UNE LETTRE INÉDITE DE PROSPER MÉRIMÉE
EN ce temps de discipline paternelle, et au moment où la question des maîtres 7'épétiteurs vient d'ôtre remise sur le tapis à propos de leur Association et de leur rôle éducateur, il peut ne point paraître inopportun de faire voir le jour à un amusant petit billet de Prosper Mérimée expliquant à M. Viclor Duruy, alors ministre de l'Instruction publique, la façon bizarre dont il entendait, à l'imitation des mœurs d'outre-Manche, le maintien du bon ordre dans les écoles publiques. M. Duruy connaissait " Mérimée pour l'avoir rencontré dans l'entourage de l'Empereur. Il l'avait un jour consulté sur un de ses plus célèbres romans, qu'il se proposait sans doute de faire figurer sur la liste des livres à donner en prix aux élèves; et Mérimée avait répondu, assez spirituellement : « Monsieur le Ministre... j'ai vendu autrefois Colomba moyennant finances à M. Charpentier, qui est seul à l'éditer quand cela lui fait plaisir. Si Votre Excellence voulait instruire la jeunesse dans les lois de la vendette, c'est audit Charpentier qu'il faudrait s'adresser. Je conviens qu'on l'a mise en mauvaise compagnie d'autres miennes œuvres, dont je ne conseillerais pas la lecture aux lycéens ^ »
1. Lettre inédile du 21 juin 1865. — Depuis, Colomba a été publiée par Calniann Lévy (nouv. édit., 1895), dans le même volume qufi La Vénus (Tille.
294 PAPIKUS D'AI'TREFOIS.
La lettre qui va suivre manque au recueil de la correspondance posthume, lequel renferme, avec de fort jolies choses, bon nombre de pages insignifiantes. Elle est malheureusement datée de façon insuffisante (Cannes, 13 février) : elle est écrite à l'encre bleue, de cette belle et ferme écriture, haute, calme et régulière, j'allais presque dire administrative, que Mérimée dut conserver jusque dans les cas où ce cœur réputé si froid s'animait et décelait la passion dont, comme l'attestent de récents et distingués travaux, il n'était pas toujours incapable. Donc» cette date incomplète fait qu'on peut la placer à sa fantaisie entre la seconde moitié de 1863 (début du ministère Duruy, au mois de juillet) et la fin de 18GG. Elle n'est sûrement pas postérieure à cette dernière année, puisqu'il y est fait mention de Victor Cousin, que Mérimée fréquentait surtout familièrement pendant ses stations d'hiver à Cannes, où tous deux unissaient leurs misères et leur désœuvrement, où tous deux moururent, l'un (Cousin) le 14 janvier 1867, l'autre, le 23 septembre 1870. Elle doit être de 18()3 ou de 18()().
Il s'agit, dans la lettre de Mérimée, d'un point spécial des coutumes scolairesanglaises. C'étaitl'époque où, au moyen de délégués qui, comme Demogeot et Montucci, rapportaient de leurs voyages d'intéressantes et fructueuses constatations, M. Duruy procédait à une sorte d'instructive comparaison des usages français avec ceux de l'étranger, au point de
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vue de l'éducation et de l'hygiène physique, intellectuelle et morale des écoliers. Nous trouverons cités en passant plusieurs personnages considérables. Lord Clarendon n'est autre que l'illustre baron Hyde (1800-1870), (bplomate, ministre plénipotentiaire, et, pour l'Angleterre, le signataire du traité de Paris. Panizzi, d'autre part, était, comme chacun sait, l'un des confidents et des correspondants préférés de Mérimée'. Armand Trousseau (1801-18()7) fut un des plus notables médecins et praticiens du siècle. C'est lui qui, le premier, fit avec succès l'opération de la trachéotomie.
Enfin, voici le texte, sans autre commentaire. Le projet — qu'on lise et qu'on juge! — est séduisant, sans doute, en théorie; mais, pour praticable, c'est une autre affaire! Et je doute fort que l'Université, éprise d'utiles réformes, s'avise jamais de risquer celle-là. Il ne faudra point lui en vouloir.
Cannes, 13 février.
« Monsieur le Ministre,
« Lord Clarendon ne m'a encore rien envoyé, et J'ai tout lieu de croire que son enquête n'a été ni publiée ni distribuée au parlement. J'écris
I.Les Lettres de Mérimée à M. Panizzi (18;i0-1870) ont été puljliées pur M. Louis Fagan, du cabinet des estampes au British Muséum, en deux volumes, chez Calmann Lévy (1881).
29() PAPIERS D'AUTUEFOIS.
aujourd'hui à M. Panizzi pour qu'il prenne des informations à ce sujet, et qu'il demande à lord Clarendon un exemplaire de ladite enquête. Elle est imprimée, et peut-être consentira-t-il à la communiquer.
« Ce qui m'a frappé en la lisant, c'est l'emploi des élèves les plus distingués pour surveiller et diriger leurs camarades. Il n'y a plus guères d'école en Angleterre qui ait des maîtres de quartier, espèce souvent peu estimable, et toujours odieuse aux enfants. Les élèves moniteurs sont très fiers de leur charge, et s'en acquittent presque toujours très bien. Il n'y a pas de chef plus sérieux, plus vigilant et plus paternellement sévère, qu'un aspirant de marine de seize ans, chargé de commander une embarcation avec une vingtaine de matelots. Il sent sa responsabilité et se montre digne de sa tâche. Je suis convaincu qu'on pourrait appliquer avantageusement ce système à nos collèges. Maintenant les maîtres se mêlent de tous les détails, dispensent trop leurs élèves de penser, ou, s'ils pensent, c'est à faire des niches à une autorité tracassière.
« Je pense être à Paris au commencement du mois prochain, si je me sens en état do faire le voyage. J'ai été très souffrant depuis un mois
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malgré l'arsenic que le D"" Trousseau me fait prendre, et je suis encore assez faible. M. Cousin se plaint de ses yeux, qu'il a fatigués l'année passée dans les archives du Ministère des affaires étrang-ères. Il est cependant beaucoup mieux depuis qu'il passe ses hivers dans ce beau climat.
« Veuillez agréer, Monsieur le Ministre, l'expression de tous mes sentiments dévoués. »
P. Mérimée.