PRINCE DE PIÉMONT
AUX AMBASSADEURS EN ANGLETERRE
(Ambassades de Renard, III, 33.)
Camp lès Hesdin, 1" août i 553.
Messieurs, j'ay receu voz lettres du xxixe du mois passé, et avecplaisir entendu les advertences y contenues, dont incontinent ay
envoyé copie à la royne l; et quant à la craincte que ma cousine, la nouvelle royne d'Angleterre, a que l'armée des ennemys pourroit tirer contre Calais, je croy qu'ilz ont assez à faire de ce costei, ayant ceste armée si proche de leurs frontières. Toutes fois, s'ilz approchoient ledict Calais, je me mectray avec cette armée sur le pays de l'empereur emprez du pale2 d'Engleterre , que je les garderay bien d'y entrer, [saichant] que c'est bien la voulenté de sa majesté impérialle ; et vous en pourrez advertir madicte cousine la royne d'Angleterre, [suyvant que] verrez convenir; présentant mes très-humbles recommandations à la bonne grâce de sa régale majesté. Et [si des] nouvelles vous surviennent et puissent concerner les desaings des ennemys et ce que se passe par delà, me ferez singulier plaisir de m'en advertir : car j'entends voulentiers que les affaires de sadicte réginale majesté prospèrent. Et sur ce, messieurs, me recommandant de bien bon cœur à vous, je prie Nostre-Seigneur qu'il vous ait en sa saincte garde. Du Camp les Hesdin, le premier jour d'aoust i 553.
Le bien vostre, E. PHILIBERT.
LES AMBASSADEURS DE L'EMPEREUR
A MARIE, REINE D'ANGLETERRE
Sans date [ premiers jours d'août 1 553 ] .
Madame, l'empereur, par les lettres qui nous escript, tesmoingne tousjours l'alfection qui porte à vostre majesté et le désir qui a que
(De Hongrie.) 2 Lieu fermé de pieux, barrière.
son règne soit conferme , estably et assuré , nous aiant touché países dernières plusieurs choses servans à ce.
Entre aultres, ce point de la religion, que jà çois il semble que les choses se doigent accommoder et que le commancement soit très-bon, si est-ce il vraysemblable que plusieurs le font par dissimulation, et pensent aultre chose en leurs cueurs que ce qui démonstrent extérieurement, et que pour ce l'on doit tenir l'œil au guet, à ce que aiant changé l'affection qui pouvoient porter à vostre majesté, ilz ne procurent ou consentent nouvelleté , commotion ou trouble au royaulme ; qu'est ung point dont se vouldront aider les Françoys et partiaulx du royaulme, si veullent machiner quelque chose contre vostre majesté, com' il est apparent.
Oultre ce, semble à l'empereur que l'on doit deschasser les^estrangiers, fugitifz de leur pays pour quelconques crimes que leur soit imputé, hors le royaulme, sans faire mention de la religion et pays, comme les ambassadeurs françoys ont d'eulx-mesmes jugé que cela se deust faire , et que l'empereur conseille. L'on en pourroit faire mention par l'édict et mandement que se doit dépescher sur ce, et servira grandement pour repurger le royaulme, tant d'Espaignols, Italiens, Françoys, Flamans que aultres qui font du royaulme un réceptacle de mésuz et délictz, et par lesquelz l'on peult faire plusieurs menées et practiques.
Et puysque vostre majesté est advertie et peult véritablement congnoistre les Françoys estre peu affectionnez en son endroit, et faire les complimens et offices qu'ilz font par desguisemens et dissimulation, elle y doit prandre grand esgard et plus veiller à cela que à chose du inonde; représentant debvant ses yeulx que du coustel d'Espaigne, d'Alemaigne , d'Italie et de Flandres, elle est plus que assurée que son règne est au contentement des princes et potentaulx desdicts lieux, ce ne sont quelques héréticques de la Germanie et les Vénitiens, qui ne désirent la pacilication et tranquillité des estatz chrestiens, pour maintenir leur république; et que seullement elle a deux voisinances doubteuses , la France et Es-
papiers D'ETAT. IV.
cosse; et souvent appeler les artifices et menées que l'on a tenu avec le duc de Northumberlant et ses adhérans, pour les persuader et inciter à frustrer et priver vostre majesté de son vray droit; comme l'on a anticipé les jours du feu roy Edouard ; comme l'on a procuré testament et institution au royaulme contraire au testament du feu roy Henry VIII; comme l'on a machiné et consentii la prinse et mort de vostre majesté; comme l'on a offert secours pour maintenir Jeanne de Suffoc ou autre au règne à elle approprié et usurpé par l'ambition et estrangeté h, que l'évidence a demonstré comme l'on a gaingné les principaulx du conseil et royaulme par crainte, par dons et promesses, pour parvenir à tels malheureux desseings; comme le duc de Northumbellant, du vivant et après le trèspas du roy Edouard, a favorizé les Françoys estrangiers jusques à les recepvoir en son service; comme il a donné accès et crédit aux ambassadeurs françoys; comme ledict roy françoys a esté prompt, par ses lettres de crédence à ladicte Jeanne , confermer ses practiques, assurer ledict duc de secours, jusques à offrir sa personne; comme le connestable et aultres des ministres françoys ont tesmoingné l'envie quilz ont sur Calaix , Guignes et ce que vostre majesté tient en terre ferme; comme l'ambassadeur dudict roy, sans lettres de son maistre, se ingéra de luy dire qui craingnoit vostre majesté ne fût trop impériale pour le parantaige et consanguinité qu'elle a avec sa majesté ; comme ledict ambassadeur excusa de non comparoir à l'entrée de ceste ville et l'accompaigner, comme l'on a de coustume, pour non démonstrer au peuple et partiaulx que le roy eust le règne de vostre majesté à contentement; comme, pour desguiser les lettres du connestable, lesdicts ambassadeurs françoys se sont douluz du Débitis de Calaix ; comme lesdicts ambassadeurs estans par deçà ont donné lettres de crédence àCortenay et plusieurs du conseil, comme Ton entend : qu'est forme de faire bien estrange et non permise, principalement en ceste saison, et peult l'on clèrement discovrir la suspition qui y a soubz les lettres dudict Cortenay,
1 (L'étranger?)
que Ton le veult acréditer, eslever el lui faire sentir le goust du règne ; discourans plusieurs que si ledict Courtenay faisoit ou pouvoit promouvoir madame Elizabeth à intelligence ou alliance, elle pouroit lorner à préjudice et dangier pour vostre majesté, aiantjà suyte1 ledict Cortenay; estant bruict que madame Elisabeth gecte ses yeux sur luy et luy sur elle , qui a jà suyte de plusieurs du pays; que les ambassadeurs de France l'ont festoie en leur logis soubz couleur qui fût du conseil de vostre majesté; et ne peult l'on treuver à propoz la déclaration de crédence qu'avons entendu que le roy françoys l'y ayt renouvelle amitié et voisinance, attendu qui ne faict que sortir de captivité2 et n'a crédit ou moien; et fault nécessairement inférer que ladicte crédence tende à aultre fin, et avoir souvenance que la seulle diffidence des Françoys est le remède que l'on peut choisir contre leurs practiques.
Avec ce, il semble estre requis que l'on ait tousjours espies du coustel d'Escosse pour sçavoir ce que s'y faict de jour à aultre; car puysque le royaulme est à la dévotion des Françoys et qui n'ont passaige plus ouvert que de ce coustel-là, il est vraysemblable que là feront-ilz leurs pourjectz, provisions, apprestz et munitions pour, l'occasion se donnant, exécuter la volunté qu'ilz auroient d'emprandre ou troubler le royaulme. Vray est que pour maintenant l'on ne doit avoir crainte que puissent faire grand emprinse, pour estre trop foibles et empeschés contre l'empereur ; mais l'on adjouste toutes ces considérations pour peser le présent et advenir. Et surtout l'on doit congnoistre l'humeur et inclination de ceulx du pays , signamment de ceulx qui sont du conseil, l'intelligence ou maulvaise intelligence, contentement ou mescontentement; si y a division ou partialité, si y a contraire affection, comme ilz se conduisent es délibérations des choses d'estat et de la justice, et remarquer particulièrement leur instinct: si sont adonés à avarice, à ambition, à faveur, à corruption, à flaterie, rapports, dissimulation, ou suyvre le
Partisans. dres, quand Marie, à son avènement au
IJ élait prisonnier à la Tour de Lon- trône, Je rendit à la liberté.
droit chemin de vertu et justice, et si ont à cueur l'honneur, grandeur, seurté et recommendation de vostre majesté et du royaulme, pour selon ce se confier d'eulx.
Et non-seullement ceste considération a lieu au respect des hommes, ains doibt l'on tenir le mesme regard aux dames qui suyvent vostre court, et congnoistre si elles font offices suspectz, affectionnés ou apostes par quelques-uns du royaulme. Signantment sembleroit que vostre majesté ne se deust confier en madame Elisabeth que bien à point, et discovrir sur ce quelle ne se voit en espoir d'entrer en règne, ne avoir voulu fleschir quant au point de la religion ny ouyr la messe : ce que l'on jugeoit elle deust faire pour le respect de votre majesté et pour les courtoysies dont elle use en son endroit, encoires qu'elle ny eust faict sinon l'assister et l'accompaigner.Etdavantaige l'on peult discovrir comme elle se maintient en la nouvelle religion par practique, pour attirer et gaigner à sa dévotion ceulx quilz sont de ladicte religion et s'en aider, si elle avoit intention de maligner; et jà çois l'on se pourroit fourcompter quanta son intention, si est en ce commencement qu'il est plus seur prévenir que d'estre prévenu, et penser à ce que peult advenir : actendu que les objectz sont évidens.
Et aussy sembleroit convenir que vostre majesté s'asseura à moyen de juste et prompt chastoy des prisonniers culpables ou convaincus du crime de lèse-majesté, rébellion, conspiration, et d'aultres qui vraysemblablement luy pourroient et vouldroient troubler Testât de son royaulme, et que tost l'exécution s'en fit pour servir d'exemple, donner crainte à ceulx quilz auroient volunté contraire , et après user de clémence envers la multitude, poumon leur donner occasion d'entrer en practique par crainte.
Et quant à la Jeanne de Suffoc, il est certain que puysque reginam sedixit, elle mérite la mort par les loix d'Angleterre; touttesfoys si vostre majesté luy vouloit convertir la peine de mort en rélégation, et regarder si seroit bon de la faire garder en lieu seur, et que l'on soil sans doubte qu'elle puisse donner occasion de altérer ledici
l'oyaulme , elle en arbitrera ce que luy semblera pour le mieulx.
Sadicte majesté nous a recommandé luy escripre le discours entier et toutes les responses que le duc de Northumbellant et ses adhérans ont faictes dans leurs procès , signantement la négotiation de Henry Dudley, si tant est que les puissions entendre, pour a[près| que tant mieulx icelles entendues, l'on pourroit donner advis du surplus à vostre majesté.
Et pour meilleur et plus seur establissement du règne, il sembleroit convenir que vostre majesté eust ordinaire et confidente garde à l'entour d'elle pour quelque temps , et pourveoir à ses finances, et qu'elle ne soit sans quelque notable somme de deniers pour s'en aider à ung besoing , estant ung point que tous princes doibvent avoir en recommendation pour maintenir leurs forces; et seroit requis entendre comme les finances du feu roy Edouard sont esté maniez, et les deniers du royaulme que l'on a receu, emploie/ et despenduz , par cuy ilz sont esté administrez , si l'on les a desrobés ou despensés aultrement que ne convient; si l'on a paie quelque pension hors du royaulme, à cuy, et principalement quelz ambassadeurs sont esté envoiez en Dannemark, Allemaigne et allieurs, pour quoy, à quel effect, qui a faict les instructions; et aussy discovrir les instructions de ceulx quilz sont esté envoyez en France, devers l'empereur et roy des Romains, pour sçavoir s'ilz ont traicté chose concernant le royaulme et vostre majesté