CCXXXVIII
LE DUC DE SAVOIE
Bruxelles, 21 octobre 1 556-
Emanuel-Philibert, etc.
Très-chier et bien amé : Nous avons veu les duplicates des lettres qu'avez escriptes au roy monseigneur, des 1111e, vne, ixe, xie et xve de ce moys, et nous remectons, quant à la responce aux poinetz principaulx, à ce que entendons vous en avoir esté escript par sa majesté. Seullement nous a semblé nécessaire vous toucher par cestes ce qu'a icy esté considéré sur le mémorial que vous avoit faict bailler le connestable de France sur le faict des prisonniers; et mesmes que, quant à iceulx prisonniers en général , semble à ceulx de delà qu'ilz aient plus faict que n'a esté du coustel de deçà, l'eifect démonstre assez le contraire par le grand nombre et des principaulx desdietz prisonniers [que] par deçà sont desjà relaxez , là où lesdicts Franchoys, encoires qu'ilz ont quelques laissé aller, sy est-il que tousjours en demeurent beaucop en arrest, mesmes les capitaines de Hamalle et Floyon, nonobstant que piéçà il a esté traicté et convenu de leur ranchón avec l'ambassadeur Basse-Fontaine. Et sans avoir regard à i celluy traicté, l'on vient à mectre par delà nouvelles difficultez en leur endroict, et mesmes en celluy de Floyon : l'on veult maintenant avoir de luy nouvelle déclaration et deux cens escus pour sa garde,
où loutesfoys, comme il escript, il a esté mis en la Bastille dix moys de long, en une chambre où il n'a veu ny soleil ny lune, aiant eu quatre serrures sur la porte. Le mesme advient aussy audict de Hamalle, faisans par delà difficulté le relaxer, comme s'ilz ne fussent encoires advertis dudict accord faict avec Basse-Fontaine, ce que toutesfois ilz debvoient bien sçavoir. Aussy demandent-ils audict Hamalle ung quart d'escu par jour pour sa garde, encoires quii soit esté traicté comme l'on pouroit faire une personne criminelle; et, oultre ce, dient qu'ilz sont advertis comme si naguaires luy seroient escheuz inm florins de rente, et que pour ce il debvroit faire nouvelle déclaration de ses biens et paier sesdictz gardes; que à la vérité trouvons choses controuvées-, bien estranges et du tout contraires aux traictez et capitulations passées : parquoy regarderez de leur en faire les remonstrances requises.
Nous avons aussy faict joindre à cestes le billet de ceulx de par deçà prisonniers en France , et pour lesquelz l'on a icy traicté et négotié avec Basse-Fontaine , et sur la ranchón desquelz n'y a plus de difficulté; et sera bien que d'iceulx vous faictes enquérir, nous escripvant ce à quoy il tient qu'ilz ne se délivrent, et s'il tient à eulx qui ne veullent paier, ou à ceulx de delà quilz ne les veullent relaxer 1
Quant est du sieur d'Estrée , pour lequel, comme contiengnent voz lettres, le père est, en présence dudict connestable de France, venu ouffrir deuz mil escus, et avec ce relaxer le conte d'Arqués, Julien et Rogroff; l'on s'est icy résolu que devez encoires persister pour le mener si avant que, en relaxant les dessusdictz, il paye pour sondici filz les quatre mil escus. Toutesfois, s'il ne fut aulcunement menable , vous debvez arrester précisément sur les trois mil.
Aussy a icy esté considéré ce que concerne le comte de Mansfelt, et qu'on a grand tort par delà de le vouloir faire aultant payer que faict le conte de Villars, et à quoy ne le pourroit aulcunement obliger le traicté faict quant aux prisonniers. Et sy ledict conte de Villars a
Suivent d'autres particularités sans intérêt.
payé beaucop, oultre sa qualité, ses biens et ceulx dont il joyssoit comme garde-noble de sa fille , montoient à notable somme , et que luy-mesme a esté content de l'arrester ainsy, et n'estant par ledict traicté deffendu à personne d'appoincter comme bon luy semble, et mesmes en dioses où il chiet dispute ; ce que pourrez alléguer quant l'on vous en vient à parler; et par dessus ce nous semble que debvez regarder de vous-mesmes parler audict conte de Mansfelt pour avec luy abuter son cas. Et pour l'affection que portons audict conte, et affin que tant plus tost il puisse estre délivré, nous tiendrons voulentiers la main que, oultre les dix mil escus d'aide qu'on luy a accordez, que le roy luy en baille encore cinq mil, que seront quinze mil escus; toutesfois que ne désistez d'inciter ledict conte de se mettre aussi en tout bon devoir pour se délivrer, et gardant de parler des cinq mil escus jusqu'à l'extresme.
Quant est de Crèvecueur, vous treuverez par le quahier que cydevant vous a esté envoie sur les difïicultez des limites, que souffisamment est illec déduict et spécifié ce quii concerne. Sur quoy nous remectons encoires, et à ce que vous envoions de ce que le conte de Lalaing a cy-devant escript; et en pourez donner les raisons , conforme à ce qu'en treuverez par icelluy quahier.
Au surplus, nous désirons singulièrement que, le plus souvent que pourez, continuez à donner icy advis de ce qu'entendrez des desseings de ceulx de delà, et mesme concernant la gendarmerie, s'elle doibt passer les monstres chascun en sa garnison ou touts ensemble, et en quel costei, et aussy du nombre que s'y treuvera, et descouvrir le plus que pourez sy l'on renforce en quelque lieu les garnisons et de combien, avec toutes aultres particularitez et circonstances en deppendant. A tant, très-chier et bien amé, Nostre Seigneur vous ayt en sa saincte garde. De Bruxelles, ce xxie d'octobre i 556.
E. PHILIBERT
Et plus bas :
VAN DER AA
L'AMBASSADEUR RENARD
A PHILIPPE II
(Ambassades de Renard, V, 189.)
Paris, ams date [vers novembre i556].
Sire , le connestable a esté treize jours en sa maison, qu'il a en ce lieu de Paris , sans aller au Louvre , où est logé le roy, pour le regret et mélencolie qu'il a conceu de ce que le sieur de Montmorencv s'est treuvé marié à la seur de Pienne1 puys quatre ans en çà, sans ce que l'on l'ait sceu, sinon quant l'on a esté sur le poinct de le marier avec la bastarde dudict sieur roy 2 ; et n'est creable la démonstration de sentement qu'il en a faicte et continue, non-seullement par pleurs et gémissementz, par déconfort, par propoz accusatoires de sa fortune, mais aussy par actions telles que vostre majesté peult descovrir.
Et pour luy représenter l'histoire plus particulièrement : vray est que , pendant la guerre, qu'il avoit en ses mains toute la conduicte et administration d'icelle et des affaires du royaulme , pendant que les affaires prenoient quelque apparance de prospérité , et que par iceulx son crédit s'accroissoit, [qu'il] commandoit, advançoit, désadvançoit, et faisoit ce que personnaige peult quant la roue de fortune luy rit, il parût au Sr de Nevers pour le mariaige de sa fille avec ledict sieur de Montmorency, son aisné, avec les propoz, promesses, espoir et
1 François de Montmorency, à linsu filles d'honneur de la reine, aussi distin-
du connétable , son père , avait fait une guée par son esprit que par sa beauté, promesse de mariage à Jeanne de Hai- 2 Diane, veuve du duc de Castro et fille
luyn , demoiselle de Piennes, l'une des naturelle de Henri II.
obligation que l'on use en tel cas; qui luy accordast proni ptement, dont ledict Sr roy fut fort content et gratifia audict sieur de Nevers toutes les choses quilz s'addonarent pour lors, combien que le sieur de Vendosme n'en fusttrop content. Puys croissant son crédit, il voulsit passer plus haut en alliance, et feit tant que ledict sieur roy luy accordast sa bastarde; et fust empesché pour rompre les divises et promesses eues avec ledict sieur de Nevers, qui, par la mesme facilité qu'il avoit accordé sa fille, par la mesme facilité se contcntast du changement dudict connestable; et tousjours s'est arresté au mariaige de ladicte bastarde : estimant ceste alliance debvoir estre cause de continuer en perpétuel sa maison et crédit, en faveur duquel le rov faisoit son filz grand-maistre d'hostel de sa maison, luy avoit donné l'ordre et faict gouverneur de Paris et de l'isle de France , luy donnoit Mante et Meulan pour les deniers qui debvoit au feu duc Horatio, qui [les] légua à ladicte bastarde, et cens mil frans de dot et mariaige.
Et dimanche dernier, aiant ledict connestable faict touts les apprestz qu'il est possible pour le festin et invité ledict Sr roy au souper, comme ledict Sr roy arrivasi en sa maison avec la suyte des seigneurs, luy dit qui vouldroit que Dieu luy eust faict tant de grâce que de pouvoir faire démonstration du vouloir qu'il a de tesmoingner au monde l'obligation qu'il a audict Sr roy, pour l'honneur qui luy faisoit de allier et marier son filz à sa bastarde. Sur quoy ledict Sr roy - avant esté préadverty par le sieur admirai de France, que ledict sieur de Montmorency estoit jà marié à la seur de Pienne, le tira à part et luy dit qui ne debvroit publier ledict mariaige avant de parler à son filz ; que ledict connestable [en fut] si perplès qui fut mélencolique pendant tout le long du souper, et le lendemain, le matin, ledict admirai luy dit que ledict sieur de Montmorency l'avoit prié de luy faire une requeste en son nom, qui ne le voule presser de le marier d'un an, et qu'il n'en avoit volunté; et que, l'aiant interrogué de la cause que le mouvoit faire ladicte requeste, s'estoit pour ce qu'il avoit promis mariaige à ladicte Pienne; et pensant que n'y eust
DU CARDINAL DE GRANVELLE. 751 que promesse verbale, et que encoires elle seroit par motz de présent, le pape en bailleroit dispense, il feit appeller ledict de Montmorency pour sçavoir la vérité du faict, qui confessa que, avec les parolles, il y avoit eu approche charnelle et consummation ; lors ledict connestable le deschassast et est rompue l'alliance. Et pour consoler ledict connestable, que asentu extrêmement ce faict, le cardinal de Lorenne fust envoie devers luy par ledict Sr roy, et après le roy, accompaigné des sieurs de Brissae et Rochefocault1, l'ailist visiter en ung coche; et nonobstant toutes consolations, ledict connestable demeure en mélencolie etregretz, que chascun interprète pour punition divinne, et est la moquerie telle de ses envieulx et partiaulx qu'elle se extend envers le commung. Et la seur de Pienne est deschassée de court et de Paris2
1 François, comte delà Rochefoucauld, l'on obtint de sa part une déclaration de
qui embrassa les doctrines de la réforme, désistement. Au reste, cette affaire pro-
et fut l'une des victimes de la Saint- Bar- voqua l'édit si salutaire contre les ma-
thélemy. riages clandestins, qui fut enregistré le
Elle fut mise dans un monastère, et 1" mars 1 5Ò7 au parlement de Paris.
GCXL.