NICOLE DE SAVIGNY
( Mémoires de Granvelle , XII , 1 3 1 . )
Saint-Remy, 5 juin i564-
Monseigneur, pour satisfaire au suject de tous mes précédans escrips, et estimant que me tiendrés voz promesses et asseurances envers sa magesté \ je vous envoyé ung ample mémoire des choses qui doibvent estre bien digérés, et vous supplie qu il en soit usé en sorte que je n'en soitpoinct inttéressé, ny mon honneur, ny ma vye, ny à mes biens, et n'estoit la sufEzantte prudance dont vous estes revestu, enssamble l'entière fidellitez que (je suis asseurée) portez à la magesté royalle de nostre bon roy catholicque , avec aussy l'obligation que j'ay premièrement à ma foy et religion dont luy seul à présant porte le fays, que sy ce n'est par la grâce de Dieu, nous sommes tous perduz. Véritablement, oultre l'affection que despuys la mort du feu bon roy Henry je m'estoys dédyée de lui porter, que m'a cousté bien cher, ainssy que au précédant je vous ay escript, je ne me hasarderoys à faire telz advertissementz , joinct les grandes cruaultez que l'on m'a tenu sans l'avoir mérittez, non seuUement de m'avoir faict
' Le prâat exprimail i ces promesses n offre , d*ailleurs , que des formules de et assurances» à la dame de Saint-Remy simple courtoisie. (Mémoires de Granvelle, dans une lettre du jour précédent, qui t XU, p. 127.)
voUer, donner plus cinq cents coups, que d'espée que de long boys et pistolles, me panssant tuer, combien que rien de cella ne me peust offencer, estant gardée de la plus grand garde qui soit, avec une telle foy et couraige que je nVvoys nidle craincte de ce monde, et au partir de tel péril me faire prisonnyère soubz faulx prétexte, et me cuydant faire mourir honteusement, sans chaîne ne informations; me fust encores plus grande descfaai^e envers le peuple, qui ne ce trouva ung seul juge qui voidlut juger rien conttre moy; et toutte la province avoit assés de congnoissance du tort que Ton me vouiloit faire , disant que c'estoit une rigoureuse vengeance et callomnye des jallousyes du passé. Et combien que je fiisse expolyée de tous mes biens meubles, en valleur de plus de troys cens mille frans, sy estce que ceulx de la justice me secourrurent d'argent, avec diiligence, de ce qui m'estoyt nessessaire ; et pour le comble de toutte pernicyeuse hayne, voulloir dényer ung filz que ledit feu bon roy Henry m'a laissé, que s'il fust en vye ne fust demouré impourveu. Je vous laisse conssidérer ce que mon escript peult concevoir, et sy j'ay ocasion de me plaindre , et quel regret faict continuelle résidance en mon cueur, que la bontté dont je say estes ramply me faict plus familièrement confEer ma plaincte, vous supplyant, monseigneur, excuser mes passions, et n'avoir la présantte pour ennuyeuse, en compassion de mez grandz advertissements et bonne affection. Que sy mes peynes méritte sallaire, je pensse qu'ilz seront égaliez dans une juste ballance, qui me faict remettre le tout à la bonne conssidération de sa magesté, enssamble de madame nostre gouvernantte et de vous; et sy à l'advenir je puys faire service, je exposerai ma vye pour en venyr à bon point.
J'ay délibéré d'aller en Provence trouver madame de Savoye * , pour luy présantter le petit saint Henry, aflfin qu'il luy plaise d'en parler au roy et à la royne de France, pour le pourveoir comme la raison le solicite. Sy en cest endroyt yl plaisoit à nostre bon roy me donner aide , ce seroit occasion à TanfiFant et à tous ceulx de ma race
^ Marguerite de France , sœur du roi Henri II.
de luy faire très-humble service et randre perpétuelle obéissance* Je donneroys bien les moyen à enttandre qu'il faudroit tenir pour le faire pourvoir, sy ainssin le trouvez bon, et qu il vous plaise le me mander; d avant que d'envoyer en Espaigne, je vous en manderay mon opinion cellon mon petyt jugement, qui me fera faire fin à ceste par mes très-himibles recommandations, que je présente à vos meilleures grâces et souvenences, pryant Dieu vous donner, etc. De Sainct- Remy, ce v® de juing 1 564.
P. S. Faudroit faire esloigner la dame de Curssol d'auprès de la personne de la royne de France ; car c'est celle qui faict touttes les menées des huguenotz , et qui faict de grands advertissementz contre le roy catholique. Madame de Savoye feroit bien cella.