MARIE, REINE DOUAIRIÈRE DE HONGRIE
A L'EMPEREUR
(Mémoires de Granvelle , IV, 222-227.)
Sans date [lin d'août i555].
Monsieur, comme devant mon dernier retour en Anvers, je conçus que vostre majesté n'avoit trop bien pris de ce que je me défaisois de cestuy gouvernement1, m'a semblé nécessaire donner à congnoistre à vostre majesté les causes qui de ce faire me contraignent, tant pour satisfaire envers Dieu, le monde et mon honneur; sçaichant vostre majesté estre prince tant de raison que, congnoissant les miennes tant justes, icelle y prendra satisfaction, qui est la chose de ce monde que sur tout je désire. J'avois aussy pensé de différer à ce faire jusques sur la venue du roy, monseigneur vostre filz; toutes fois, ayant entendu la délibération de vostre majesté de son si bref partement vers Espaigne , m'a semblé plus que necessaire pour moy de ne plus différer; et pour n'attédier vostre majesté de longs propos, et afin qu'icelle puisse le tout entendre plus à son loisir, le faict par cest escript, suppliant vostre majesté en toute humilité vouloir le tout bénigne ment entendre et en user en mon endroit selon l'entière confidence que j'ay en vostre majesté , comme celuy queje tiens, après Dieu, mon tout en ce monde. Et pour suyvre ceste mienne délibération, commenceray par les raisons plus preignantes, et serviront les autres d'allégations assessoires.
1 La renonciation effective de Marie eut eu une grande part dans la coniiance de lieu le 2 5 octobre, immédiatement après son frère et dans les affaires du gouvercelle de l'empereur. Cette princesse avait nement.
Monsieur, vostre majesté sçait et est très-bien mémoratif, que au commencement qu'il pleut à vostre majesté me mectre en avant d'entreprendre ce gouvernement, les excuses que lors je fis de mon insuffisance pour icelluy , et que nonobstant, pour démonstrer à vostre majesté l'obéissance que luy portois et debvois, considérant les allégations laictes par vostre majesté, que n'y sçauriés si promptement pourveoir d'aultre, estans aussy pour lors messieurs vos enfans en bas-eaige, je acceptas la charge pour peu de temps1 et jusques à ce que vostre majesté eusse treuvé aultre pour ce pouvoir faire : de quoy dès lors je suppliay vostre majesté d'y vouloir pourveoir le plus tost qu'il vous seroit possible , me sentant lors débile de corps (à cause d'un continuel tremblement de cœur), de cerveau et entendement pour continuer une telle charge. Et pour asseurer vostre majesté que ne le faisois pour aultre fin , et qu'elle eusse plus de cause de penser à se pourveoir d'aultre, je fis en vostre présence le vœu à Dieu de n'y continuer, et la suppliay derechief de, en temps, penser à se pourveoir d'aultre : suyvant quoy en ay faict maintes poursuittes à vostre majesté; estant encores en Espaigne et à vostre venue de pardeçà en l'an 4-0, la fis encores plus vive, tant pour de plus en plus congnoistre mon insuffisance et incapacité , comme femme, de pouvoir gouverner, comme aussy pour satisfaire envers Dieu à mondict vœu.
Toutesfois, sur promesse qu'il pleut à vostre majesté me faire de m'en en brefz dépourter, et déclaration de sa volunté de tost retorner de pardecà pour le faict de Gueldres, que le duc de Clève occupoit, et par exprès commandement que vostre majesté me fit, comme mon prince et maistre, de pour si peu de temps y vouloir continuer, la révérence, obéissance et amour que vous porte me contraindrent de
1 Ce fui en l'année i53i que Tempe- gne.oùelle s'était retirée, en même temps reur nomma la reine sa sœur régente et que Charles-Quint et la reine douairière gouvernante générale des Pays-Bas et du de France. Marie avait vu le jour le 1 7 sepcomté de Bourgogne. Elle conserva cette tembre i5o5. Pendant qu'elle régnait en dignité jusqu'en i555, et mourut trois Hongrie, elle fut tres-attachée aux docans après (le 18 octobre i558) en Espa- trines religieuses de Luther.
préférer vostre commandement pour ce coup à l'obligation que avois envers Dieu, sur ce ferme espoir de vostre briefz retour; lequel advenu, la paix faicte , lis derechiel' à vostre majesté instance pour mondi et déportement, estant vostre majesté à Utrecht. Sur quoy il vous pleut, devant vostre parlement de Maëstricht, me faire ce bien de me faire dépescher lettres, par lesquelles vostre majesté me ouctroyoit mondict déportement six mois après vostre retour en Espaigne, lequel temps vostre majesté me déclairat de prendre, pour avoir la commodité d'envoyer le roy vostre fìlz de pardeçà , lequel, pour ne diiférer vostre retour en Espaigne, vostre majesté le mandât venir de pardeçà, eomm'ii fit , qui me donna nouvelle occasion de poursuyvre mondict déportement , puysque l'effect pourquoy vostre majesté prenoit les six mois depuis son retour en Espaigne estoyt escheuz par la venue de mondict sieur vostre fdz. Laquelle poursuitte je continuay très-instamment, moy estant en Augsburg1; sur quoy se délibérât vostre majesté de renvoyer mondict sieur en Espaigne, avec fin de le faire retorner pour treuver vostre majesté en Italie , sur le retour que vous prétendiés faire dès là en Espaigne: m'exortant et commandant que, jusques audict retour du roy vostre filz , je voulsisse avoir patience, voyant que c'estoitpour si peu de temps, et que l'un ou l'aulire ne se pouvoit différer longuement sur le passaige de vostre majesté en Espaigne, ou la venue dudict Sr roy vostre lilz, et que ce faisant l'un ou l'aulire , vostre majesté entendoit satisfaire à sadicte lettre ou promesse. Ce que encores sur cesie promesse je acceptis et suppliay ledict Sr roy, à son partement dudict Augsburg 2, de à son retour me faire ce bien de le ramentevoir à vostre majesté, ce qu'il me promit de faire.
Ayant doneques plus que satisfait l'attente à ces conditions, et le roy monseigneur vostre fìlz, grâces à Dieu, [arrivant] pardeçà, je tiens mon congé avec vostre bonne grâce né et faict, suyvant la grâce qu'il vous a pieu m'en faire par lesdictes promesses et lettres; suppliant à vostre majesté, en la plus parfaicte humilité qu'il m'est possible, de
1 En i55o. — ' Le 2 5 niai i55i.
ne vouloir prendre de maulvaise part que je me tiens à icelluy congé , mais le me continuer avec sa bonne grâce , et se contenter de l'amour et obéissance que ay montré à vostre majesté si grande , que jusques à ceste heure l'ay préféré au vœu que j'avois faict à Dieu , mesmes en la présence de vostre majesté , comme de mon prince , et puis dire par permission d'icelle , puisqu'il n'y entrevint lors aucune contradiction; et ce non sans très-grande inquiétude de ma conscience. Et supplie à vostre majesté de vouloir considérer la faulte que ferois envers mon Dieu, si plus longuement je différois à satisfaire à ce que je luy ay vouhé, dont je sçais vostre majesté estre si juste et catholique prince, qu'elle ne me vouldroit commander ny conseiller de ce faire.
Je ose oultre ce, monsieur, luy dire que- au cas que je n'eusse faict ce vœu, comme dict est, si ne me sçais-je moings obligée envers Dieu de me dépourter de ceste charge, puisque je conois mon insuffisance en icelle si grande : car je ne treuve ma conscience peu chargée , si j'entreprens ou continue un tel gouvernement sans y pouvoir satisfaire; ny ne satisfais au debvoir que j'ay à mon prince, en l'entreprenant sans estre capable pour icelluy, ny à mon honneur, si l'ayant entrepris, je conois de n'y sçavoir faire le debvoir requis. Que ne suis capable pour ce faire, tant plus ay eu d'expérience, d'aultant plus lay-je coneu; et encores que la rudeté de mon entendement ou outrecuidance d'en penser plus avoir que n'en ay, m'eussent peu offusquer ceste connoissance , vostre majesté m'en a bien ouvert les yeux, et donné très-grand exemple de ce que debvois faire, puisqu'estant icelle de Dieu doué d'un si bon et vif entendement, né , ordonné et évocqué par luy au gouvernement des royaumes et pays qu'il luy a pieu vous donner, estant expérimenté aux bonnes et maulvaises fortunes, exercé au gouvernement de divers pays et humeurs de gens, tant en paix que en guerre, autant que prince de longtemps a esté; et ce nonobstant, pour se vouloir juger elle-mesmes non suffisant en teîz gouvernemens , vous vous déterminez de vous en vouloir dépourter; en laquelle volunté n'a vostre majesté pas seul-
ìement esté depuis ses plus grandes indispositions, mais aussy dès longtemps, comm'il a pieu à icelle souvent me déclairer. Comme doncques moy seray-je si téméraire de penser estre capable, non pas d'un tel gouvernement que celuy-cy, mais du moindre du monde ¡' et d'abondant estant femme, et comme telle inepte aux principaux actes de gouverner?
Car, combien que tous estatz , estans soubz l'obéissance d'un prince, doibvent surtout désirer qu'icelluy soit le plus sçavant, entendu et vertueux de tous, pour estre le plus grand bien qu'il leur sçaroit avenir, toutesfois je tiens que celuy qui a gouvernement soubs un prince a pour soy à faire de plus de sçavoir que le prince mesmes, lequel, de soy gouvernant, n'a que à en rendre compte à Dieu, à quoy, en faisant ce qu'il peult, y satisfaict; mais celuy qui a gouvernement soubz aultre , fault qu'il en rende aussy compte à Dieu, et outre ce à son prince et aux subjectz d'icelluy. Le prince est obligé de gouverner ses subjectz, et eux de l'obéir, respecter, servir, assister et conseiller selon leur capacité , ce qu'ilz font de trop plus grande affection à luy, par où le gouverner luy est plus facile qu'à un gouverneur, lequel , encores qu'il eust bien bon sens , il ne luy peult estre si souffisant que de pouvoir résister aux traverses qui, pour plusieurs causes, naissent contre celuy qui gouverne, quelque comply1 qu'il soit, et sont la pluspart les empeschans en plus grand nombre que les assistans; par où le gouverner bien est chose bien difficile et avec plus de hazard de pouvoir bien venir au-dessus à la satisfaction de sa conscience et des hommes, et au contentement de son prince et de ses subjectz; et on a l'obligation si grande de se mectre plus avant en telz gouvernementz que sa capacité ne peult porter, laquelle en mon endroit je n'ay en façon nulle et moins cause de faire comparaison de celle de vostre majesté à la mienne : voyant que, quant au sçavoir, à l'expérience, diférence de gouverner prince envers gouverneurs, de l'inepteté de la femme envers l'homme, il y a aultant à dire que du blanc au noir.
1 Accompli.
PAPIERS D'ÉTAT. IV. 6o
Et quant ores j'arois tout le sçavoir requis pour un tel gouvernement, dont en suis bien loing, si ay-je trop d'expérience (outre que les livres, tant de la saincte escripture que aultres, en sont pleins) qu'il est impossible à femme d'y satisfaire, soit en paix et encores moins en guerre, qui veut ou désire faire son debvoir envers Dieu, son prince, et satisfaire à son honneur : car, estant en paix, si est-il requis, oultre les consultations et soings des affaires coustumiers en tous gouverne mens, que celuy qui a la charge de cestuy d'icy ayt grande hantise avec un chascun, pour gaigner les voluntez tant de la noblesse que des communes, pour n'estre ce pays en l'obéissance que à monarquie apartient, ny en l'ordre de oligarquie1, ny aussy du tout en république , ce que la femme, principalement estant vefve, ne peult faire comm'il seroit requis. Et en mon endroit, il m'en a fai 1 lu plus faire par pure nécessité, pour le bien des affaires, que je désirois, oultre que la femme n'est jamais respectée et craincte comme l'homme, de quelle qualité qu'elle soit.
En temps de guerre , qui est en ce pays plus souvent que de besoing, il est pur impossible qu'une femme y puisse taire son debvoir, mais très -bien supporter toutes les charges de toutes les faultes qui par aultres se peuvent commectre. Comme si je voulois dire toutes les particularitez des inconvéniens en quoy me suis treuvée, il m'en fauldroit faire un volume; vostre majesté les sçait en partie et les peult considérer. Tant y a d'estre en gouvernement, et ayant la charge de la garde de telz pays en temps de guerre, sans s'en bien avant mesler, c'est chose du tout impossible, ou fault, comme dict est , souffrir de porter les coulpes et toutes les faultes qui se font par aultres, et endurer les protestations, si on ne satisfaict à tout ce que un chascun demande ; et quelquesfois est nécessaire , soit que l'on y puisse satisfaire ou non: par où et par beaucoup de plainctes qui se font, et lesquelx peuvent parler en plusieurs lieux, l'accusée seulle , qui ne peut estre partout pour respondre en tant de lieux , voyant les efectz et événemens de la guerre non succéder au mieux
1 Oligarchie.
ou selon l'expectation des gens, c'est lors chose jugée d'imprimer au peuple que la coulpe est à celle qui a la principale charge, et icellc par ce venir en desestime et malveuillance dudict peuple; avec ce qu'il est odieux de tirer la substance de leurs biens, comm'il fault faire en tel temps, et par ce moyen se faire mal agréable à tous, et estre mal voulue, incapable de pouvoir faire du bien pour quoy que ce soit : car les mal-volontaires ont plus de moyens de traverser le bien que les bons à l'avancer et faire en ce qu'il compete. Lesquelles difficultés ne sont si grandes à l'homme qui est en gouvernement, encores qu'il n'eust tant de sçavoir ny d'expérience qu'une femme , ayant trop plus de moyens de satisfaire à tout : car, sans nul scrupule, il peull hanter et gaigner la volunté de toutes sortes de gens; il est pour estre luy-mesmes en lieu où il peult donner compte de son debvoir, tant de sa personne qu'aultrement ; il a les armes en mains pour estre craint et obéy, et faire mille choses que à bon gouverneur appartient pour estre aussy bien aymé que craint; pouvant donner grand contentement à un chascun quand celuy qui a la charge y satisfaict de sa personne, puisque l'on ne sçauroit demander plus à l'homme que de mectre ou hazarder la vie, avec la raison requise, pour le service de son prince et pour le bien de la patrie; et est la fin pour oster toutes les disputes des malveuillans ou [mal]disans, comme vostre majesté bien souvent l'alègue. Qui sont tous poinctz requis et sans lesquelz est impossible de bien gouverner : à quoy une femme ne peult satisfaire ; et peult vostre majesté, s'il luy plaict , estre luy-mesmes juge que ay souvent faict plus que à mon estât et vocation de femme appartient , par vray zèle de vostre service et de pouvoir au plus près satisfaire à ceste charge, comm'aussy elle sait des inconvéniens apparans qui ont estez, si vostre majesté n'eust esté en personne en ses pays durant ceste guerre ; à quoy ne m'eust esté possible d'obvier, puisque suis esté forcée, pour estre femme, de laisser la conduitte de la guerre à aultres, et ce sans les hazardz qu'il m'a laillu passer, en vostre abscence, de tumber en semblables inconvéniens; et si néantmoins, si par maie conduite, perte de pays ou place
[de guerre], il m'en eusse et a fallu porter la coulpe sans mon mérite, vostre majesté, comme nostre prince, la perte comme qu'elle soit, et à moy le déshonneur perpétuel.
Je ne tiendray long propos des aultres poinctz , encores que pour moy sont de très-grand respect, pour n'estre qu'assessoire des premiers dits. Comme combien que porte l'amour et affection au roy mon seigneur vostre filz , si entière que , en chose qui fust de ma capacité , ne désirerois moins luy faire service que ay faict à vostre majesté, si peult icelle considérer s'il ne seroit dur à personne comme moy, après avoir servy vostre majesté jusques au bout, en mes vieux jours songer de [apprendre] et recommencer mon ABC. Car il me semble convenable à une femme de cinquante ans, après en avoir servy plus de vingt-quatre , se contenter pour le reste de sa vie d'un Dieu et d'un maislre. Pareillement je vois une grande jeunesse en ces pays, avec les mœurs desquelz ne me sçaurois ny ne voudrois accommoder; la fidélité du monde et respect envers Dieu et son prince si corrompuz, et les entiers1 si rares, (ce que [se rencontre] non-seullement en ces pays, mais quasi partout) , que ne désirerois pas seullement de les pas gouverner, encores que fusse homme et bien capable , mais aussy me fasche de le veoir, congnoisti e et de vivre , comme personne privée, entre telles gens, avec lesquels ne sçaurois faire mon debvoirtant envers Dieu qu'envers mon prince, puisque peu peuvent bien peu contre beaucoup; et peus affirmer à vostre majesté, et prendre Dieu en tesmoing, que le gouverner m'est tant aborrible que j'aymerois mieux gaigner ma vie que de m'y mectre. Et quant ores je fusse dame et princesse du meilleur royaume ou pays qui sçauroit estre, que je m'en vouldrois défaire pourvivre.le reste de ma vie comme personne privée, et servir Dieu au moins mal que je pourrois, et luy plairoit me donner sa grâce, sans me mesler aulcunement des affaires de ce monde, comme j'espère faire avec la bonne grâce de vostre majesté, de laquelle me confie tant qu'il vous plairat me faire ce bien, en rémunération des services qu'ay faict à vostre majesté, encores qu'ils 1 Dévoués.
n'ont estez si grans qu'eusse désiré, si ont-iiz esté faictz avec une volunté et fidélité si entière et amour si parfaict, que si le sçavoir, pouvoir et capacité eussent correspondu à ce , oncques prince n'eust sceu estre mieulx servy que vostre majesté eust esté de moy.
Vous ayant doncques offert ce qui est en moy, ce de quoy vous suplie, monsieur, très-umblement , est d'accepter et rémunérer ceste entière volunté, par prendre congnoissance que les causes de mon déportement sont si justes et grandes, comme espère vostre majesté les treuverat, s'il vous plaict me faire ce bien de les mesurer selon la volunté en laquelle vostre majesté mesmes est, et impossibilité qu'il y a que femme ^puisse bien gouverner, et par ce ¡celle en prenne satisfaction , et que me puisse asseurer que ce soit avec la bonne grâce de vostre majesté; laquelle vous supplie aussy, monsieur, m'impartir pour me faire tant de bien de me déclairer sa bonne volunté sur ce que avois pensé de dresser ma vie comme personne [privée], voyant que ne sçaurois avoir plus grand repos en ce inonde que de passer la vie en icelluy selon la volunté et advis de vostre majesté, à laquelle ne tiendray long propos , puisque vous estes bien mémoratif de la déclaration que je vous fis, passé aulcunes années, du désir que j'avois de, dez ma viduité , me retirer en Espaigne pour me pouvoir employer au service de la feue royne madame nostre mère, à qui Dieu face paix, nonobstant les difficultez qui m'eussent peu survenir, tant pour le pouvoir faire de son consentement, que aultrement.
Il a pieu à Dieu m'oster ce moyen; me reste l'autre : c'est, monsieur, que la royne de France , depuis qu'il a pieu à Dieu aussy la réduire en estât de viduité, et qu'avons prins cognoissance lune de iaultre, m'a par plusieurs fois déclairé qu'elle se délibère de plustost abandonner la plus grande facilité qu'elle a d'avoir sa fille auprès d'elle, estant en Espaigne , (où, quanta elle, elle s'y ayme mieux qu'icy), que de m'abandonner; et que, si ne treuvois bon ou n'eusse la commodité d'y aller, que en ce cas elle estoit résolue de demeurer où je demeurerois, et abandonner sa fille et propre volunté pour la mienne. Entendant ceste sienne volunté , et luy portant l'amour que deuement,
comme à dame et sœur, je luy suis redevable, et celle quelle me porte m'y oblige encores davantaige, outre ce qu'il me semble, comme à elle, que ne sçaurions mieux vivre selon Dieu et plus honorablement que ensemble, puisqu'il luy a pieu nous mettre en un estât et avec moien de ce pouvoir faire; et que j'aurois occasion.de grand regret si, à mon occasion , elle perdisi sa propre affection , et mesmes la présence de sa fille, qui seroit pour la mettre en plus de fascherie que celle où elle est présentement : par où je ne me pourrois tenir que bien ingratte que, quand oires je pourrois avoir toutes les difficultez qui peuvent estre en mon particulier, si je ne me accommodois à sa commodité, et d'aultant plus que n'ay enlàns ny.aultres distractions pour mon retour comm'elle a, et que au contraire de ce, en ce faisant , m'adviennent trois grandes commoditez , oultre le contentement de vivre avec compagnie si agréable : la première , en me retirant en Espaigne avec elle, je recepvray ce bien qui ne me sçauroit estre plus grand, d'estre plus près de vostre majesté; secondement, je me retire en lieu plus asseuré que en ce pays, à cause des quasi continuelles guerres apparentes, pour vivre plus à mon repos, lequel pour la1 pourray avoir plus grand que j'ay, pour me pouvoir retirer de toutes négociations concernant gouvernement, duquel, estant en ces pays (pour dire à vostre majesté la vérité), je craindrois que par voye indirecte on m'y vouldroit plus employer que ne vouldrois, et que si le refusant comme ferois, pour estre délibérée de réduire ma vie hors de toutes telles négociations, n'en sçaurois recepvoir que maulvais gré, lequel par ce boult je éviterois.
Je pense d'aultre costé le contre, que si je perdois la royne, laquelle est maladive, telle qu'il pourroit soubdainement advenir, que lors me treuverois seulle en pays où me fauldroit faire nouvelle congnoissance, la façon de vivre différente de celle que j'ay accoustumé, que pourrois treuver estrange, perdre la commodité de ce que me suis icy2
Toutesfois, monsieur, si pondérant que les commoditez et causes
1 Lacune par lacération. 2 Autre lacune.
de contentement sont trop plus grands, et qu'il y a bon remède à ces incommoditez, car je ne me treuve si affectionnée à ma volunté que espère bien pouvoir accommoder mon vivre en quelque pays que ce soit, puisqu'il est soubz l'obéissance de vostre majesté; et avec ce , j'espère que , s'il plaisoit à Dieu m'envoyer cette fortune que d'oster la royne de ce monde devant moy, ce que l'ay supplié ne me laisser veoir que ce ne sera si tost l et que pourray devant avoir prins congnoissance du pays et des façons de faire, pour selon ce m'accomoder; et au pis aller (ce que n'espère en façon nulle), en ce cas je ne me sçaiche accommoder à la façon de vivre de delà, j'auray temps de veoir la disposition des affaires, pour selon ce ad viser de me retirer de pardeçà sur le peu de bien que y auray. Toutes lesquelles considérations me font désirer me pouvoir me retirer avec ladicte royne en Espaigne : ce que supplie à vostre majesté avoir pour agréable , et nous en donner à toutes deux ce contentement.
Aussy, monsieur, pour ce queje n'ay deu ny n'ay faict semblant à ladicte royne de la délibération de vostre en brief partement, aussy que l'ay persuadé de se résoudre de ses affaires avec vostre majesté et par son advis, jusques à la venue du roy monseigneur vostre filz, selon que vostre majesté me fit déclairer par nions1 d'Arras le désirer, et que par cestuy mien advis elle se pouiroit treuver frustrée d'avoir temps de négocier ses affaires, si vostre majesté partoit devant que ledict sieur roy se treuvat en ces pays, et mesmes pourroit perdre la commodité de, avec vostre majesté, pouvoir passer en Espaigne, dont, si à ce elle failloit, ce seroit à son très-grand regret, pour lu y estre aultrement le passaige long, difficile , mal seur, ou d'excessive et à elle insupportable dépance ; avec ce que la longueur pourroit estre cause de quelque inconvénient à l'endroit de la résolution de sa fille : parquoy suis contraincte de supplier vostre majesté (alin que ne sorte liors de mon debvoir que ay vers vostre majesté , ny faille à l'attente qu'elle a sur moy, que ne laisseray négliger
1 La reine Elóonore , veuve de François 1", mourut le 17 février i558, à 1 âge de soixante ans.
les affaires) qu'il vous plaise me commander comme me auray en ce de conduire. Suppliant vostre majesté de recepvoir cestuy mien escript de bonne part , procédant par pure nécessité de celle qui veult vivre et mourir
Vostre très-humble et obéissante sœur et servante,
MARIE