A RUY-GOMEZ DE SILVA
(Ambassades de Renard, V, k"¡ à 49.)
Paris, 8 juin i 556
Monseigneur, par les lettres que j'escriptz au roy, V. S. verra la négotiation queje traictay avec le Sr connestable , le jour de la Feste- Dieu, et les propos qui me tint de V. S. que le roy de France reprint après, sans me faire semblant ni mention de ce qu'aviez communiqué avec Basse-Fontaine touchant la paix , combien que le secrétaire basque, nommé Dardoys, estoit de retour du jour précédent , aiant aussi retenu les lettres que avez envoyé audit Basse-Fontaine pour me faire tenir, et [ne les ay] encoires receu; et aiant receu
les lettres du Sr Gonçalo Perez du quatrième de x receuz à
Moret le vendredi suygant, à2 heures de nuict, et aiant veu la
copie des [lettres] qu'ils retiennent par deçà, j'ay surattendu de respondre à icelles pour veoir si ledit connestable les me feroit donner, et ay tout à propos suivi ledit Sr roy en ce lieu de Paris , pour non donner occasion d'excuse que je fusse demeuré à Moret ou Melun. Et véant qu'il n'y a apparence qu'ilz les me délivrent, j'ay despesché ledit corrier avec les présentes pour certifier à V. S. que depuis l'arrivée dudit Dardoys , ledit Sr roy a tousjours tenu conseil troys et quatre heures du matin, et m'asseure que c'a esté sur la négotiation dudit Basse-Fontaine, pour résoldre s'ils suyvront la practicque de paix, s'ils entretiendront le temps en tresve, ou s'ils renouvelleront la guerre; en quoy est vraysemblable se retreuvent grandes difficultés, pour plusieurs raisons.
1 Mutilations de la dépêche. 2 Idem.
Premièrement, le connestable ne convient nullement avec ceulx de Guyse , et sont contraires en volunté et affection sur ce ; tâchans lesdits de Guyse de renverser la tresve que ledit connestable a faict traicter sans eulx, en l'absence du cardinal de Lorenne, [ayant de plus] traversé sa commission d'Italie , emploie l'admirai de Chastillon son nepveur, et induict ledit Sr roy à ladite tresve; et présentement lesdits de Guyse ne vouldroient que, avec ladite tresve, l'on tumbast en accord et paix, pour ne laisser audit connestable tant d'auctorité et réputation : et cette contrariété est si notoire , que n'en fault doubter.
La sollicitation du cardinal Carafe, qui vient pour les effets comprins en mesdites lettres, retient ceulx de par deçà de non entrer en practicque de paix, pour non perdre la volunté du pape et aultres potentaux d'Italie.
Item, [le véaige projecté] du roy en Angleterre leur est suspect, et craingnent [que, rien ne] l'empeschant, il se poura establir et asseurer les [af]faires de la royne et du royaulme, puysque la conspiration dernière est descouverte et les culpables chastiez.
Item, ils sont chargez par deçà d'estrangiers fugitifs quilz les sollicitent à diverses practicques pour continuer la guerre , proposans les Françoys par armes pouvoir accomplir leurs déseings en Italie.
Item, les potentaux de la Germanie proteslans persuadent au roy qu'ils le favorizeront , entretenant la guerre , et sont entrez en doubte quant ilz ont entendu la tresve estre accordé, craingnans que l'empereur et le roy des Romains entreprinssent contre eulx.
Item, les conditions de la paix sont si difficiles pour les grandes doubtes quilz se retreuvent : les Françoys ont passé si avant en Piedmont, Corsica, Senoys, Lorenne, Montferrat, que si n'est avec désavantaige notable il sera malaisé traicter avec eulx.
Item, le roy de France, de son naturel, est adonné à la guerre et ambition, qu'est poinct notable.
Item, congnoissansles Françoys l'autorité que l'empereur délaisse de la Germanie, la mutation, et ce qu'ilz dient que le roy passera
en Espaigne ceste année , donne plus d'espoir pour soubstenir l[es hostilitez].
Item, ils ont tant d'advis que le roy, nostre prince et seigneur, n'est prince de guerre, qu'ils tumbent en mésestime de ses forces et grandeur, et leur croist le cueur davantaige, parlans de ses affaires, selon que V. S. peut entendre ils sont informés, ou soit par discours ou par affection; et sur ces considérations sont plus froids d'entrer en communication de paix.
D'aultre part, le connestable qui est viez, qui pèse l'advenir, qui congnoit intérieurement les affaires du roy de France, qui scetjusques où se peuvent extendre ses forces, qui considère Testât de ses finances, poureté du royaulme, variété de fortune et cbangement ou par mort ou aultrement; qui ne ignore le roy nostre prince estre grand prince, grand terrien, riche; se [souvjenant du dangier où a esté le royaulme si l'on ne se fut arresté devant Metz; véant la charge des estrangiers que ledit Sr roy de France porte , et que toutes leurs practicques emportent fraiz inumérables, qui fault qui les rachète, et défaillant l'entretient, la volunté défauldra à ceulx quilz se sont retirez par deçà ; veullant asseurer les affaires publicques du royaulme et les siens en particulier; pesant la multitude des enfans dudii Sr roy de France , dont ne peult deppendre sinon partaiges qui diminueront le revenu du daulphin, et pouront altérer le royaulme comme aultresfoys il a esté; proposant jà ledit Sr roy de faire cardinal l'enfant dont est grosse la royne et que je tiens accouchera deans huitz jours, si tant est que se soit ung fds, pour éviter lesditz partaiges; congnoissant l'humeur des seigneurs du royaulme et partialitez dangereuses, désirant soubstenir la tresve contre l'impugnation de ceulx de Guyse, et illustrer sa maison pour avoir esté auteur de paix; espérant que quelque paix que l'on traicte, elle ne peult préjudicier au royaulme; que si l'on ne recouvre Testât de Milan, qu'ilz retiendront la Savoie et Piedmont, et, en ce cas, consentiront que le roy donne au Sr duc de Savoie et à celle qui se pourra choisir pour mariaige, comme la princesse de Portugal ou
aultres, la duché de Milan pour à eulx et leurs hoirs indivisée-
ment 1 .
que les potentaux d'Italie désirent plus que aultre chose, et se joindront pour empescher ledit Sr roy de France ne passe oultre le Piedmont, ou trouble l'Italie de nouveau; qui pourront retenir les villes de l'Empire qu'ils ont prins et que l'empire ne sera plus de telle auctorité qu'il a esté; qui sera divisé, et par ce accroistront leurs frontières, se fortifieront davantaige et accomoderont leurs affaires; que le pape est viez , qui taiche plus son prouffit et augmentation de revenu en sa maison que aultre chose ; que le légat Carafe est trop appassionné; que, pensant nuire au roy et empescher son véaige en Angleterre, ils pourroient occasionner les Angloys et la royne à rompre contre eulx, comme l'occasion y est plus grande que l'on la peult figurer, pour avoir conspiré la mort de la royne , perdition de sa coronne, révolte du royaulme, réceptation de ses rebelles, prinses de navires et dégradations, et, que pis est, par leur ambassadeur et ministres faict le pis qu'ils ont peu ; qu'ilz continuent par solliciter Cortenay pour venir par deçà, et prendre protection du royaulme dudit Angleterre et de Elisabetz ; que ledit Sr roy n'a moien fornir aux estrangiers quilz sont ou royaulme ce qui leur a promis; que leurs practicques sont vaines; que la Germanie étant divisée, servira aultant à l'ung que à l'anitre; et, pour une infinité de raisons, avec celle de la conscience qui faict remord audit connestable , quant ce ne seroit que le blason qu'il et aultres reçoivent de l'alliance avec le Turcq, l'occasionnent de désirer le repos, tranquillité et cessation d'armes.
Néantmoins, ce que en ceste dispute se poura résoldre entre eulx, je ne le puys encoires descovrir, jusques à ce j'entende si ledit connestable fera faire quelque response à V. S. sur les divises qu'avez eu avec ledit Basse-Fontaine, ou que l'on me parle par deçà.
Quant à moy, je les vois en suspend en leur détermination, et attendent la venue dudit cardinal Carafe, qui sera deans huitz jours,
1 Nouvelle mutilation par vétusté.
pour sçavoir s'il y aura fond en ce qui dira; ils attendent la response du duc de Ferrare sur la finance dont le sollicitent ; ils attendent le retour de Tremeu' devers Cortenay, et pour ce je suis en opinion qui diffèrent la practique. Avec ce, je doubte2 qu'ils vouldront entretenir le temps, afin de donner loisir au pape de faire fortifier Paleano : en quoy il convient V. S. se résolve; car, si la fortification se faict, se sera ung boulouard qui causera la ruyne du royaulme de Naples; la suppliant considérer ce que de jour à aultre j'escriptz de leurs actions : car je ne me fourcompte en rien , et suys asseuré que V. S. treuvera que je représente de temps à aultre ce qui peult passer, et la mutation qu'a faicte l'accord des prisonniers, et que quelque chose que l'on parle de paix, il convient penser à la guerre et se tenir prest à offense et défense, pour avoir expérimenté tant de foys leur foy, ruse et lealté.
Et, en cas que l'opinion du connestable eust lieu et que l'on condescendit à communication de paix, il y a ung moien qui se représente qui seroit fort à propos , qu'est que le roy fust compère et levast sur les fons baptismaux l'enfant dudit Sr roy de France, et en ce cas, V. S. viendroit par deçà pour le tenir; et lors, sans grand bruict, l'on toucheroit la practicque de paix , qui se pouroit consulter et délibérer avant que venir : car de faire grande assemblée, et que ce pendant le temps leur serve pour nous tromper, je treuverois la chose fort dangereuse; detraicterde la paix par ambassadeurs, se ne seroit jamais faict, et ne s'accorderoit l'on, et soubz ladite négociation se pouroient dresser plusieurs fraudes et dolositez , dont ceulx de par deçà sont coustumiers. Et si tant estoit que le cornpéraige ne se fit, V. S. pouroit prandre occasion de passer en ce lieu pour dire qu'elle va en Espaigne, ou prandre la délibération qui luy plaira adviser plus convenable.
1 Orthographe vicieuse d'un nom propre déjà cité p. 588. — ! (Je crois.)
GXCVI.
L'AMBASSADEUR RENARD