CXX.I
AU BARON DE BOLWILLER
( Mémoires de Granyelle , XIV, A 1 1 • 4 1 3- )
Baadoncoort, 19 octobre i564.
Mons^ J'ay yeu ce que vous e^cript mons' de Siilières, et me
semble aussy que je voy peu d'apparence au mariage de Dannemarche avec la royne d'Angleterre \ pour les mesmes raisons que très-prudemment vous y considérez, ef sera mieux conseillée d'entendre au mariage de mons"" l'archiduc, ayec le port et assistence que, moyennant ce mariage, elle peult attendre de nostre coustel. Et au regard des 600°^ escuz, quy les auroit, la sonune est belle et s'en poiuToit l'on servir; mais les emprinses de ceste qualité nont pas tousjours le succès qu'on désire, et est bien loing le lieu pour doiz là les conduyre sheurement en Lorrayne, sans qu ilz soient rescoux, et tant plus avec l'alliance et correspondence que le roy de Dannemarche, et plus le duc de Saxen, électeur, ont en la Germanie; et comme vous dictes audict Sillières et fort bien, le prenant sur l'empire , et mesmes aux terres du duc de Saxen, ce seroit, par les constitutions de la paix publicque, tirer sur soy tout l'empire. Pour moy, je treuve ladite emprinse très-^dangereuse, et ne sçay combien elle seroit sheure; et se. faisant icelle, ce seroit jà ouvertement entrer en guerre, et ne sçachant en ce poinct la voulenté de mon maistre, ny sy, à la disposition de ses affaires, il conviendroit qu'il se fist , je ne m'en puis mesler ny y conseiller, et m'en remettray
' Fnute évidente du copiste de i'époque : il a voulu désigner la reine d'Ecosse.
aux plus saiges. Et doibgeant venir sytost vers vous PiéterOss, vous sçaurez tout le fondement de cette matière et d'aultres
Ce sera ung grand bien sy sa majesté impériale, comme j'espère et vous faictes aussy, demeure ferme en la religion catholicque. Plus je y pense , plus il m*a semblé qu'il seroit requis qu'il différast de foire diette; et, à la vérité, s'il pouvoit attendre jusqu'à ce que le roy nostre màistre fust au Pays-Bas , il luy serviroit grandement pour y besongner avec authorité
Il va fort bien, qu'en ce que Ton doubtoit du changement de la religion à Hagnau; les choses ne soient passées sy avant, et est très à propos que ceulx du régiment d'Engsey en ayent escript sy expressément, qu'aydera beaucoup aux offices que vous vouldriés faire; et vostre présence, ou du moings estant si près que de deux lyeues, servira , et sy pourrez avoir de Strasbourg journellement nouvelles; et j'espère que sy vous vous déterminez d'aller jusques vers mons' l'archiduc Ferdinande, que vous m'en advertirez
Je vous mércye, mons', très-aflfectueusement la foveur que vous m'aveï faict d'asseurer à mess" les archiducz le désir que j'ay de leur faire très-humble service ; à quoy je satisferay k mon pouvoir, de sorte que lesdicts seigneurs pourront cognoistre que ne les avez feurcompté.
fattendray ce que vous m'escrirez lorsqu'aurez voz papiers à la main touchant Metz , et vous prie que ce soit particulièrement, pour ce que je m'en treuve du tout hors de mémoire, et, comme je vous ay escript, mes papiers sont en Flandres; mais je ne vous veidx celer que seuUement hier receuz-je une lettre de Gamant, escripte à Strasr bourg le XXV* du mois passé, et y a plus d'ung an que je n'en avoyeeu; ains^oiz mon parlement alla à Bruxelles, s'adressant au président et à Cobel, poiu* sçavoir Aquy il adresseroit ses lettres, espérant peult-estre foire mieulx son ptoffit du mondé nouveaul ; dont tous deux m'adverlirent , et que , pour s'en desvelopper et non s'en vouloir mesler, ils l'avoient remys à moy. Maintenant ce qu'il m'escript, j'entendz bien que c'est pour retourner en practique et avoir
de Taisent par mon moyen, comme il en a heu aullres foys. Son filzme debvoit venir trouver, lequel je n'ay encoires veu; mais, s'il vient, selon qu'il parlera , je verray ce que j'auray à luy dire. Mais , entre aultres choses , il m'escript que les nouvelles des emprinses de madame de Lorraine contre Dannemarche sont toutes publicques en la Germanie ; et après, au propoz de ce de Metz , m'escript ces motz suivantz : « Je me donne merveille s'il seroit possible que le baron de « Polveiller nous eust en sy petite recommandation , que de nous « vouloir tirer du roy de France pour nous rendre au prince de « Condé; je ne le veidx croyre, encores que l'homme du prince me «l'ayt asseuré. ■ Ce que 4essus m'escript-il , dont je vous prie de, pour quelque respect, ne luy faire semblant en façon quelconque, ni moings que vous sçachez qu'il m'a escript; car je faiz mon compte de ne lui escripre responce à ses lettres , sy son filz ne vient ou qu'il ne m'en escrive aultres.
JTentendz par voz lettres que vous avez adverty mons' de SiUières de ma responce 9 ostant ce qu'il voua a semblé non estre veu par luy. A la vérité, nK)ns\ ces façons de proteste me desplaisent, car je sçay que quelquesfoys l'on s'en veult servir après. Je ne vouldroye qu'avec le temps il dict : « fen avoye faict advertir le cardinal, et je confioye qu'il en escriroit au roy. >» Je diz de ceste emprinse de Dannemarche, ce que je ne feray en façon quelconque « pour les raisons que j'ay escript sy souvent, et qu'ilz envoyent en Espaigne s'ilz veuUent, et s'ilz ne veullent qu'ilz le laissent^ ne me voulant mesler de l'aflFaire^ ny d'y dire advis, n'est que sa majesté m'en escripve; car, en ce cas, j'en dîray franchement mon opinion, comme je l'ay dict tousjours. . i . . ■ Tay lettres de Flandres : toutes choses y soiît encores ainsy» et au XYuf encores n'estoit l'ayde accordée, mais quasi aux mesmes termes qu'elle estoit ung mois avant que je me partisse. U est vray quon donne espoir qu'il se. fera bien tost, et, sur ma foy, je le vouldroye, pour ce qu'il empourte trop au service du maistt^e ; et, depuis le tumulte que fut l'aultre jom* en Anvers pour un prédicant que l'on exécuta, l'on a affixé, à la bourse et aux églises, pasquilles bien
malheureux et séditieux ^ peinctz de sang, contre le magistrat, pour ce qu^on en faisôit enquestes contre les autheurs : que sont choses
de dure digestion et de très-dangereuse conséquence
D'Angleterre Ton m'escript que la royne afaict conte de Lanclastre ^ milort Robert, qu'est tiltre de la maison royale, et se faict cecy avec grande pompe et cérymonye, dont, plusieurs 'se sont scandalisez; aussy sent Ton fort que le parlement se soit diflFéré jusques à Tan.quy vient , et faict la royne ce qu'elle peult pour marier celle d'Escosse avec le filz de miladi Margareta ; mais je tiens que c'est pour rien. Cicel et Fragmarton^ debvoient aller devers l'empereur; mais la femme dudict Cicel a tant prié qu'on pense que ledict Cicel n'y ira, ains Fragmarton seul , quy demeurera 14 pour ambassadeur ordinaire : c'est ung grand gaste-ménage et celluy qu'a manié et faisoit tous les troubles de France, et sera bien que sa majesté impériale fasse tenir l'œil à ses actions, s'il va par delà. L'on escript aussy que l'on pense que l'accord se fera entre le Pays-Bas et ladicte royne.. . * . Et me recommandant, etc. De Bauldoncourt, ce xxix* d'octobre.
LE BARON DE SILLIERS
AU BARON DE BOLWDLLER
* ( Mémoires de GranveUe, XV, Q-ia. )
39 octobre i5()d.
Madame se cômmance ung peu mieux à porter, dont Dieu soit loué.
Quant ad ce qu'avez treuvé estrange de l'alliance dannoise avec
' D fut créé comte de Leicester, et non de Lancaster. — * Trogmorton. Voir ci-après , n'CXXV.
Escosse, jem'en esbeys aussy bien que vous; si est-ce qu'aujourd^huy telles et plus grandes cboses adviennent journellement, tant plus qu'estant, à mon jugem^int, une practique itançoise, par laqueUe ils en seroyent plus serviz que n'importe la craincte de Talliance suédoise avec Angleterre, laquelle néantmoins est du- tout effacée. Silebruict qui court par-deçà est véritable , c'est à savoyr la royne d'Angleterre estre mariée avec millort Robert et par le consentement de tout le royaume, et, s'il ce n'estoit de peur d'estre trop prolixe, je pourroye bien discourir, mais je le remettray à une aultre fois. Seulement j'en dirai encoires ce mot, qu'accompagnant les offres que la royne de France a faicté à son altère et le desseing de l'alliance susdite, à peu près oti poiUToit toucher du premier advertissement que vous en ay faict, y couver quelque chose.
Quant à vostre homme, qu'avez détenu jusques à présent. Madame remect d'en user selon qu'en treuverez par vostre bonne discrétion ; vous priant ne treuver maulvais de si tardive response, à cause que j'espéroye l'allée du sieur Ocs plus hrielve qu'elle n'est, et lequel vous en heust donné esclercissement.
Quant à l'argent, vous me secondez, par votre lettre, ad ce que je vous en avoye mandé, estant la mesme response qu'en avoye faict au personnaige qui s'avoit offert d'y servir, conmie plus amplement vous pourra discourir ledit sieur Peter Ocs. Quant à la conduicte, elle debvoit estre en forme de marchandise , par conséquent avec bien petit convoy.
Les propos tenuz par cy-devant ne sont point esté tenuz en forme de plaincte, ny contre le roy ni contre personne, mais bien en regrettant la perdite de si belles et fondées occasions, considérant aussi le fruict qu'en pouvoit succéder : et voilà comme ils debvroyent avoir esté prins. Aprez que le sieur Ocs aura communiqué avec vous, on pourra résouldrc pour envoyer en Espaigne.
Qu'il doibve suffire de correspondre l'un à l'aultre des affaire, je vous tiens bien de si bon jugement que ce seroit ung labeur bien vain de ce faire, si on ne le mectoit en tels termes qu'il en deust ré-
Milter anlcun firuict au publique , ou pour le moins particulier ; sur quoy Madame s*esi tousjours fondée. Ne sçay comme les aultres Ten^ tendent , estant toutes choses à Toption des personnes qui auront en* yye de seconder ung si sainct subject.
J'eusse mieuk désiré la venue du roy par deçà en cest authonne que non au printemps de Tan prouchain, tant pour le bien publicque que pour le particulier de Madame, et aussy pour fuyr lesjalousyes que sa majesté amènera quant et soy, venant en une telle saison, veu que lors toutes choses conunencent ordinairement A bouillir. Des quatre chemins, celui de Bourgoigne seroit le plus à mon gré, es* tant d*oppinion que le prince ^ n a aulcune charge de luy aller au de-» vaut, ny n'aura peust^stre ; car les forces de Savoy e le pourront ac* compaigner jeusques en la Conté, et celle de la Conté jeusques en sa duché de Lucembourg, accompaigné, en passant, de monsieur de Lorrayne, prince qui luy est serviteur et parent, neutre et hors de toute soubçon; et si aultrement ledit prince s'advance d y aller, j'oppine que ce sera de gayeté de cueur et pour aultres raisons que j ayme mieulx penser que dire.
La lettre du roy escripte à Madame , et obtenue par le moyen de monsieur le cardinal, ne contenoit en substance aultre chose sinon qu'il ia prioit bien fort qu'elle vpulust encoires avoir pacience en ce quil se passoit;^veu, comme il dit, que tout le monde universellement est travaillé. Le surplus des aflTaires, comnie du chasteau de Torthpnne , du mensual , et du reste, sa majesté l'avoit remis audict sieur cardinal, dont il en ha faist part à Madame, alléguant les raisons du roy, sur lesquelles aussi il a eu des répliques de son altèze. Et peult sa seigneurie révérendissime bien juger de quel costé panche le droict, lequel son altèze ha bien envye d'esclaircir davantaige et avant longtemps, s'il plaît à Dieu, encoires que la première voye m'estoit plus aggréable, conune k celluy k qui les choses douces sont plus amyables que les brusques. Mais INisurpation que journellement faict le sénat sur la juridiction de Madame, l'insolence du gouver-
' D'Orange.
neur d'Alexandrye contre les vassaux et subjectz de son alt^e, dont ordinairement luy en viennent plainctes ; le dommaige que la pauvre cité endure joumeilenient par la continuelle demeure des hommes d'armes, saps aulcim respect de Madame, la détention de son chasteau de Tourthonne , la levée des deniers qu'on faict tous les jours, lescpielx sont nuement à son altèze, montant à présent jeusques à la somme de plus de deux cens milz escuz, sont certes tous poinctz qui ont faict résouldre Madame à en demander la raison à sa majesté; se confiant que , veu sa bonté et justice ordinaire , elle ne luy sera point dényée. Ce que dessus m'avoit esmeu d*user de ce mot de descharge, mais non, comme je voids qu'il est prins, pour charger aultruy, tant moins ung tel personnaige comme monsieur le cardinal , et n'est nullement ma coustume de procéder ainsi. Madame s'est esbaye quelque j)eu que, veu les choses avoir esté représentées, elle n'en a eu aultre responcé que celles cy-devant dictes, et voit fort bien qu'on payç lettres par lettres; et ne doibt non portant ce mot estre prins à soy, ains le tout en bonne part.
Je suis bien d'oppinion de laisser de négocier en quelque chose sur l'espérance de la venue du roy, car elle se diffère trop, mais non de perdre les subjetz encommencez : car, comme dit Madame, il en fault veoir une fin. Par cy-devant, son altèze a fait entendre qu'elle ne désiroit nullement mectre personne en peyne pour son service; par quoy n'est de besoing d'en parler si résolument, ny de dire qu'on n'a faist ny voulu faire , ny en vouloir faire semblant quelconque pout* les raisons alléguées, lesquelles je trouve raisonnables et bien fondées. Si est-ce qu'un si gentil subject que le nostre peult estre party en plusieurs parties, desquelles la distribution appartient à l'homme saige, tant plus que le service public et du maistre y est^ pour lesquelx tous respectz doibvent estre obmis; encoires qu'à mon jugement ilz se pourroient bien conduyre sans aucun inconvénient. Madame remetcye beaulcop de fois la bonne affection qu'elle congnoit en mons' le cardinal, bien marrye que les choses sont en tels termes qu'on ne pourra jouyr du fruict que ses affaires porteront avec soy.
Quant à moy, que je deusse conseiller son altèze sur ces poinctz préditz et quiîs sont en trayn, certes, je ne présumeray ny présume tant de moy que de prendre ceste charge, congnoissant trop bien mes forces ; et aussy je ne suis appelé que comme là cinquième roue d'un chariot, quelque tiltre que j'ay, et, comme de raison, veu la grandeur du subject. Bien ay-je tenu main et tiendray à jamais, s'il playst à Dieu, garder mon vœu que le subjest ne passera en aultres mains, sçaichant fort bien ce que m'est deu, quelque pauvre gentilhomme que je soye, encoires que ce pourroit estre ung moyen pour me faire grand. Mais je n'estime rien au regard de mon debvoir : comme par la despesche qu'on a faite à la royne de France, on s'en pourra esclarcir, laquelle contient en substance que toutes fois et quantes que l'ennemi occupateur proposera à Madame mesme moyen pour abolyr les choses passées avec honneur, establissant les présentes et assurant bien les futures, et le tout avec le consentement du royaume, son altèze sera preste à les escoutter, et, sur ce, en user parl'advis de ceulx à qui en partye il touche, aussy bien qu'elle n'est pas la seule intéressée.
Toussé volentiers entendu que, quant je propose quelque apparent jugement, comme fut celluy de l'indisposition de Madame, qu'on n'en eust demandé ou conseil ou remède.
L'on dict par deçà , et ay veu des lettres , que le ix* de ce mois le rôy de France se portoit bien. Bien se bruict de la mort de monsieur d'Andelot^ mais il n'y a rien de seur.
Mons'^ d^Ausance^ a faict un ban à Metz, commandant de la part du roy de France , comme protecteur des trois éveschez , qu'on n'eujst à rien aliéner desdits éveschea^, et, si rien y lut aliéné, le restituer; ayant muni la citadelle de toute artillërye et de vm"* quartes de grains.
Depuis ceste escripte, j'ay entendu que le roy a donné la duché de Gueldres à don Joan d'Austria, filz bastard de feu l'émpereuir
* François d'Andelot ne mourut qu au mois de septembre 1 568. — * Voir tome VI , page Âoo.
PAPIERS D'ÉTAT. — VIII. 6o
Charles, et davantaige court le bruit par deçà d'une alliance du
prince de Parme avec une de Portugal.
Monsieur de Vauldemont est de retour de Flandres , là où il a esté fort honorablement receu et festoyé, tant de madame de Parme , monsieur d'Egmont que des aultres seigneurs, et, que plus est,. s'a réduict avec ledict s*" d'Egmont en fort amyable appoinctement.
cxxni.