A NICOLE DE SAVIGNY
( Mémoires de Granvelie , XII , i & i - 1 Aa . )
Baudoncourt, 6 juin i564.
Madamoyselle, j*ay receu voz lettres et le billet y encloz, et vous mercye bien affectueusement la confiance que vous avez tenu de moy pour me communiquer choses que, k la vérité, sont en apparence de très-grande importance ; et pense bien que madame de Cimaol et aultres de sa sorte auroyent plaisir que telles choses,- comme les desseings pourjectez audict mémoyre , peussent advenir; mais j*es-
* Sorte de jeu de cartes.
PAPIEBS D'ETAT. VIII. 4
père que quant à ce que touche les seigneurs des pays d*en bas, ceulx qui ont telle opinion d'eulx Tout à tort, et se mescomptent. Bien sçay que aulcimgz d'eulx ont heu quelque altération à Tencontre de moy, par faubes et malheureuses persuasions d'aulcimgz paillards qui , pour en penser faire leur prouffit particulier, sèment ce qui leur vient en la cervelle ; mais j'ai tousjours congneu auxdicts seigneurs une volenté si entière à l'endroict du roy , leur prince et seigneiu*, et déclarent de sorte le désir qu ilz ont de soubstenir la religion , que je tiens que ladicte dame de Cursol et aultres semblables, qui vouldroient faire desseing sur Toppinion qu'iiz pourroyent avoir d'eulx, aultre, se mescomptent. Et toutesfois, pour satisfaire au petit billet endoz en vozdites lettres, je ne fauldray d'envoyer le tout à madame la duchesse de Parme, gouvernante, quant ce ne seroit à aultre fin que pour luy faire congnoistre tant plus vostre bonne volenté; et le mesme feray-je, quant vous le me permectrez, de tout ce que vous me voiddrez confyer dadvantage des particularitez et des moyens que vous semblent à propoz poiu* le remeyde , et ne fauldray d'en aussi advertir le roy mon maistre , qu'est si bon prince, que l'on doibt plus tost espérer de luy recongnoissance des services, que non pas de comporter que ceux qui monstrent désir de luy en faire un, reçoipvent peyne ou dommage.
Je vous ay, sur ma foy, heu en très-grande compassion, lisant le discours que vous me faictes des choses que l'on vous a faict souffrir, et ay entendu vostre délibération d'aller en Provence, pensant y treuver madame la duchesse de Savoye, pour, par son moyen, remonstrer ce que vous convient et à vostre filz. Mais je me doubte que vous ne la treuv^ez là; car je tiens qu'elle soit à présent à Chambéry avec monseigneur le duc. Bien ay-je entendu que luy et elle se doibvent treuver à Lyon, y estant le roy; mais cela doibt estre si tost, qu'il seroit impossible procurer en si brief temps que lors le roy mon maistre y peust faire office que vous peust servir et à vostredict filz ; oultre ce que, comme vous sçavez assez, les princes ne se meslent volentiers d'affaires de leurs voisins de telle qualité, et doubteroye
qu'il vous pourroit plus nuyre que proffiter, et ont aultres moyens pour recongnoistre ce que l'on faict pour eulx. Si vous allez en coiul, je ne faiz doubte que vous pourrez avoir moyen de, comme entre dames Ton parle et devise, descouvrir quelque chose qu'il conviendroit au service du roy mon maistre l'on sceut; et si vous me voulez confyer ce que vous y pourrez apprendra, j'en useray comme j'ay faict et pense faire de ce que jusques à oyres j'ay heu de vous, afin que vous en ayez le gré; ne vous pouvant de ma part promectre chose quant à ce que touche sa majesté, sinon que je procureray très-volentiers de luy faire entendre, et à madicte dame de Parme, votre bonne volunté, et je sçay qu'ilz ne sont ingratz de ce que l'on faict pour eidx.
Je diray dadvantage que je ne puis croyre que le roy très-chrestien, venant en eage, ne recongnoisse ce que le roy mon maître a fait pour luy pendant qu'il a esté en ce bas eage, l'ayant assisté, en sa nécessité, de gens et d'argent si libéralement; ny de raison pourront, tant les disées^ de ladicte dame de Cursol et d'aultres semblables, que ledict roy très-chrestien ne vienne à congnoistre les calumpnies que l'on luy vouldroit persuader contre ledict seigneur roy, puisque les bonnes œuvres au contraire en rendent si cler tesmoignaige. Et quant il en vouldroit user aultrement, je tiens que Dieu le chastieroit, et que conune il a donné à sa majesté bon moyen pour se maintenir contre quiconque luy vouldroit faire mal, sa divine assistance ne luy deffauldroit quant on vouldroit faire à icelle ung si grand tort. Et , selon la responce que ladicte dame duchesse de Parme, et après, sa majesté, me feront, je ne fauldray vous faire sçavoir de mes nouvelles.
Je suis, comme je vous ay escript, sur mon partement pour Besançon ; mais c'est avec desseing de retourner en brief icy. Et me recommandant, etc De Baudoncoiut, ce vi* de juing i564.
* (Discours, propos.)