‹ Papiers d'état du cardinal de Granvelle (volume 3)Chapitre 106 sur 127 · CCXXVIII · texte numérisé non relu

CCXXVIII

L'AMBASSADEUR RENARD

A PHILIPPE II

(Ambassades de Renard, IV, i 1-12.)

Paris, 1 4 septembre 1 556.

Sire , aiant entendu par lectres de madame la princesse de Portugal, gouvernante en Espaigne, l'occasion de l'arrest du capitaine Pierre Goudon et la surprise de la ville de Fontarabie qui practiquoit, et le contre-arrest que le Sr de Vandosme a commandé de la personne de don Antonio de Çuninga à Bayonne, encoires que le connestable de France m'eust asseuré que ledict don Antonio seroit relasché, si est-ce, pour veoir et entendre ce qui respondroit de la-

dicte surprinse, estantía court de France partie de Valeri et n'aiant inoien d'y aller négotier, je luy envoiay les propres lectres de son altèze, dictées et couchées proprement et convenablement, et que peuvent estre monstrées en tous lieux, le requérant faire entendre au Sr roy de France le faict et contre-exploit, et le remédier conforme à la tresve, et faire la démonstration convenable à l'observance de la capitulation de ladicte tresve. A quoy ledict connestable m'a respondu ce que vostre majesté verra par l'original de ses lettres cyjoinctes, désavouant le faict, confirmant que l'on aie pourveu à la liberté dudict don Antonio de Çuninga.

Quant aux prisonniers, jà çois qui m'eust promis de mectre en liberté les serviteurs du Sr duc d'Arscot et aultres détenuz en la Bastille, et qu'il escriproit au bailly du palaix pour recepvoir et résouldre les rançons des prisonniers vassaulx de vostre majesté, si estce ses parolles n'ont eu effect, ains par la fin de ses lettres il remect la résolution à la première commodité que s'offrira ; et n'y a espoir de rien achever avec luy, si ce n'est que l'on use et tienne les mesmes [termes] envers les Françoys prisonniers. Et a faict examiner par deux foys lesdicts serviteurs dudict Sr duc d'Arscot et faict les interrogatz contenuz en l'escript ci-joinct l, oulquel j'ay noté en marge ce qu'est digne de considérer, que ne peult tendre à bonne fin, sinon à cautelle.

Quant à ce qui concerne la fuyte du bailly de Melun, j'ay envoie au Sr viconte de Gand2la responce qu'il a faicte par escript, dont j'ay joinct à ceste la copie, afin que, l'aiant veu, il y réplicque; aiant esté troys moys entiers avant que j'en ay peu tirer responce.

Quant au Sr de Pons, qui n'est retourné selon qu'il avoit promis, l'on m'a faict entendre qu'il est malade, et n'en scey tirer aultre chose.

Ledict connestable dit au conte de Pont-de-Vaulx, quant il luy donna congié d'aller devers sa mère, que les ministres de vostre majesté vouloient donner loix aux ministres du Sr roy de France, par-

' Cette enquête ne s'est pas retrouvée. a Aussi de la maison de Melun

lant des prisonniers , mais que l'on perdoit temps : car il ne s'en ensuyvroit eifect; par où j'ay congneu que ce qu'a esté arresté par delà avec Basse-Fontaine ne leur est aggréable, et touttesfoys je ne scey la particularité. Au retour duclict Sr roy de France en ce lieu, que sera le xxne de ce moys et non devant, je verray ce qui vouldra dire.

Quant aux occurrens, l'on entend que le pape se fortifie en Rome; qu'il a abbatu des palaix et maisons qu'estoient à l'entour du chasteau Sainct-Ange; qu'il a de quinze à seize mil liommes de pied, tant en Rome que es places fortes; qui tient que s'il avoit gens de chevaulx à l'équipollent, il se pouroit mectre en campaigne; qu'il a imposé les habitans de Rome et prend la moitié des louaiges des maisons pour souldoier la guerre.

Ses jours passez il y a arrivé ung Turcq en ceste court, nommé Ali-Coulougli, quii a donné part audict Sr roy de France de la mort du roy d'Argie \ de la controverse qu'est en la succession, ne désirant ceulx d'Argie que son fdz soit roy; [estant venu] pour demander assistance de munition de guerre pour continuer l'emprinse contre Oran: n'aiant peu descouvrir aultre chose de son véaige.

Jay confirmation de bon lieu que les Françoys déseignent de surprandre la ville de Alexandrie, en laquelle l'on dit que Sarnajou, qui fit l'entreprinse de Vercel et Casai, y a esté plusieurs foys desguisé, comme l'ay escript par cy-devant; et ay entendu que ledict Sr roy de France a fait donner argent à cinq ou six habitans de Casai , quilz ont aidé à guider la menée de la surprinse dudict Casai; venant l'advis du propre trésorier qui a forni les deniers depuys la venue du Sr de Brissac.

Il y a arrivé en ceste court un Italien nommé Thibaldo, Milannoys, qui a servi vostre majesté les années passez, qui a accepté le service dudict Sr roy de France, comme aussy a faict Spinola, qui estoit pensionaire en Angleterre ; et comme il est Genevoys , il conviendra en donner advis à ceulx de Gênes, pour ce qu'il est homme d'entreprinse si désespéré.

1 Alger.

Jay eu advis que l'on avoit parlé, en présence dudict Sr roy de France, de faire empoisonner la serenissime reine d'Angleterre, et que ledict Sr roy de France avoit gousté la practique, dont j'ay faict advertir l'ambassadeur Vothon, que l'a escript par delà, comme il m'a dict; venant d'ung personnaige de crédit.

Le prince de Ferrare est seullement parti pour aller en court dudict Sr roy de France avec l'ambassadeur du Sr duc de Ferrare, son père, puys deux jours ençà, et y a continuation d'advis que ledict Sr duc de Ferrare ne se soit encoires résolud sur la lighe avec le pape et ledict Sr roy de France; qu'il y a practiques au contraire du mariaige de l'ung des filz du Sr roy des Romains et de la fille dudict Sr duc de Ferrare , tellement que je ne vois que l'on tienne encoires les choses pour assurées. Enfin, sire, si vostre majesté considère combien emporte les practiques , elle Ireuvera qu'il est aisé par icelles contreminer les déseings des Françoys, et leur faire la guerre par la mesme voie qu'ilz la veullent faire-.

L'on entend que l'on envoie en Piedmont renfort de gens de pied et de chevaulx pour aller à Piome ; mais il faict à craindre que, soubz ce prétexte, ce ne fût pour convertirà surprinse de Alexandrie ou aultre place, et continue l'advis que l'on lève six mil Suysses pour y envoier.

Il est bruict en ceste court que Sipierre soit passé en Allemaigne pour mectre en practique au Sr roy de Bohême une alliance d'entre l'ung des filz dudict Sr roy de France et de sa fille, pour le penser divertir de practiquer, jusques à dire que ce seroit pour le daulphin; en quoy je n'ay faict grand fondement, comme ne feray si je n'y vois aultre apparence.

Ledict Sr roy de France faict lever les mesmes subsides, impôt/, tailles, taillons, décimes et accreus comme en temps de guerre, hormis qu'il a réduict l'entretient des cinquante mil hommes que ceulx du menu1 de France debvoient souldoier,de huitz cens mil escuz à quatre cens mil, et reserre le plus qui peult ses finances pour l'an-

1 Le tiers état.

née venante. L'on est après pour mectre lez escuz soleil à cinquante solz. ,

Les Françoys ont sentu extrêmement Taccord du duc Octavio avec vostre majesté, et dit l'on que ledict Sr duc envoie son iilz en court de vostre majesté. Les Italiens se désaccordent fort par deçà à ceste occasion.

L'AMBASSADEUR RENARD

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