noms à panache, au détriment de ceux que chacun possède couramment. Parfois, il se rend compte qu'il va trop loin dans cette voie; il renverse son stylet, comme dit Horace, pour remplacer les géhennams béants {Sultan Mourad) par tous les enfers béants, locution plus claire, plus accessible, et que, partant, il y a lieu d'adopter. Le poète, en elïct, ne doit jamais accumuler à plaisir hîs termes techniques ou étrangers, surtout lorsqu'il se targue.

comme lui, de plaire à la foule comme aux mandarins de lettres. Or, en ce qui concerne Hugo, il faut bien constater l'arbitraire qui préside, chez lui, à Tadmission des noms propres de contrées, de villes ou d'individus. Pour l'ordinaire, visiblement, il les modifie à l'aventure, guidé par je ne sais quelles préférences de rhéteur, par le caprice du moment, par l'attrait des contours et des sons ou la manie de l'eflet pittoresque, par la combinaison métrique, ou simplement par la séduction de l'assemblage de syllabes qui tinte de la façon la plus caressante à son oreille, bien plutôt qu'il ne fait état des traditions historiques ou qu'il ne consulte et ne respecte la géographie, la topographie exactes. De là, d'étranges accouplements de localités ébahies d'être ainsi mariées ensemble {Sultan Mourad), Gorinthe, Argos, Varna, Tyr, Didymothicos, Salonique. Agra bannit Alep ; Bernard, Roland; Svveno, Sunon {Légende des siècles, Le Parricide) ; Maugiron remplace Éverard ou Canut [Aymerillot], V Amorrhéen exclut r Assyrien{Légende des siècles , Les Lions) . Quand il exalte les victoires de la Révolution ou de Napoléon le Grand, il n'a que l'embarras du choix. 11 substitue Wagram ou Marengo à Austerlitz, Aboukir à Fleurus ou à Wagram, le Danube au Rhin, Essling à Eylau, Brune à Hoche, Korte à Ney. — 11 préfère encore (nous glanons çà et là dans la Légende et les C^dfimew^s) Adolphe à Guillaume (Aç Crapaud), Néron ou Séjan à Tibère, Spartacus à Pauline Roland,

120 PAPIKUS D'ALTRKFOIS.

Lycurguc à Brutus, Boustrapa à Beauharnais, Alix à Agnès, Baudoin à Juda ou Roland [Eviradnus)^ Platon à Othon, Nazamuslus à Etienne, Spignus à Lechus, et — rapprochements extraordinaires, inattendus — Chrysès à FalstafT, Jacques Cœur à l'Hospital, Gallus à Werther et Lycoris à Charlotte, toujours selon les exigences de la rime et de la prosodie, ou eu égard à l'éclat qu'il espère obtenir pour son vers. — Ailleurs, il remplace (L'Ex))iation) un nom d'homme par un nom de pays (il s'agit du Destin) :

... excitant par son rire moqueur Le vautour Angleterre (d'abord : Hudson-Loive) à lui

[ronger le cœur.

Une province cède le pas à une autre [Châlimenls, VI, 5) :

Voyez-moi ce coquin, normand (d'abord : lorrain), corse,

[auvergnat...

Quant aux Châtimenis, les noms propres y sont perpétuellement déplacés , intervertis , alternés . Sera-ce, cette fois, Lebœul' ou Fortoul, Rouher ou Persil, Veuillot ou Riancey, Nisard ou Parieu, qui aura son paquet? Se décidera-t-il pour Baroche ou Romieux, Dombidau ou Crouseilhes, Montlavillc ou Chaix-d' Est-Ange, Troplong ou Dupin, Maupas ou Drouyn, Magnan, Sibour ou Suin, Catin ou Toinon? Il les prend les uns pour les autres; et,

LES MANlSClilTS DE VICTOR HUGO. 127

pourvu que chacun ait son tour, il est satisfait. Est-il nécessaire alors de se demander quel motif a pu finalement fixer ses arrêts au cours des imprécations très peu variées que traçait sa plume? Non; il s'inquiète uniquement d'éviter des redites ou des omissions; car il a sa liste. Il obéit au désir de dauber à tour de rôle, au petit bonheur, sur chacun de ces hauts fonctionnaires qu'il abhorre, absolument comme, pour désigner l'empereur du deux décembre, il confond avec une égale indilïerence les gredins fameux dont il prétend faire les précurseurs et les modèles du troisième Napoléon, Poulmann. Poulailler, Cartouche, Pasquin, Lacenaire et Mandrin (appellation dont vraiment il abuse) ; — ou encore comme il varie à l'infini les cinglantes injures dont on peut dresser une liste copieuse : (( bandit, forban, brigand, voleur, larron, filou, escroc, faussaire, assassin, forçat, gueux, félon, tyran, despote, dictateur, flibustier, aigrefin, pitre, paillasse, maraud, goujat, cafard, drôle, faquin », et tutti qaantW

11 nous reste à dire quelques mots de la précision du style de V. Hugo, la précision étant, comme l'a supérieurement montré Martha', une des vertus maîtresses de l'écrivain ou de l'artiste, quand il a le souci de la délicatesse qui n'exclut pas la force.

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