AU COMTE ALBERT DE CARPI, SON AMBASSADEUR A ROME
( Apologie de Charles V, 219-221.)
Vergy, 19 juin i52i.
Mon cousin , j’ay receu vos lectres , une du vne et deux du vme d u présent, responsives à celles que vous avoye escript, touchant le traicté qui est affaire entre nostre Saint-Père, moy et les Véniciens, sur quoy m’escripvez que sa sainteté vous a dit qu’elle se esbayssoit comment avoye mis si longuement à faire responce et qu’il n’y avoit chose en mes lectres que me deusse mouvoir de si longuement différer, actendu ce que vous avoye escript auparavant, qui estoit quasi le contenu en mesdites lectres.
Mon cousin , vous luy avez très-saigement respondu, et oultre luy
pouviez dire que, actendu que n’avoye aucune chose d’effeet à luv escripre d’icelle matière, ainsi que sa sainteté a congneu par mesdites lectres, ne me hastoye de ce faire, actendant tousjours que survint quelque autre chose pour luy faire savoir; et d’autre part l’ambassadeur de Venise vint à moy à Bar-sur-Seine , mal disposé de sa personne, tellement qu’il ne parla à moy; j’estoye sur mon retour à Dijon , et pour la suite que ay es petitz villaiges où me convenoit passer, j’estoye d’ung costé et lui d’autre; par ainsi ne pus si tost communiquer avec luy ne faire entendre à nostre sainct-père ce que avions arresté ensemble, et après tout je ne vois que ceste longueur ayt peu porter aucune nuysance, ne donner cause de plaindre.
Au demourant , quant à ce que m’escripvez que autresfois ayt escript que n’estoye d’oppinion que l’on deust aucune chose oulfrir à la seignorie de Venise pour parvenir audit traicté, et que par mes dernières lectres escripvoye que seroit bon leur oulfrir quelque chose, et que si n’eust esté le contenu en mes premières lectres, sa saincteté leur en eust faict toucher quelque chose par bon moyen , et eust parlé au cardinal Cornaire , quant print congé de luy, et que de présent il remect le tout à moy, et que de sa part sera content leur bailler les terres que sont en leurs confins jusques à la rivière du Paud; et pour les y conduire plus facillement seroit bon leur dire que sa saincteté veult avoir Ferrare pour l’ung des enlfans de ses nepveurs. Mon cousin , il est vray que autrelfois j’ay escript que n’estoye d’advis que l’on deust oulfrir aucune chose à ladite seignorie , et encoires parsiste en ceste oppinion, quant à les faire entrer au traicté que de présent est à faire entre sadite saincteté, moy et culx, d’autant qu’il mesembloit que, sans leur promectre aucune chose, se consentiroient à faire icelluy traicté ; aussi n’y avoit aucun propos de leur riens oulfrir pour ce faire. Mais ce que vous ay derryèrement escript concerne l’exécution du traicté conclud entre nostre sainct-père et moy, et estoit mon advis que, pour faire cesser toutes dilficultez, leur dévoyé déclairer ledit traicté, par lequel eussent congneuz que l’article des protections, où gist toute leur difficulté, ne tendoit
moings à mon prou flit que à celluy de nostre sainct-père, et que, ne le voulant accorder, pourroient entrer en guerre avec moy, qui seroit dissolucion des traictez entre nous fais. A ceste cause me sembloit que, en leur déclairant ledit traicté , leur devyons offrir quelque chose pour les induyre tenir la main plus gayement à l’exécution d’iceiluy. Toutesfois, depuis mes lectres escriptes, par les propos que m’a tenuz l’ambassadeur de Venise, je me tiens pour asseuré qu’ilz envoyeront icy procuración pour passer ledit traicté selon et ensuyvant la minute que m’avez envoyé ; et par ainsi, quant à présent, ne sera besoing leur faire autre déclaracion ne offre ; elle se pourra faire après ledit traicté faict, et quant viendra à faire icelle exécution si voyons que besoing soit. Et quant à ce que me mandez que nostredit sainct-père vous a dit que, sans actendre autre procuration de luy, j’aye â capituler avec iceulx Véniciens, prenant en main et me faisant fort de sa saincteté et qu’il le ratisficra, vous luy pourrez dire que j’ay dit à l’ambassadeur de Venise (et il a escript à la seignorie ) que nostre sainct-père avoit icy envoyé procuración pour besongner; aussi vous m’aviez mandé qu’il l’envoyeroit, ce que me seroit ung groz desplaisir à présent qu’ilz me trouvassent en deux parolles , et si leur sembleroit que nostre sainct-père ne s’en cureroit 1 et que ce seroit moy seul qui pourcbasseroye ceste affaire. A ceste cause, si sa saincteté veult que tire plus avant, fault qu’il envoyé icy une procuración, et ne fault craindre ce que m’escripvez par voz lectres ; et si sa saincteté faict icelle procuration , fauldra que plusieurs personnes 2 le saichent que seroit descouvrir les matières secrettes, d’austant que icelle procuración ne fera aucune mención si n’est du traicté qu’est affaire entre sa saincteté, moy et les Véniciens, lequel sa saincteté, ainsi que m’avez escript par autres lectres, ne veult estre tenu à luy secret, ains publié ; et d’autre part icelle procuración se pourra faire par ung bref signé de sa main, et scellé de l’anneau du pesclieur.
Au surplus , quant à ce que me mandez du payement des Suysses , soyez certain que j’ay plus de regret que ne peulx complayre à la de- 1 Prendre, donner soin. * (Ne.)
mande de sa saincteté, quelle ne sçauroit avoir de ce que ne sattisfaietz à son plaisir; et sur ce que dictes qu’il n’est personnaige qui tienne grand compte d’argent, et que pour me satisffaire s’il en avoit ne m’en demenderoit, sadite saincteté peult estre assurée tout de mesmes de moy. Vous lui direz de ma part que je la prie bien fori de ne penser que pour si peu de chose, comme est argent, voulsise aucunement contrevenir à sa volenté , et que si avoye l’aysance pour ce faire, le luy bailleroye aussi promptement qu’il le me sçauroit demander; mais par sa prudence aura, s’il luy plaist, bon esgard que j’ay trois grosses armées sur nos bras : l’une en Navarre, l’autre à Mosson, et la tierce en Picardie, avec l’artillerie nécessaire, sans le demourant qui est delà les mons, prest à luy faire service. Il fault un groz argent pour entretenir ung telz faiz, actendu mesmement le groz nombre de gens qui est, comme luy ay faict sçavoir par mes derryères lectres, et oultre je dresse une armée sur mer; toutes lesquelles choses, à les bien entendre, ne reviengnent moins au prouffit de sa saincteté que au myen, d’austant que par ce moyen j’ay diverty nostre commung ennemy d’aller en Italie ; s’il y fust allé, eust convenu à nostredit sainct-père faire une grosse despence pour obvyer à son entreprinse. Aussi ladite guerre le pourra mectre si bas qu i] aura plus de désir de se reposer que aller chercher noyse aux autres. Et pour ce que nostredit sainct-père, ainsi que m’escripvez, dit que nostre ennemy n’estoit pour aller en Ytalie de cette année, et par ainsi la despense que faiz pour messire Piobert de la Marche 1 ne vient à propos, je ne scay si sa saincteté a des nouvelles d’une sorte et moy d’une autre; mais tant y a que j’ay sceu, et de bon lieu , que saichant nostre ennemy que la cédition de Castille s’appaisoit, qu’estoit la chose qui luy faisoit différer son voyaige d’Ytalie, estoit en délibéracion d’aller prendre la coronne à Rome , par la rote 2 d’Espaigne , et descendre à Naples et d’illec à Rome. Mais la guerre de messire Robert de la Marche et le desfict qu’il m’avoit faict, lequel j’avoye
1 Robert de la Marck , duc de Bouillon , guerre commencée entre François I" et
qui fut le prétexte ou la cause de la Charles-Quinl. — 5 Route.
payement accepté , l’ont destourné de sa volunté , et l’argent qu’il devoit despendre en Ytalie, le despendra par deçà. Il vous peult recorder qu’il n’y a pas longtemps que m’escripvistes que seroit bon de Taire quelque effort par deçà , par les mains de monsieur de Gheldres ou autres, ce que vous ay bien voulu escripre affin de le ramentevoir à nostredit sainct-père, à ce qu’il congnoisse si la despence que se fait par deçà se faict par son conseil , et si elle revient à son prousfit comme au myen. Et d’aultre part, soubz couleur d’icellui messire Robert de la Marche, nostredit adversaire avoit envoyé aux extrémitez de mon royaume une grosse armée, que jà avoit couru et pillé mes pays, et assiégé et prins Messencourt, qui est tenu en fief et hommaige de moy ; par ainsi, actendu le défy qu’il m’avoit faict par escript, et ladite armée que veoyois aux extrémitez de mon royaume et ce qu elle attentoit contre moy, m’estoit bien besoing de faire la despcnce que fais ; et ce ne seroit honnesteté à moy laisser fouler, en ma présence, un mien serviteur qui n’eust voulu espargner sa vye ny ses biens pour obéyr à mes commandemens.
Et touchant ce que me mandez que sa saincteté n’eust faict lever iceulx Suysses, si ne fussent les propos que vous et Sainct-Marsault luy avez tenuz , et que peult congnoistre de combien m’a servy icelle levée pour parvenir au traicté de ligue qu’ay faict avec eulx, il me desplayroit grandement de dire ne vous escripre chose qui desplût à sa saincteté ; mais vous sçavez que la vérité est, et croys que luy avez remonstré , que nostredit sainct-père praticquoit faire icelle levée avec les cantons, sans mon sceu et avant que vous ny Sainct-Marsault luy en eussiez parlé, et tellement que son ambassadeur eust à dire que ilz passeroient par ma duché de Millan, voulsise ou non, en démonstrant elèrement qu’icelle levée ne se faisoit en mon intención; et quant l’eusse voulu empescher, le povoye faire, d’austant qu’il fut dit à mon ambassadeur1, que si ne \ouloye que les compaignons allassent au service de sa saincteté , que ne les luy accorderoient, et quant n’eusse voulu donner passaige à Milan, ilz ne fus-
Par les cantons.
sent passez ; et avant que y vouloir passer, voulurent sçavoir si c’estoit de mon gré ou non. Mais pour l’amour que porte à noslredit sainct-père et pour satisfaire à son plaisir, je leurs liz dire par mon ambassadeur que ne seroye mal-content qu’ilz envoyassent leurs gens au service de sa saincteté, et qu’ilz passassent par ma duché de Milan, auquel lieu mon cousin le sieur de Lautrech, pour l’honneur de sa saincteté , les recuilist et List très-bonne cliière , et les assura que, si pour le service de nostredit sainct-père leur convenoit entrer en quelque guerre, qu’il envoyeroit cinq cens hommes d’armes à sa saincteté. Et croys, mon cousin, que vous estes assez recours des lectres que vous ay par cy devant escriptes touchant cest affaire , par lesquelles vous mandions que si n’estoit question que se defifendre contre les Espaignolz, ne convenoit lever iceulx Suysses, d’austant que ouffroye bailler vc hommes d’armes à nostredit sainct-père, lesquelz avec la gendarmerye de sa saincteté et quelques gens de pied que l’on eust peu lever en Ytalie estoient assez souiïisans pour résister à son 5 entreprinse. Mais là où se fussent voulu obliger à faire l’entreprinse que sçavez, trouvoye bon de les recouvrer. Bien me sembloit toutesfois que ne vouldroyent s’obliger à icelle entreprinse , actendu la deffence que leur avoient faictz leurs supérieurs, à leur partement , de ne servyr sa saincteté contre moy ny le roy catholicque, d’austant que plusieurs gens présumoient que icelle levée se faisoit ou contre l’ung ou contre l’autre, considérant que autrement estoit frustratoire. Et ce que mandez que vous ay escript que en vouloye payer ma part, croyez que j’ay si grande volenté de complaire à sa saincteté , que toutes fois et quantes pour son affaire aura à besongner d’argent, et que l’opportunité se donnera que le pourray faire, et que ne seray empesché de grosse despence allieurs, ne luy refuseray ; et si ay satisfaict à icelle promesse que s’entendoit de la première paye, ainsi que vous escripvez de Villanreva, qu’est d’ung mois avant que les mectent en besoingne. Et si ladite levée m’a servy à faire ligue avec eulx, ainsi que me mandez, je croys que en-
1 ( De Charles-Quint. ) papiers d’état. — i.
tendez assez que le gros profïït que leur donne, et que les anciennes aliances que ont eues avec la maison de France 1 se sont mieulx trouvé que tous autres, pour la grosse foy et seurté que l’on leur a tenue (et que là où a convenu faire quelques exploictz, ont estez si bien accompaignez de gens de cheval et autres à pied avec l’artillerie, qu’ilz ont euz tousjours gloyre et honneur et peu perdu de leurs gens), .les a méhuz d’entrer en icelle ligue et non autre chose; ains ladite levée que nostredit sainct-père fit, cuyda empescher nostredite ligue, ainsi que nie fut escript par aucungs mes amys. Mais tant y a que ladite ligue, de quelque sorte que aye esté faicte, reviendra austant au prousfit de nostredit sainct-père comme au mien, d’austant que espère iceulx employer de mon povoir à son service , quant de ce faire me requerrera ; pour laquelle ligue recouvrer n’y ayt rien espargné, et m’y a convenu employer grans deniers, à quoy sadite saincteté, si luy plaist, aura aussi regard.
Mon cousin, quant à ce que m’escripvez par voz 11e lectres, que nostredit sainct-père le pape avoit ouy le gentilhomme Bigorne et le cordelicr très -gracieusement, et après qu’estoioìit party de luy estiez entré en devise avec sa saincteté, et vous sembloit qu’il ne vous tenoit les parolles de la sorte accoustumée , et qu’il estoit troublé et en grand suspicion , et qu’il vous avoit réplicqué que ne tenoit grand compte, et qu’il ne sçavoit plus que me faire en déclaration de sa bonne volonté, actendu ce qu’il avoit faict pour moy à l’empire , et accordé par les deux traictez faiz par le moyen de vous et de Sainct-Marsault, depuis lequel temps avoit tousjours esté en suspens, actendant ma résolucion, et que jannnès ne luy avoye volu complayre de chose grande ou petite qu’il m’eust demandé , ne pour ses serviteurs, aussi en matières spirituelles; et que encoires vous avoit dit qu’il ne sçavoit comme il seroit traicté quant l’entreprinse de Naples et Sécille seroit entre mes mains.
Mon cousin, il me semble, comme j’ay escript cy-dessus, que nostredit sainct-père n’a aucune chose de se douloir de moy; et quant
1 (Dont.)
à ce qu’il dit avoir faict pour moy touchant l’empire, je croys que sa volente estoit bonne, aussi m’eust-il trouvé personnaige pour mectre en icelluy lieu, et nul lui eust esté propice que moy; mais chacun est assez informé de la façon de faire et les devis que ses ministres et messagiers ont tenu en cest affaire, lesquelz me le firent en partie perdre et n’ayt aucung regret ; et quant aux traictez faiz par vous et Saint-Mersault, au temps que furent faiz n’estoye en aucune affaire ny nécessité, et les causes d’iceulx a esté pour l'accroissement de noz estatz. Ilz sont austant à son adventaige que au myen, et les ay gardez et observez sans enfraindre, et par le moyen d’iceulx ay demeuré à capituler avec le roy catholicque et suis entré en grosse guerre contre luy, en deschargeant sa saincteté de celle que l’on luy eust peu faire ; et si me suis mis en liazart pour le mectre en repos. Et de présent, quant sa saincteté me voit aux affaires, il vient faire doléance contre moy. Je ne sçay qu’il veult dire que lui aye refusé ; mais pour l’amour de luy, j’ay reffusé les protections d’Ytalie qu’avoit mon prédécesseur, que luy vailloit cent mil ducatz par an , et ay assubjecté ma duché de Milan de prendre du sel de luy; luy ay rendu les brefz que j’avoye de sa saincteté pour Rège et Modène ; l’ay favorisé de gens d’armes et argent contre Philippe-Maria 1 ; sa niepce2 a dix mil livres de rente en mon royaume, que donnay libérallement au feu duc d’Urbin son nepveur3; monsieur de Médicis4 a eu de moy l’archevêché de Narbonne, l’évesché de Laval, l’abbaye de Chernaulx et Sainct-Victor de Marselle ; le cardinal de Cibo 5 tient Sainct-Ouen et l’évesché de Marselle ; j’ay baillé Coustance à feu le cardinal Saincte-Marie in Porticu6, etBayeulx à l’évesque de Tricarye7; Arras,
1 Ou plutôt François-Marie de la Rovère, duc d’Urbin, chassé de ses états en
i5i6 par le pape Léon X.
1 Catherine de Médicis, fille du suivant, née quelques jours avant le décès de son
père.
5 Laurent II, fils de Pierre II.de Médicis,
mort en 1519.
4 Jules de Médicis, neveu de Léon X, et cardinal. Il devint pape en 15^3 , sous le nom de Clément VII.
5 Innocent Cibo, originaire de Gênes, neveu du pape Léon X.
6 Le cardinal Bibiena.
7 Louis de Canassa.
à sa requeste, au cardinal d’Enconne1; et Novare au cardinal de Pavye, et pluisieurs autres choses dont il ne me recordt, car ne metz Ielle chose en mon entendement. Et avec ce les cardenaulx et curialistes de Rome tiennent quasi tous les bénéfices de ma duché de Millan, dont les gentilshommes se deullent et plainnent à moy qui n ont riens pour leurs enfans, comme si n’ont mes serviteurs ; j’ay longuement poursuy le chappeau pour l’archevesque de Tholoze2, la légacion pour mon cousin de Boysy, l’ahbaye Sainct-Eloy pour le confesseur de ma femme, Borges pour mon confesseur, ce que n’ay peu avoir ne obtenir. Vous ne pourriez croyre qu’il me desplaît de ramentevoir ces choses que ne vaillent le parler ; mais voz lectres me contraignent de ce faire, alfin que sa saincteté ne cuyde que ne sai che et entende comme les choses vont; s’il ha volente d’estre et demeurer en l’amytié qu’il a avec moy, ne me fault user de telles choses; je ne sçay quel compte sa saincteté vouldroit que tenisse de luy plus (pie ne fais, etc.
1 Pierre de Asculi.
* Jean d’Orléans de Longueville, pelil-
fils du célèbre Dunois. 11 ne devint caldina! qu’en i53o.