A LA REINE D'ECOSSE
( Mémoires de Granvelle , XV, 1 53- 1 54 ; 1 57- 1 58. )
Chantonay, 9 5 novembre i564.
Madame , c'est esté contre mon opinion , et pour causes survenues nécessaires et importantes, que mon retour aux Pays d*em-bas s'est différé plus longuement que je ne pensoye lorsque , pour les raisons que vostre majesté aura entendu, je m'en partiz; et, en ceste mienne absence , regrette seulement que , pour estre loing et desdits Pays d'em-bas et de la court d'Espaigne, ny je n'y peu faire sy souvent entendre à vostre majesté de mes nouvelles, ny sy efficacement exploitter ce que j'eusse singulièrement désiré poiur son service , et, à mon advis, pour le bien universel de la chrestienté. Sy est-ce que je nay obmis de faire ce que j'ay peu, comme le sçay fort bien madame la duchesse d'Arschot, laquelle m'a envoyé par un sien secrétaire la lettre qu'il a pieu à vostre majesté m'escrire du dernier d'aoust, que j'ay seullement receu maintenant, et m'a appourté une grande consolation, la véant pleyne de tant de faveurs oultre mon mérite; mais ce n'a esté sans sentir que je n'aye heu le moyen de, par les effectz que
je prétendoye, luy monstrer par effect que ma voulenté et le désir de luy obéyr méritent quelque part de ropinion qu'il plaît à vostre majesté avoir de moy. Et pource que je suis loing et que je ne vouldroye que mes lettres se perdissent, ny que aulcuns sceussent ce que j'escripz , j'envoye ceste mienne responce par la main de ladite dame duchesse, que m'a faiet ce bien de me faire tenir les vostres.
Tout ce que j'ay peu achever doiz icya esté de tant solliciter qu enGn le roy mon maistre a résolii et envoyé sa responce à son ambassadeur résident en Angleterre, telle que je tiens vostredite majesté aiura jà receu, sy, comme je pense elle l'aura faict, elle a envoyé celle part quelc'un confident soubz couleur de quelque aultre chose quy luy ait pu parler ; et , à la vérité, j'ay heu doiz longtemps doubte que l'une des négociations empescheroit l'aultre; comme je voy estre advenu, et que le roy mon maistre doubteroit de se mettre en chose que le myst en umbre avec ses parentz sy proches. Et sy j'avoye ce bien que d'estre en présence de vostre majesté, je luy diroye plus que je ne puys confier à lettres, pour luy faire entendre la bonne afiPection que sa majesté catholique luy pourte, et la grande estime en laquelle méritoirement elle tient vostre royale personne ; ce que j'espère sera pour tousjours, et de sorte que quy fera service à vostre majesté le fera à la sienne, et sy ce qu'est en termes s'achève , comme je l'espère , ce sera quasy la mesme conjonction que quy fust venu à l'efiFect de l'aultre, sy avant que sa majesté catholique preigne cest affaire en main, que j'espère elle fera comme chose sienne propre ; et quoy qu'advienne, je n'oublieray jamais mon debvoir, ni l'obligation qUeje recognois avoir à vostre majesté, pour, en tout ce que je pourray, luy faire très-humble service.
Je ne sçay quand je partiray de par deçà, et voy peu d'apparence que ce puisse estre de cinq ou six mois, s'il ne survient chose inopinée que me tire aillicurs; mais je n'iray nulle part dont ladite dame duchesse ne soit advertye, par le moyen de laquelle vostre majesté le poiura entendre; et où que je voise, seray tousjours le mesme dédié à luy faire, en tout ce que me sera possible, très-bumble servicie.
et me pourra aussy, par le moyen deiadite dame, faire entendre et
commander son bon plaisir.
Le danger de peste qu a esté aidcuns mois passez aux environs de ce pays, signamment vers les endroitz de la France auxquelz la court du roy très-chrestien a esté , m'a osté le nioyen de sy continuellement pouvoir estre adverty des occurrans , par où je n'en pourray faire à vostre majesté la part que je vouldroye; et toutesfoys ne délaisseray-je d en dire le peu que je sçay, puisqu'il luy a pieu monstrer quelquesfois contentement de ceulx qui luy sont venuz de moy.
Vostre majesté aura entendu les choses passées à Lyon, et de comme la cour de France s'en partit pour ces dangiers de peste, [ne] délaisant toutesfoys les provisions requises pour achever la citadelle, [par] laquelle le roy très-chrestien espère estre bien asseuré dudit Lyon. Et depuis a esté ladite court en Valence, en Avignon, à Marsaille et présentement en Languedocq, où elle pensoit trouver assemblez les estatz de ladite province, pour y traicter les choses nécessaires au bien d'icèlle et aultres du service du roy très-chrestien; et samble que ceste visite du royaume se faict afin de s'aseurer ledit seigneur roy très-chrestien de toutes les villes de son royaume, poiu* après se sçavoir mieulx résoldre de ce qu'il aura à faire pour la pacification d'icelluy ; et est l'on avec désir d'entendre en quelle part ledit roy très-chrestien se vouldra arrester pour faire la reste de l'hyver.
L'on nous dict icy , par gens qui viennent de la Champaignç et devers Toul, que monseigneur le cardinal de Lorraine sç voyt présentement à Soyssons avec monsieur le prince de Condé, pour procurer entre eidx quelque pacification, et se sème le bruyt comraung que, ce moyennant, se doibge faire le mariage de vostre majesté avec ledit prince de Condé : ce que, pour infinies raisons, je tins estre (siAe; et mesme , considérant la grandeur du coeur de vostre majesté, et que ce ne pourroit nullement estre la resorce de ses affaires, lesquelx se peuvent endresser par auitre trop meilleur moyen. Mais bienpourroitil estre que l'on y parleroit du mariage de madame de Guyse avec ledit seigneur prince, pource que je sçay que à MarsaiUe la royne
mère fit grande instance à ladite dame de Guyse, afin qu'elle s'y voulust condescendre : et je ne sçay ce que sera succédé depuis; mais je sçay bien que pour lors ne servirent à la pei*siiader milz offices faictz par ladite royne mère , tant envers ladite dame de Guyse que mons** le duc de Ferrare son frère; et il ne pourra tarder que Ton ne sçache la résolution qu'aura heu ladite communication à Soyssons.
La duchesse de Lorraine mère a esté à l'extrême, et comme désespérée de sa santé, pour quelques accident2 que luy estoient survenuz; ms^is, grâces à Dieu, elle se pourte mieulx, et est présentement la Lorraine assez à repoz.
Les roys septentrionaulx de Dannemarche et de Suède sont tousjours en guerre, et se treuve celui de Dannemarche bien empesché et fort aflFoibly. Celluy de Pologne a heu deux maulvais rencontres nouvellement du Moscovite, et le vayvode de la Transilvanie a, contre la tresve et violant icelle , occupé , par intelligence , trois places de la frontière sur le nouveaul empereur; mais Ton est après pour y remédier.
Après le trépas de l'empereur Ferdinand\ de glorieuse mémoire, que Dieu absoille^, fempereur Maximilien moderne et ses deux frères, les archiducz Ferdinand et Charles, par le moyen du partage que feu sa majesté leur père avoit faict de son vivant et de leur consentement, se sont merveilleusement bien accordez, et vivent en très-grande union, jusques à avoir réparty entre eulx les ministres du père, conforme à la commodité des terres qu'ilz ont respectivement hérité. Et l'on parle de faire bientost une diette impériale; mais l'on ne s'est encoires résolu ny du temps ny du lieu d'icelle ; et nous verrons ce
* Ce monarque, k Texemple du cardinal « taisson ( blaireau ) pris du 1 5 août au
de Granvdle et de plusieurs autres grands « 18 septembre, appliquée sur le corps, »
personnages , n*était point exempt de quel- était , suivant eux, une garantie infaillible
ques-unes des superstitions de son époque. contre la peste , et Ferdinand « juaqu^à sa
Ainsi «il recbercboit les secrets qui pro- dernière heure, en portait un morceau
« fitent à la santé, » et recommandait Tu- attaché à une petite chaîne d*or pendue à
sage des remèdes sympathiques auxquels son cou. {Mémoires, XXIII, 381.] il avait un firéquent recours. « La peau d*Qn
que couvera cest byver pour l'esté prochain. Et, pour fin de ceste, me recommandant très-humblement à la bonne grâce de votre majesté, je prie le Créateur qu'il luy doint très-bonne et longue vie. De Chantonay, ce xxv*^ de novembre 1 564.
M. DE SILLIERS
AU BARON DE ÇOLWILLER
( Mémoire? de Granvelle, XV, i8Â-i85.)
S. 1. 3 5 novembre i56é.
KKAGUENT.
Et si on n'a peu obtenir du roy le sien propre , c'est asça-
voir le chasteau de Torthone et plusieurs auitres choses de moindre prix, ayant néantmoings, pour telz eflFectz, souvent envoyé homme propre en Ëspaigne, à plus forte raison on ne fera guères de fruict au pourcbas du desseing que sçavez : et ceste est Foppinion de Madame pour ce coup. Et puis pourquoy y envoira-l'on , puisqu'il est dict que le roy en vouidra avoir i'advis de ceulx de Flandres? Puisque tout le monde sçayt et void à l'œil le grand droit de son altèse , auquel tout homme de bien debvroit mectre la main, pourquoy ne veult personne estre le premier à rompre la glace? On scet bien que ce n'est pas à faire à moy, ny d'entreprendre une si pesante charge, ayant les reins par trop foibles pour un tel subject, ny ay aulcune entremise parmy les grandz de ce monde. Madame est malade, et le subject tout sain; son altèze est maîtresse et je suis serviteur; Madame est femme et a bonbesoing d'hommes, et puis le subject concerne non-seulement son particulier, mais aussy le publicq. Pourquoy donc n'y mectent la main
les personnes publicques? Je ne suis pas tel; il touche grandement le service du roy et ses affaires : je n*en ay nulle congnoissance; je donne ce que j'ay, de plus je ne puis.
Madame dlct n'avoir jamais entendu aulcuns moyens par lesquelx elle pourroit avoir l'assistance du roy d'Espaigne , sinon que d y envoyer : sur quoy vous oyez ladvis que dessus. Et puis quel support y treuvera celluy qui yra? Je n'y congnois personne; le roy n'est poinct si facile à aborder et traicter avec luy, vous le sçavez ; et la matière veult estre bien dicte, bien entendue, accompaignée de plusieurs réplicques; aultrement l'on aura le retour pour l'allée, et puis le tout bien entendu, l'on renvoyra en Flandres en dangé d'estre descouvert au grand préjudice delà réputation, et doniiant occasion aux ennemys d'y remédier. Le tout soit dit sous correction; concluant avec vous qu'en se plaindant, les occasions se perdent et que les remèdes seront mis avec la pourvoyance qu'on faict aux affaires d'Angleterre.
Madame vouldroit bien que de l'ouctroy faict par les Néapolitains & sa majesté, elle peust estre payée de la mercède que le roy luy feit y a cinq ans passez ^
' A l'occasion de cette lettre et de son auteur, M. de Chantonnay, écrivant le gdécembre suivant au cardinal son frère « s'exprixne dans les termes ci-après :
« Je ne me saurois tenir de rire quant je « vois les discours de ceUuy qui a tant à « cueur la guerre dont votre seigneurie il- « lusfrissime ne veult estre auteur. Je voul- « droie estre la moitié aussi sage qu'il le «cuyde estre avec son terme de subject, « dont toutes ses lectres sont farcies. Quel- • que petit qu*il se face, je crois qu*il ne
* (Sages et prodeoU.)
«pense pas estre moins quung connes- «table de France, et m*esbéys qu*estant « subject du roy, il eu ose escrire si libre- « ment k ung estrangier; et voys bien qu*il « craint que Ton ne lenvoye en Ëspaigne : • car, oultre ce qu*il deflBe qu*iin acheveroit «ce qu'il vouldroit, il ne vouldroit eslon- « gner la personne vers laquelle il a crédit, « laquelle, si elle a hesoing d*hommes*, n'est «pas trop bien pourveue en luy.» (Mémoires de Granvelle, XV, aa4 v*.)