ÉCRITE A L'EMPEREUR PAR SES AMBASSADEURS EN ANGLETERRE
(Ambassades de Renard, III, 253-256.)
Sans date [19 juillet i553J.
Sire, nous avons eu nouvelle de l'homme qu'avions dépesché après le duc de Northumbellant , que est encoires à Gontebrice 1, distant de ce lieu de Londre de trente milles , accompaigné d'environ mil chevaulx et trois mil hommes de pied avec douze pièces d'artillerie, comme canons et doubles canons, et trente charriotz de munition: et qu'il debvoit faire les monstres générales le dix-huitième de ce mois, ayant envoyé cinq cens chevaulx à dix mil de là, pour descouvrir pays et l'asseurer avec Cantorbrice; et aussi qu'il faisoit lever quelques gens de pied peysans pour aller rencontrer madame Marie, la force de laquelle il entend s'accroist de jour à jour, et que les ungs l'aident d'argent, les autres de victuailles , les autres de gens, les autres de munition; qu'elle est forte et mieulx accompaignée
' Cantorbéry?
pour le présent que ledict duc; et ouyons de jour à aultre plusieurs quilz murmurent et s'apprestent pour eulx déclarer pour madicte dame Marie.
La peine où se retreuve ledict duc est qu'il ne se ose fier en personne, pour n'avoir faict ou donné occasion à personne de l'aimer : joinct que la suspicion l'on a qu'il ayt empoisonné le roy pour faire tumber en sa maison le royaulme, le descrie et divertit l'affection du peuple. Et n'est son emprinse sans difficulté, et seroit davantaige si en ce lieu de Londres ou à l'entour se faisoit quelque motion, comme l'on dit elle se pourra faire, passant plus avant et esloignant davantaige ceste ville; et jà est bruit que entre le frère du comte de Adincton et le filz de Priveséel contention a esté jusques à mectre la main aux armes, l'un soubstenant madicte dame Marie etl'aultre la nouvelle royne; et ledict Adincton, tenant le parti de madicte dame Marie , a esté le plus fort. Et s'apperçoit l'on que ledict duc craint vostre majesté ne s'en empesche \ d'aultant qu'il ne pcult descouvrir sa volunté et intention quant à ce , soit par nostre négociation que luy est suspecte , pour les recommandations générales de madicte dame Marie, pour la déclaration du mariage madicte dame Marie, que pour ce que n'avons faict aulcune approbation de la nouvelle royne, que a meu envoyer en France le millor Dudley son frère, pour l'assurer du secours que luy a esté promis par le roy de France, et le prier en faire démonstracion pour intimider ceulx de par deçà. Car encoires qu'il entende qu'il dégoustera daventaige ceulx du peys pour y amener François, si est-ce craignant d'estre rebouté de son emprinse et d'estre messacré du peuple et sa génération, et que madicte dame Marie ne parvienne à la coronne, il ne respectera chose quelconque; plustôt donnera-il pied aux François ou peys : tel est le couraige d'ung homme , tiran obstiné et résolu , signamment quant il est question de se démesurer2 pour régner.
Et nous a esté conferme l'envoy dudict Dudley de plusieurs coustelz et l'occasion d'icelluy ; et jà çoit ledict Sr roy de France soit assez
S'en mêle, prenne parti. — ' Franchir loule règle, manquer à tout devoir.
empesché pour deffendre ses places assiégées par vostre majesté, si est-ce il ne vouldra perdre ceste occasion d'empiéter en ce royanlme , et de procurer et solliciter discorde entre vostre majesté et ses peys et ceulx de par deçà; mesmes qui luy sera facdle, soit du coustel de Normandie, ou soit par rassembler quelques gens des garnisons de Boulongne et lieux voisins, pour envoyer deux ou trois mil François et quelques gens de chevaulx.
Et plusieurs de ce royaulme affectionnez à madicte dame sont d'opinion que, si vostre majesté assistoit madicte dame de gens et secours contre ledict duc, et que l'on publia les secours estre seullement contre ledict duc , non contre le royaulme , ladicte dame parviendrait à la coronile; et comme cela concerneroit seulement ledit duc , ladicte dame ne diminuerait en riens l'affection du peuple envers elle pour avoir appelé estrangier au peys. Mais comme vostre majesté peult trop mieulx discovrir ce point que nous, pour entendre la masse des affaires publicques et particularitez , congnoistre Testât présent de toute choses, l'apprest des François que l'on dit par deçà estre grand pour l'emploier en ceste rière-saison, l'inconvénient qu'en pourroit advenir, la difficulté qu'il y aurait de passer ce secours, ou avec peu ou beaulcopt de gens de pied ou de cheval, la discommodité que l'on pouroit recepvoir de rompre avec les Anglois pour les passaiges des flottes allans et vcnans à Espaigne et pescherie, et pour une aultre infinité de considérations qui se représentent : signamment que par ses dernières lettres elle nous a faict entendre son intention quant à la force, nous remectons à ce qu'elle en délibérera pour le mieulx. Et certes, sire , nous véons clèrement que, quelque bonne myne que tienne la nouvelle royne et son conseil, que néantmoins ilz sont bien empeschez, veu qu'ilz congnoissent ceste dispute du royaulme se debvoir terminer par la force ; et tout ce qu'ilz font s'est principalement pour contenir le peuple en ce lieu et à l'environ.
Sire, ce jourd'huy le conte Scrosbery et Maçon nous sont venuz treuver en nostre logis, lesquelz nous ont déclairé estre venuz devers
nous pour nous annuncer bonnes nouvelles, qu'ilz extimoient seroient très-agréables à vostre majesté, utiles et proufïitables au peys et royaume d'Angleterre , commenceans par termes généraulx : que pouvions estre advertiz de Testât présent de ce royaume, ce qu'avoit disposé le feu roy dernier Edouard quant audict royaume, que jà çoit l'on eust dit que ce fût esté par l'advis du conseil \ si est-ce il n'en y avoit que trois ou quatre qu'ilz eussent consentuz de leur volonté, ains comme contraintz et à demy prisonniers; que rccongnoissans madame Marie estre vraye royne et appellée audict royaume par droit et raison, les contes de Pembroc, Scrosbery, Priveséel, Arondel, Maçon, trois secrétaires, Paiget qu'ilz avoient appelle au conseil et le trésourier général qu'ilz sçavoient seroit de leur advis et s'en assuroient, avoient advisé de faire publier ce jourd'lmy pour royne madicte dame Marie, dont ilz nous advertissoient pour en faire part à vostredicte majesté , soubz confidence que ceste nouvelle luy seroit aggréable et à contentement, et à nous très-desirée. Sur quoy leur avons respondu que incontinant dépeseberions à vostre majesté, et que les assurions ilz ne sçauroient annuncer nouvelles plus aggréables à vostre majesté, à laquelle ilz treuveroient entière correspondance et amitié; àquoyledict Maçon a respondu qu'ilz espéroient vostre majesté useroit tousjours de bonne voisinance et ne les laisseroit : disans qu'ilz dépeseberoient deux personnaiges devers madicte dame pour luy pourter ceste nouvelle , et que , si voulions envoyer noz lectres de crédence, le pouvions faire.
Les raisons qui ont peu mouvoir les susdicts à faire ladicte nouvelle publication nous sont encoures incertaines , sinon que l'on discourt ilz ont veu le peuple esmeu , la force de madicte dame accroistre ; et a l'on ce matin advertí que sept navieres de guerre des meilleurs du royaume s'estoient rendues à madicte dame, sur lesquelles il y avoit cent ou six-vingtz pièces d'artillerie, et environ
La déclaration d'Edouard en faveur le 1/1 par quinze des lords du conseil el de Jeanne Gray, qu'il appela à la cou- par neuf des grands juges d'Angleterre, ronne, est du 11 juin; elle fut souscrite
mil personnes quilz s'estoient déclairez à la dévotion de madicte dame, et y avoit emprinse sur la Tour de ce lieu que se debvoit effectuer par cent cinquante gcntilz-hommes quilz la debvoient surprendre pour madicte dame. L'on entendoit de tous coustelz que la pluspart de la noblesse favorizoit à ladicte dame.
Le duc de Nortbumbcllant n'osoit passer oultre Cambrice , et. ne se fioit à ses gens; autres discourent que lesdicts du conseil l'aient laietpour leur crainte particulière; autres que la recommandation de vostre majesté y auroit servi. Comme qu'il en soit, deux beures après que lesdicts Scrosbery [et aullres] ont parlé à nous, ladicte publication a esté faicte de madicte clame Marie pour royne d'Angleterre, avec la plus grande resjouissance du peuple que l'on sçauroit extimer, criant vive ladicte dame, faisans feugs de joye par toute la ville, et a esté tel concours du peuple que fut jamais veu, comme s'ilz attendoient la restitution du royaume d'elle. Et non-seullement ladicte publication a esté faicte en ladicte ville, ains en la Tour de Londres; vray est aussi que ce matin à bonne heure il y a venu une vielle femme de soixante ans en nostre logis, pour nous advertir que l'on deust faire sçavoir à madicte dame Marie qu'elle se donna garde de ceulx du conseil, car ilz la vouloient tromper soubz couleur de luy monstrer affection; qu'a esté advis que nous a mis en doubte, et ne pouvions penser sur quoy ladicte tromperie se pourroit faire ny comme, synon que advertie de ladicte publication (prenant les choses comme elles pourroient advenir), que soubz occasion d'icelle ilz vouldroient faire poser les armes à madicte dame, puis l'oprimer par trahison ou faire morir par quelque conspiration; ce que ferons à entendre à ladicte dame pour s'en servir et se résoldi e comme elle verra.
Nous n'avons attendu la translation de la publication contenant les moiens par lesquelz ilz ont exclus la nouvelle royne; inconlinant la recouvrerons pour l'envoyer à vostre majesté, laquelle, selon ce, se pourra résoldre et nous commander ce qu'il luy semblera convenir, et ne bougerons de ce lieu que n'ayons responce.
L'on a icy dit que le duc de Northumbellant avoit envoyé Henry papiers d'État. — iv. 6
Dudley en France pour avoir secours; qu il attendoit six mil hommes que les François debvoient faire embarquer à Diepe et Boulongne; si l'advis continue, nous en advertirons vostre majesté de ce que en pourons descouvrir, et par le premier aussi l'advertirons du succès de toutes choses du duc de Northumbellant et de ladicte nouvelle royne . , . . .
FRAGMENTS D'UNE LETTRE