‹ Papiers d'autrefoisChapitre 30 sur 42 · CONSERVES DANS LES MANUSCRITS DE LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE · texte numérisé non relu

CONSERVES DANS LES MANUSCRITS DE LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE

VICTOR Hugo, s'il faut en croire le Témoin de sa vie, si souvent sujet à caution, mais ici manifestement véridique, eut de fort bonne heure le goût du dessin. Dès la pension Cordier (située rue Sainte- Marguerite, près de la rue du Dragon), où il fut conduit à la rentrée de 1815 et où il prépara vaguement rÉcole polytechnique, il montra, ou plutôt il dissimula de précoces dispositions. Ses dissipations d'enfant se traduisaient volontiers par des pochades drolatiques, exécutées en marge d'un cahier d'algèbre, ou par des sculptures sur bois que devait peu goûter son maître d'étude. Lui-même a parlé quelque part, avec une extrême indulgence, de ces motifs ingénieux que grave sur les bancs l'ennui des écoliers. Plus tard, au collège Louis-le-Grand, où il était censé suivre les cours de philosophie, de physique et de mathématiques élémentaires, il ne se gênait point pour dessiner en classe, quand il ne lisait pas le Génie du christianisme, barricadé derrière son encrier, ses cahiers et sa casquette * ; ou bien encore, il inscrivait, avec son canif, son nom sur la table, avec date, paraphe et enjolivements variés. Ces autographes se vendraient cher

l. Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie, t. I, p. 407.

peut-être aujourd'hui. Si, dès le principe, à Tûge où l'on est docile, où l'on ne se croit pas encore un t'tre génial, il eût fréquenté quelque bon atelier, nul doute qu'il ne fût devenu tout autre chose qu'un crayonneur d'occasion. Il possédait d'emblée cette essentielle tendance à refléter le monde extérieur qui, chez les impressionnistes modernes, est la source d'infernales bizarreries, mais aussi de subtiles et parfois merveilleuses trouvailles. Il n'en fut rien; et il demeura livré à sa seule nature, très sensible d'ailleurs aux impressions plastiques, comme l'a noté M. Mabilleau * dans des pages pénétrantes et personnelles sur la vision et le tempérament du poète. Il transforme avec joie la réalité; ou mieux, il déforme, au gré de son imagination grossissante, les apparences qui frappent ses yeux : « des lignes heurtées et compliquées, des contours anguleux et déséquilibrés, des reliefs portés en avant et accentués par une lumière crue qui brise les plans et, çà et là, troue le tableau : voilà ce qu'on trouve pareillement dans les paysages, les marines, les tours féodales, les châteaux fantastiques, les figures grimaçantes, démesurées, qu'il s'est amusé, pendant trente ans, à griffonner au hasard de ses promenades ou de ses rêveries ». Ajoutons qu'il ne se privait pas non plus des élucubrations obscènes. D'une

1. Léopold Mabilleau, Victor Hugo (collection des Grands Kcri vains français), Hachette, 1893, in-12; 2° partie, chap. m,

manière générale, il affectionne surtout les oppositions tranchées, violentes, à la façon de Rembrandt. Un jour, il comble d'éloges les splendides eaux-fortes de Méryon, qui l'ont, dit-il, ébloui * : « Sans la couleur, rien qu'avec l'ombre et la lumière, le clairobscur tout seul et livré à lui-même, voilà le problème de l'eau-forte... » Et c'est bien là ce qu'il cherche à réaliser pour son compte, la plume ou l'estompe à la main, de même que, dans ses drames romantiques, il s'attache de préférence aux touches vigoureuses et aux contrastes saisissants.

Mais, au fond, cette main, que nulle culture n'avait jamais guidée, n'était guère habile; et cette perpétuelle propension à la caricature, que servent les incorrections mêmes et l'absence complète de maîtrise technique, la gaucherie curieuse, inspiratrice d'inventions pittoresques ou monstrueuses, font songer d'aventure à un Gustave Doré qui aurait désappris son métier, ou à un Robida naïf qui s'évertuerait à travailler dans le grandiose. Chacun sait que les procédés ordinaires d'Hugo étaient les empâtements d'encre et de cendre de cigare délayée, les taches épaisses étendues avec une sorte de furie. Il ne se défie pas assez du barbouillage. Il faut signaler aussi, dans le nombre, quelques rares esquisses et croquis au irait. Ces singulières ébauches ont été exposées à plusieurs reprises, ni plus

1. Lettre à Gh. Baudelaire, Ilauleville-House, 29 avril 1860.

ni moins que les œuvres d'un véritable artiste *. Luimôme, sans nul doute, en tirait vanité plus qu'il n'ose en convenir, encore qu'il aflectat de les présenter comme un simple passe-temps sans conséquence. Il écrit au poète Baudelaire (billet précité) : « Je suis tout heureux et très fier de ce que vous voulez bien penser des choses que j'appelle mes dessins à la plume. J'ai fini par y mêler du crayon, du fusain, de la sépia, du charbon, de la suie et toutes sortes de mixtures bizarres qui arrivent à rendre à peu près ce que j'ai dans l'œil et surtout dans l'esprit. Cela m'amuse entre deux strophes. » Néanmoins, il se prenait au sérieux et quêtait, in petto, des compliments. — Ailleurs, nous le voyons se réjouir de ce que M. Chenay a vivement désiré graver son dessin de John Brown - et lui a demandé l'autorisation de le publier : « J'y consens », répond-il, « et j'ajoute que je le trouve utile ».

1. M. Mabilleau (ouvrar/e précité, p. 98) critique le classement qu'on en a fait : « Au lieu de grouper toutes les OMivres d'après leur origine et de rapprocher des esquisses les livres inspirés par les mômes spectacles, — ce qui eût permis de s\iivre ces changements imperceptibles, si gros de conséquences, que les années et les circonstances amènent dans les opérations élémentaires d'un cerveau de poète, — on a tout démarqué, tout mêlé. Est-ce par crainte de laisser voir les matériaux dont s'était servi le grand homme, et de diminuer ainsi l'étonnement (jue cause sa puissance créatrice?... »

2. Lettre datée de llautevillc-House, 21 janvier 1801 (voir Correxpondance, 1836-1882, i)i). 240-241; Calmann Lévy, 1898, in-8). — A noter, dans ce même tome de la Corve.ipondance (p. 105), qu'il entend parfois par le mot dessins ses manuscrits: « Les dessins sont en sûreté... » Lettre de Bru.velles, 14 décembre 1851.

Et il donne ses raisons, non sans emphase : « John Brown est un héros et un martyr. Sa mort a été un crime. Son gibet est une croix. Vous vous souvenez que j'avais écrit au bas du dessin : Pro Christo, sicul Chris tus... Mon dessin, reproduit par votre beau talent avec une fidélité saisissante, n'a d'autre valeur que ce nom , John Brown , nom qu'il faut répéter sans cesse, — aux républicains d'Amérique, pour qu'il les ramène au devoir, — aux esclaves, pour qu'il les appelle à la liberté. » Il écrit à Gautier, qui avait rendu un compte élogieux de ses croquis * : « Cher Théophile, merci... Je viens de lire ces pages de vous sur moi. Ma sombre chambre d'exil m'a tout à coup semblé pleine d'une clarté d'aurore. Je n'ai qu'un mot pour caractériser votre commentaire de mes dessins, c'est de la grâce magnifique. Vous refaites splendidement toutes ces ébauches, et de votre plume elles sortent tableaux. Le peintre, c'est vous... »

Il en faisait cadeau à diverses personnes, à sa famille d'abord, à ses enfants, à son entourage immédiat, à ses amis les plus intimes, comme Vacquerie et Meurice. Une lettre datée de Mayence (1" octobre 1840) débute ainsi : « Voici, mon cher petit Toto, un dessin que j'ai fait pour toi. Je te l'envoie bien vite, etc. » Rappelons-nous la délicieuse pièce des Contcmiplalions [Autrefois, VI, La vie aux

\. Hautevillc-llouse, 3 décembre 1862 {Correspondance, 1836' 1882, p. 259).

140 J'AI'IEUS d'autrefois.

champs), où il nous entretient des bambins qui se plaisent en sa compagnie :

Ils disent, doux amis, que je ne sais jamais Me fâcher; qu'on s'amuse avec moi; que je fais Des choses en carton, des dessins à la plume...

11 adresse un jour à sa femme la recommandation suivante (Bruxelles, samedi 14 février 1852) : « J'ai promis à notre cher Paul Meurice un dessin. Celui du petit album ne compte pas. A côté de mon lit, devant la glace, derrière le petit coffret de laque à couvercle rond, il y a un grand dessin très réussi qui représente deux châteaux, dont un dans le lointain. Fais-le encadrer avec trois pouces environ de marge blanche, et donne-le de ma part à Pavd Meurice. » Ce ton satisfait, la complaisance avec laquelle il apprécie son œuvre n'ont rien ici que de très naturel. Il ne prévoyait pas que son épître familière, avec son amusante précision de détails, obtiendrait dans l'avenir les honneurs de la pubHcité. Et pourtant! Ne prescrivait-il point qu'on lui gardât les moindres billets qu'il avait rédigés?

Les récits d'excursions qu'il envoie à Mme Hugo sont pour la plupart agrémentés d'esquisses, dont quelques-unes sont d'une venue bien grossière, dont plusieurs attestent une assez sérieuse application et presque un semblant de talent.

Ouvrons, par exemple, le volume intitulé : En voyage , France et Belgique [Heizcl et Quantin, 1892,

in-8) : « Je dessine tout, ce que je vois », dit-il à sa femme (lettre datée d'Étampes, 22 août 1834). Et il émaille sa relation de tracés enfantins ou humoristiques. Il croque la grande arche de la falaise d'Étretat. « C'est la plus gigantesque architecture qu'il y ait. » Une petite charge de touriste a la prétention de représenter un navire dont les voiles grises profdaient, paraît-il, sur la mer une colossale figure de Napoléon, tricorne en tête (Montivilliers, 10 août 1835). A Douai, il jette sur le papierla cime du beffroi de ville; à Mons, il prend la tour principale, avec la place qui Tentoure; c'est un dessin assez important, enfermé dans une lettre datée de Bruxelles (18 août 1837), où il note encore, avec figure à l'appui, que les colliers des chevaux de charrette ont la forme d'une lyre : remarque un peu puérile qu'il vient de faire, affirme-t-il, pour la première fois depuis qu'il existe.

D'Audenarde, il expédie (24 août) une description copieuse de Gand, avec une image — fort jolie vraiment — reproduisant le gros canon du xV siècle, et, au fond, les vieilles maisons et l'Hôtel de Ville; la gueule de cette bombarde n'est qu'un réceptacle d'ordures; les dimensions en sont énormes : 18 pieds de long ; poids : 3G 000 livres ; la bouche a deux pieds et demi de diamètre. A Ypres, un antique fronton

portant la date 1616, ainsi disposée

sollicite sa

plume. A Gand, il s'avise que, par une étrange

inconséquence, c( nous estimons une araij^née chose hideuse, et nous sommes ravis de retrouver sa toile en rosace sur les façades des cathédrales, et son corps et ses pattes en clef de voûte dans les chapelles ». (Dessin; Gand, 28 août 1837.) — Rentré en France, il recueille, en passant, la porte romane, « d'un beau goût », d'une vieille église de Montrcuilsur-Mer. « N'en juge pas », s'empresse-t-il d'ajouter, « d'après ce gribouillage » (Bernay, 5 septembre 1837). Il a encore dessiné l'église de Crécy, « laquelle a vu la bataille » (la correspondance ne nous l'a point conservée), puis la cathédrale du hameau de Bernay, avec son clocher « qu'on dirait composé de deux soufflets, l'un horizontal, l'autre vertical ». Toujours son penchant à saisir d'abord l'aspect imprévu, hallucinant, des choses!

Les trente-quatre volumes de manuscrits (prose et poésie) que compte actuellement la Bibliothèque nationale, ne sont enrichis que de rares vignettes, à part ce fameux roman des Travailleurs de la mer, sur lequel il conviendra d'insister davantage. Dans Icg Orientales (au verso du feuillet 41), une minuscule pochade à la plume, en quelques traits rapides, représente un seigneur en costume Henri III et deux mousquetaires Louis XIII, fort bien campés, ma foi. Le frontispice de la Légende des siècles est orné de feuillages et d'enluminures, ainsi que les lettres du titre. Dans ce même livre {Aventure d'Éoiradnm), une petite silhouette schématique figure un paladin

sur son coursier, ayant en tète le heaume en forme de delta (5) dont il est question dans la pièce (division VIII).

Les cahiers qui contiennent les brouillons des drames montrent parfois, dans les marges, des espèces de plans indiquant la disposition scénique du décor : tel, au dernier acte de Ruy Blas, le plan de l'étroit cabinet noir où celui-ci acculera Salluste avant de le tuer. A l'acte II de Le Roi s'amuse, est marquée la maison de Saltabadil, avec la rue et la cour. Pareillement, il n'est pas rare de rencontrer dans les manuscrits de ces drames des instructions utiles consignées par l'auteur lui-même pour guider le machiniste dans l'agencement du décor, la désignation des parties essentielles, portes, fenêtres, praticables, etc. Par exemple, quand V. Hugo écrivit Ruy Rlas en 1838 (entre le 4 juillet et le 11 août), pour le théâtre de drame créé avec l'appui de Guizot et dirigé par Anténor Joly, il remit au directeur une minute (cote actuelle à la Biblioth. nat. : n" 19, 78 feuillets) où l'on remarque plusieurs de ces croquis scéniques. Au feuillet 51 (acte IV, Don César), on voit marquées, en marge, à gauche, la fenêtre et la cheminée par où tombera le Bazan loqueteux; puis, près du fond et à droite, l'entrée exiguë du cabinet noir et la petite porte masquée qui doivent jouer un rôle considérable. — Sur la feuille de titre des Burgraves, on aperçoit des canots en mer, et, au bas de la page, deux caricatures burlesques. Au feuillet

l'îO I'.\I>1KHS D'AITKKFOIS.

13, l'auteur a bipassé lestement le décor du premier acte des Burgraves (première partie : l'aïeul) : c'est l'intérieur d'une salle de château, d'un hwg, avec sa galerie de portraits seigneuriaux. Une grande chaire sculptée se dresse au premier plan. Au fond, une colonnade. A la droite du spectateur, une porte basse, précédée de quelques degrés. — On trouve de môme, au feuillet 57, la disposition de la scène pour la troisième partie du drame : le caveau perdu, avec sa voûte cintrée et surbaissée ; à droite, la fenêtre aux barreaux brisés; à gauche, la table grossière et le banc de pierre.

Ces indications, à part deux ou trois, ne sont pas, à proprement parler, des dessins, pas plus que, dans les Orientales, le petit damier qui fixe nettement pour l'œil la longueur diversement graduée des vers de la célèbre pièce des Djinns. Mais voici que nous découvrons, à la dernière feuille de Le Roi s'amuse, une de ces physionomies caricaturales, telles que le poète les affectionnait, une de ces charges grotesques, hétéroclites, qui abondent sous sa plume, et qui rappellent la manière de Jacques Callot ou d'Albert Dilrer, mais plus tourmentée, plus exaspérée, et comme poussée à l'exlrôme. C'est, selon la légende qui l'accompagne, « le dernier bouffon songeant au dernier roi ».

Ce Triboulet, sinistre et sombre, est accroupi, jambes croisées; sa bouche, largement fendue, est contractée par une grimace affreuse; il a la tête

SLR LES DESSINS DE VICTOR HIGO. loi

énorme, le nez épaté, les cheveux épars. Sa tête est appuyée sur ses genoux, en une lugubre posture de lassitude et de souffrance. Il porte des chaussures pointues à la poulaine, et sa grosse tête est coiffée d'une bizarre couronne de carton munie de piquants : c'est le vrai diadème d'un amuseur de palais. L'ensemble est vigoureux, et fait songer d'abord aux hideux Gueux conlrefails du graveur nancéen, ou à cette Mélancolie dont le peintre de Nuremberg a buriné en traits ineffaçables le visage mécontent et désabusé.

Les plus nombreuses illustrations se trouvent enclavées surtout dans le manuscrit des Travailleurs delà me/'(mss. de Victor Hugo, n° ^7, 'i~i± feuillets), ce roman que Victor Hugo , fréquemment taxé pourtant d'avarice, refusa, dit-on, de publier en feuilleton moyennant oOOOOO francs qu'on lui offrait. Elles ont été reproduites en partie, je crois, dans des éditions artistiques et populaires. Ce manuscrit des Travailleurs est un des plus volumineux, avec celui de la Légende et les deux tomes des Misérables. La dédicace de 1800, remaniée en marge, parle avec émotion de cette w île sévère et douce », où l'auteur des Chûlimenls se consola des tristesses de l'exil par un puissant et continu labeur. Fidèle à sa coutume, Hugo signale avec beaucoup de précision la date des reprises et des interruptions de son travail : « commencé le 4 juin 18(>i, interrompu le 4 août; repris le 4 décembre ; terminé le 29 avril 18()5 ; publié

1^52 J'APIKRS D'AITHEFOIS.

le 12 mars 1806. » Le titre — en gros caractères — est écrit à l'encre noire. Sur le frontispice (feuillet 2), colorié en rouge et en vert, le nom de Victor Hugo serpente en vastes lettres rutilantes entrelacées de verdure. Au-dessus, planent une mouette au ventre blanc et un autre oiseau noir. On distingue aussi une sorte de rocher, couvert de feuillages; au-dessous, se lisent la date et le titre, en noir : 1860; Les 7'ravaiUeu)\s de la mer.

On n'ignore pas que l'ouvrage fut dédié à Guernesey, « île douce et sombre, mon asile actuel, mon tombeau probable ». Aussi les aspects, terriens ou maritimes, et les sites sauvages empruntés à ce séjour de proscription tentent-ils à l'envi la plume du romancier dessinateur. Classons succinctement ces esquisses improvisées, en énumérant d'abord les vues de maisons et de rues du vieux Guernesey '.

1. La description du logis de V. Hugo à Hauteville-House a été fort bien faite par M. Edm. lUré {Victor lluçjo après 1/}52, Perrin, 1S<.)4). On y voyait, accrochés au mur, « dans des cadres fouillés par le poète lui-même, quelques-uns de ces grands dessins à la plume où Victor Hugo déployait une si étrange originalité, cl qui ont fait dire à Th. Gautier {La Presse, 7 juin 1852) : « Victor Hugo, s'il n'était pas poète, « serait un peintre de premier ordre; il excelle à mêler, dans " des fantaisies sombres et farouciies, les elTets de clair-obscur « de Goya à la terreur architecturale de l'iranèse... Bien des " décorateurs lui envieraient cette qualité étrange de créer « des donjons, des vieilles rues, des châteaux, des églises en « ruines, d'un style insolite, d'une architecture inconnue, pleine >. d'anujiir et de mystère, dont l'aspect vous oppresse comme « un cauchemar. » — Hugo sculptait aussi à ses heures. H avait fabriqué notamment une statuette de la Vierge, en bois de chêne.

SlTl LKS DF-SSINS DE VICTOR HIGO. 153

Le feuillet 39 montre un donjon, un château démantelé et un clocher d'église au milieu d'un paysage ténébreux (effet de clair-obscur). — Au feuillet 7:2, une chapelle du vieux Guernesey. — Page 79 [Les vieilles villes normandes), procédé du même genre : flèche fantastique dominant une antique rue. C'est un vrai barbouillage : il a renversé sur son papier, sans mentir, la moitié d'un encrier.

Au feuillet 105, une maison de modeste apparence, avec pignon. Surmontant l'entrée, l'inscription ELM-PBILG et la date 1780. C'est la maison visionnée, ancien poste d'observation du temps des guerres de la Révolution et de l'Empire et des contrebandes. La porte et les fenêtres du rez-de-chaussée sont murées. Elle est bâtie en granit, et n'a qu'un seul étage (voir le texte des Travailleurs, chap. IV, Plainmont).

Les feuillets Ii3-li4 montrent les masures, aux formes irrégulières et heurtées, du vieux Saint-Malo. Un long escalier y donne accès. Au-dessus de la porte, ricane une figure étrange.

Le feuillet 395 représente l'ancien paysage de Saint-Sampson (avant le comblement de la Braye deValle).

Au feuillet iOS, vue du vieux Guernesey : Le Câtel (dessin tout petit, noir, ocre et blanc, sans grand intérêt).

Feuillet 118. Encore le vieux Guernesey (enceinte de Saint-Pierre-Port). Les murs de cette enceinte

I;i4 PAPIERS DAITUKFOIS.

éclatent de blancheur; au fond, les tons sont très foncés. La clarté vient de la droite du croquis, lequel est entouré d'une sorte de cadre dessiné.

Feuillet 432 : ancien Saint-Sampson.

Les autres esquisses des Travailleurs ont trait aux personnages qui évoluent dans le récit, ou aux événements que comporte l'intrigue, d'ailleurs assez pauvre, du roman. Ce sont des silhouettes biscornues, excentriques, de terribles scènes de mer destinées à frapper fortement l'imagination ou à doubler l'intensité de l'horreur qui se dégage des pages du livre. Voici (feuillet 9, au recto) le Rocher Ortach, avec un navire à l'horizon. Voici (feuillet 23; le Roi des Auxcriniers, parmi les vagues : figure d'une laideur atroce; pansu, les mains appuyées sur les cuisses, les pieds immenses, le nez écrasé, la barbe en éventail, les yeux à fleur de tête, ce prince de carnaval ne ressemble pas mal à un gros poisson monstrueux. Au fond, un vaisseau penché, incliné par la tempête déchaînée.

Au feuillet 2G (au uer.so), une ignoble apparition de cauchemar, physionomie abjecte, à la ganache démesurément béante, au pif proéminent : c'est, dit la légende, la figure que font les paysans quand ils voient les Sarregousels. De semblables pochades, à l'encre ou à la sépia, réunies et gravées sur cuivre, formeraient un excellent album-épouvanlail à l'usage des enfants méchants. Elles n'ont assurément rien d'humain.

SUR LES DESSINS DK VICTOR HIGO. 1S">

Feuillet 29 [verso). Esquisse très vague. On ne sait trop ce que l'auteur a prétendu faire : c'est une manière de bloc enfariné où ne se distingue rien de net.

Au feuillet 43, un avant d'embarcation (la poupée de la Durande), historié et orné.

Feuillet 51, Mess Lethierry : encore un visage grimaçant et rébarbatif.

Feuillet 59 [raillant la vapeur), un abominable profil au rictus sardonique.

Au feuillet ()0, un steamer penché qui fuit dans la nuit, en crachant la vapeur par ses deux cheminées, sur les flots blancs d'écume ou phosphorescents.

Feuillet 89 : un effroyable ouragan. Un malheureux bâtiment en perdition émerge des lames furieuses. Partout et toujours, des oppositions de blanc et de noir, des recherches de clair-obscur. Quand Hugo a la plume à la main, soit pour dessiner, soit pour écrire, il est constamment épris des contrastes franchement tranchés, des antithèses hardies et pittoresques.

Feuillet 95 : encore un vaisseau exposé en pleine mer.

Feuillet 130 : Parisien, dit Peau Rouge.

Feuillet 159; une vignette entourée d'une guirlande : un navire au large, baigné par le clair de lune.

Feuillet 180 : figure épouvantable, et, au surplus, peu compréhensible.

ISO l'APIKIlS d'ATTREFOIS.

Feuillets 183-184 : propriétaire d'un cotre {cutter), pas du tout fâché de la catastrophe. — Ce personnage est hideux. La fantaisie débridée de Victor Hugo le pousse sans cesse à la charge exagérée à outrance. Certes, il possède un don réel de caricaturiste ; mais, vraiment, il en abuse. — De l'autre côté (feuillet 185), un autre bonhomme content du malheur. Sa face est également patibulaire.

Feuillet 208 : une étendue de mer houleuse.

Feuillet 212 : la Durande., prise entre deux écueils noirs : elle se détache vigoureusement en blanc. Victor Hugo a ajouté cette note : « Quand j'ai fait ce dessin, je n'avais pas encore pris le parti de faire arracher les milts de la Durande par la tempête. V. H. «

Quelquefois, la conception est si vague, les linéaments sont si indistincts qu'à vrai dire on n'y voit goutte, et qu'il est impossible, avec la meilleure volonté du monde, de démêler un sujet quelconque dans un projet aussi flou (voir, par exemple, les Doiwres, aux feuillets 223-224).

Feuillet 311 : une grande épave, un débris de mâture.

Feuillet 335 : l'Esprit de la tempête devant Gillialt; abominable spectre, aux cheveux hérissés en coup de vent, d'une exécution presque enfantine.

Feuillet 340 : une mouette qui plane.

Feuillet 3(»0 : le fameux poulpe, avec ses tentacules pustuleuses.

SLR LES DESSINS DE VICTOR HUGO. loi

Feuillet 472 : Deruchelte, avec son ombrelle. L'air de tête est un peu mièvre et coquet.

On trouve dans U homme qui rit (mss. de Victor Hugo, n° 28), au folio t8.^>, un joli portrait d'Eugène Devéria pai' lui-même. C'est une tcte de jeune homme, aperçue de profil. La figure est belle, avec ses grands yeux, sa chevelure bouclée, sa fine barbiche et sa lèvre ombragée d'un soupçon de moustache. C'est une esquisse au crayon gras, avec touches blanches. Au-dessous, on lit cette note autographe : « Les dessins, quelconques qui sont dans mes manuscrits sont tous de moi. Celui-ci, par exception unique, n'en est pas. C'est le portrait d'Eugène Devéria, fait par lui-même, et en 1821. Il l'avait donné à mon frère Abel, duquel je le tiens. V. H. »

Telles sont les observations générales que, tâchant d'éviter l'aridité d'un catalogue, nous avons pu proposer touchant ces essais, — baroques et incorrects pour la plupart, — dont quelques-uns seulement, et fort peu à coup sûr, n'en déplaise à Théophile Gautier, méritent de fixer l'attention. Sans doute, à titre de tendance, ces dessins en germe sont curieux; mais, en tout cas, on les a, de parti pris, beaucoup trop vantés et étudiés. Ils ne sont point d'un véritable artiste, ni même d'un amateur habile, avec leurs empâtements grotesques, leurs placards d'encre excessifs, leurs lignes courbes, tortues (la ligne droite lui déplaît), volontairement irré-

ioH PAPIKUS d'aITUKFOIS.

gulières, même quand il s'agit de déterminer les contours d'une maison. Il y a là dedans trop d'inexpérience ; la technique y est par trop embryonnaire, la bizarrerie trop systématique. Le détriment de justesse dans les dimensions, les défauts élémentaires de proportions, les lacunes de perspective y fourmillent. Mais, néanmoins, ce penchant à faire grand dans un cadre restreint, à créer une silhouette originale et caractéristique, effrayante, mystérieuse ou comique, est au moins intéressant. Et la conception ne manque ni de personnalité ni d'ampleur. Les artistes sont tous les mêmes. Ingres était fier de son violon; M. Haraucourt est satisfait de sa peinture; M. Albert Lambert n'est point mécontent de la sienne. Excusons donc Hugo d'avoir, lui aussi, tiré vanité de sa plume de dessinateur, encore qu'elle ne valût certes pas son pinceau d'écrivain. Mais aussi, cessons, maintenant qu'on le met avec raison, comme le prévoyait Nisard, au rang des classiques, de cataloguer précieusement et d'encenser, avec ses trop pieux thuriféraires, ce qui n'eût dû jamais passer que pour un inoffensif divertissement de poète, jaloux d'illustrer en personne son texte par des images de son cru, comme d'autres, sans connaître les règles de l'harmonie, élaborent des romances, afin de mettre leurs vers en musique. Bref, et pour conclure, c'est bien à propos de telles œuvres, qui furent à leur apparition examinées et commentées plus que tant d'authentiques morceaux

SLR LliS DESSINS DE VICTOR HUGO. 159

de maîtres, qu'on est en droit d'affirmer sans paradoxe, une fois de plus, qu'une signature illustre est bien efficace pour piquer la curiosité et pour dicter l'admiration des contemporains '.

1 . On liraici avec plaisir la page pittoresque où M. Léon Daudet, dans le Voyage de Shakespeare, décrit les procédés de Van der Borscht :

« 11 possédait une méthode de travail unique, invraisemblable, et où chacun peut trouver un enseignement. Il projetait, sur une feuille de papier, du vin, de l'encre, du Jus de pruneaux, quelquefois du sang, quand il se piquait une veine. Ensuite il considérait longuement le contour de ces éclaboussures, et, comme il n'est aucun chaos que le regard n'humanise, il y découvrait bientôt des chevaliers, des châteaux forts et des fontaines, des lions combattant, des hydres, des forêts fantastiques, toute une architecture de rêve puissamment ombrée et éclairée. Alors, <à l'aide d'un bout de bois, d'un calame, du premier instrument venu, il améliorait, retouchait, pignochait, et, en quelques minutes, on voyait naître positivement un paysage... Par malheur, cette manière de faire le reléguait dans le monstrueux. L'épouvante est son domaine. Mais il y atteint à une vigueur exceptionnelle, et une ligne de lui porte sa marque. »

Sous le masque d'un personnage du xvi" siècle, c'est bien Victor Hugo que le romancier a prétendu désigner.

Assurément, la tâche est lourde d'éditer et de réduire à ses justes proportions la Correspondance d'un homme qui a semé sa pensée à tous les coins du globe, qui a écrit, pour ainsi dire, à tous et sur toutes choses, répandant un peu partout les théories littéraires, les déclamations politiques, avec l'expression toujours nette, môme exubérante, de ses amitiés et de ses haines. Qui sait s'il n'est pas encore trop tôt pour conduire cette entreprise à bonne fin? Un poète met en circulation, sans presque y songer, des improvisations vite oubliées de lui-même, mais conservées précieusement par d'autres, grifïbnne sur des albums, abandonne, aux instances de jolies bouches, quelques plumes de ses ailes, ou du moins quelques lignes de sa plume. Essayez plus tard de réunir ses œuvres complètes : vous vous heurterez à des difficultés sans nombre. Souvent, au moment où vous

1G2 PAPIERS d'autrefois.

croyez avoir terminé cette toile pénélopéenne, le hasard malin vous guide sur la voie de quelque pièce égarée. Vous êtes obligé d'ajouter des appendices. La chose est arrivée, par exemple, aux éditeurs de Théophile Gautier. Elle arrivera à tous ceux qui voudront réunir les vers épars ou les lettres disséminées d'un fécond auteur, avant que le temps ait fait sortir de leurs cachettes toutes ces vieilles feuilles, anéanti les unes, et consacré les autres.

Voilà pourquoi j'imagine que les exécuteurs testamentaires de Victor Hugo, qui ont résolu, aux termes de ses dernières volontés, de donner au public sa Correspondance, éprouvent, à Thcure qu'il est, des scrupules assez semblables à des remords. Vous m'objecterez qu'ils n'ont pas la prétention d'avoir livré une collection complète. Beaucoup de lettres ont dû être éhminées comme insignifiantes, quelques-unes peut-être comme trop intimes (et cependant!...) ; celles-là seules ont été conservées qui, pour tel ou tel motif, ont été jugées dignes d'occuper la postérité. Pour toute une période de l'Exil, Victor Hugo a surveillé lui-même ce travail. Depuis, amis et ennemis l'ont, dans des livres divers, continué au jour le jour. Il n'en est pas moins vrai que des fragments, non des moins importants, ont échappé à cet examen, et sont encore dispersés. On ne les retrouvera que peu à ])eu. Alors, il faudra les réunir aux volumes i)rimitifs. Ce sera un lent travail daggloraération, analogue à celui qui fut fait pour la Cor-

respondance de Voltaire, pour celle de Diderot, et pour tous les recueils de ce genre.

On aurait donc tort de considérer ce qui paraît aujourd'hui des lettres de Victor Hugo comme une véritable édition ne varietur. Si j'étais à la place des éditeurs, je n'hésiterais pas à lancer, sous forme de préface ou de circulaire, un appel à tous ceux qui, par les hasards des papiers de famille, des relations amicales, des ventes ou des cessions d'autographes S ont entre les mains des lettres originales de Victor Hugo : j'entends des lettres intéressantes. Or, il en subsiste d'inconnues ; et je le prouve par deux exemples, à peu près comme cet autre démontrait le mouvement... en marchant!

De ces deux lettres inédites , la première est adressée à l'éditeur Hetzel. Elle est écrite sur le grand papier bleu bien connu qui porte, en haut, à gauche , la marque estampée BATH , surmontée d'une couronne fermée. On remarque ce papier,

1. Signalons, par exemple, un court billet daté de Hauteville- House, S6 mars (sans doute de l'année 1866; c'est précisément en mars 1866 (jue parurent Les Travailleurs de la mer). Victor Hugo résume, probablement après coup, selon son habitude, l'idée fondamentale du livre; et cette explication, bien romantique, n'est pas sans intérêt : « Il y a deux abîmes, la mer et la femme; ce qui échappe à l'un n'échappe pas à l'autre. » — Cette lettre était, il y a quelques mois, chez un marchand d'autographes de la rue Bonaparte.

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cher au poète, dans beaucoup des manuscrits de l'Exil. Hugo s'est servi, selon sa coutume, de la plume d'oie. L'écriture est cursive, et visiblement rapide. Le texte de la lettre donne les raisons de cette négligence : la hâte, le nombre des épîtres restées en soullVance, et le jour qui baissait. La seule lettre Fsert de signature. Le jour et le mois sont mentionnés, sans millésime : « H. H. (Hauteville-House), '/ 0 décembre. « Mais l'année est indiquée par le timbre de la poste : 12 décembre 18G3. Le papier est plié, sans enveloppe, et porte l'adresse suivante : « Via London. France. Monsieur J. Hetzel^ éditeur^ 18, rue Jacob ^ Paris. »

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