‹ Papiers d'état du cardinal de Granvelle (volume 3)Chapitre 63 sur 127 · AUX ÉTATS. DES PAYS-BAS · texte numérisé non relu

AUX ÉTATS. DES PAYS-BAS

SUR L'ADIEU DE L'EMPEREUR CHARLES-QUINT SE RETIRANT DANS LA SOLITUDE EN ESPAIGNE, PAR MESSIRE PHILIRERT, CONSEILLIER DE SA MAJESTE*.

(Mémoires de Gran velie, V, 70-72.)

Bruxelles, 2 5 octobre i555.

Messieurs , oultre ce que des lettres par lesquelles l'empereur, nostre souverain seigneur, vous a l'aict icy convoquer, vous avez peu en partie cognoistre la cause pour laquelle s'est faicte cette assemblée , il m'a commandé la vous communiquer plus expressément, m'enchargeant vous dire qu'il y a bien longtemps qu'il a eu en charge et administration de ces pays, que luy est tombé en main dez le temps de son émancipation 2, dez lequel temps sa majesté a continuellement rendu tout le debvoir que luy a esté possible, pour pro-

1 Cette pièce, que nous livrons d'après un extrait succinct dans les Mémoires pour

une copie du temps assez peu correcte , servir à l'histoire du comté de Bourgogne ,

fut incontinent traduite en italien et im- par Dunod, page 468. primée à Florence, in-A° On en trouve s En 1 5 1 6.

curer le bien, repoz et tranquillité d'iceulx. Ayant faict souvent de longz véaiges pénibles et dangereux à cet effect, s'absentant de ses aultres royauimes et pays qui sont estés joinctement soubz sa charge, et a tenu continuellement, présent et absent, soing et continuelle vigilance pour vous régir et gouverner en bonne justice et pollice, s'esvertuant de faire en vostre endroict toutes choses et office de bon prince, suyvant la paternelle affection qu'il vous a tousjours porté, laquelle il a hérité de messrs ses prédécesseurs qui, dès si longtemps, ont tenu le mesme chemin, comme aussi le requéroit l'amour et l'observance que à eulx et à luy vous avés tousjours porté. Etoultre, s'est accreue en sadicte majesté l'affection envers sesdicts pays pour estre né en iceulx1, que l'a tant plus rendu enclin envers eulx et faict plusvoluntaire pour s'employer en tous leurs affères, sans y espargner sa personne, laquelle il a souvent hasardé pour leur deffence; tenant continuel soing, avec grans labeurs, peines et travaux en paix et en guerre, pour le bénéfice d'iceulx, lesquelz il tient pour bien employés, puisque ce a esté pour si bons subjectz, comme il vous a tousjours trouvez; et vouldroit encore jusques au bout de sa vie continuer au mesme, s'il pouvoit prendre et soustenir la peine requise à cet effect. Mais comme l'eaige et les travaux passés en ce que dessus , et pour les autres charges qu'il a eu , l'ont mis en Testât que vous voyez , il est contrainct, pour ne plus pouvoir soustenir ce faix, s'en descharger et le remectre à aultre qui, en son lieu, y puisse satisfaire.

Et pour aultant qu'il y a passé douze ans que sa majesté ne fut en ses royaulmes d'Espaigne, lesquelz dez si longtemps désirent son retour, ne leur ayant peu jusques oires complaire, pour avoir voulu faire jusques au boult ce que luy a esté possible pour non vous eslongner; ne le pouvant différer davantaige, et aussi pour la nécessité de sa santé, qui s'outraige grandement par les froidures, et trouvant l'air d'Espaigne plus convenable à icelle, elle s'est déterminée

L'empereur avait vu le jour à Gand, le ilx février i5oo.

PAPIERS D'ÉTAT. IV. 6l

de, avec l'ayde de Dieu, y passer cet hyver, qu'elle pourra tant

mieux faire vous remectant audict Sr roy son filz.

Aussy certes luy greveroit-il par trop de, après avoir rendu le debvoir susdict à l'endroict de sesdicts pays, en retenir la charge et que, à faute de pouvoir vacquer aux affaires pour son absence et Testât de sa disposition, [ou si] ne luy estoit permis de vacquer si continuellement que pour le bien d'iceulx il seroit requis, ilz vinsent à souffrir et recevoir dommaige.

Une chose le console en cette dure et difficile détermination de vous eslongner, laquelle il faict force pour les causes jà spécifiées et non de sa volente, qu'est que se départant de vous, il vous remecí entre les mains du roy, monseigneur nostre prince, icy présent , son vray, naturel et droicturier successeur, et lequel vous avez receu et juré pour après ses heureux jours. Et comme il est jà venu en eaige, s'estant dès longtemps continuellement employé en charge et administration d'aultres royaumes et pays, il est tant plus duict et instruict pour pouvoir soustenir le faix de cette charge, avec l'assistance de vous, messieurs, et aultres ses féaux en iceulx, lequel pourra suppléer au lieu de sa majesté impériale, puisque, comme j'ay dict dessus, sesdictes indispositions luy ostent le moyen d'y pouvoir entendre; laquelle loue Dieu de la grâce qu'il luy a faicte et à vous tous de luy donner moyen d'avoir peu jusques à oires continuer ceste entremise, pour éviter les inconvénientz qui souvent adviennent, quand ceux qui succèdent aux administrations n'ont l'eaige et l'expérience requise pour pouvoir gouverner.

Et non-seullement il a treuvé audict Sr roy très-souffisante , mais davantaige et qui l'accompaigne , une déterminée volente de s'y bien employer, avec un cordial amour et affection envers vous tous et les pays, laquelle il hérite droictement avec la succession en iceulx; et ne peult estre sinon convenable pour le bien desdicts pays et subjectz, ce que sa majesté impériale faict de remectre à la charge dudict sieur roy ses royaulmes et pays l'un après l'autre , comme elle a dez quelque temps commencé, afin que peu à peu il s'accoustume

à la charge, que vient trop mieux à propos que non si le faix de toute la masse luy fust tombé d'une fois sur les espaules, avant qu'iceluy fust accoustumé à les porter.

Et à cette cause , et suyvant sa détermination , sa majesté vous remect et ces pays entièrement entre les mains dudict sieur roy, luy donnant et délaissant dez maintenant l'entière possession d'iceulx , comme à celuy à qui après elle il appartient, pour doresnavant vous régir et gouverner comme il verra convenir à vostre propre bien et des pays, et vous quiete et remect sadicte majesté le serment que vous avés à icelle , à l'effect de faire à l'endroict dudict sieur roy, monseigneur nostre prince, touts les debvoirs et offices requis pour l'accepter et retenir pour vostre prince naturel et souverain seigneur.

Vous priant sadicte majesté de prendre de bonne part et avoir agréable le debvoir qu'elle a tousjours rendu en vostre endroict , n'ayant rien délaissé de ce que, par grand soing et continuelle vigilance, et par l'advis de ceulx qui l'ont assisté de conseil , mesme de la royne, madame sa seur, qui y a travaillé si studieusement avec infinies peines et travaulx par tant d'années, il s'est imaginé pouvoir convenir au bien de ces pays. Sentant encores très-fort, que ses indispositions, aultres affères et qualité du temps ne luy ayent permis faire mieulx, comme elle eût bien voulu, puisque tout se debvoit à si bons et léaux subjeetz, ayant de leur costei rendu si bon debvoir pour se soustenir en son obéissance. Et vous merchie sadicte majesté impériale très-affectueusement des grands debvoirs que vous avés touts renduz pour assister à la charge qu'il a eu, tant de conseil que de vos biens, par fournissement de grandes et notables aydes, lesquelles, comme vous avez peu entendre, se sont employés [ainsi que] du sien et de ses autres royaumes et pays, pour le bien et deffence d'iceulx; et luy grièfve infiniment que, après tant de Irais soustenus, il ne a peu, avant de partir, les mectre hors de la guerre.

Mais vous sçavés les diligences faictes pour le procurer, par ce qu'en

la dernière assemblée la royne vous a faict déclairer ce qu'estoit passé en la dernière négociation pour la paix, et les termes que y a tenu le François. Bien espère que Dieu, qui est juste juge, donnera quelque jour le moyen pour le pouvoir renger à la raison, et que ledict sieur roy, mons^ nostre prince, y rendra tout debvoir possible et pour vous protéger et deffendre, pourveu que, comme l'on doibt espérer de vous, le veuilliez ayder et faire, comme jusques oires, ce que convient à vostre propre deffence, et pour éviter les inconvéniens et dommaiges que, qui ne répare, sereçoipvent de la guerre. Et vous requiert sadicte majesté très-affectueusement esvertuer pour l'assister en vos propres nécessités, et luy donner le moyen de honorablement soustenir ceste charge, et pour réparer les inconvéniens si grands esquels, à faulte de ce, vous pourries tomber inévitablement, lesquelz avec vostre assistance se peuvent éviter; et il vous y aidera sans y rien espargner.

Davantaige, ne veut délaisser sadicte majesté, pour jusques au boult faire l'office qu'elle doibt en vostre endroict, de à cestuy son partement vous recommander principalement le service de Dieu, et de veiller soingneusement au soustènement de la saínete foy et religion, soubz la révérence et obéissance deue à nostre saincte mère église , et d'observer et faire observer inviolablement les édietz de par sa majesté à cette fin publiés : qu'est un poinct qu'il recommande audict Sr roy très-expressément, afin qu'il en tienne especial soing. Sur quoy vous doibt aussi plus mouvoir l'exemple d'aultres, et ce que souvent l'on voit advenir à ceux qui se fourvoyent de ce vray chemin, en faisant vostre debvoir envers luy; comme touts biens de luy procèdent, il vous fera prospérer et vous deffendra de touts inconvéniens.

Aussy que vous portés tout honneur et révérence à la justice , puisque sans icelle le corps misticque de la républicque ne se peult soustenir, et que soubz icelle vous vivrez touts en bonne union; tenant regard à ce que, si bien les pays sont distraietz et séparés, toutesfois constituent-ilz par ensamble un corps, les membres du-

quel, qui sont chascun desdicts pays, doibvent1 que, sans

cette conjonction, l'on donneroyt aux ennemys grande opportunité de les outraiger, et demeurans joinctz et s'ay clans les uns aux auitres, l'expérience a demonstré jusques à oires combien ilz peuvent pour résister à ceulx qui les veullent outraiger.

Et linablement vous recommande la révérence et obéissance que vous debvez au roy, monseigneur nostre prince et souverain seigneur, et de vous monstrer aultant loyaulx et affectionnés subjectz envers luy, comme vous avés faict jusques à oires à sa majesté impériale, et que comme sa volonté envers tous est tant bonne que l'on ne sçauroit désirer meilleure , vous luy donnés moyen d'user d'icelle , et vous estre aultant bon prince comme sadicte majesté impériale, qu'en a bien bon espoir, par ce qu'elle peut juger de son inclination et actions passées. En quoy elle supplie le Créateur luy faire grâce de continuer de bien en mieulx, et qu'il vous veulle tousjours tenir soubz sa protection et saulvegarde.

Ainsy proposé par l'empereur, en la présence de sa majesté le roy d'Angleterre, la royne douairière de Hongrie2, chevaliers de l'ordre et toutz les estatz du pays de par deçà , par Mrc Philibert de Bruxelle , en la ville de Bruxelle, le xxve jour d'octobre xvc cinquante-cinq.

' (Demeurer joints.) reur, et son époux l'archiduc Maximilien , 2 Etaient encore présents à cette abdi- Emmanuel-Philibert, duc de Savoie, et cation :Eléonore, douairière de France; Christine de Danemarck, duchesse douai- Marie, reine de Bohême, fille de l'empe- rière de Lorraine.

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