L’EMPEREUR CHARLES Y
A M. DE NOIRCARMES.
(Mémoires de GranveUe, tome II, f° i-4.)
Augsbourg, 29 juillet i53o.
Instruction à vous notre amé et féal chevalier, conseiller et premier sommelier de corps , le sieur de Noircarmes , de ce qu’avez à faire et dire de nostre part en la court de France , où que présentement vous envoyons.
Premièrement, vous en irez en ladite court le plus tôt et diligemment que pourrez, et, y estant arrivé ^ entendrez préalablement de nostre ambassadeur 1 résidant en ladite court, ce que sera succédé dois les dernières lettres qu’avons reçus de luy et noz aultres ambassadeurs, escriptes à Bourdeaux, le quinzième de ce mois, par vous veues.
Aussi ferez entendre à la reyne , nostre meilleur seur 2, vostre arrivée , et devers elle prandrez vostre première adresse , lui présenterez les lettres que lui escripvons de nostre main, et déclarerez vostre charge, et direz que vous avons ordonné de vous y conduire selon son bon plaisir, moyen et advis, suivant lequel, et ayant enquis d’elle se avant que pouvez tous occurrans, prendrez vostre adresse devers le roy, nostre très-chier et bon frère, madame la ré-
' François Bonvalot, alors chanoine et trésorier de l’église métropolitaine de Besançon. Il devint aussi' abbé de Saint-Vincent et de Luxeuil, puis administrateur du diocèse pendant la minorité de l'archevêque Claudede la Baume. Bonvalot, dont le chancelier de Granvelle avait épousé la
sœur, mourut au mois de juillet 1567.
2 Eléonore, douairière d’Emmanuel, roi de Portugal, venait d’être unie à François I" à l’âge de trente - deux ans. Le mariage fut célébré à Mont-de-Marsan, d’où la cour se rendit à Bordeaux.
gente , nostre bonne mère , et messieurs les daulphin et duc d’Orléans, nos bons cousins et nepveurs; leurs présenterez nos lectres, et respectueusement conforme à icelle , leur direz comme vous avons expressément dépesché pour leur congratuler la venue en France de nosdits meilleur seur et cousins , et leur dire le très-grand et singulier .plaisir qu’avons receu d’avoir entendu que la chose soit esté conduire de si bonne manière, et au contentement des parties, signamment dudit seigneur roy et nostredite mère.
Aussi d’avoir seu par lectres de nostredite meilleur seur et de noz ambassadeurs, le bon et honorable recueil et cordial traictementque lesdit sieur roy et nostredite mère ont fait et font à nostredite seur, qu’est le plus grand contentement que sçaurions avoir, tant pour la singulière affection plus que fraternelle que pourtons à nostre dite meilleur seur, que aussi pour ce que s’est certain tesmoignaige à nous de la vraie , sincère et parfaicte amitié d’entre nous et les nostres, laquelle avons tousj ours surtout désiré comme chose nonseullement convenable à nous, noz royaumes, pays et subjectz, mais au bien publicque et commung de toute la chrestienté.
Et selon que verrez venir en taille et au propos , adjousterez envers lesdits sieurs et dame tout ce que verrez et vous semblera convenir à déclairer et expliquer le grand plésir, affection et contentement qu’avons d’entendre leurs bonnes volentez en la conservation et entretènement de nostredite amitié, leur repromettant et asseurant aussi le mesme de nostre coustel, comme véritablement s’est nostre parfaicte intention et volenté.
Signamment direz que ladite amitié d’entre nous, avec ce qu’elle est tant nécessaire , convenable et utile pour les considérations susdites, ayant égard à la consanguinité, affinité et attenance d’entre nous et pour la qualité de noz maisons, encoires est et doipt estre ladite amitié tant plus stable et facile d’observer et entretenir, puisque, Dieu grâces, toutes contentions sont vuydées par les traictez et toutes choses accomplies.
Et mesmes mercierez à madite dame la régente, nostre bonne
mère , le bon et grand debvoir quelle a fai et à dsesser et encheminer ceste paix et amytié, et en l’observance d’icelle, et le bon et cordial office de bonne mère quelle faict en l’endroit de nostredite seur, et que nous confions entièrement que, comme elle a mis les choses à si bon effect, qu’elle en sera la conservatrice et tiendra tousjours lieu et fera office de bonne et commune mère , l’asseurant que aussi de nostre coustel elle nous trouvera son bon filz et l’observerons 1 et ferons pour elle, et en son endroit, comme vouldrions faire pour notre propre mère ; avec ce que ce luy sera renommée et réputation durable à tousjours, non seulement d’avoir conduict ceste si bonne œuvre , mais encoires plus la conservation d’icelle.
Vous visiterez aussi de nostfe part nostre cousin le prince d’Allebrech2, nostre cousine sa femme, et userez envers eulx, touchant ce qui concerne cette paix et amytié et le plésir qu’en avons, et du traiclement de nostredite seur, selon l’advis d’elle, et que vous etnosdits ambassadeurs verrez convenir à nostre intention et à vostre charge , pour avec réputation et selon les occurence et exigence complir envers tous.
Que si par adventure l’on vous venoit à parler desdits traictez faiz, et d’y vouloir aucunnes choses changer, muer ou modérer, ou de chose qui les concerne ou en puisse dépendre, soit de ce qui concerne l’Ytalie, réachat des terres de Flandres, royaume de Navarre, restitution et pardon des foreseides3 de Naples, affaires des particuliers ou aultres choses; vous en desniellerez et excuserez d’en respondre , pour non vous estre meslé desdits traictez , ny savoir le contenu d’iceulx , et pour avoir entendu et creu , mesmes à vostre partement devers nous, que toutes choses soient vuydées, faictes et accomplies, et qu’il ne soit plus question que de jouyr du bénéfice de ceste paix et bonne amytié , et l’accommoder au bien publicq de la chrestienté; et si vous estes requis de nous persuader quelque
1 La respecterons. rite d’Angoulême, veuve de Charles, duc
2 Henri II, sire de Béarn et d’Albret, d’Alençon, sœur aînée de François Ier. roi de Navarre , marié , en 1627, à Margue- 5 Bannis.
chose louchant lesdits traictez , regarderez de vous en excuser le plus gracieusement que pourrez, puisque vous en allez dois là en vostre maison, et ainsi qu’adviserez que plus lionnestement le pourrez faire.
Et si nostredite seur vous en parle , ou que véez estre à propos pour nostre service ou encoires emporter1 à l’endroit d’elle , lui pourrez dire, par manière de confidence et secret, que, si avant qu’elle pourra convenablement, elle évite et empesche de retourner à parler des choses susdites , pour non bailler occasion à nouvelle difficulté, et que si elle est requise par ledit sieur roy, sadite mère, ou aultres de leur part, de nous en escripre et requérir, que s’il est possible, elle s’en excuse.
Quant à faire nouvelles alliances, dont a esté encoires dernièrement parlé à nosdits ambassadeurs, et comme ils nous ont adverty on a escript à madame notre tante ; aussi vous en démellerez pour n’en avoir autrement charge , ni en avoir plus entendu , sinon que pourrez dire en parolles générales que vous sçavez que nostredite tante a pieça pouvoir de nous pour y entendre , et que nous ne delfauldrons en chose que puisse emporter au bien et establissement de ceste paix et amytié, de la rendre durable à tousjours, et que vous tenez la chose en si bonne main, quelle ne pourroit être en meilleure ni de personne que y aye plus de bonne volenté, et que pour ce n’est besoing que aultres s’en meslent que les dames ayant faict ladite paix.
Selon aussi que vous verrez duyre2, soit que vous en soit parlé ou que l’opportunité s’addonera, avec l’advis dudit ambassadeur pourrez excuser ce que nostredit frère a démonstré mescontentement des poursuittes faictes pour les affaires particulières , signamment de feu nostre cousin de Bourbon, en faveur de notre cousine de la Roche-sur-Yon3 et son fils, pour austant que c’estoit pour l’accom-
1 Importer. Montpensier, veuve de Louis de Bourbon ,
2 Convenir. prince de la Roche-sur-Yon , et sœur du
3 Louise , fille de Gilbert , comte de connétable.
plissement des choses traictées , et que ne pouvions délaisser par honnesteté, selon que vous sçavez, l’obligation que nous avons audit deiïunct , et luy prierez de nostre part n’en vouloir estre mal content, ains observer ce qu’a esté faict et traicté avec nostredite cousine jusque il se face ung appoinctement total du différand, lequel appoinctemcnt désirons.
Vous direz à nostredict bon frère, pour les nouvelles de ce coustel, que nous sumes tousjours après, pour par tous moyens possibles réduire et remédier les choses concernant nostre sainete foy ; et combien que trouvons aucungs princes et villes durs *, si espéronsnous y faire quelque bon fruict et aux aultres affaires de ceste Germanie, et l’advertirons de ce qu’en succédera de temps à aultre, confiant entièrement de sa bonne volenté et faveur en ce et aultres choses que nous concerneront, et qu’il aura plésir le bon succès, pour austant qu’il emporte à nostre sainete foy et en nostre endroit, comme bon frère et allyé , et comme aussi de nostre part il trouvera tousjours cèste correspondance.
Sy par adventure sur ce poinct il vient à parler du concilie ou que vous véez le pouvoir faire venir au terme, vous aurez regard au propos qu’il en tiendra, et si apercevez qu’il le gouste et lui semble faisable, lui pourrez dire que ne vous estes meslé des choses de ceste dyette , signamment en ce qui concerne la foy et auctorité de l’Eglise, et n’en avez point de charge; mais que toutefois il peut sembler que ung concilie seroit nécessaire pour le bien de toute la chrestienté, et que, à ce qu’il vous semble avoir entendu, nostre saint-père y est bien enclin, et que de nostre part ne deffauldrons en chose qu’emporte à ceste fin, et de nous y emploier avec ledit saint-père et luy, et par leurs advis.
Aussy s’il vous parle touchant d’obvyer au Turcq, dont ledit
1 L’empereur présidait alors la diète de lui présenter, le 25 juillet, leur con-
assemblée à Augsbourg. Les princes et fession de foi , appelée par cette raison ,
états d’Allemagne qui avaient embrassé et jusqu’à nos jours, la confession d’Auys-
les nouvelles opinions religieuses venaient bourg.
sainct-père a escript à luy et aultres princes , pourrez dire que c’est chose que concerne et touche à tous lesdits princes et bons catholiques, et que, puisque Dieu nous a mis en paix, ne nous sçaurions emploier en meilleur chose que à la répulsion de l’ennemy commun de la chrestienté , deffense et exaltation de notre sainete foy, et que avons envoyé nostre pouvoir à Rome pour entendre à tout ce que semblera estre à faire, pretz d’y exposer et la vie et les biens, confians entièrement qu’il se emploiera comme très-chrétien et pour bailler l’exemple aux aultres.
Trouverez aussi l’opportunité pour lui parler de l’afFaire du divorce intenté contre nostre tante la royne d’Angleterre, lui priant de notre part non vouloir allouser1 au roy d’Angleterre en sa poursuite, ains plus tost le lui déconseiller, puisque , comme il est tout évidant, s’est au détriment de sa conscience; et qu’il veuille aussi pourveoir que ses serviteurs et subjeetz, tant de l’Université de Paris que aultres, ne favorisent indeuement audit sieur roy d’Angleterre par d’indeues praticques, ains à la raison et équité; et veuille nostredit frère avoir regard , comme prince magnanime , très-chrétien et bon allyé, au bon droit de ladite royne, que sera à nostredit frère euvre méritoire envers Dieu , et dont recepvrons gros plésir. Et requerrez à nostredite seur que selon qu’elle verra mieulx le moien à pouvoir servir, elle en parle et fasse instance devant ledit sieur roy
Vous baillerez aussi nos lettres au grand-maistre de France, luy ferez noz affectueuses recommandations, etmercierez le bon debvoir qu’il a faict et fai et journellement envers nostredite seur, et au bien de la paix et amitié d’entre nous, et luy prierez d’y continuer et que où nous luy pourrons faire plésir, le ferons de bon cueur.
Et au surplus vous ferez ces choses susdites , leurs circonstances et deppendances , comme par vostre prudence et selon l’entière confidence qu’avons de vous congnoistrez estre et empourter à nostre service. Faict en nostre cité impériale de Auspourg, le vingt-neufvième de juillet, l’an mil cinq cens et trente.
1 Approuver.
GII.