II. H., 10 décembre
« Je n'ai rien reçu. J'ai fait prendre par la poste de Guernesey désinformations près lepost-master général de Londres. Rien n'est arrivé. Votre gros paquet a été intercepté. Son embonpoint l'aura dénoncé.
« Je vous écris ce mot tout de suite. Il est court, mais les jours sont plus courts encore, et je ne sais comment faire pour mener de front mon travail, mes affaires, et la colossale correspondance dont les quatre vents m'honorent. J'ai en ce moment sur ma table au moins trois cents lettres à répondre.
« Plaignez-moi d'être dans le tourbillon, et aimezmoi toujours un peu. Il est nuit, je n'y vois plus clair à vous écrire, mais j'y vois fort clair à vous aimer, ainsi que votre gracieuse et noble femme. »
Tuus.
N'est-il pas joli, ce court billet du poète à son éditeur dévoué, et ne mérite-t-il pas de survivre, plus justement que bien des miettes de prose aujourd'hui entrées dans l'histoire? 11 me paraît d'abord qu'il dénote plus do sensibilité et plus d'abandon qu'à l'ordinaire. Sans doute, « aimez-moi un peu » est devenu chez Hugo presque une formule épislolaire, dans laquelle il ne faudrait chercher que de façon très relative la trace d'une émotion. C'est égal : il perce là beaucoup de confiance, et même, dans cette fin de lettre, une certaine tendresse. Toutefois, l'Olympien n'oublie pas ses affaires, sa colossale correspondance, le tourbillon qui l'entraîne. Tout est grand chez les grands! Un peu hanté de l'idée de la persécution, il accuse, sans trop le désigner, le cabinet noir. La police impériale, ou celle do la Reine, ne fut-elle point curieuse d'un paquet qui présentait de trop vastes dimensions? Et l'indignation qui montait se déride sur ce mot : embonpointl Une expression surtout est, littérairement parlant, digne de remarque; celle-ci : « la correspondance dont les quatre vents m'honorent ». Plus tard, la for-
166 PAPIF.KS d'ai:ti{efois.
mule se complétera et deviendra le litre d'un livre : Les Quatre Vents de l'Esprit. En cflet, l'imagination de Hugo est tenace, malgré la hardiesse de son vol; et souvent l'on constate que telle image grandiose, tel nom propre sonore, tel titre original a longtemps habité son esprit avant de se préciser et d'entrer définitivement dans son œuvre.
Si cette lettre prouve que le mage de Guernesey savait écrire en ami, en voici une autre, plus caractéristique, et d'un style tout différent. C'est un document relatif à la publication d'un Hvre projeté. On sait que Victor Hugo était passé maître en ces sortes d'affaires. Jamais notaire dressant un acte, jamais huissier noircissant du papier timbré n'a pris plus de précautions que ce poète discutant les clauses d'un contrat avec ses éditeurs ou ses collaborateurs. Il connaît les détours de la chicane, et se prémunit contre les erreurs et les contestations possibles. Et cela , froidement , méthodiquement , dictant avec sérénité des lois tant soit peu draconiennes, mais visiblement décidé à ne point céder, et réclamant, pour justification, la copie de sa lettre. Je crois bien qu'il pousse le scrupule jusqu'à se servir parfois d'un français douteux, craignant peut-être que le souci de la forme ne l'entraîne à quelque concession. Ainsi, le grand homme se révèle, dans ces cir-
constances, comme un parfait commerçant : on peut le dire sans crainte, puisque aussi bien, dans sa Correspondance^ ses amis ont publié de lui des comptes et des doléances qui témoignent d'un naïf amour du gain*.
Les conjonctures rendent ce beau sang-froid plus remarquable encore. La lettre porte la date 17 août 1868. A celte époque, Y. Hugo se trouvait à Bruxelles auprès de sa femme, que l'on considérait dès lors comme perdue. Elle expira le 27 août. M. Biré, en racontant ses derniers moments, ajoute : « La vie littéraire a de terribles exigences. Quelques mois à peine après la mort de Mme Hugo, paraissait Y Homme qui ril. » N'était-il pas plus terrible, au moins pour un homme du commun, de mettre au point le document que nous transcrivons, au chevet de la mourante? Loin de nous toutefois la pensée d'en faire à Hugo un grief trop cruel! Sa personnalité sut ainsi se dédoubler durant toute sa vie. C'est peut-être la condition même du travail qu'un peu d'égoïsme ; et c'est, à coup sûr, la loi du génie.
Le projet de traité qui suit est adressé à un publiciste bien connu, M. Polydore Millaud, qui fut pendant longtemps directeur du Pelil Journal. Il se rapporte à la publication d'une sorte d'ouvrage de vulgarisation, d'encyclopédie morale, politique, litté-
1. Cf. les lettres où il établit sa situation financière et se plaint avec amertume que le théâtre ne lui rapporte plus rien.
raire, qui devait paraître sous le titre Tout pour tous. Je ne sais si ce titre romantique avait été trouvé par Victor Hugo. En tout cas, il est bien dans sa manière ! Peut-être est-ce simplement la traduction de la devise Omnibus omnia, qu'on lit à Bruxelles au fronton des Galeries Saint-Hubert.
.< Bruxelles, 1" aoiil 18G8.
M. {sic) et ancien ami {sic),
« De nos conversations avec M. A. M.', votre fils, il résulte ceci :
« Immédiatement après la signature du traité spécial pour le livre Tout pour tous, entre vous, d'une part, et M. Paul Meurice, et mes deux fils Charles et François, d'autre part^ je me considérerai comme engagé :
« 1° A vous donner pour le livre Tout j)our tous une préface ayant au moins l'étendue de l'introduction de Paris-Guide^. Cette préface sera payée
1. A. M. Il s'agit ici d'Albert Millaiid, le spiriluel écrivain qui fit d'agréables opérettes, et créa presque, dans le Figaro, un genre de satire politique en miniature.
2. Victor Hugo vivant en exil, ses deux fds et .M. Paul Meurice étaient les représentants de ses droits auprès des éditeurs.
3. On avait, l'année précédente, publié, à l'occasion de l'Exposition universelle, un livre, Paris-Guide, composé avec la collaboration d'éminents écrivains. \,' Introduction en avait été écrite par V. Hugo, de ce style légèrement ■- frénétique • et apocalyptique qu'il prend lorsqu'il parle de Paris. Cette introduction a été rééditée à part on un petit volume, sous le
I)i:i:X LETTIIKS IXKDITES I)K VICTOU HIGO. 169
par vous à raison de cent francs la page, en prenant pour type et modèle de la page, tant pour la justification que pour le nombre de lignes ou de lettres, l'édition belge princeps (1862) des Misérabks en dix volumes '. — Moyennant ce prix, payé comptant à la livraison du manuscrit, vous aurez le droit d'imprimer à un nombre illimité d'exemplaires et pour un temps illimité cette préface dans le livre Tout pour tous, sans pouvoir l'imprimer et la vendre à part dans un autre format, l'auteur se réservant la propriété de son œuvre sous tous les autres formats que le format du livre Tout pour tous.
« 2" Si vous persistiez à souhaiter que je vous donnasse, outre cette préface, pour le livre Tout pour tous, la rédaction faite par moi de vingtquatre mots à mon choix dans le livre Tout pour tous, ces 24 mots ayant pour type et modèle les
litre : Paris. L'enthousiasme de l'auteur pour la Ville-Lumière, qui doit être aussi la Ville-Liberté, excuse jusqu'à ses crimes et ses tares, et se perd dans un hymne final à la république européenne, voire universelle! — « Tout cela, certes, est très beau » (ajoute spirituellement M. Biré). « Mais en lisant cette page, le soir, aux Tuileries, après une promenade à l'Exposition, où il avait caressé du regard le canon Krupp, ce que Bismarck a dû rire! ••
i. Publiée par MM. Lacroix, Verbœckoven et C", après abandon fait par Renduel de ses droits antérieurs sur Le Manuscrit de VÈvêqtie, titre primitif des deux premiers volumes, qui formaient alors un roman complet.
170 PAPIEHS D'AITHRFOIS.
quatorze esquisses-examens au chapitre les génies (lu livre William Shakespeare \ vous paieriez ensemble, la préface et les 24 mots, le prix d'un volume entier, c'est-à-dire quarante mille francs, payables comptant à la livraison du manuscrit.
« Dans le dernier cas, vous auriez le droit de publier, outre la publication dans le livre Tout pour tous, pour un temps illimité, la Préface et les 24 mots réunis en volume à part, et dans tous les formats, pour douze années, à partir de la sig^nature du présent traité, sans pouvoir réimprimer à part la dite préface et les 24 mots pendant les deux dernières années de votre jouissance. L'auteur pendant ces douze années n'aurait plus que le droit de publier cette préface et ces 24 mots dans ses œuvres complètes, sans pouvoir vendre le volume séparément. Du reste, dans ma pensée et dans ma conscience, je dois vous faire observer. Monsieur et ancien ami, ceci : selon
1. Ces quatorze esquisses-examens constituent les paj^'cs les plus soignées du livre William Sliatiespeare. paru en 1864. V. Hugo distingue dans l'histoire universelle quatorze « géants de l'esprit iiumain ». ((".e sont les phares de l'Iiumauilé, conime dit quelque |)art Baudelaire, qui. à son tour, dresse un catalogue fort durèrent.) Il n'est pas inopportun de rai)peler cette liste, assez déconcertante : Homère, Job, Eschyle, Isaïe, Ézéchiel, Lucrèce, Juvénal, Tacite, saint Jean, saint Paul, Dante, Rabelais, Cervantes, Shakespeare. Il est bien entendu que V. Hugo lui-même sera le quinzième, et incarnera en lui l'esprit de tous ses devanciers.
moi, ces 24 mots qui (et vous pouvez en juger par les quatorze portraits-modèles du chapitre les génies) n'auraient que peu d'étendue, et ne tiendraient que peu de feuilles, coûteraient cependant, à moi, un très grand travail, et à vous (joints à la préface), le prix d'un volume entier, 40 000 francs. Je ne crois pas la surcharge qu'entraîneraient ces 24 mots nécessaire, et, dans mon opinion, la préface écrite par moi suffirait \ ce qui serait pour moi une grande diminution de travail, et pour vous une grande économie d'argent.
« Ceci {sic) dit, dans votre intérêt et dans le mien, je vous laisse décider la question.
« Il est convenu que je ne livrerai la préface de Tout pour tous qu'après la publication de mon plus prochain ouvrage en un ou plusieurs volumes.
« Si vous êtes d'accord avec moi sur ces divers points, soyez assez bon pour transcrire cette lettre dans votre réponse ^
« Croyez à ma considération la plus distinguée. »
Victor Hugo.
1. Parbleu! n'est-ce point, d'après Hugo, la préface qui fera le succès du livre?
2. Notez cette précaution, qui décèle l'homme d'alTaires expérimenté; à cela près que les négociants ont coutume de garder eux-mêmes copie île leurs lettres de commerce. V. Hugo charge de ce soin son correspondant.
172 PAPIKHS D'AlTnEFOIS.
Tout commentaire serait superflu! Le livre ToiU pour tous ne fut pas publié, et Victor Hugo n'écrivit point le pendant de Tlntroduction à Paris-Guide. Sans doute, les prétentions de l'illustre Proscrit furent jugées exorbitantes, et cela se conçoit de reste.
Mais n'ôtes-vous pas d'avis, comme moi, que toutes les lettres intéressantes ne figurent pas dans la Co7Tespondance'^ ^
i. Publié dans La Quinzaine (IG juin 189S).