CXXXV
L’EMPEREUR
A SON AMBASSADEUR EN FRANCE
(Mémoires de Granvelle, II, 55-56.)
Bruxelles, 21 novembre i53i.
Vénérable, etc. Nous avons receu voz lectres du xvne de ce mois, contenans ce que la royne, madame nostre meilleur seur, et aussi le grand-maistre de France, vous ont dict d’aucunes difficultez que se faisoient de nostre part, touchant le réachat des terres à nous transpourtées suyvant le traicté de Cambray, plus oultre de ce qu’avoit esté accordé par feue madame nostre bonne tante, que Dieu ayt, en recepvant lesdictes terres, laquelle avoit délaissé de la rente convenue, à laquelle se debvoient monter lesdictes terres, xvc escuz annuellement, à quoy certes nous n’entendismes oncques contrevenir, ny jamais en avons baillé commission à nosdicts députez, ny par leurs lectres avons veu qu’ilz en aient faict difficulté quelconque, et ne pensons qu’ilz s’y soient arrectez, puisque la loy et instruction leur a été envoyé d’icy. Bien est vray qu’il avoit esté mis avant, en faisant ce premier réachat, que l’on deut joinctement payer le prix de la moitié du réachat desdi ctsxv cents escuz, et non plus, dont il n’y a rente assignée, ny dont jouyssons, et selon que, en soy dépourtant [de] ladicte rente, fut convenu, qu’estoit conforme à raison, et 11e l’avoit dennyé le commissaire Hellin parlant sur ce à nostre trésorier; et néantmoings sumes esté contentz de non nous y arrester pour maintenant, ains le remectre au second réachat, et plainement consentir au roy son désir de recouvrer en premier lieu les terres Vendosmes, que sont les meilleurs et plus importantes, avec la
terre d’Avrincourt, seulement pour ledict premier réachat, jà çoit que ne soit pour parfurnir la moitié du prix desdictes terres transportées, à quoy ne nous sumes voulu arrester; et avec ce prendre paiement en toute espèce d’or et monnoie, et mesmes les escuz, combien qu’ilz ne soient de poix et alloy non seulement convenu par le traicté de Cambray, qu’est l’ordinaire selon lequel il doit estre forgé, mais encoires ne sont telz qu’ilz peullent estre passables et de mise par deçà; et généralement ce que sumes esté requis de la part dudict Sr roy, nostre très-cbier frère, par ses ambassadeurs et députez pour ledict réachat, y avons très-voluntiers encliné à leur contentement , et faict et reifaict par plusieurs fois nostre povoir sur nosdicts députez , à l’appétit des gens dudict Sr roy, ne s’estant contenté de celluy que par cy-devant ilz avoient agréable. Et de toutes particularitez concernans ledict réachat avons incontinent à leur réquisition faict faire les dépesches qu’ilz ont désiré, de manière que ne pouvons penser leur avoir délaissé occasion quelconque de soy plaindre ne rescentir de choses qui soit passée en cest endroit , ny aussi pouvons entendre, du moings avec occasion raisonnable, qu’ilz en aient faict aultre rapport audict Sr roy; dont bien vous avons voulu particulièrement respondre , pour en satisfaire à ladicte royne nostre seur et audict Sr grand-maistre , et les pouvez asseurer que ne vouldrions délaisser raisonnable sentement audict Sr roy ; et si vous semble besoing, et avec l’advis de nostredicte seur et dudict Sr grand-maistre, en pourrez parler audict Sr roy.
Le Sr de la Pomeraye est arrivé ici, auquel n’avons encoirres parlé; de ce qu’entendrons de luy vous advertirons, et ce pendant n’avons voulu différer vous advertir de ce que dessus. Escript en Bruxelles, le xxi de novembre 1 53 1 .
L’EMPEREUR
A SON AMBASSADEUR EN FRANGE
(Mémoires de Granvelle, II, 56-5g.)
Saris date [fin de novembre i53i ].
Vénérable , chier et féal : Nous receusmes sur nostre partement de Bruxelles vos lectres du xxne de ce mois , tant en cler que en ziffre . et nous a esté plésir entendre le contenu, et le debvoir par vous faict, conforme à ce que vous avyons chargé et escript pour sçavoir l’intention du roy très-chrestien , nostre très-chier et bon frère, et selon la responce qu’il vous en a faict , ne sera besoing que retournez à luy reprendre le différend d’entre ceulx des lighes; et si ledict sieur roy ou aulire vous en parle , tiendrez pour fondement que nous vouldrions bien l’appoinctement entre eulx , moiennant que ce fût au bien de nostre sainete foy et sans préjudice d’icelle, et que c’est la cause que nous a meu faire parler audict sieur roy touchant l’assistence des cinq quantons persévérans en icelle , et seulement pour le besoing et nécessité de leur deffense et non plus oultre ; et nous arrestons à la responce que ledict sieur roy vous en a faicte que nous semble convenable, de non empescher ladicte deffence, si elle est de besoing , ny soy mesler au contraire , et que il peut estre bien asseuré que ny en ce, ny aulire chose concernant lesdicts des lighes. ne ferons, procurerons, ne consentirons chose à son préjudice, comme aussi confions en sadicte responce qu’il ne baillera assistence aux desvoyez de nostre sainete foy, pour opprimer les aultres au contraire dudict secours; sans vous élargir plus oultre, ny bailler à entendre audict sieur roy ou aultre de sa court que entendrons encoirres au-
dict secours, ny que soyons déterminé de le faire, sans veoir plus grande et inévitable nécessité, et en ce cas, avec le moyen de intervention de nostre sainct-père ; et aussi s’il vous estoit parlé de l’allée du secrétaire Cornélius Sceperus devers lesdicts cinq quantons , l’asseurerez aussi que ce n’est à aulire fin que la susdicte, et d’obvier qu’ilz ne consentent à traicté préjudiciable à nostredicte foy, et entendre leur nécessité, pour faire selon icelle et avec charge spéciale de , en tout et partout , avoir bon respect à ce que convient au debvoir de l’amytié d’entre ledici sieur roy et pous , sans faire, dire ny consentir chose quii puist entendre au préjudice dudict sieur roy.
Aussi nous avez faict plésir de nous advertir des nouvelles et occurrans ou quartier où vous estes, par vos susdictes et aussi par celles du xxvme du mois passé, vous requérant tousjours enquérir songneusement de tout ce qu’en pourrez entendre pour le nous escripre , et ce qu’en trouverez et vous en semblera , et nous prendrons le tout en acquit de vostre charge , et de l’entière affection que sçavons avez à nostre service.
Nous tenons que le sieur de la Pomeraye soit desjà de retour par delà , lequel print congé de nous en l’instant de nostre partement pour venir en ce lieu , et tenons qu’il aura faict bon rapport audict sieur roy, son maistre, de nostre intention et affection à la conservation de l’amytié d’entre nous, et mesmes d’aucungs poinctz dont, comme il nous a dict , il luy sembloit que ledict sieur pouvoit avoir occasion de sentemcnt, desquelz, en tout advénement, nous a semblé bon vous advertir pour, se besoing est , vous en conformer à nostre responce et à nostre justisfication et excuse, selon que verrez estre besoing.
Il nous dit, entre aultres choses, que aucungs de noz ministres avoient chargé ledict- sieur, roy, envers ceulx de l’empire et nation germanique , d’empescher le concilie et favoriser aux desvoyez de la foy, et tenir main envers le T urcq pour venir en la chrestienté, mesmes du coustel de ladicte Germanye ; sur quoy luy respondismes en effect que, quant audict concilie, nous ne luy en avions jamais riens imputé
particulièrement, ny oncques fut personne de nostre part ayant charge de l’en blasmer où que ce fût ; mais bien luy voulions-nous premièrement dire comme la nécessité dudict concilie est tant grande et évidente, que l’on imputera, et au pape, nous, le roy des Romains , audict Sr roy et généralement à tous les princes et potentatz chrestiens respectivement, selon la qualité et dignité d’ung chacun, la faulte d’icelluy, pour estre l’inconvénient advenu, sans remède, de nostre temps. Aussi que jamais parsonne de part nous a eu charge de luy imputer, où que ce soit , de favoriser lesdicts desvoiez , et mesmes que nous avions veu lectres qu’il avoit escript cy-devant à aucungs desdicts desvoiez , que n’avions trouvé que toutes bonnes , réservé qu’elles contenoient grande confidence en l’endroit desdicts desvoiez, de non faire chose que bons catholicques ne deussent faire; que se pouvoii délaisser, vu [qu’]il apparissoit tant évidamment de leur erreur et obstination en icelle. Aussi luy asseurasmes-nous , comme la vérité est, que quant au Turcq , nous ne l’avons dit ne faict dire , comme aussi ne vouldrions faire.
En oultre il nous dit que noz ambassadeurs et agens estans à Rome avoient de nostre part empesché formellement le mariage d’entre le duc d’Orléans et la niepce de nostre sainct-père \ que nous luy desniasmes aussy pour la vérité , et que par le contraire nous avyons escript et faict dire au pape par nosdicts ambassadeurs , et semblablement dict au légat estant en nostre court, et oultres nous en ayant parlé de par sa safncteté , que non-seulement ne vouldrions empesclier ledict mariage , mais nous y emploier avec gros plésir qu’il se fît , pour le bien des affaires publicques de la chrestienté et plus grande asseurance de l’amytié d’entre nostredict sainct-père, le Sr roy et nous , et pour tant mieulx et en plus grande confidence entendre aux affaires de la chrestienté.
Davantaige dit -il que nous avyons adverty le pape des propoz tenuz de la veue dudict S1' roy et nous, et que comme s’estoit
1 Ce mariage avec Catherine, fille de consommé qu’en i533. La princesse était Laurent de Médicis , duc d’Ürbin , ne fut née en 1 5 1 9.
PAPIERS DETAT. I.
chose provenue de sincère amytié que n’avoit esté besoing le faire , pour mectre ledict Sr roy en suspicion envers ses amys , et que les lectres qu’en avions escript de nostre main audict sainct-père faisoient mention qu’il requéroit ladicte veue ; sur quoy luy fut respondu que vray estoit qu’avions escript touchant ladicte veue , mais non point que ledict Sr roy la requît, sinon que la royne de France, madame nostre meilleur seur, en avoit escript par son premier escuyer d’escuyerie , lequel nous en avoit pourté propos en présence de l’ambassadeur dudict Sr roy, et nous sembloit que ce n’estoit que bonne œuvre , et dont par raison et honnesteté, et selon la commune amytié d’entre nous avec le sainct-père, estoit bien raisonnable que sa saincteté en fût advertie, supposant bien que ledict Sr roy feroit le semblable; mais que s’il y avoit considération de sentement1, le pourrions avoir de ce que dois l’instant du partement dudict premier escuyer pour venir devers nous, ou encoires paravant sondict partement, aucungs ambassadeurs estans en court de France en avoient esté advertiz expressément par aucungs des principaulx de la court et du conseil secret dudict roy, les asseurant que quoyque nous désirissions ladicte veue et la pourchachissions , le roy n’y estoit enclin, ny s’y vouldroit condescendre sans le consentement et sceu de leurs maistres, ses amys et allyez ; de manière que les nouvelles en furent quasi aussitost à Venise que ledict premier escuyer vint devers nous. L’on ne luy voulsit sur ce dire que l’évesque de Bayonne dit en Angleterre à nostre ambassadeur y résidartit, que le roy son maistre n’auroit jamais pensé à ladicte veue , et que ledict Sr roy lut bien esbahy quant le sieur de Balançon avoit esté pour ce en France ; et aussy que la royne avoit désavouhé ce que l’on disoit qu’elle en eust faict parler, dont la chose estoit tournée en mocquerie ; et enfin quant ledict sieur de la Pomeraye vit la responce telle, dit que en tout advénement n’estoit point de besoing d’avoir escript expressément, que, en faisant ladicte veue, l’on ne toucheroit rien aux choses traictées cy-devant, qu’a esté assez facile d’excuser, ayant regard que
Ressen liment.
c’estoit chose plus que raisonnable d’ainsi le supposer et en asseurer, pour éviter tout scrupule et en l’endroit dudict Sr roy et nous.
Davantaige il dit que nous avyons pourchassé et pourchassions journellement de faire nouveaulx traictez et intelligences avec les Anglois ; et combien que l’on eust peu dissimuler de respondre sur ce poinct, pour tenir la chose en doubte, néantmoings luy fut respondu en sincérité de bonne amytié , que jamais n’avons faict tenir propos, en ce coustel-là, de traicté quelconque dois celluy de Cambray, faict procurer ne tenir propos d’aultre capitulation, ny aultre intelligence quelconque, ne porté parole ou sollicité chose pouvant concerner le préjudice dudict Sr roy, directement ne indirectement, tacitement ne expressément; ains en tout et partout avons eu respect et considération de luy, comme de nostre bon frère, allié et meilleur amy.
Il nous parla aussi et à aultres de nostre court touchant les duché de Milan et conté d’Ast, et a dit ouvertement que ledict Sr roy avoit occasion d’en estre mal content, et que mieulx fut esté de retenir lesdictes pièces pour nous , ou les bailler à la royne nostredicte seur ; sur quoy lui a esté respondu que ce qu’en a esté faict a esté pour la pacification de l’Italie et commune paix de la chrestienté, et afin que l’on congneut que nostre intention n’estoit aultre que du commung bien, et point pour nostre prosfit particulier; et que ledict Sr roy, par tous les traictez, y avoit renuncé sans en démonstrer sentement quelconque; voyres avoient dit, et l’admirai1 et aultres venuz devers nous de la part dudict Sr roy, que non-seulement ne les désiroit, ains que s’estoit très-grand contentement à son royaume qu’il en fût quiete et riens plus avoir affaire en l’Ytalie; et que puisque, comme il est bien évident , ce a esté le moyen de la pacification de ladicte Italie , de délaisser ledict duché de Milan à celluy qui le tient, il semble que ledict Sr roy n’en peult avoir occasion de regret ne mescontentement, ny aussi de ladicte conté d’Ast, que ne pouvyons [luy] remectre en main, dont ledict Sr roy, par raison, deut 1 Bryon-Chabot.
PAPIERS D’ÉTAT avoir plus de contentement , pour estre la considération de son coustel et nostre envers les duc et duchesse de Savoye , comme égale de parentaige et alliance.
Aussy a-il, en plusieurs ses propos, dict que puisque ledict roy son maistre avoit esté suppédité , et qu’avions eu nostre désir, et terres et argent de luy, que nous debvions avancer et sercher moien de luy faire quelque bon plésir. Sur quoy a esté respondu que nostre volunté y est et sera tousjours, et mais que nous fussions adverty de chose que convenablement puissions faire, il n’y trouvera faulte. 11 est vray qu’il nous a semblé que tous les propos dudict de la Pomeraye tendoient audict duché de Milan, et pour non estre chose faisable ny raisonnablement possible, nous en sommes démeslé sans presser plus expressément d’enquérir quel plésir il requéroit.
En tout vous réglerez et conformerez à ce que dessus. A tant, etc.