‹ Papiers d'état du cardinal de GranvelleChapitre 137 sur 153 · CXXXII · texte numérisé non relu

CXXXII

L’EMPEREUR

A SON AMBASSADEUR EN FRANCE

(Mémoires de Granvelle, II, 5i-52.)

Bruxelles, le 21 octobre i53>.

Vénérable , chier et féal : Depuis noz dernières en responce des vostres que nous apporta le sieur de Balançon, gentilhomme de nostre chambre, n’est survenu chose d’importance pour vous escripre, synon que hier receumes lectres du roy nostre frère , ensemble les coppies y joinctes, dont avec cestes vous envoyons les doubles, par où verrez et entendrez comme les cinq quantons chrestiens ont obtenu la victoire1 contre les neuf2 quantons desvoyés de notre sainete foy, avec gaing de vingt pièces d’artillerie et prinse de Zwinglius et ses disciples ; que certes est nouvelle très-bonne et importante au service de Dieu , exaltation de nostre sainete foy et bien de la république chrestienne, et à nous tant agréable que pouvez penser, et n’avons voulu différer vous en advertir, afin que se en ousyiez parler aultrement en soiez préadverty, et nous faictes sçavoir ce que desdictes nouvelles et particularitez concernans icelles pourrez entendre, usant en ce, et le surplus que verrez empourter à nostre service, de vostre diligenceaccoustumée. Et au surplus, suyvant ce que nous suppliâtes à vostre partement d’icy et depuis avez escript, pourvoyerons brief de personnaige pour aller résider en vostre lieu. A tant, etc. Escript en Bruxelles, le xxie d’octobre 1 5 3 1 .

Depuis ce que dessus escript, l’ambassadeur du roy très-chrestien résidant icy s’est treuvé devers nous, lequel s’est plainct de ce, comme 1 A la journée de Cappelle 11 octobre i53i. — * (Huit.)

il disoit , plusieurs tenoient propoz en ceste court touchant l’amytié d’entre nous et ledict sieur roy, disans quelle ne seroit si ferme ni stable que l’on pensoit, et qu’il trouvoit telz propoz mauvais, et qui ne se debvroient souffrir. Semblablement que aussi plusieurs parloient et disoient par deçà que ledict Sr roy pourtoit les luthériens, tenoit praticques avec eulx, et les favorisoit contre nous: qu’estoient choses mal dictes et que se debvoient chastier, et que ce qu’il en disoit estoit pour son debvoir et le désir qu’il avoit que toutes choses allassent bien ; et que pour l’acquit de sa charge il ne pouvoit délaisser de l’escripre , et toutes choses qu’il entendoit touchans et concernans ledict sieur roy son maistre , duquel il sçavoit l’amytié estre entière et ferme envers nous , et ne doubtoit que ainsi n’estoit de nostre coustel ; et quant à favoriser auxdicts luthériens, que ledict sieur roy n’y vouldroit penser, ains plustôt aider à les réduire et chastier.

Sur quoy, quant au premier poinct de l’amytié, et ce que l’on parloit touchant icelle , luy avons respondu qu’il sçavoit que ès cours des princes y a tousjours gens qui parlent assez à la volée et légièrement, et ne se failloit arrester, et que n’avions ouy ny entendu telz propos, car nous ne les vouldrions souffrir s’ilz venoient à nostre congnoissance ; et qu’il pouvoit estre asseuré que l’amytié que pourtons audict sieur roy estoit entière et réciproque à celle que confions et ne faisons doubte il nous porte, et ne luy donnerons occasion de penser le contraire. Et quant à l’aultre propos touchant les luthériens, que bien estoit vray qu’en avions ouy dire quelque chose, mesmes d’aucungs Allemans luthériens envoyez en court de France , que l’on disoit avoient esté tost dépeschez et à leur contentement, et s’en estoient retournez bien satisfaictz, comme ilz disoient; aussi que l’on avoit envoyé par deçà la copie de quelques lectres escriptes en lattin par ledict sieur roy ausdicts luthériens, laquelle copie avons veue, mais ne la trouvions sinon honneste et raisonnable , bien qu’il y eût quelques motz leur faisans entendre que ledict sieur roy croyoit et ne faisoit doubte qu’ilz se conduisoient tous-

jours en leur debvoir, comme leurs prédécesseurs; et eussent bien peu estre lesdicts mots de quelque aultre sorte , leur faisant entendre leurs faultes et desvoyement. Mais quoy qu’il en fût, si ne croyonsnous ny pensons que ledict sieur roy les voulsit pourter, favoriser ne aider contre nous ny aultres princes catholicques ; et que quant à tous ces propoz et disées publicques, ne se debvoit prendre pied ne arrester, comme aussi ne faisions, et que se venoit à nostre congnoissance que aucungs de nostre court ou aultres noz subjectz tinssent telz propoz , ne les vouldrions souffrir, ains aigrement chastier et pugnir. Et sur ce s’est retiré ledict ambassadeur; et pour ce que par adventure le roy ou aultres de sa court vous pourroient parler de ce propoz, vous avons bien voulsu escripre ce que dessus, afin qu’en respondez en conformité , et en usez selon que de vostre prudence et discrétion confions; et de ce que en entendrez, nous advertirez.

L EMPEREUR

A SON AMBASSADEUR EN FRANCE

(Mémoires de GranveUe , II, 52-53.)

Bruxelles, 2 novembre i53i.

Vénérable, chier et féal : Nous avons receu voz lectres, et nous a esté plésir d’entendre le contentement que le roy très-chrestien , nostre très-chier et bon frère , a eu que l’ayons adverty de la prorogaceli et translation de la diète impériale conlidamment, et selon l’exigence de l’amytié d’entre nous, et aussi qu’en ceste conformité et correspondance que désirons singulièrement observer il vous ayt dict, pour nous faire sçavoir, comme est passé la première deffaicte qu’ont receu les quantons des lighes desvoyez de nostre sainete foy

des cinq persévérens en icelle, dont le mercierez bien fort de nostre part, et luy direz que nous avons eu nouvelles d’une aultre seconde victoire eue par lesdicts cinq quantons contre les aultres1, mais que nous n’avons encoirres entendu les particularitez , et que , comme qu’il soit, il nous desplaît très-fort de ce débat estant entre chrestiens et pour l’affaire de nostre sainete foy, et que lesdicts desvoyez , non contens de leur erreur , y vueillent attirer violentement et par force les aultres et soient si obstinez. En quoy s’ilz vueillent persévérer, et il se tolléroit, seroit chose de pernicieuse conséquence et inconvénient que pourroit succéder, sans y obvier par temps, irréparable non-seulement aux voisins , mais par toute la chrestienté , comme ne faisons doubte que nostre très-chier et bon frère , par sa grande prudence , le peult considérer et entendre. Et pour estre l’affaire en ceste considération et qualité, et que ne faisons doubte qu’il luy poise2 de ceste motion, violence et partinacité desdicts desvoyez, et entend assez combien il empourte à la deffension de nostre sainete foy, et obvier à ladicte conséquence, et que ne vouldrions riens faire ne mouvofr en ce ny aultres choses de qualité importante sans participation , iuy direz que si ce débat continue et passe plus avant entre les susdicts , qu’il nous semble il nous y pourroit estre , et envers Dieu et le monde , imputé et à tous bons princes chrestiens et catholicques de délaisser oppresser et suppéditer lesdicts cinq quantons à la seule cause et manifestence de nostre sainete foy, et que de nostre part ne pourrons délaisser les secourir pour l’instant et à l’advenant du besoing seulement; confiant qu’il considérera combien il est raisonnable pour nostre debvoir et acquit, et de son coustel ne deffauldra de faire le semblable , et qu’il nous fera gros plésir de sur ce nous advertir de ce qu’il en délibérera et entendra faire , selon que requiert nostre amytié, en quoy ne deffauldrons jamais de bon cueur tousjours sincèrement entendre avec luy ou bien de la république chrestienne . comme deffenseur d’icelle. A tant..... De Bruxelles, le 11e de novembre 1 53 1 .

1 Affaire du Goubel, le 23 octobre i53i. — 2 Peser, être à charge.

L’EMPEREUR

A SON AMBASSADEUR EN FRANCE

(Mémoires de Granvelle, II, 53.)

Bruxelles, 3 novembre i53i.

Vénérable, etc. Les lectres que nous escripvons avec ceste sont dressées de sorte que les pourrez, par forme de confidence, monstrer au roy, et si besoing faict au grand-maistre de France, évitant sur ce de bailler aucung escript se avant qu’il sera possible , et aurez bon regard aux termes et propoz que ledict sieur roy vous tiendra siir le contenu èsdictes lectres, ensemble la démonstration qu’il en fera; et à ceste fin sercberez l’opportunité et le plus tôt que pourrez avant d’en faire semblant à aultre quelconque, tenant à très-agréable service ce qu’avez escript au sieur de Granvelle, de ce qu’avez peu appercepvoir de la volunté et inclination dudict sieur roy, en parlant du différend des Suysses.

Nous avons eu nouvelles que le sieur de Humères soit à Péronne avec monsieur de Hiverny1, pour le réachat des terres transpourtées , qu’avons treuvé petite occasion pour ledict sieur de Humères, sans aultre charge2, dont toutesfois l’ambassadeur de France ne nous a faict semblant, ne aussi avons-nous démonstré en estre plus curieulx, et en userez en ceste sorte, si ne trouvez par quelque bon moyen la conjuncture sans scrupule de vous en assentir.

Vous nous avez aussi faict service agréable nous advertir du surplus des nouvelles contenues en vosdictes lectres, aussi la diligence faicte vers le docteur Moscoso, et quant au surplus qu’avez escript

1 Chiverny. 2 Lacune.

audict sieur de Granvelle; en quoy a esté pourveu, comme de luy entendrez ; et quant à vostre révocation, l’on est après pour y bailler ordre et pourvoyr d’aultre suyvant ce quen avez escript. Vous recomandant tousjours nous faire sçavoir le succès de toute chose le plus tôt que possible vous sera. De Bruxelles, le 111e de novembre 1 53 1 .

L’EMPEREUR

A SON AMBASSADEUR EN FRANCE

(Mémoires de Granvelle, II, 53-54.)

Bruxelles, 16 novembre 1 53 1 .

Vénérable, etc. Par vos lectres du vne avons entendu ce que vous a dict et respondu nostre très-chier et bon frère, le roy très-chrestien, sur ce que vous avyons escript quant au secours des quantons catholicques, et nous est très-grand et singulier plésir que nostredict trèschier frère prent si bien et de bonne part ce que confidemment luy faisons entendre des choses concernans la république chrestienne et commungs affaires d’icelle, et qu’il en respond si plainement et ouvertement, que nous est et sera pour tousjours tant plus d’occasion et moyen de, selon que ce a esté tousjours nostre intention et désir, et en tout ce que touchera et tiendra audict commung bien et affaires publicques de la chrestienté, l’en advertir sincèrement, conforme au debvoir de nostre amytié , affinité et attenance ; par-dessus ce qu’il est plus que raison que estant préhéminant et le premier et plus puissant roy, et tenant tiltre de très-chrestien , que le tout ce face avec son intervention , participation et assentement. Et voyant que le débat d’entre lesdicts cinq quantons catholicques et les aultres desvoyez

PAPIERS D’ÉTAT est tant important, et l’affaire desdicts cinq quantons tant juste, favorable et pitoyable , et la nécessité si instante , et insolence , violence et obstination desdicts desvoyez tant déraisonnable, inicque et dampnable , avons , avec la confidence et volunté susdicte , advisé d’escripre à nostredict bon frère les lectres que vous envoyons avec ceste de crédence, que sera en effet telle que s’ensuyt :

Que à la vérité nous congnoissons que son intention et affection à 1 appoinctement et pacification dudict débat entre lesdicts des lighes catbolicques et desvoyez est très-bonne, et que luy et nous debvons obvyer à tous discordz d’entre les princes , potentats , communaultez et indifférement en toute la chrestienté, et par tous moyens la tenir en union, paix, repos et tranquillité pour l’honneur de Dieu, selon les lieux que et luy et nous tenons en icelle, le debvoir et exigence de la charité cbrestienne, soubstènement et deffence de nostre sainete foy, et pour tant mieulx pouvoir obvier à l’insolence du Turcq et à la réprimer; et nous a bien semblé, et faict encoires, que, sans sarrester aux choses mal passées du cousté desdics desvoyez , ce seroit le plus convenable que ledict appoinctement se peust faire, et certes le désirerions, réduisant lesdicts desvoyez à nostre sainete foy, ou du moings avec l’asseurence desdicts cinq quantons et aultres voisins catholicques, telle que la chose requiert, quant à riens mouvoir ny recommencer contre eulx, pour raison de l’observance de nostre sainete foy ; car aultrement seroit chose pernicieuse , damnable , infidèle , et d’inconvénient que succédcroit irréparable, de procurer, consentir ou encoires permectre ou dissimuler que l’appoinctement se fît sans 1 adiete seurté. Mais si enfin lesdicts quantons desvoyez de nostredicte sainete foy persévèrent en leur obstination et déraison susdictes, comme l’on peult conjecturer et appercepvoir qu’ilz feront, selon les termes qu’ilz tiengnent, certes sera imputé à très-grande charge de conscience pour tousjours à nous et aultres princes et indifféremment à tous bons catbolicques, si délaissons ainsi du tout opprimer et succomber lesdicts cinq quantons, manifestement pour la deffence et soubstènement de nostredicte sainete foy et religion cbrestienne.

que, comme nous escripvez, ne faisons doubte que ledici sieur roy très-chrestien entend et poise assez , et qu’il luy déplaict extrêmement de la malheurté 1 des aultres.

Aussi entendons-nous bien qu’il y a eu considération et cause en l’endroit dudict sieur roy, avec ce que concerne la raison de nostredicte sainete foy et commune paix, de s’emploier à l’appaisement et pacisfication dudict débat, et de s’en estre meslé comme il a faict, à raison de l’alliance particulière qu’il a avec tous lesdicts quantons, à laquelle ne vouldrions que en façon du monde il contrevînt; mais enfin s’estant mis nostre bon frère en tel et si grand debvoir comme il a, et continuant ladicte obstination, semble que par tout bon droit , raison et équité , voire et en conscience , non-seulement il n’est tenu d’ayder lesdicts quantons desvoyez, mais par la mesme alliance est tenu assister lesdicts cinq quantons, ou du moings estre neutral; et oultre ce, en tous advénemens estans question de nostre sainete foy, est tout certain qu’il n’y a alliance quelconque que doige estre en considération, pour empescher que ledict sieur roy ne puisse ayder, subvenir et secourir ceulx qui souffrent et se retreuvent en nécessité pour le soubstènement et deffence d’icelle.

Toutesfois, si semble audict sieur roy le plus expédient de soy tenir neutral , nous ne le voulons requérir plus avant quant à soy déclairer contre lesdicts quantons desvoyez ; seulement le prions-nous trèsaffectueusement vouloir bien prendre que, en cas de ladicte obstination d’iceulx quantons desvoyez, le roy des Romains nostre frère et nous, assistions à la deffence desdi cts cinq quantons, selon que la nécessité le requerra, et non plus; et que oudict cas il ne vueille au contraire, directement ou indirectement , assister lesdicts desvoyez en cestuy débat de la foy, l’asseurant , de la part de nostredict frère et nous, que ceste nostre assistence ne passera plus oultre que quant à la deffence de ce que concernera nostre sainete foy, et en tout et partout aurons considération de luy et respect de , tacitement ou expressément, [ne] faire traicter ne consentir chose quelconque à son

1 Malice.

préjudice , soit quantàladicte alliance qu’il a avec lesdicts des lighes , généralement ou particulièrement en façon du monde ; et aussi luy promectrez de nostre part que de tout ce qu’il vous déclarera concernant cestuy affaire , ia chose ne passera plus oultre de nostredict frère et nous, et que nous prendrons le tout en la meilleur part , avec le debvoir et obligation de la vraye et parfaicte amytié d’entre nous, et que de nostre part demeurera tousjours indissoluble, comme fermement croyons de son coustel. Vous remectant de, en ce que dessus, user de la discrétion et modestie que l’affaire requiert, et que le tout soit dict et exposé audict sieur roy plainement et en toute confidence , affin qu’il congnoisse et entende comme nous appelions Dieu en tesmoignaige, que la seule instante nécessité du secours desdicts cinq quantons, pitié et compassion d’eux, et descbarge de conscience nous esmeut à ce que dessus, sans regard quelconque de nostre particulier, ny d’en faire en façon du monde nostre proffit ou commodité de noz affaires , ny ceulx de nostredict frère , ny que de ceste nostre réquisition, et la response, quelle que nostredict bon frère la vouldra faire, en faire semblant comme dessus, non plus qu’il vouldra, ny nous en vouloir justisfier ou la prendre à notre advantaige, pour luy préjudicer en façon que ce soit : persistant par vous qu’en puissions avoir responce le plus tôt que sera possible ; car encoirres que l’affaire requiert célérité, si n’avons-nous y riens voulsu déterminer ny faire sans la participation dudict sieur roy. De Bruxelles, le XVIe de novembre 1 53 1 .

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