‹ Papiers d'état du cardinal de Granvelle (volume 3)Chapitre 18 sur 127 · DES HOSTILITÉS DANS LE CAMBRÉSIS · texte numérisé non relu

DES HOSTILITÉS DANS LE CAMBRÉSIS

(Ambassades de Renard, IV, 2.54.)

Sans date [du i 5 au 19 septembre 1 553 j.

Après avoir recongneu le roy de France Cambray par troys jours continuelz, avec beaulcop de légières paroles que par héraulx il envoya dire, voire et jusques à oufïrir le connestable, avec les aultres, coups de lances et de combatre dix à dix, cent contre cent, mil contre mil, à quoy monsr de Bugnicort1 respondit prudemment et modestement, remectant les joustes pour le temps de paix, et offrant de faire plus que l'on ne luy demandoit, et de combatre avec peu de gens qu'il avoit dedans Cambray2 toute la puissance du roy; et avoir receu ledict roy en plusieurs escarmouches fort grand dommaige, encoires qu'il eust faict toute démonstration pour assiéger la place, faict les gabions, amené l'artillerie, j1 ne s'i est osé, comme saige, attoucher; et après avoir bruslé lesdicts gabions et renvoyé la grosse artillerie , leva son camp et vint au chasteau de Cambresiz, où, après aulcungs jours, véant qui ne pouvoit riens faire , voire et que sur une église que d'aulcungs defïendoient à Codrey (qui lit baptre et assaillir sans la pouvoir prendre, a cause que les gens se retiroient dedens leurs carrières, que sont fortz qu'ils font dedans terre) il receut grand dommaige, il se détermina de, à la désespérée, venir faire une bravade sur nostre camp, se ventant qui le feroit retirer ou qui le combatroit. Et de faict vint camper entre nostre camp et ledict

1 Ponce de Lalain de Bugnicourt, ca 2 L'empereur s'élait emparé de cette

pitaine aussi distingué par ses exploits mi ville , au préjudice de i'évêque Robert de

litaires que par sa naissance. Croy, son seigneur.

Cambresiz, à deux petites lieues françoyses dudict camp, le xve de ce moys; ce que aiant entendu l'empereur à Montz, pour non délaisser riens de ce que doit un bon prince pour se treuver à la meslée et conduyre ses gens comme expert en telle besongne , se détermina , au même poinct qu'il en eust les nouvelles , que fut environ les troys heures après midi, de partir dudict Montz le lendemain à deux heures du matin devant jour, pour au six ou septz heures se treuver près de son camp selon les nouvelles qu'il auroit et s'il estoit besoing. Et le xvie, que fut le mesme jour, ledict roy vint avec tout son camp devant le nostre, duquel bon nombre de chevaulx partit pour l'escarmouche et attirer les ennemys vers aulcuns buissons près de Fama à vue de nostre camp, où l'on avoit gecté environ quatre cens harquebuziers espaignolz ; et l'on eust peine de les attirer à ladicte escarmouche à laquelle ilz venoient à petit pas et tousjours avec assez grosses troupes ; mais comme les nostres les restréhoient1 tant, ilz n'eurent plus patience et se laissirent attirer jusques en V embucha des espaignolz harquebuziers, où il y eust, environ entre cinq et six heures du soir, assez chaulde escarmouche; et la grosse trouppe de leur chevalerie s'approcha sur ung hault, fût pour favorizer et retirer leurs gens, ou pour curiosité pour veoir ce que passoit. Et comme lors ladicte grosse trouppe estant audict hault se descouvrit à nostre artillerie, icelle jouha dedans eulx de sorte que plusieurs et des principaulx y demeurarent, et est le camp semé de leurs chevaulx mortz ; et comme la nuict survenoit, se retirarent deux lieues jusques au camp dont il estoit parti, et mesme aiant esté adverti que sa majesté estoit arrivée et aulcungs de noz chevaulx qui à petite trouppe les sui voient, les tindrent en tel desroy 2 qu'à peine arrivarent-ilz qui ne fut jour, dont ilz sont esté si traveillez qu'ilz furent contrainctz séjourner là le xvne. Le xvme allarent jusques aux espaules3 de Chasteau-Cambresiz, et le xixe y séjournarent pour faire marcher leurs bagaiges, et dois là vont à Guise et Saint-Quentin pour se retirer, rompre leur camp et asseoir leurs garnisons.

Resserraient. — 2 Désordre, confusion. — 3 Épaulement, ternie de fortification .

En ladicte escarmouche ils perdirent xn capitaines de leurs chevaulx légiers et plusieurs seigneurs, entr'autres le Sr de Genliz \ qu'eust les deux cuisses emportéez de l'artillerie ; aulcungs dient que nions' d'Anguien il soit demeuré , mais il ne se sçait à la vérité. Et sa majesté, n'ayant icy plus que faire, après avoir communicqué avec ses capitaines sur ce qu'est à faire, se mectra incontinent en chemin pour retourner à Bruxelles.

Et sont contrainctz , à ce que l'on dict, de rompre leurdict camp pour n'avoir victuailles ny argent, et debvront vendredi prouchain à tout leurdict camp deux moys, et paient en doubles ducatz de cuyvre doré et liardz d'estaing, si bas sont-ilz percez.

L'EMPEREUR

A L'AMBASSADEUR RENARD

(Ambassades de Renard, III, 68- 5 1.)

Valenciennes, 20 septembre 1 553.

L'empereur et roi.

Chier et féal : Nous vous tenons raccord de ce que contenoit l'instruction avec laquelle vous, et les sieurs de Corrieres etThoulouze, avez esté envoyez par nous en Angleterre touchant le mariaige de la royne à présent, madame notre bonne seur et cousine, lors princesse, et comme nous vous enchargeâmes dedéclairer bien expressément au duc de Northombelant et à ceulx du conseil du feu roy et autres, si veyez qu'il fût de besoing, que nostre intention n'estoit de persuaderà ladicte royne que, parvenant à la coronne, elle se deut marier avec estrangier, mais bien qu'elle regarda avec eulxsi au royaulme il y avoit

1 François d'Hangest, seigneur de Genlis, d'une ancienne et illustre maison de Picardie.

quelc'ung qui lui seroit plus à propoz.Et certes, il nous sembla pour lors que ce fût ce que plus luy convenoit, et mesmes considérant que le principal fondement que ses adversaires prendroient à l'eneontre delie seroit sur deux poinctz : l'ung, celluy de la religion, et l'autre ledict mariaige; comme depuis aussi l'on a veu par la publication qu'il/ feirent en faveur de Jehanne de Suifoc, pour exclure ladicte royne de la coronne ilz se sont principalement fondez sur ce; et estoient pour lors les choses en telz termes, que humainement l'on ne povoit tant espérer du bon succès des affaires de ladicte royne, comm'il a pieu à Dieu miraculeusement en disposer.

Or depuis, par la divine bonté, elle est parvenue à ladicte coronne et a remis entre ses mains ses ennemys, ayant jà chastié partie d'iceulx à l'exemple d'aultres, et par les dernières lettres que vous et vozdicts collègues avez escript, son royaulme se establit de jour à aultre de plus en plus, et la démonstracion de la faveur du peuple d'Angleterre s'accroist, comme icelles contiennent, par la moderación qu'elle a faicte des charges qu'estoient sur icelluy, et y preignent les affaires de la religion continuellement meilleur chemin; par où sumes venu à plus particulièrement considérer ce que, incontinent qu'elle vint à Londres, tenant jà le duc de Northombelant et autres ses rebelles entre ses mains, elle vous dict qu'elle présupposoit bien que ce que vous avyons lors enchargé dire quant à sondici mariaige fût pour ce qu'il convenoit à la saison en laquelle on estoit. Et ce que véons par vosdictes lettres, qu'elle a si expressément rebouté Cortenay aux divises qui passarent entre elle et ì'évesque de Wincesti e , lequel Cortenay toutesfois estoit le plus apparent pour estre du sang royal , ayant le cardinal Poi si expressément déclairé qu'il n'a nul désir de soy marier, et que nous tenons que , pour avoir si longuement suyvi l'état ecclésiasticque et s'accommode aux choses duysans à icelluy, et estant diacre , qu'il ne seroit à propoz, nous avons de ce prins conjecture que ladicte dame, considérant sa qualité et sang dont elle procède, aymeroit mieulx party correspondant à ce , que de prendre quelc'ung de ses propres subjectz.

Et l'oppinion que nous avons de sa prudence est telle, tant par ce qu'avons apperceudu passé de sa magnanimité et constance, que pour veoir comme, avec tant de contrariétez, elle a si bien et prudamment conduyt ses affaires, qu'elle a retenu l'affection non-seulement du peuple, mais encoires d'aucuns principaulx qui luy ont adhérez et tenu son party pour l'introduyre à la coronne et soubstenir son droit, que nous pensons qu'elle ne soit tumbée en ceste opinion, n'estoit quelle congnoist les humeurs du royaulme, y ayant esté norrye, et quelle pense qu'il y aye moyen pour faire treuver bon qu'elle print partv estrangier. Et certes, si avec le gré dudict royaulme il se povoit faire, ou que si veullant ladicte royne résoldre, il se peut achever sans altération dicelluy, nous jugerions bien que, selon Pestât présent de ses affaires, ce seroit ce que plus luy conviendroit, pour austant que fût Cortenay ou aultre du royaulme qui y parvînt, oultre ce qu'elle ne sçait encoires quelle sheurté elle en pourroit prendre, pour avoir esté mesme ledict Cortenay détenu, de sorte qu'il n'a peu démonstrer signe de son inclinación, venant à la dignité royale; comme souvent les honneurs et dignitez qui surviennent aux gens par-dessus leur expectación les changent et font insolens, il feroit à doubter qu'il ne voulsît prendre plus d'auctorité qu'il ne conviendroit à ladicte dame, oultre ce qu'il nauroit les forces pour la soubstenir ny soy-mesme, contre ceulx qui se vouldroient rebeller à l'encontre d'eulx. Et si est vraysemblablement le sentement que plusieurs ont, grand; et avec ce l'on ne sçait quelle assheurance l'on pourroit avoir que ledict Cortenay deust demeurer ferme en la religion, ayant esté durant sa prison, à ce qu'on entend, ung petit séduyt : estant toutesfois ce point de la religion, le principal à quoy ladicte royne prétend et de establir icelle en sou royaulme, pour la descharge de sa conscience et reconnoistre le grand bien et grâce que Dieu luy a faict; mais si elle prent prince estrangier, catholicque et puissant, elle pourra être assisté d'icelluy, oultre ce qu'elle peult delle-mesmes, pour s'assheurer contre tout ce que dessus et tous mouvemens que ses subjeetz vouldroient faire à l'encontre d'elle.

Considérant ce que dessus, et aussi ce que vozdictes lettres contiennent, répété si souvent de la grande affection qu'elle nous porte, confiance qu'elle prent de nous et le désir quelle a de suyvre nostre conseil , et que aussi nous luy proposions quelque party de mariaige , désirant que , pour entrer en praticque d'icelluy et avoir occasion d'en pouvoir consulter avec ceulx de son conseil, luy en escripvions lettres générales, nous sumes résolu vous encharger de préalablement, treuvant moyen de, soubz quelque autre coieur, pouvoir parler appart avec elle (ce que pourrez faire plus facillement maintenant et avec moindre soubson que quand vous et voz collègues estiés en plus grant nombre), d'assentir confidentement delle quelle seroit son intention et volente en ce que désirons vous luy proposez de nostre part.

Que sera, de après luy avoir en brief narré ce que dessuz, pour luy remémorer les choses comme elles sont passées, afin de luy faire congnoistre que, pour la confiance quelle tient de nous et la grande amour et affection que luypourtons, nous avons tenu et tenons plus de consideración à ce cjue luy convient et au bien de ses affaires que à ce que particulièrement nous pourrions désirer, et ce que pour lors et au commancement de son advénement nous proposâmes en ce que concerne sondict mariaige avec estrangier, fût comme dessus est dit, et elle l'a très-bien considéré, pour doubter que qui en eust fait mención pour lors, ce fût esté, à ce que nous pensons, traverser son advénement à ladicte coronne; ce que toutesfois nous désirions beaucoup plus, et de l'y veoir establie, que nulle autre chose. Mais prenant conjecture, par ce qu'avons entendu par vosdictes lettres, que la grandeur de son cueur l'attire à désirer party estrangier, et que , nonobstant toute resolución qu'elle peult avoir fait cy-devant de non soy marier, il luy est nécessaire qu'elle la change pour le bien de son royaulme, auquel nulle chose pourroit tant convenir que qu'elle laisse enffans qui luy puissent succéder; nous fondans aussy sur ce qu'elle ne tumberoit en ceste inclinación à party estrangier, qu'elle ne veit quelque apparence d'en povoir

sortir, le conduysant avec íes moyens qu'elle-mesme jugeroit convenables, et extimant sa personne, vertu et bonté austant ou plus que nous feismes oncques, vous la pourrez asseurer que, si nous estions en eaige et disposition telle qu'il conviendroit, et que jugissions que de ce peut redonder le bien de ses affaires, nous ne voudrions choysir aultre party en ce monde plus tost que de nous alier nous-mesmes avec elle, et seroit bien celle que nous pourroit donner austant de satisfaction. Mais nostre disposition est telle , accompaignée de l'eaige, qu'il nous sembleroit faire bien peu pour elle de luv offrir nostre personne, ny véons aulcunement que pour ses propres affaires il peut estre comme qu'il soit à propoz. Oultre ce que vous sçavez la determinación que de longtemps nous avons faicte de demeurer en Testât auquel nous sumes, et quant nous ne l'aurions faicte telle, noz indispositions nous y constraindroient.

Mais au lieu de ce, nous ne lui sçaurions mectre en avant personnaige qui nous soit plus chier que nostre propre filz , le prince , l'aliance duquel tenons pour certain luy seroit, tant pour l'espoir qu'elle auroit de plus tost avoir enffans que pour tous autres respectz , plus à propoz ; qu'est la cause pour laquelle le luy faisons proposer, si avant qu'il luy semble que ce soit chose conduisable , ce que préalablement désirons entendre d'elle confidemment : et, en cas qu'elle le treuve bon, qu'elle se veulle eslargir à déclairer les moyens par lesquelz il se pourroit conduire; bien entendu que, si l'on treuvoit qu'il ne se peut faire avec sa sheurté , quoyque ce soit chose que nous désirerions singulièrement, l'affection que luy pourtons est telle que nullement l'en vouldrions requérir. Et encoires que nous ne faisons doubte qu'ilz ne sy puissent tumber en ceste negociación plusieurs objections etdifucultez, toutesfois, en cas qu'elle enclina à le treuver bon, peut-estre y pourroit l'on treuver quelque moyen ; et pourroit estre que en préalable elle considérera l'eaige de nostredict fdz, lequel elle pourroit treuver jeusne : si est-ce que Cortenay, que ceulx du conseil de ladicte royne, à ce que entendons par vosdictes lettres, luy vouldroient proposer, n'est de riens plus eaigé , ains pensons que moins

estant nostredict filz jà en sa xxvn° année , comme elle peult bien sçavoir, oultre ce qu'il a esté aullresfois marié et de longtemps vesf, et ayant ung filz eaigé de huit ans, que sont tous pointz qui font croistre l'opinion de l'eaige. Et luy pourrez représenter le bien que succéderoit au royaulme d'Angleterre, si Dieu estoit servy de, comme il feroit à espérer, luy donner ung filz, actendu que par ce moyen les pays de par deçà, qui sont tant à propoz pour d'iceulx recevoir le royaulme d'Angleterre bénéfice , pourroient demeurer perpétuellement conjoinetz et estre administrez par ung raesme prince, que seroit le vray moyen pour tenir les François en frain, et les ranger à la raison ; voyre et pour devoir espérer que, par le moyen de ceste conjunction, avec l'assistance que l'on pourroit espérer de lacoronne d'Espaigne et royaulmes y adjoinetz , les roys d'Angleterre pourroient recouvrer la possession de la Guyenne , possédée injustement par ceulx qui la tiennent, et peut-estre du royaulme de France.

L'une des principales difficultés que l'on treuveroit par delà à cedici mariaige seroit pour la doubte que vraysemblablement les Anglois pourroient avoir de ce que, se aliant nostredict filz avec ladicte royne, les estrangiers, qu'ilz abhorrissent plus que nulle aultre nación, pourroient empiéter au gouvernement; mais en cecy y pourroit y aussi avoir bon remède , par l'asseurance que se pourroit donner que les affaires dudict royaulme ne se gouverneroient que par elle et ses conseillers du raesme royaulme, sans que qui que ce soit y peut avoir office ny entremise; et si auroit nostredict filz grande commodité de souvent venir devers elle, fut dois les royaulmes d'Espaigne ou des pays de par deçà, avec la commodité du passaige si court dois l'ung et l'autre coustel que seroit tant asseuré par cette conjunction, que l'on garderoit bien les François d'avoir force quelconque en ceste mer que le peut empescher, voyre leur pourroit l'on en peu de temps faire perdre tout le pied qu'il ont en Escosse, pour icelle du tout réduyre en l'obéissance du royaulme d'Angleterre.

Et si la difficulté se treuvoit aux conseillers pour leur intéretz particulier, comme plus ilz sont intéressez , il pourroit estre que l'on

PAPIERS D'ETAT. IV. l5

auroit meilleur moyen de les gaigner, assheurant ceulx par le moyen desquelz la chose se pourroit conduyre, des principaulx offices et charges dudict royaulme, voyre et leur offrant appart sommes notables de deniers ou accroissance de rentes, privilèges et prérogatives ; et encoires leur donnant dextrement quelque craincte que l'on voulsît prendre inclinación à aultres conseillers du mesme royaulme qui fussent leurs contraires , ou bien démonstrant que l'on se voulsît plustost advancer à party de mariaige audict royaulme qui fut contraire à iceulx, pourtant plus facillement les faire tumber à ce qu'ilz treuvent bon celluy de nostredict filz, lequel n'a cause quelconque de ressentement à l'encontre d'eulx.

Tout cecy vous avons-nous voulsu représenter pour le communiquer plainement et confidemment à ladicte royne, pour aussi de mesmes entendre son intention et sçavoir quel sera son jugement sur tout ce que dessus ; et la requerrez de nostre part que , comme l'amyté d'entre nous est telle que ne devons avoir égard à cérimonyes ny autres mystères que l'on use entre personnes estrangiers en choses de ceste qualité, elle vous déclaire playnement son intention et ce qu'elle jugera se povoir faire , et luy semble des moyens. Car, incontinant que serons informé par vous de ce qu'elle vous déclairera , les offices se pourront faire envers ceulx de son conseil et aultres, pour garder l'honnesteté telle qu'elle se doit en son endroit, telz que l'on verra convenir. Et pour ce qu'elle vous pourroit respondre qu'elle désire communicquer préalablement, avant que se résoldre , avec ceulx de son conseil, vous luy pourrez dire que, à ce qu'il nous semble, en telle chose n'a-elle besoing de communicquer avec sondict conseil, et que, sans estre esclarcy d'icelle, nous ne désirerons que l'affaire passast plus avant que de sa volente, et si, quant à soy, elle enclineroit à ce party; et insisterez à ce que en ce point elle vous dye plainement ce qu'elle en entend. Car si , quant à soy, il luy semble estre chose que ne luy convînt ou ne fût faisable, il ne seroit à propoz, comme elle l'entend très-bien, d'en laire declaración à qui que ce soit; mais, en cas aussi qu'elle ju-

gea le party luy estre convenable et qu'elle y print inclinación, si, à son advis , la difficulté tumba sur les moyens, et que en iceulx elle ne se peut résoldre sans la participation d'aulcuns de son conseil , vous la pourriez en ce cas requérir qu'elle voulsît prendre de vous confiance pour vous déclairer à qui elle en vouldroit tenir propoz, et ce quelle en vouldroit communicquer et par quelz moyens; et que lors , comme très-humble serviteur qui désirez le bon encheminement de ses affaires, pour correspondre à l'affection que luy portons, vous luy diriez sur le tout vostre advis et l'assisteriez à l'encheminement comme il convient pour le bien de la négociation. Ce que seroit de besoing lors que feissiés , et que ce fût de sorte que , pour passer trop avant et user de termes non convenables , l'on ne gasta la besongne.

Ladicte dame verra par ce que dessus l'estime que nous tenons de sa personne, comme certes pour tous respectz elle le mérite, envers laquelle vous excuserez que jusques à oyres ne luy avons faict toucher ce poinct, qu'a esté pour austant que préalablement nous avons voulsu entendre en quelz termes estoit la négociation du mariaige d'entre nostredict filz et la princesse de Portugal, lequel estoit jà en train avant la mort du feu roy Edouart, et entendre son intention quant à cestuy-cy; en quoy vous la pourrez certisfier que les choses sont entières, et que la negociación n'a point encoires conclusion quelconque, et que sumes assheuré de la volente de nostredict filz. Et davantaige que avons aussi voulsu veoir quel progrès prendroit lestablissement de ladicte royne au royaulme , et ce que les affaires d'icelle pourroient pourter ; et que véant Testât présent d'iceulx par ce qu'avons entendu par vosdictes lettres, et le peu d'inclinacion que, à ce qu'avons peu conjecturer, elle a de soy marier avec quelc'un de ses subjetz, nous sumes résolu à luy faire proposer ce que dessus : ce que toutesfois voulons mesurer de sorte que , plustost que de mectre en hazard ses affaires , nous nous déporterions de ceste poursuyte, actendu que tenons à sesdictes affaires le respect dessus touché. Et quant il luy sembleroit que,

quelque inclinación qu'elle y eust, il ne seroit aucunement praticable, vous la requerrez qu'elle le vous veulle déclairer confidemment pour nous en advertir, et à quelz autres partiz elle enclineroit qu'elle tienne estre conduysables , afin que, selon la confiance qu'elle tient de nous et la singulière amour et affection que luy pourtons, nous luy faisions plainement entendre nostre advis, lequel elle trouvera tousjours principalement fondé à son propre bien et à ce que plus luy convient; postposant à icelluy tous autres respectz et considéracions. Et à tant, etc. De Valenciennes, le xxe de septembre i 553.

Et plus bas

CHARLES

BAVE

L'EMPEREUR

A L'AMBASSADEUR RENARD

(Ambassades de Renard, III, 53 à 55.)

Bruxelles, 8 octobre 1 553.

Chier et féal : Nous avons receu les letres que vous, ensemble vos ollègues, nous avez écrites des xix, xx, xxin, xxvi et dernier du mois passé , et aussi veu celle que particulièrement nous avez écript, pour nous remontrer le besoin que vous auriez de venir par deçà , alléguant aucunes vos raisons particulières ; mais, icelles nonobstant, nous tiendrons à service très-agréable vostre séjour pour quelque temps par delà, et conviendroit beaucop moins que fessiez ceste ab-

sence en ce commencement que non après, quant, s'il plaît à Dieu, les affaires de la royne, madame nostre bonne sœur et cousine, seront plus asseurez et toutes choses en plus grand repoz

Et pour austant que nous présupposons que vosdicts collègues seront jà départyz, puisque la cause de leur plus long séjour estoit fondée sur la coronación si prochaine, et que icelle sera jà, comme espérons , faicte , nous adressons ceste à vous seul et non à tous ensemble, et louhons grandement la détermination que prîntes sur ledict séjour de voz collègues, à la réquisition de ladite royne, et pour de nostre part assister avec vous à ladite coronación, puisqu'elle le treuvoit bon; et luy pourrez faire entendre qu'en avons eu trèsgrand contentement, voire et que si elle eût eu besoing de leur service pour plus longtemps, que les y eussions très-volentiers délaissé, et que la cause principale de leur rappel a esté fondé sur avoir entendu que aulcuns de son conseil démonstroient avoir quelque umbre de leur si long séjour, par où avons jugé pour le mieux de les rappeler.

Et puisque leurdict retour ne tardera , nous espérons d'entendre d'eulx plus particulièrement ce que sera passé à ladite coronación, et ce que l'on aura pu descouvrir plus avant de l'inclinacion de la royne quant à son mariaige, et le chemin que prennent les affaires depuis ladite coronación : nous semblant trop mieux, comme qu'il soit, qu'elle se soit faicte avant le parlementât a esté très-pertinent l'advis que par ensemble avez donné â ladicte royne au temps qu'elle le vous demandoit, et sur la probable doubte que vous aviez qu'il ne se suscita par delà quelque trouble. Et de mesmes, nous a semblé trèsbien le respect qu'avez tenu de vous desmêler sur la généralité contenue en vosdictes lettres des interrogáis que vous sont esté faict par celui que vous soupçonnez avoir esté supposé par Cortenay, pour assentir si les déterminations de la royne dépendoient de vostre avis et conseil. Et certes, il est très-bien qu'elle soit passée oultre , sans faire scrupule sur les tiltres et autres choses , sur quoi aulcungs lui vouloient conseiller la prolungation dudict coronnement; puisque à tout s'est satisfaict par la déclaration qu'elle a faicte

au pape de son intention1 et les protestes quelle devoit faire par vostre conseil, que nous semble seront esté mieux faictes en vostre présence , que non du sceu de l'évêque de Wincestre ; puisque, comme qu'il soit du crédict que ladicte dame lui donne, s'il avoit envie ci-après de lui nuire, pour non ladicte dame se vouloir soumectre à faire tout oe qu'il voudroit, tant en son mariaige que au surplus, il la pourroit tenir bridée, lui mectant crainte de déclairer ladicte proteste, que pourroit estre par delà fort mal prinse , du moins jusqu'à ce que l'opinion du saint-siége apostolique aye recouvert crédict par delà. Et nous semble très-bien que, avec ladicte proteste, elle passe oultre à dénommer prélats et évoques de l'assistance desquelz elle se puisse servir au parlement, mesmes pour remédier ce que se pourra avec l'authorité d'icelluy es affaires de la religion, signamment en ce que se pourra faire sans apparente crainte de causer plus grand trouble.

Et à ceste cause, nous a aussi semblé très-bon qu'elle ayt rappelé pour se servir audict parlement lévesque de Nortwytz 2, lequel avons desjà licencié à cest eifect; mais à ce qu'entendons, il actend la venue du conseiller Maçon , que ladite dame a député pour supplir son absence , pour le temps qu'elle se voudra servir dudict évesque audict parlement, que lors elle a délibéré de le renvoier; et nous sera à son retour le très-bien venu, et mesmes pour estre personnaige qu'avons congneu , à tout ce qu'on a peu comprendre, bien encline envers ladicte dame.

Nous tenons à service très-agréable les advertissemens si particuliers que vous et voz collègues nous avez donné de temps à autre de ce que passe, à quoi nous désirons que vous continuez, poursuivant iceulx afin que puissions congnoistre quel succès auront heu les choses dont nous avez jà adverly, et signamment ce que l'on aura laict quant à la condempnation plus rigoreuse d'aulcuns prisonniers dont vos précédentes font mention, la conspiration contre l'évesque

De rétablir la religion catholique. — 2 Ambassadeur d'Angleterre auprès de Charles-Quint.

de Wincestre et garde que , à l'occasion de ce, il avoit prins, la démonstration faite par Cortenay contre le frère du cardinal Polus, et autres choses semblables. Et puisque avez à présent faulte de clerc, et jusques en soyez pourveu, avons ordonné au fourrier de nos archiers qu'il vous voise treuver, pour vous accommoder selon que désirez.

Par ce que vosdictes dernières lettres contiennent , il semble qu'il soit apparent que les affaires de ladite royne au parlement , sur le poinct d'estre déclairée légitime , et par conséquent madame Elisabeth bastarde, prennent grand chemin, et mesmes que par le contenu d'icelles vous tenez cela pour chose jà déterminée et sans difficulté; et toutesfois désire ladicte dame que l'on recouvre les sentences prononcées ci-devant à Rome par le pape et le consistoire en faveur du mariaige du feu roi Henry avec feue madame nostre bonne tante, la royne Catherine, contre le divorce prétendu par ledict roi, et le mariaige succécutif avec Anne de Boulan, et l'avons fait sercher diligemment , de sorte qué l'on a treuvé les pièces originalles que yront avec ceste, afin que, si ladicte royne en a besoing, vous l'en puissiez servir, et après les recouvrer pour les faire remectre en nos chartes de où les avons fait prendre. Bien désirons-nous que préadvertissez ladicte dame qu'elle ne se laisse forcompter facilement par ceulx qui, soubz prétexte de scrupule de conscience, la voudroint peut-être envelopper malicieusement en chose de où elle auroit peine de resortir. Et puisque, quant à la conscience, sa légitimité est bien asseurée par les sentences apostoliques, et conséquemment le droit de sa succession, peut-estre seroit-ce le mieux de prétendre, sans se fonder sur lesdites sentences, que ledict parlement feit la déclaration requise en sa faveur. Et si toutesfois icellui se vouloit fonder sur lesdictes sentences apostoliques, et que ce fust de la meute dudict parlement, ou qu'elle se vist asseurée que l'ostention de ladicte sentence lui pust servir, afin qu'en ce cas elle n'aye faute d'icelles , et que d'envoyer à Rome il seroit trop tard, nous avons bien voulu envoyer les pièces que

avons treuvées, tant authentiques que aultres, pour s'en servir où

et comme elle verra convenir.

Nous espérons d'entendre par voz premières ce que finablement l'on vous respondra par delà quant à l'isle de Sercq1, ne faisant doubte que vous aurez usé, en l'endroit de celluy qui l'a prinse, comme vous avons dernièrement escript ; et outre ce , le Sr Decke a enchargé à aulcuns vasseauk de par deçà, qui ont pris le mesme chemin, de lui donner toute faveur et assistance. Mais pour austant que joinctement il advertit que ladicte isle ne peut beaucop servir à noz pays de par deçà, ny pour l'assheurance de la navigation, mais bien aux Anglois pour leur estre si prochaine, il sera bien que, en faisant instance devers eulx pour avoir leurdicte response , vous leur persuadez le plus que pourrez de la prendre, car aultrement ne sumes d'intention de la tenir, selon que plus particulièrement vous advertirons, après que nous aurez advertis de ladicte response. A tant, chier et féal , Nostre-Seigneur vous ait en sa garde. De Bruxelles, le vin d'octobre i553.

CHARLES

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