‹ Papiers de Chaumette, publiés avec un introd. et des notesChapitre 4 sur 10 · CONVENTION NATIONALE · texte numérisé non relu

CONVENTION NATIONALE

Comité de sûreté générale et de surveillance PB LA Convention nationale

Dli vingt-huit ventôse, l'an second de la République franç.iise, une et indivisible.

En vertu d'arrêté des Comités de salut public et de sûreté généiale réunis en date du 28 ventôse, signé: Billaud-Varennes, Robespierre, Collot d'Herbois, Prieur, Le Bas, Diibarrand, Voulland, Amar, Vadier, Bayle, Carnot et Saint-Just, portant que le citoyen Chaiimette, agent national, sera mis en arrestation et conduit dans une maison d'airêt, nous. Pâté et Sirejean. secrétaires desdits Comités, porteurs dudit arrêté, nous sommes transportés au Comité révolutionnaire de la section de l'Observatoire et y avons requis les citoyens Campenon et Goulard, tous deux membres dudit Comité, et de suite, en la maison dudit Chaumette, rue de l'Observatoire, susdite section, où étant et parlant à lui-même, lui avons exhibé notre ordre, ce à quoi il s'est rendu, avons apposé les scellés au nombre de trois, savoir, un au premier étage sur un secrétaire, un sur un tiroir de table, dans un cabinet au rez-de-chaussée, et un sur un grand tiroir de conimode audit rez-de-chaussée, lesquels scellés nous avons laissés en la çjiarge et garde proyisoiie de la citoyenne Henriette Simonin, femme du citoyen Chaumette, qui s'en est chargée aux termes de la loi. Fait et clos en la présence du citoyen Chaumette et de son épouse, qui ont signé avec nous, et l'avons invité de nous suivre en la première maison d'arrêt, ce à quoi il a consenti les jour et an que dessus.

Chaumette, Campenon, Sirejean, Goulard, Pasté, femme Chaumette.

Chautnette comparut devant le tribunal révolutionnaire le ?i germinal an II. On troiiverg son acte d'accusation aux Archives nationales [W 34=;] plaquette n" 676 (5" partie, pièce 71). Il fut exécuté le 24 germinal, à 6 heures du soir, sur la place de la Révojqtion (i).

Que devinrent, à I3 suite de cette catastrophe, la femme de Chaumette et sa fille, la petite Marie-Jeanne-Laure? Je l'ignore, et tout ce cjue je sais de la famille de Chaumette, après la mort

(r) Moiiiletir du 25 germinal an II. Réinip., t. XX, p. 205.

INTRODUCTION "tq

de celui-ci, je le dois encore à l'obligeance de M. Paul Meunier, qui m'écrit :

La famille de Chaumette me semble liteiiitc. Michelet raconte quelque part avoir vu, à Nevers, le frère de Chaunietle, qui était jaidinier (i). C'était à l'époque où il amassait les matériaux de son Histoire de la Révolution. Je n'ai jamais su ce qu'étaient devenues la femme et la fille de Chaumette. Je ne pense donc pas qu'elles soient jamais revenues à Nevers. S'il existe encore un cousin de Chaumette à Nevers, il ignore certainement sa parenté avec le procureur général de la Commune de Paris.

Chaumette n'a donc laissé, dans sa ville natale, aucune postérité. Ses compatriotes, si l'on en excepte bien entendu quelques personnes érudites comme M, Paul Meunier, n'ont dit conserver de lui aucun souvenir. Et cependant, il fut une époque où Chaumette, bien qu'absent de Nevers, en était l'homme le plus populaire, où, quand il y revenait, tout le pays était en rumeur, où l'on y prenait chaudement la défense de sa réputation pendant sa vie et, après sa mort, celle de sa mémoire. C'est de ces rapports, conservés avec son milieu d'origine par l'homme politique devenu l'idole de la capitale, que je voudrais parler maintenant.

On a vu que Chaurnette quitta Nevers définitivement en septembre 1790, pour se rendre à Paris. Avant son départ, il avait prononcé, devant les autorités du pays, un grand discours sur le massacre des soldats du « régiment de Çhâteauvieux i., Je parlerai de ce discours un peu plus loin, quand je retracerai l'histoire de la carrière politique de Chaumette, Je reproduis ici la lettre de féHcitation que lui écrivirent à ce

(i) Voici le texte auq^icl M. P.iul Mçunîer fait allqsion. Conînic on le verra, Michelet parle d'un lils et d'un petit-fils de Chaumette et non d'une fille et d'un frère. Michelet, Histoire delà Révolution fiançnisr, éd. dcf., |. Vil, p. 334-a)S j « Chaumette. nous l'avons dit, était d'un caractère très faible, Du reste, fort honnête et les mains très nettes, il ne fit pas ses affaires commg Hébert. So(i fils a été laboureur ; son petit-fils, bon pépiniériste à Nevers, ruiné par sa probité même, est maintenant jardinier. *

sujet, après son départ pour Paris, les administrateurs du district de Nevers :

Nevers, 26 septembre 1790.

Nos suffrages, Monsieur, vous étaient dus, rien n'a manqué au tableau déchirant que vous nous avez fait des malheurs de Nancy ; nous vous avions entendu avec plaisir; nous vous lirons de même. Si notre estime peut récompenser votre zèle et votre amour de l'ordie, vous pouvez y compter, comme sur la fraternité avec laquelle non? sommes, Monsieur, vos compatriotes.

Les administrateurs composant le Conseil cénéial du district de Nevers.

(Suivent les signatures.) (1)

Une année plus tard, Chaumette essayait de tirer parti des excellentes relations qu'il avait conservées avec les magistrats de son pays. Bien que n'étant plus dans le besoin, il cherchait une place pour entretenir sa petite famille et il posa sa candidature à un emploi de bibliothécaire à Nevers. 'Voici la réponse qu'il reçut des administrateurs du district :

Nevers, le 6 novembre 1791.

Par délibération du 28 juillet dernier. Monsieur, nous avons fait choix

de la personne actuellement occupée au classement des livres provenant des

communautés religieuses de cette ville. Votre demande tardive nousmetdans

l'impossibilité de l'accueillir aussi favorablement que nous l'aurions désiré.

Les administrateurs composant le directoire du district de Nevers.

(Suivent les signatures.) (2) En adresse au dos :

A Monsieur Monsieur CHAUMET, Rue Mazarine, hôtel de la Couronne, n" 9, à Paris.

Plus tard, tout espoir de concilier la Révolution avec la royauté et la religion ayant disparu, les esprits se divisèrent à Nevers, comme partout ailleurs en France, et, lorsque le bruit des exploits de Chaumette parvint jusqu'à sa ville natale, une partie de ses compatriotes lui tournèrent le dos ; d'autres, au contraire, lui témoignèrent chaudement leur sympathie et leur admiration.

(i) [T 6042], lo" liasse (pièce 10).

(2) [T 6042], lo* liasse (pièce it).

On a vu que Chaumette, en quittant Nevers pour chercher fortune à Paris, avait laissé derrière lui un petit noyau d'amis de collège : Bert de Pascé, Parent de Laloge, Doin fils, Moreau, Girard, etc. Or, parmi les papiers laissés par Chaumette, se trouve une lettre (i) sans date, adressée au « citoyen Chaumette, procureur de la Commune de Paris », par « les membres du Comité de correspondance de la Société des amis de la République séante à Nevers », et cette lettre, dans laquelle on félicite Chaumette de « ses vertus civiques » et de « la gloire justement méritée qui les couronne ». est signée : Moreau, vice-président; Doin, secrétaire; Carron, secrétaire. C'étaient les camarades de Chaumette qui étaient devenus les chefs de la Société populaire et du parti républicain à Nevers. Leur appui ne manqua jamais à leur compatriote. Aussi, furent-ils payés de retour. Parvenu au haut de l'échelle, Chaumette tendit la main à ses amis pour les aider à y monter à leur tour. Ce fut d'abord l'un d'eux, venu à Paris et dont j'ignore le nom, qu'il voulut prendre sous sa protection. L'auteur de la lettre d'où je tire ce renseignement (2) et qui n'est pas signée, déclare formellement que Chaumette « veut le lancer », ce à quoi il se refuse. 11 annonce en même temps à Doin, auquel la lettre est adressée, que Chaumette lui demande de venir à Paris. <' Viens au plus vite, ajoute-t-il, et tu pourras t'élever aux plus hautes destinées. » La lettre est datée du 24 janvier 1793. Doin était alors ». professeur d'éloquence au collège de Nevers ».

Doin se rendit à cet appel (3). Je trouve, en effet, joint à la lettre précédente, un extrait, daté du 22 juillet 1793, du procès-verbal de la municipalité d'Ivry-la-Bataille, district de

( ) [T 604*], lo' liasse (pièce 12).

(2J [T 604'j, lO* liasse (pièce 27). — L'auteur de la lettre professe pour Chaumette la plus naïve et la plus ardente admiration : « QjjcUe àme ! Il sent tout et moi je ne sens pas assez ! Il est poète, orateur, et moi je suis tout au plus un froid mathématicien. >

(3) Déji, i la fin de décembre 1792, Doin s'attendait à être appelé à Paris par Chaumette : la pièce 49 de la io« liasse, qui est une lettre adressée par lui, le 30 de ce mois, à l'un de ses amis, se termine en effet ainsi ; « J'ai retrouvé Ch...., il m'aime toujours. J'ai déjà plusieurs lettres de lui. Peut-ctre irai-je à Paris. Ceci est très secret. »

Vernon, département de l'Eure, * adressant au citoyen Doin, commissaire du Conseil exécutif provisoire envoyé dans le département de l'Eure, des remerciements pour les leçons du plus ardent, mais du plus pur et du plus éclairé patriotisme, qu'il nous a prèchées depuis plusieurs jours >» — * et surtout pour le courage qu'il a montré dans le maliieureux accident de la journée d'hier où, après les fatigues d'un jour employé tout entier pour la patrie, ses efforts ont sauvé les jours du citoyen Ledier, administrateurdu département de l'Eure »(i). Le 21 septembre de la même année, Doin était encore à Paris (j'ignore en quelle qualité), puisqu'il adressait à cette date, de la capitale, une lettre (2) f au citoyen Chaumette, chez son père, département de la Nièvre, à Nevers » (c'était pendant le court séjour de Chaumette à Nevers), lettre dans laquelle il lui faisait part de son intention de se marier prochainement. Doin ne fut pas le seul habitant de Nevers qui eut recours à (Chaumette. La protection de celui-ci s'étendit à de plus humbles. Voici, par exemple, la lettre, en date du 25 octobre 1792, d'un vitrier de Nevers, le sieur Pelle, qui réclame son appui auprès du ministre de l'intérieur, afin de toucher l'argent qui lui est dû pour des ouvrages faits à l'église Saint- Etienne de Nevers (3). Ailleurs, c'est un employé de la régie de Nevers que Chaumette recommande au ministre des contributions publiques(4); c'est encore un habitant de la Nièvre qui lui demande une lettre d'introduction pour le ministre de l'intérieur (5). On retrouve aussi dans les papiers de Chaumette (6) une épître, du 9 pluviôse an II, d'un certain Sei-

(i) [T 604'], 10» liasse fpièce 28}.

(2) [T 604I], 5' liasse. Cette lettre a été publiée, en partie seulement, par M. Mathiez, Rivolulicn jrançaist, t. XLIII, [1902, 2" semestre], p. 137-138.

(3) Arch. nat. [H 2 121], 2* liasse (les pièces de cette liasse ne sont pas numérotées).

(4) [T 6042] 10' liasse (pièce 38).

(5) Arch. nat. [H 2121], 3"Hasse (pièce 13). Cet individu prétendait avoir fait une découverte : « Il y a, écrit-il, dans notre département de la Nièvre^ une minne dorts (sif) très considérable et très riche. » Et Chaumette, sans doute par l'odeur alléché, d'inscrire en marge de la lettre : « Mander à ce citoyen qu'ayant de lui donner (a lettre gu'il me demande je désirerais avoir avec lui une cuiilérence sur cet objet importanç. Il nie trouvera tous les jours .à mon parquet, depujsmidi jusqi:cs.i 2 heures »>.

(6) [T6o4i'], 10" liasse (pièce 26").

gneur. maître de postes à Nevers, qui demande au citoyen Delorme, maître de postes à Paris, le paiement de ses appointtements et le remplacement de ses anciens brevets par de nouveaux aux armes de la République.

On voit, par ces exemples, que Chaumette ne cessa d'être en relations fréquentes et intimes avec ses compatriotes, Lorsqu'il fut devenu procureur de la Commune de Paris, il profita de la première occasion qui se présenta daller leur rendre visite. Le 13 septembre 1793, le Conseil général prit un arrêté lui accordant, pour aller voir sa mère malade (1), « un congé illimité, bien sûr qu'il n'en abusera pas». Parti de Paris le 17 septembre, il ne resta à Nevers que cinq jours, du 18 au 33 septembre. Pendant son séjour, il aida Fouché, alors en mission à Nevers, à organiser le culte de la Raison (2), et, le jour de son départ, il se fit recevoir membre de la « Société des amis de la Constitution, séante aux Récollets à NevefS î», comme l'atteste le certificat suivant :

Nous soussignés, Président et Secrétaires de la Société des amis de la G)nstitution, séante aux Récollets, à Nevers, certifions que le citoyen Atiaxagorns Chaumette, procureur de la Commune de Paris, est membre de ladite Société. Prions no? frères et ^mis de toutes les sociétés patriotiiiues de le recevoir avec pleiqe et entière satisfaction.

Fait à Nevers, le vingt-trois septembre mil sept cent quatre vingt-treize, l'an I de la République française, une et indivisible.

Socrate Damours, Jourdan, Bompois, A. Arnaud,

Président. S"-Montagnard- Secrétaires (3).

De retour à Paris, il rendit compte de son voyage à la séance du Conseil général du 26 septembre 1793 (4). Il raconta comment il avait travaillé à la 4échristianisation 4? Nçvers ;

(1) Une expédition de cet arrêté se trouve i [T 604'], 3* ILisie (piice 6). Ce texte a été édité par M. Aul.ird, p. xi de son Introduction aux Miiiioires sur U 10 août.

(2) Voyez l'ouvrage de M. Aulard ; Le culte de la Raison et le culte de l'Être suprême, p. 36 et 27.

(î) [T 604'], 5' liasse fpièce y). On trouvera à la 2" liasse une quittance de cotisation de Chaumette i cette société fpièce 7) et le règlement imprimé de ladite société (pièce 8).

(4) Moniteur du 29 septembre. Uéimp., t. XVIII, p. 761 . Lejourtiai de la Montagne, n" 118, du 28 septembre, donne une version plus complète et plus xivante que celle du Moniteur;

mais, dans une lettre adressée au Moniteur et que ce journal publie à la suite du compte rendu de la séance du 26 septembre, il reporta à Fouché tout le mérite de cette régénération. Il annonça, en outre, au Conseil général, que les représentants du peuple avaient fait arrêter la plupart des administrateurs de la Nièvre, et il ajouta, oubliant qu'il avait autrefois sollicité d'eux une place : « Ils sont en prison et j'ai eu l'honneur de les y conduire moi-même » (i), et ensuite : '« Je n'ai pas épargné mes amis, parce que je dis comme Platon, je chéris la liberté et ma patrie plus que mes amis » (2). A la suite de ce rapport, le Conseil général arrêta <?; une correspondance suivie avec les sociétés populaires du département de la Nièvre » (3). Chaumette avait laissé à Nevers le représentant Fouché qui continua, après son départ, l'œuvre entreprise à eux deux (4). M. Aulard l'a exposée en détail et a donné le texte du fameux arrêté que Fouché prit sur les cimetières, le 10 octobre 1793 (^). Le 14 octobre (23 vendémiaire an II), une députation de la Société populaire de Nevers vint rendre compte au Conseil général de la Commune de Paris, de la situation dans la Nièvre. L'orateur, membre de l'administration du département, avait passé à Paris les deux premières années de la Révolution et avait représenté le district de la Sorbonne au Conseil général (6). Le discours qu'il prononça à cette occa-

(i) Journal de la Monlagne. Sur les relations de Chaumette avec l'Administration du département de la Nièvre, Cf. aussi un curieux incident de la séance du Conseil général du 4 juillet 1793 dans les affiches de la Commune, a" 19, du 5 juillet.

(2) Journal de h Montagne.

(3) Moniteur.

(4) On trouver.i aux Archives nationales [W 76, 4'' liasse] une lettre autographe signée de Fouché à Chaumette, datée de Nevers le 6 octobre 1795. dans laquelle Fouché annonce à son ami ses hauts faits révolutionnaires dans la Nièvre. Le carton des Archives nationales F^ 445 S renferme une copie de cette lettre (pièce 42 de la liasse A) avec la copie d'une autre lettre du même au même datée de « Commune-Affranchie ce jo frimaire. » {Ibid., pièce 43.)

(s) Aulard, ic Culte de la Raison et le Culte de l'Etre suprême, p. 27 à 30.

(6) Il se nommait Socrate Daucourt d'après les Affiches de la Commune, n° 114, du 24 du premier mois. Dans le discours qu'il prononça au Conseil général et que donnent les Affiches de la Commune, n" 114 et 115, il s'exprime ainsi : « Il m'est bien doux, citoyens, de me trouver aujourd'hui dans cette enceinte que j'ai habitée pendant les deux premières années de la Révolution, investi delà confiance du district de Sorbonne », et, plus loin : « Ma conduite passée, constamment

sion se trouve aux /l//îc/î« delà Commune [i). En voici le passage relatif à Chaumette : « Chaumet, que notre cité s"honore de compter au rang de ses enfants depuis que le classement des conditions a fait place à celui des talents et des vertus, a été témoin, pendant son séjour à Nevers, de toutes les mesures révolutionnaires que je vous retrace; il y a même coopéré et nous sommes aussi chargés spécialement de lui donner, dans votre sein, des témoignages publics de l'estime et de l'attachement de ses concitoyens. » De cet attachement et de cette estime, la Société populaire de Nevers donna bientôt à Chaumette des gages certains.

En effet, trois mois plus tard, il fut en butte aux calomnies d"une partie de ses compatriotes, au sujet de ce voyage. On l'accusait ouvertement de deux choses : i° d'avoir, comme nous l'avons vu tout à l'heure, acheté des immeubles pendant son séjour à Nevers avec le fruit de ses malversations ; 3° d'avoir suscité des troubles dans cette ville en y excitant les citoyens contre la religion.

Dans sa séance du 2 nivôse, la Société populaire de Nevers

soutenue, vous répond de ma conduite future; j'ai dénoncé Bailly le 17 décembre 1789 comme représentant de la Commune provisoire. » Or, je ne trouve aucun représentant à la Commune du district de 11 Sorbonne portant le nom de Socrate Daucourt, ni dans Paul Robiquet : Le personnel municipal de Paris pendant la Rk'olution, ni dans les Acles de la Commune de Paris de M. Sigismond Lacroix, Je pense qu'il faut lire dans le texte des Affiches : Socrate Damours. (Cf. la pièce éditée à la page 43.) Il s'agit sans doute de Damour de Ueaulieu. Voici ce qui est relatif à l'incident auquel il fait allusion, dans l'ouvrage de M. Sigismond Lacroix ; Actes de la Commune, tome ui, p. 199: Séance du 17 décembre 1789 : (en note au bas de la page) : « Un incident dont le procès-verbal ne rend pas compte se produisit au cours de cette séance du 1 7 décembre à l'occasion de la lettre de convocation adressée par Bailly aux districts le 14 décembre. 11 en sera question au procès-verbal de la séance du 19 décembre et dins VEctaircissement V du 19 décembre, p. 224 et 230-31. » Et, page 224; Séance du 19 décembre : « .\IM. les Secrétaires ont fait lecture du procès- verbal. — Des députés du district de Sorbonne s'étant présentés, l'un d'eux, M. le Venier a porté la parole et a lu une délibération du Comité de son district qui arrête que M. Damour (lire Damour de Beaulieu), l'un des membres de l'assemblée^ sera mandé audit Comité, relativement à la motion qu'il a faite le 17 de ce mois concernant la circulaire écrite par M. le Maire à tous les districts. L'assemblée, après avoir entendu la lecture de cette délibération prise dans un Comité, a déclaré qu'il n'y avait lieu à délibérer. » Voyez encore i la page 230-23 1 Y Eclaircissement V de cette séance du 19 décembre.

(i) Affiches de la Commune, n' 114 (du 24 du premier mois de l'an II) et n*rr5 [du J5].

nomma une commission de quatre membres pour rédiger une féponse à ces calomnies (i). Voici le texte même du procèsvefbal de cette séance :

Un membre a communiqué une lettre par laquelle il parait que Chaufnetfe, agent national provisoire dé la Commune de Pâtis, a élé calomnié relativement h la conduite qu'il a tenue pendant son séjour à Nevers, et à des acquisitions qu'il a faites dans' le département de la Nièvre ; et il a demandé qu'il tût rendu hommage à la vérité et à la justice sur le compte de Chaumetle.

La Société, connaissant depuis longtemps les principes de Chaumette, qui sont ceux d'un ami de ta liberté, et les lui ayant entendu développer avec énergie pendant son séjour dans la commune de Nevers ; n'étant point informée qu'il ait fait aucimes acquisitions dans le département de la Nièvre, et sachant que son père et sa mère vivent à Nevers dans une honorable médiocrité qu'ils ne doivent qu'à leurs travaux journaliers,

Arr'tê que la Société répondra aux calomniateurs de Chaumette, que quatre de ses membres seront nommés pour la rédaction d'un mémoire ou écritde sa conduite dans la commune de Nevers, et que cet écrit, approuvé par la Société et signé de son président et de ses secrétaires, sera imprimé et adressé incessamment à la Convention nationale, à la Commune et aux quarante-huit sections de Paris, aux Jacobins, aux Cordeliers et à toutes les autres sociétés populaires de la République.

Suit la <f. Réponse de la Société populaire de Nevers aux calomniateurs de Chaumette, agent national de la Commune de Paris ». Voici comment, dans cette réponse, est repoussée la pfeinière partie de l'accusation dressée contre Chaumette :

Chaumette, dit-on, a acheté des biens; il a fait construire de belles maisons; il est riche en propriétés dans le département de la Nièvre. O scélératesse ! ô calomnie insigne ! Chaumette n'a fait aucunes acquisitions dans le département de la Nièvre; il n'a fait construite aucunes maisons. 11 a été victime de l'aristocratie sous le régime de la tyrannie. Il est né pauvre, et il l'est encore.

Et, en note :

Son pire et sa mère possèdent pour toute fortune un arpent de vigne et une mauvaise maison.

Qliant au second grief articulé contre Chaumette, celui

( I ) Imprimé in-4'* de 4 pages, intitulé ; Extrait du procèi-verhal de la séance de ta SOcilté /itpulairt de Nevers. Du 2 nivàsc, Tan second de la République française . une et indivisible. Bi'ol. 11 at. Lb*" 2846.

d'avoir introduit le désordre à Nevers à propos de la question religieuse, la Société populaire Je cette ville le réfutait en ces termes :

Chaumette n'a point occasionné par sa présence momentanée dans la commune de Nevers, ni par ses discours, des mouvements séditieux comme le souffle impur de la malveillance Ta répandu ; il n'a donné aucune impulsion aux citoyens pour la destruction du fanatisme religieux. Nous méprisions depuis longtemps ces sottes pratiques qui ne sont qu'un attentat contre la justice, contre l'humanité, contre la vérité. L'Eternel seul fixe nos hommages, et non pas des hom.nes qui ont voulu en usurper la place. iNJJ/cAe, représentant du peuple, avait dévoilé, avec tous les amis de la République, les trames perfides des conspirateurs de tous les genres, avait ouvert les yeux des faibles, conspué Us hypocrites, les menteurs et les fripons avant l'arrivée de Chaumette dans nos murs, et Chaumette n'a fait qu'ajouter à la confiance populaire qu'il s'était acquise depuis la révolution du 10 août, en partageant notre exéciation pour des erreurs nées de l'intérêt et de l'imposture et qui étaient le fléau de la nature et de la raison. Il n'a fait que se joindre à nous pour pulvériser les fédéralistes, les faire tOugir de leur trahison ou d« leur profonde ignorance, et pour venger la Commune de Paris des absurdes et ténébreuses calomnies dont on l'avait chargée.

Deux jours après, le 4 nivôse, la Société adressait à Chaumette la lettre suivante:

Nevw», 4 nivôse de l'an II" de la République une et indivisible. La Société populaire de Nevers à Chaumette, agent national provisoire de la Commune de Paris.

Salut et fraternité, Nous n'avons point été étonnés, frère et ami, de ce que les méchants ont cherché à te perdre, mais bien de ce qu'ils ont employé l'imposture et la calomnie qu'il est bien facile de faire reconnaître, pour y parvenir. En servant toujours la République avec le zèle, le courage et le désintéressement que tu montres à tous tes concitoyens, tu peux compter sur les sentiments inaltérables d'amitié de tes frères.

Les sans-culottes de Nevers.

MouAU, président.

CKOcuiié, secrétaire. Talboiim. Beroeron (i).

Ce même jour, 4 nivôse, « les citoyens composant le tribunal de district de Nevers » envoyèrent au Conseil général de

11) [T. 6043;, 10" liasse (pièce 15).

la Commune de Paris une attestation pour justifier Chaumette des deux chefs d'accusation qui pesaient sur lui. Voici le passage essentiel de ce document:

Sur le premier chef nous certifions qu'il est à notie connaissance que le citoyen Chaumette n'a acheté aucune propriété dans ce département, et que son père, demeurant dans cette commune, habite toujours une petite maison à lui appartenant depuis longtemps, et qu'il travaille journellement de son état.

Sur le second chef, nous certifions que le peuple deNevers, en exécution de la loi relative à la liberté des opinions religieuses, avait de son propre mouvement, avant l'arrivée de Chaumette, prononcé son vœu pour le culte de la Raison, autrement dit de l'Être suprême, dégagé de tout mystère, et que le séjour de Chaumette n'a ni provoqué ni avancé ce changement dans les opinions religieuses de cette cité.

Nous certifions de plus que, dans tous les temps, nous avons connu le citoyen Chaumette pour un zélé partisan de la Révolution.

(Suivent les signatures.) (1)

Enfin, le lendemain, l'agent national provisoire de la commune de Nevers adresse à Chaumette, '< au nom du Conseil général de la commune de Nevers, une copie de la lettre qu'il vient d'écrire à son sujet à la Convention nationale, à son Comité de salut public, à la Commune de Paris et aux deux sociétés républicaines des Jacobins et des Cordeliers de Paris ». Cette lettre d'envoi se termine ainsi : « Si le Conseil général de Nevers eût eu quelques griefs à articuler contre toi, il aurait eu le courage de les énoncer librement, mais ta conduite a toujours été si pure, et ton républicanisme si bien prononcé pendant le séjour que tu as fait à Nevers, que le Conseil n'a pas même cru que tu pusses être soupçonné »(2).

Ces manifestations de sympathie à l'égard de Chaumette, de la part des différentes autorités de Nevers, trouvèrent leur écho à Paris, au Conseil général de la Commune. Dans la séance du 5 nivôse se présenta une députation de la Société populaire de Nevers. L'orateur de cette députation remit au président deux des documents ci-dessus (la lettre du tribunal

(1) Monilrm du 7 nivôse. Réimp., t. XIX, p. 49.

(2) [T. 604 2j, 10" liasse 'pièce 14).

Je district deNevers en date du 4 nivôs; et Textrait du procèsverbal, du 3 nivÔ3s. de la Société populaire). Le président les ayant lus tous les deux, Gadau en demanda l'insertion aux Affiches Je la Commune. C'est h ce moment que Chaumette, prenant la parole et sous le coup de l'indignation que lui causaient ces accusations, s'écria :

J'ai été vexé, traité d'intrigant, de scélérat, de contre-révoUitionnaiic. Intrigant! moi qui, du temps des élections, n'ai pas osé paraître, moi qui n'ai pas même été à ma section, ni aux sociétés populaires. Moi, contrerévolutionnaire ! Je crois avoir prouvé le contraire. J'avoue que ces inculpations m'ont causé des chagrins. A qui devais-je les confier, si ce n'est à mon père? Eh bien ! je déclare que je n'ai écrit qu'à lui.

J'ignorais la démarche fraternelle des citoyens de mon pays. Je sais que des méchants cherchent à me perdre; ils ne manqueront pas de dire que j'ai mendié la démarche qu'on vient de faire; mais il n'en résultera rien pour eux; tout tournera encore au profit de la République (1).

Là-dessus, Chaumette retrace à nouveau les premières années de sa vie. Les indications qu'il donne dans ce discours, bien qu'un peu sommaires, complètent celles contenues dans son Adresse publiée par le Moniteur du 2s mai 1703. et je m'en suis servi pour établir sa biographie.

Lors de la chute de Chaumette, ses compatriotes prirent sa défense. La Société populaire de Moulins envoya une adresse à la Convention en sa faveur (2). Après sa mort, la Société de Nevers porta la peine de son dévouement à Chaumette. Persécutée par le parti modéré qui relevait le tête, elle envoya une députation à la Société des Jacobins de Paris pour se défendre. Cette députation fut introduite au cours de la séance du 23 prairial an II et son arrivée fut l'occasion de la célèbre sortie de Robespierre contre Fouché. La Société fut vertement tancée par Robespierre qui « déclare que Chaumette, ayant tramé ses complots à Nevers, il n'est pas possible que ni le représentant, ni la Société populaire n'aient eu connaissance

(r) Monileur du 7 nivosc. Réimp. t. XIX, p. 49

(21 Voyez ce que dirent à ce sujet Robespierre et Fouché d.ins la séance de la Société des Jacobins du J3 prairial au II. Aulard, La Socièli des Jacobim, t. VI, p. 175.

^0 IXIKODUCTIOK

de quelques-unes des manœuvres qu'il employait „. — <■< 11 faut demander à la Société de Nevers si elle a combattu Chaumette et déjoué ses horribles complots >■/ (i).

Ce que Robespierre entendait par complots, c'était le mouvement violent de déchristianisation qui s'était manifesté à Nevers en 1793, lors du séjour de Chaumette dans sa ville natale. On a vu. par les textes qui précèdent, quelle était l'injustice des accusations lancées contre lui à propos de ce voyage ; il ne doit nullement être rendu responsable de l'agitation qui se manifesta alors parmi ses compatriotes au sujet de la question religieuse,

Fouché, d'ailleurs, pas plus que Chaumette, n'a créé de toutes pièces cette agitation ; assurément, comme récrit M. Aulard (2) 'f la conduite de Fouché à Nevers eut un grand retentissement et servit de modèle //. Mais que disent les membres de la Société populai re de Neversen prenant la défense de Chaumette? Il y a longtemps que nous <>' méprisons les sottes pratiques» du catholicisme. Et les membres du tribunal du district certifient que le peuple de Nevers s'est « de son propre mouvement » prononcé pour un culte '< dégagé de tout mystère ». Quant à Fouché, il « ouvrit les yeux des faibles, conspua les hypocrites, les menteurs et les fripons» (3), c'est-à-dire que sa présence encouragea les uns et réduisit les autres au silence. Mais il ne fit que donner plus de vigueur à un mouvement qui existait bien avant son arrivée à Nevers (4).

Bien plus, il semble qu'il y ait eu une diftérence essentielle entre l'anticléricalisme de Fouché et celui des habitants de Nevers. Dans son fameux arrêté sur les cimetières, Fouché déclare que le peuple français ne peut reconnaître « d'autre culte que celui de la morale universelle, d'autre dogme que celui de sa souveraineté et de sa toute puissance ». et il fait

(i) Aulard, Lu Socicii ies Jiicobiiis, t. VI, p. 175.

(2) Aulard-, Le culte de la Raison et le culte de l'Être suprême, p. 26.

i jl Réponse de la Société populaire de Netvrs aux calomniateurs de Cbaumetlc.

(4) Voyez dans l'ouvrage de .M. Paul Meunier : La Xik'rc pendant la Coni'entiott, t. I, p. 2î et seq. et p. 67 et seq. l'exposé de la situation religieuse du département de la Nièvre à la fin de 1792.

mettre à l'entrée des champsde reposcette inscription demeurée célèbre : * La mort est un sommeil éternel*. Au contraire, la Société populaire de Nevers, dans sa Rc'poiisi' aux calamiiiateiirs de Chaiiinctlc, dit expressément : « L'Éternel seul fixe nos hommages », et le peuple de cette ville se prononce, suivant l'expression naïve des membres du tribunal du district, '< pour le culte de la Raison, aiitrcineiit dit de l'Etre suprême ». L'anticléricalisme des habitants de Nevers, bien loin d'être, comme le croyait Robespierre, la manifestation d'un athéisme destructeur de tout lien social (i), était donc enfanté par le zèle iconoclaste des fidèles d'une religion naturelle et rationaliste fondée sur la croyance en Dieu. Ceci nie semble prouver la vérité de cette opinion avancée par M. Mathiez, que les cultes révolutionnaires * ne peuvent être considérés comme un simple expédient de défense nationale, comme une invention de quelques hommes » (2I. Ils ont une origine beaucoup plus profonde : ils sont sortis tout naturellement de l'état d'esprit de la bourgeoisie révolutionnaire, qui, ayant rompu violemment avec le catholicisme, cet ennemi mortel de la Révolution, avait cependant conservé, plus impérieux que jamais, le besoin humain par excellence, le besoin de croire.

Les * horribles complots * dénoncés par Robespierre n'avaient donc jamais existé. Eussent-ils existé, d'ailleuri, que C^haumette, on l'a vu, ne saurait en être rendu responsable. Il n'avait fait que suivre les habitants de Nevers eux-mêmes et le représentant Fouché dans leur campagne contre le catholicisme. II ne s'était nullement mis à leur tête et, h son retour à Paris, il reporta à Fouché tout l'honneur (car c'en était un alors) de cette initiative.

Mais peu importait aux ennemis de Chaumette : Ainsi qu'il était facile de le prévoir, une fois vaincu, tout le monde lui

(1) AuUrd, La Soàtlé des Jacobins, t. VI, p. 17; : proccs-verbal Je la scaocc du 2Î prairial an II; Robespierre déclare <• qu'a Nevers le système de Chaumette a été proclamé avec impudeur » «t qu'après la proclamaticm du décret sur l'Être suprême « un a continué de prêcher l'athéisme j à Nevers.

(21 Revue d'histoiu: moderne et coiileinpoiiiiiie, année !904.I905, p. 586.

jeta la pierre. Robespierre poursuivait en lui l'ami d"Hébert, Fouché essayait de se décharger de la responsabilité qu'il sentait si lourde « en jetant de la boue sur sa tombe *, et la vérité officielle du jour fut que Chaumette avait tramé « d'horribles complots /, dans son voyage à Nevers.

Après avoir esquissé la vie privée et le caractère de Chaumette et rappelé ses relations avec ses compatriotes, il me reste à parler de son action et de son idéal politiques, duel fut son rôle dans les affaires publiques depuis le moment où la Révolution vint donner libre cours à son ambition jusqu'à celui où la fortune et les services rendus par lui à la cause populaire le mirent au premier rang ? Quelles étaient en politique, en morale, en religion, les doctrines qu'il professait et qu'il chercha à faire triompher?

On a vu, dans le tableau de la vie de Chaumette jusqu'en 1789, que, sauf les quelques mois passés avec le médecin anglais Tluck. dans ses voyages, il resta à Nevers de 1784 à 1789 ou 90. A cette époque déjà (Chaumette s'intéressait à la politique. Il se préparait au rôle qu'il devait jouer plus tard en envoyant des articles aux « papiers qui s'imprimaient alors dans Avignon ». C'est lui-même qui nous l'apprend dans son adresse à ses concitoyens publiée dans le Moniteur du 25 mai 1793. 11 ajoute : « Les deux années qui ont précédé la révolution fixèrent mon attention toute entière. Les événements qui se succédaient me rendirent à moi-même et mon pays sait qu'alors je m'en occupais efficacement. Je démasquais les prêtres, je résistais aux nobles, voilà mes premiers crimes ». De même, dans le discours qu'il prononça à la séance du Conseil général du 5 nivôse an II, Chaumette déclare qu'après avoir voyagé sur mer comme mousse, puis comme pilotin, il rentra dans son pays : « La guerre de l'Amérique finie, j'espérais voir s'établir la liberté dans mon pays: je me jetai dans la carrière des lettres: je travaillai aux gazettes qui simpri-

maient à Avignon. J'ai couru, tantôt à Brest, tantôt à Marseille et de là j'envoyais des articles marqués au coin de la philosophie et de la liberté. De retour dans mon département, à l'époque de la Révolution, j'ai tenu au parti sans-culottes, j'ai fait la guerre aux commandants de la garde nationale qui ont fini par émigrer. » (i) Pour le 14 juillet, lors de la fête de la Fédération, il prépara une allocution qui ne fut peut-être jamais tenue (1). Enfin, au mois de septembre de la même année, il prononçait son grand discours au sujet de l'affaire de Nancy. A cette occasion, nous allons prendre Chaumette en flagrant délit de mensonge.

Ce discours qui. dit-il plus tard au (Conseil général de la commune de Paris, lui fut commandé par ses concitoyens, se trouve parmi ses autres papiers (3); l'écriture n'est pas de sa main, mais il en est sans aucun doute l'auteur. Chaumette n'y prend pas, comme on pourrait s'y attendre, la défense des révoltés. Réglant son attidude sur celle de l'Assemblée nationale qui vota des félicitations à Bouille «r pour avoir rétabli l'ordre />, et, conformant son opinion à celle des administrateurs du district de Nevers, tous gens modérés et amis de l'ordre, devant qui il prononça son discours, Chaumette pleura, non les Suisses de Chateauvieu.x, mais les soldats chargés de les réduire et qui tombèrent victimes du devoir. La loi avait parlé, dit-il, la " loi. principe de l'ordre ». Il fallait obéir : sinon c'eut été «; le désordre, l'anarchie ». Et * de l'anarchie serait naturellement découlée la violation des droits les plus sacrés ». C'est pourquoi " O vous tous qui avez péri pour la bonne cause dans cette journée désastreuse », ». la patrie en deuil pleure sur vos cendres et les décore de ses couronnes civiques ». Qui pourrait reconnaître dans l'auteur de ce discours le Chaumette de i79'5? Sa sagesse méritait bien la réponse des administrateurs du

i) Motiikiir du 7 nivôse an II. Kéimp. t. XIX, p. 4g. Cf. d.iiis le carton, T 604 ' la pièce 6 de la 9* liasse.

(2) T. 604 s, :o' liasse (pièce îi). (j) T. 604 ', io« liasse 'pièce 18).

S4 INTEODUCTION

district (i), qui le féicitèrent de '( son zèle et de son amour de Tordre ».

Nullement embarrasse de l'attitude qu'il avait observée lors de cet événement, voici en quels termes Chaumette en parla lui-même à la séance du (-onseil général du s nivôse an II.

'( ... Je fu.i chargé par .mes concitoyens de faire l'éloge funèbre des patriotes de Nancy, i y peignis et démasquai le scélérat Bouille'; j'osai ensuite lancer quelques pamphlets contre Lafayette.., « (2) Voilà certes un mensonge singulièrement impudent.

A partir de cette époque (septembre 1790), l'obscurité à peu près complète qui entourait les débuts de Chaumette dans la carrière politique est heureusement dissipée par les notes au-tobiographiques que j'ai retrouvées. On y voit que, peu de temps après son arrivée à Paris, il fut reçu au club des Cordeliers oià il se mit aussitôt à attaquer les chefs de la révolution bourgeoise et monarchique : Mirabeau, La Fayette, les Lameth. Barnave et Bailly. Celui-ci veut lui fermer la bouche en achetant son silence. Mais Chaumette refuse et divulgue l'offre (3).

Ce dernier trait lui vaut, au mois de décembre 1790, son emploi chez Prudhomme. <■< De ce moment, dit-il, ma vie devient sédentaire et, sans quitter le club des Cordeliers, je me consacre entièrement à l'étude des grands publicistes et à l'observation philosophique des événements qui se succèdent et des passions humaioes qui changent à chaque instant la face politique de la France. Tous mes écrits, tous mes articles dans le journal des Révolutions de Paris, sont autant de coups portés à la royauté, mes discours a. la tribune du club des Cordeliers, à celle de ma section du Théâtre-Français ont le même but, »

De tous ces discours il nous en reste un qui n'est pas dénué de tout intérêt et dont je ne saurais dire s'il fut prononcé à la

(i) T6042 10' liasse (pièce lo). Voyez page 40.

(2) Moniteur du 7 nivôse an II. Kéimp. t. XIX, p. .49.

(î) \'oir ci-dessus, p.igc îo.

section ou bien au club. Ce discours, qui porte le n" lo de la 9' liasse, est de la main de Chaumette, mais on n'y trouve ni titre, ni date, ni indication quelconque. 11 est relatif au droit de pétition : l'auteur attaque vigoureusement le décret voté à ce sujet par l'Assemblée nationale dans sa séance du lo mai 1791 et dont l'article i" décidait que le droit de pétition ne pourrait être exercé en nom collectif, tandis que l'article 2 stipulait que les assemblées de commune seraient autorisées seulement pour des objets d'admiiiisiration purement tniinicipale, et annulait ainsi « toutes convocations et délibérations des communes et des sections sur d'autres objets » comme " nulles et inconstitutionnelles >y. Chaumette s'élève avec énergie contre ce décret, f Ainsi, dit-il, voilà les citoyens prives du droit d'inspecter le gouvernement. » << Plus de liberté d'opinion : on fait de toutes les délibérations de la commune une propriété municipale; elles ne pourront s'étendre que sur des objets qui plairont à la municipalité, à peine d'être déclarées nulles et inconstitutionnelles. » C'est la fin des réunions politiques des sections où Chaumette prenait la parole, la fin de ces assemblées de l'évéché, qui entraient souvent en conflit avec la commune légale.

Pour le mois de juin 1791, je trouve dans les papiers de Chaumette un manuscrit sans date intitulé : Manifeste. Le peuple français à tous les peuples de la terre (1). Je crois que ce manifeste a été rédigé par Chaumette (2). C'est une déclaration de paix et de fraternité à tous les autres peuples, envers lesquels on renonce » pour jamais à toute espèce de conquête u. .\lais si les «' despotes >/ entrent en France et nous attaquent, alors les Français « porteront partout le flambeau de la vérité et de la raison *. On trouvera le texte de ce document parmi les papiers de Chaumette que nous éditons. On remarquera qu'il est signé par tous les secrétaires de plusieurs sociétés populaires et que l'une de ces sociétés le fit imprimer

(1) ;T 604 i, 10' li.isse 'piicc 15). On trouvera ce Manifeste p. 145-149.

(2) Cf. p.iges 98-59 lej raisons que j'.ii d'adopter cette opinion et celles gui m'ont conduit h fixtr a.i mois de juin 1791 l.i date de ce document.

et envoyer à toutes ces sociétés et à leur comité central, qui venait d'être constitué par le club des Cordeliers (i). Cette pièce présente encore un autre intérêt. On y trouve exposé clairement le principe de la grève générale que l'auteur du manifeste préconise comme le meilleur moyen de venir à bout des « tyrans » :

Les bêtes ne soufiiiraient même pas tant d'atrocités, et vous pouvez vous en délivrer si vous essayez seulement de le vouloir : soyez résolus de ne plus serviret vous serez libres; il ne laut pas combattre votretyran, il est défait de lui-même; il ne faut pas lui rien ôler, mais ne lui rien donner; que chacun ne se mette pas en peine de rien taire pour soi, mais ne fasse rien contre so: ; je ne veux pas que vous le poussiez ou l'étrangliez, mais seulement ne le soutenez pas et vous le verrez, comme un grand colosse à qui on a dérobé la base de son poids, se rompre soi-même et s'anéantir.

Survient l'afTaire de la fuite à Varennes. Ici Chaumette joua un rôle des plus actifs. Son Autobiographie ne renferme que quelques lignes relatives à cette époque, et il n'y est fait aucune mention du grand discours qu'il prononça à cette occasion et que nous publions intégralement. Ce discours, daté du 23 juin, est cependant des plus intéressants. Chaumette y traite la question de savoir si la constitution française peut se passer de roi, et il soutient la thèse de l'incompatibilité de la souveraineté du peuple avec la royauté. C'est un exposé très complet et fortement charpenté du point de vue républicain. Mais ce morceau d'éloquence est aussi un document précieux, d'abord en lui-même, ensuite en ce qu'il nous laisse entrevoir toute l'importance de l'effort tenté, dès la première nouvelle de la fuite du roi, par quelques militants, au nombre desquels était Chaumette, pour amener la proclamation de la République par les Parisiens en groupant de nouveau autour du club des Cordeliers les différentes sociétés populaires de Paris (2).

Un inois plus tard il était, si l'on peut toutefois s'en rap-

(1) Cf. 1.1 note que j'.ii placée à h fui du texte de ce manifeste.

fa) J'.ii pensé que l'importance de ce discours justifiait des développements plus étendus et je lui ai consacré une notice spéciale que l'on trouvera pages 103 à 125.

porter à son propre témoignage, <■< l'un des rédacteurs de la pétition >/ du Champ de Mars, au bas de laquelle figurait dans tous les cas en première ligne sa signature que Michelet et Bûchez et Roux ont relevée. 11 échappe à la mort grâce à la protection d"une compagnie des grenadiers de l'Abbaye qui le reconnaît et le tire du danger. Il est décrété d'arrestation, mais parvient à conserver sa liberté et rédige le compte rendu de la journée dans les Révolutions de Paris. Puis c'est luimême, à l'en croire encore, qui aurait pris l'initiative de rassembler les membres dispersés du club desCordeliers. A cette même période se rapporte un discours que je trouve dans ses papiers, sur le décret qui rend la royauté héréditaire (lo'liasse, pièce 32) (1). Enfin lui-même dit dans son Autobiographie : « Le 14 septembre, jour où le roi accepte la constitution, je fais proposer à toutes les sociétés patriotiques de discuter cette même constitution et d'en faire sentir les défauts au peuple dont elle peut faire le malheur. »

Pour le début de l'Assemblée législative et la fin de l'année 1791, je ne trouve aucun renseignement sur le rôle joué par Chaumette, ni dans son autobiographie, ni dans ses papiers. .Vlais, en janvier 1792 nous le voyons fonder « un nouveau club, rue de la Vieille-Monnaie » (2). Cette rue de la Vieille-Monnaie était située sur le territoire de la section des Lombards, et il est assez curieux de voir un club fondé en cet endroit par Chaumette, qui demeurait alors sur la section du Théâtre-Français. Sous le n" 29 de la 10° liasse du carton T 604* figure la circulaire, évidemment rédigée par lui, que cette société adressa aux autres sociétés populaires pour leur demander de correspondre avec elles. Chaumette \^ préconise

(i) Ce décret est des i; et 14 août 1791. Voici Innalyse de l'écrit de CI1.1Umette ; Il montre d'abord l'inconvénient de se fier au hasard de la naissance ; puis il s'occupe de l'article du décret qui dit qu'au commencement de chaque règne, le corps législatif se réunira. 11 en conclut qu'en cas de minorité du nouveau roi, il n'y a pas besoin de régent. Que si l'on veut quand même un régent, il faut qu'il soit élu et qu'on puisse le déposer. Pas de régent de plein droit, car, qui lui aurait donné ce droit? Et puis, à ce compte, tous les fonctionnaires seraient en droit de demander que leurs fonctions fussent de plein droit héréditaires.

{2) Autobiographie.

^S INTRODIXTIOX

« une union indissoluble, une correspondance active » entre toutes les sociétés populaires dont les efforts pour le maintien de la liberté resteraient vains « si elle» ne les réunissaient contre la ligue des ennemis de la patrie ».

C'est toujours la même tactique, à plusieurs reprises déjà préconisée par Chaumette, de fédérer les Sociétés populaires sous l'égide du club des Ojrdeliers pour propager l'esprit démocratique parmi la population parisienne : une première fois, en juin 1701, à propos du Manifeste du peuple français à tous les peuples de la terre, une deuxième fois, à la fin de ce même mois, lors de la fuite du roi à Varennes, une troisième fois, le 14 septembre de la môme année, lors de l'acceptation de la Constitution par le roi, nous l'avons vu essayer de constituer cette fédération. La même tendance se révèle dans la circulaire du club de la rus de la Vit;ille-.Vlonnaie,et c'est ce qui m'a décidé à en donner le texte avec celui des autres papiers de (Chaumette [i).

Je suppose que c'est aussi pour ce club que Chaumette rédigea le projet de f mode de scrutin épuratoire » très détaillé que nous publions également (3). On voit qu'il s'occupa très activement de faire prospérer la Société qu'il avait fondée. Cependant il ne tarda pas à en être évincé par dei '< intrigants î» et, à la suite de querelles intestines, il fut obligé de l'abandonner (3).

Vers la même époque. Chaumette rédigeait une sorte de mémoire qui se trouve parmi ses papiers (pièce 8 de la 9' liasse) et dont il ne reste que le commencernent. Cet écrit est relatif à deux pétitions qui avaient été présentées, le i" janvier 1792, à l'Assemblée législative : la première concerne l'organisation de la garde nationale soldée de Paris: j'v reviendrai plus loin;

(i) Voyez page 176.

(2) Voye? page 171 .

(]] I.e Hé^lciitfHt pour la Sivitté yèpiiblicaiue ft niin-etih'tle des Ijniibaitis^ imprimé iH-8 (le 1 5 page?, est au liriiish -Vtuséum, H<.(6. pièce ao). — iTourticux, n'' 990>'i. -' Js n« in\i quels sont le^ intrigaut» dont se pUiiit Chaumette. Je rappelle à ce propos qLi3 l.onvii ct^iit diî h section des Lombards et v exerç.iit une grunde influence.

la deuxième est contre la guerre et voici ce que dit de cette dernière pétition le manuscrit que j'ai trouvé dans les papiers de Chaumette :

La seconde pétition est contre la guerre. Ce morceau vigoureux, rempli de vérités énergiqiiement exposées, mérite d'être connu ; nous regrettons de ne pouvoir en donner qu'un très court extrait. Après avoir examiné U situaiion des différentes puissances de l'Europe et prouvé qu'il n'était iiidf leur intérît, ni en leur pouvoir d'aimer contie nous, les pétitionn.iirt» demandent « à qui feriez-vous la guérie? aux émigrés? à quelle fin leur déclareriez-vous ta guerre? pour les effrayer, les dissiper, se rendre maître» de leurs personnes et leur laire expier leur révolte ? vous savez trop bien apprécier ces rebelles pour céder à une impuision évidemment extravagante et perfide. Ce n'est pas des combats qu'il faut livrer à une poignée de rebelles, ce sont des çli.ntiments qu'il s'agit de prononcer contre des coupables ». Après avoir parlé du danger des victoires, « elles réveiljeraient, continuent les pétitionnaires, de tous les genres d'esprit public le plus éblouissant et le plus pernicieux : l'esprit militaire, esprit qui dans tous les âges fraya à la tyrannie lek loutes pour s'asseoir sur les déb:is do la liberté, esprit, hélas, si proclie encore de nous qu'au Tnoyen du puéril talisman des épaulettes, il a lait déserter la cause de la révolution à un grand nombre da citoyens inconsidérés qui d«vinient, au signiil que leur donna un paladji) nul et menteur, les assassins de leurs frères et de leurs épouses, de leurs pjres ». Les pétitionnaires concluent par demander que les biens d^s rebelles soient partagés entre les citoyens qui abandonnent Iciiis foyers pour aller défendre nos frontières.

Chaumette était-il Tauteurde cette pétition dont il connaissait si bien le texte? Cela est fort possible et jo me demande aussi si ce n'est pas lui qui écrivit, en décembre 1791, dans les Révolutions de Parti, ce « vigoureux article sur les dangers d'une guerre offensive *, signalé par M. Jaurès (i). Quoi qu'il en soit, on peut affimer que Chaumette fut du petit nombre de ceux qui. à la fin de 1791 et au commencement de 1792, tentèrent de s'opposer au mouvement belliqueux qui entrainait les esprits. Je lis à ce sujet ces lignes dans son Aiitohi.graphic : " Février. — On perle de déclarer la guerre; j'écris sur le dénuement de nos places fortes, sur l'aristocratie des commandants de place. Je dénonce le ininistère. >/

(1 Jaurès : Hi^liv'tr Sirialisli-. /..; ly^itlnlirr, p. SS7.

Mais le péril extérieur n'était pas le seul ni le plus pressant : à l'intérieur la contre-révolution s'agitait et rassemblait ses forces en vue de résister à Paris au choc décisif qu'elle sentait fatal et imminent. Pendant toute cette première moitié de 1792, la grande affaire pour la Révolution, la question vitale pour elle, va être de se constituer une force solide et sûre, en plaçant sous le contrôle immédiat et vigilant de la démocratie parisienne, la garde nationale, d'une part, et de l'autre la police. Cette campagne si importante fut encore menée par les sections et nous retrouvons ici Chiaumette au premier rang des initiateurs de ce mouvement.

La pièce 8 de la 9'' liasse des papiers de Chaumette. qui mentionne les deux pétitions présentéesle i" janvier 1792, à l'Assemblée législative, définit ainsi le but de l'une d'elles (i) :

La première a pour but de demander : 1° l'abrogation des décrels des 4, 5 et 6 août, concernant l'organisation de la garde nationale soldée de Paris, décrets qui sont un des moinclres crimes du Comité militaire de l'Assemblée constituante ; 2" elle donne un démenti au sieur Gouvion, qui a eu l'impudence d'assurer à l'Assemblée nationale que les ci-devant gardes françaises bénissaient leur sort, tandis qu'il existe un désaveu signé d'un très grand nombre de ces braves gens; 3° on y demande que toutes les sections de Paris soient convoquées pour délibérer sur l'organisation qui convient à sa garde soldée (2).

Dès le i" janvier 1792,1! existait donc à Paris un mouvement en faveur de la réorganisation de la garde nationale. Ce mouvement ne fit que s'accentuer, en même temps qu'oh réclamait de tous cotés une refonte totale du régime de la police parisienne.

C'est à ces réclamations que répondit l'arrêté du corps

(1) Pétition présentée à V Assemblée nationale par les représentants du club des Corâeliers soussignés. Imprimé sans date, in-8° de 4 pages : Bibl. nat,. Lh'" 818 [Tourneiix, n° 9821]. Cette pièce se termine ainsi : « Les signatures sont annexées à la minute. — MM. — »

(2) Au sujet de cette pétition, voici tout ce que je trouve au Moniteur : « La barre est ouverte aux pétitionnaires. Des citoyens s- présentent dans l'intention d'exprimer leur vœu pour que la résidence des ci-devant gardes-françaises employés dans la troupe du centre soit définitivement fixée à Paris. — L'Assemblée renvoie cette pétition au Comité militaire. » Moniteur du 2 janvier 1792. Réimp., t. XI, p. is.

INTRODUCTION 6l

municipal du 4 mai 1792 (i), convoquant les sections pour le 12, '< à l'efi'et de délibérer sur l'organisation de la police de Paris >/. Ces délibérations eurent en effet lieu dans plusieurs sections. C'est, à une date que nous ignorons, la section du Théâtre-Français, devant laquelle Chaumette préconise des mesures radicales; c'est, le 19 mai, la section de la Fontaine de Grenelle, qui s'occupe de la même question (3); c'est enfin, le 30 mai, une pétition sur ce sujet de la section des Lombards à l'Assemblée législative. Cette pétition fut présentée par Louvet en personne, et j'en citerai quelques passages pour montrer toute l'importance politique de cette question, en apparence inoffensive, de la réorganisation de la police :

M. Louvet, orateur de la deputatioii : L'orage grondait sur nos tctes, il s'est attiré vos regards, et déjà la foudie est retombée sur ceux qui

nous la préparaient Ce n'est pas le péril qui nous étonne. Paris a

prouvé devant l'Europe qu'il en savait braver de plus grands. Hier, on le disait dans cette enceinte, et l'on disait vrai. Les hommes du 14 juillet sont autour de nous; mais à cette époque, et c'est là principalement ce que nous venons vous représenter, à cette époque, nous avions contre nos ennemis des moyens qui maintenant nous manquent. Nous avions une police active et puissante. Nos niagistiats pouvaient efficacement surveiller la malveillance et la réprimer. Un complot leur était dénoncé; ils pouvaient aller jusque dans son repaire surprendre le conspirateur, ou le faire amener devant eux pour le forcer à découvrir la vérité. Vous trouverez apparemment que la liberté ne peut être, en ces moments de crise, bien défendue que par les mêmes moyens qui, dans des circonstances à peu prés semblables, l'ont conquise. Sans doute, il vaut mieux prévenir les crimes que d'avoir à les punir. Surtout, vous trouverez qu'il importe d'empêcher, par de sages piécautions, qu'enfin il n'arrive un jour où nous soyons réduits à l'affreuse nécessité de taire ruisseler dans les rues de la

capitale le sang des rebelles Dès que le péril s'annonce, nous devons

nous armer pour vous... Mais vous... vous avez aussi un giand devoir à remplir envers nous, celui que nous réclamons aujourd'hui, celui de ne nous refuser aucun des moyens propres à vous défendre.

(1} Imprimé in-4"' de 3 pages. Bibliothèque de la ville de Paris. Recueil factice 10,075** in-4'* d'après Robiquet ; Le personnel municipal de Paris, période constitutionnelle, p. 479, note 2; et British Muséum F 614 (p. 8). (Tourneux, n° 14,199.)

^2^' Imprimé in-4' *^c 4 pages. T 604', 10* liasse pièce jî;.. — Cet imprimé ne figure pas d.ins I4 t^i.'hogyapbie de M. Tourneux.

62 INTRODfCnOK

Nous deniaïuioiis c|iie vous veuillez bien doiiner ii notre police plus de (erce et plus d'action .

Prévenez inie catastrophe sanglante qui, faute de précautions, deviendrait tôt ou taid inévitable; donnez à nos magistrats qui ont notre confiance, parce qu'ils la inéritent, donnez des moyens de surveillance et de répression; veuillez aussi permettre qu'en ces jours de crise, et tant qu'ils dureront, les assemblées de nos seetions soient permanentes (i).

Surveillance incessante des sections sur la Commune et réorganisation de la police dans le sens révolutionnaire, tels sont les deux moyens réclamés par Louvet, à la fin de mai 1792, pour donner à Paris un contrôle efficace sur la marche de la Révolution. Ce sont aussi ceux que Chaumette préconisait devant la section du Théâtre-Français, vers la même époque: que demande-t-il. en effet? D'abord, de réformer ^ le code de police //, cette « loi abusive et vicieuse sous plusieurs rapports >/, ensuite de modifier « le code municipal tout entier /-, dans un sens plus conforme à l'esprit démocratique des sections.

Le discours qu'il prononça à cette occasion nous a été conservé (2). Ce discours est tout entier delà main de Chaumette; il n'est pas daté. En voici le début :

M. M. Nous nous réunissons aujourd'lnii pour délibérer sur les moyens d'obtenir une bonne police et faire remplacer par une mesure sage une loi abusive et vicieuse sous plusieuis rapports. Qu'il me soit permis de le dire, M. M., si nous avions des mœurs, les lois de police nous seraient inutiles et nous n'aurions rien à redouter des mauvaises lois.

Et, après des considérations générales sur ce thème : il faut donc, dit ('hauiuette, que nous réformions les «r lois de police « qui exposent les citoyens « à l'arbitraire ou au défaut de justice *. il faut que nous réformions ce -r code contre lequel plusieurs sections de Paris réclament aujourd'hui *. Mais, ajoute-t-il, ce n'est pas seulement cette loi qui est mal conçue, c'est toute l'organisation municipale qui est vicieuse: .elle est l'œuvre, en effet, « d'hommes dont les noms sont d'avance un outrage » et qui, par intrigue, sont parvenus à

11) Manihtir du i" juin 1792. Rcimp., t. XII, p. 536. (2) T 604!, 9° liasse ^pièce 7).

INTROUICTION 63

substituer leur pldii d'organisation municipale à celui « arrêté et adopté par la majorité des districts représentés par leurs commissaires en la salle de l'évéché *. Ici quelques mots d'explication sont indispensables.

La grande affaire, à Paris, deux ans auparavant, était l'élaboration dune constitution municipale. Le 2 décembre 178»), la Cornlîiune avait décidé la création d'un comité de constitution municipale de vingt-quatre membres (i). Le dimanche 13 décembre eut lieu chez Bailly une première conférence entre les membres des deux comités de constitution, celui de l'Assemblée nationale et celui de la Commune (2), et le lendemain l'assemblée générale des représentants de la (Commune commença la discussion du plan d'organisation municipalef^). Aussitôt un conflit s'éleva, au sujet de ces projets, entre la Commune et les deux comités de constitution, d'une part, et un certain nombre des districts, d'autre part. Oux-ci, dès le 23 juillet 1789, avaient formé à l'archevêché un comité central ou de correspondance, à tendances plus démocratiques que l'assemblée de la Commune(4). .\u plan de charte municipale discuté par celle-ci, l'archevêché en opposa un tout différent qui fut imprimé sous ce titre: Règlement gL'ntfral pour la Commune de Paris, rédigé par ses députés réunis d r archevêché (s).

Mais ce plan, dû à l'initiative démocratique des districts, ne fut point adopté par l'Assemblée constituante et le décret des ai mai-27 juin 1790, qui organisa définitivement l'administration de la capitale, consacra le projet officiellement élaboré par la Commune et les deux comités de constitution. C'est cette organisation municipale que Chaumette, en 1792, lors

(1 Voyez Paul Uobiquef. Lt petitmnel vninicipal pttdml la Hnolulion, pèrioiie coiutitutûmtuiU, p. 173-174.

Il) Moniteur du i8 dcceinbrc 1789. Rcimp.. t. II, p. 411. (j) Moniteur du 19 décembre, Réinip., t. II, p. 420.

(4) Voir Paul Kobiquet, p. 18}.

(5) Imprimé iii-4* de 55 pages. Paris 1790. Bib. nat., Lb'" 9;, Tourileux n* 5Î48). Le m.iire présenta lul-mémc ce nouveau projet à l'Assemblée Nationale, dans la séance du 10 avril 1790 au soir [cf. Monileur, réimp., t. IV, p. 91, et voyez sur ce plan ibiJ., p. 270 et 279].

64 INTUODUCTiON'

des discussions sur la police, proposa de modifier en reprenant le règlement de larchevéché et en le substituant à celui qui fonctionnait depuis deux ans.

Voici en quels termes Chaumette fit cette motion à la fin de son discours à la section du Théâtre-Français:

Tels sont les vices qu'il est urgent de faire disparaître de vos lois de police, si vous voulez éviter tous les périls auxquels ils vous exposent à chaque minute.

Mais, Messieurs, une vérité me pi-esse dans ce moment, il faut la dire; si nous n'attaquons les racines du mal, nous n'aurons encore que de vains palliatils: c'est dans tout le code municipal particulier pour la ville de Paris qu'est le mal, c'est là qu'il faut l'attaquer, c'est là qu'il laut porter la lumière... Je me résume, Messieurs, en vous soumettant mon opinion : Je vote pour que la section du Théâtre-Français se procure incessamment un ■ plan d'organisation municipale, discuté, arrêté et adopté par la majorité des districts représentés par leurs commissaires en la salle de l'évêché. Ce plan est fondé en principe, l'intrigue de quelques ambitieux lui en substitua un autre qui fut le chef-d'œuvre d'hommes dont les noms sont d'avance un outrage. 11 est temps que la vérité triomphe ; il est temps que les citoyens de Paris soient dédommagés des privations qu'ils se sont imposées pour le bien général de la France. Que le plan des commissaires de l'évêché soit donc examiné; qu'on y fasse les changements qu'on croira nécessaires. La police n'y est point oubliée, et vous savez ce qu'était alors la police de Paris et ce qu'elle est aujourd'hui. Je finis en conjurant la section du Théâtre-Français, au nom du bien public, de s'occuper incessamment de ce plan et de communiquer par commissaires son intention aux quarante-sept autres sections.

Mais les événements se précipitent : c'est le décret du 29 mai 1792 ordonnant le licenciement de la garde du roi. C'est celui du 8 juin pour la formation d'un camp de 20,000 hommes sous Paris(i). Ainsi l'Assemblée législative s'engage dans la voie qui lui a été tracée par les sections et cherche à se constituer une force armée contre le roi. Dans sa séance du 19 juin elle reçoit une députation du bataillon de Saint- André-des-Arts qui l'assure de son entier dévouement {2).

(l'i A cette dernière date, les administrateurs de police de la commune envoyaient au comité da surveillance de la Législative l'extrait d'une lettre adressée par Chaumette à Pétion pour lui dénoncer les menées des royalistes: Arch. nat. F' 4590 (Voyez le rjpertoirc de M. 1 uct.y, t. VI, n" 256).

'2^ Monifetir di\ ?o juin. Réimpression, t. XII, p. 700.

IKTRODUCTIÔH 65

Chaumette faisait partie de ce bataillon. Il se vante d'avoir été l'instigateur de cette démarche et d'avoir prononcé, au nom de ce bataillon, un discours qui « a été le prélude du mercredi » (i), lisez : de la journée du 20 juin. Après cette journée, Chaumette se multiplie : Dans une lettre au maire, qu'il félicite de son attitude, il réclame l'insurrection immédiate (2). En juillet (c'est du moins lui qui l'affirme dans son Autobiographie), nous le voyons exhorter les membres du club des Cordeliers à se réunir à l'assemblée de la section et faire prendre au club l'arrêté de '< rayer de dessus le tableau de ses membres quiconque, dans les grands dangers de la patrie, manquerait à son poste de citoyen ». Toujours d'après la même source, Chaumette va chercher les Marseillais et 'i ne les quitte plus >/. En août, ce serait encore lui qui détermina la section à ne plus faire de différence entre les citoyens actifs et passifs. Le 9 août, à lo heures du soir, sa section le nomme pour son représentant à la Commune. Il prend une grande part aux préparatifs de l'insurrection, mais assiste plutôt à la bataille qu'il ne se bat. Enfin « à midi, dit-il, je cours à la maison commune; on m'y reçoit au milieu des embrassements : on me place sur-le-champ au bureau; la révolution continue *.

Parvenu enfin sur un théâtre digne de lui, Chaumette y joue tout de suite les premiers rôles. A 8 heures (3). il propose d'arrêter à la poste les journaux royalistes et feuillants. Ayant été désigné à cet effet, il en fait un feu de joie (4). Deux heures aprè.i, dit le procès-verbal du Conseil général, '< M. Chaumette occupe le fauteuil» (5). A 11 heures, une

(1) Voyez la pièce (déjà citée page 52 note 5), éditée par Mortimer-Teniaux, t. I, p. 422-42; et voyez l'Autobiographie de Chaumette.

(2) Mortimer-Ternaux, loc. cit. : « Il (Chaumette) demande que le tocsin de la liberté sonne, que le canon d'alarme tonne et que les amis de la liberté et de la p.itrie couvrent le Capilole et le mont Aventin. •

(;) Entre midi et 8 heures du soir, Ch.iumette parut à sa section (Voir les deux pièces signalées pu M. Tuetey, Répertoire t. IV n"' 2557 et 3981).

(4) Autobiographie et procès-verbal de la séance du Conseil général du 10 aoiit, dans Bûchez et Koux, t. XVI, p. 429.

(5) Bûchez et Roux, t. XVI, p. 450.

66 lNTRODUCTIO>l

députation de la commune de Lagny vient offrir des secours aux Parisiens. C'est Chaumette qui lui répond, en sa qualité de président de l'assemblée. « Je fais une réponse touchante, énergique; on veut que je l'écrive et on en arrête l'impression et l'envoi à toutes les communes de France » (i). A minuit, Chaumette court aux Tuileries, exhorte le peuple à éteindre l'incendie, et fait enlever les cadavres qui couvrent le sol (2). De retour à l'Hôtel de 'Ville, il est nommé secrétaire adjoint, ainsi que Coulombeau (3). Enfin, le procèsverbal de la séance, qui fut levée à 4 heures et demie du matin, est signé « Chaumette, président » (4).

Durant tout ce mois d'août, Chaumette joua un rôle des plus actifs au Conseil général de la Commune. Ce n'est pas seulement par lui que nous connaissons ses actes; nous pouvons contrôler le récit qu'il en fait dans ses notes autobiographiques par les procès-verbaux du Conseil : Le 1 1 août il est nommé avec Martin commissaire à la visite des prisons, avec «c les pouvoirs les plus absolus, même de faire arrêter toutes les personnes qui leur seraient suspectes et désignées » (5)- Puis il fait surveiller un rassemblement de royalistes qui, dit-on, se forme à Saint-Cloud. Plus tard, il propose d'ouvrir les barrières pour faciliter l'arrivage des vivres. Mais « Robespierre, dit-il, s'y oppose ». C'est lui que le Conseil général charge « de faire une proclamation pour inviter les citoyens à la tranquillité » (6). Chose digne de remarque, dès le début Chaumette fait preuve des tendances humanitaires qui ont rendu son nom fameux. 11 s'occupe surtout des soins à apporter aux blessés du 10 août. Dès le

(i) Autobiographie. — Cf. le procès-verbal de la sé.ince d.ins Bûchez et Roux, t. XVI, p. 450, ainsi que dans les procès-verbaux de la Commune publiés par M. Tourneux, p. 7. — La réponse de Chaumette à la commune de Lagny est un imprimé in-S" de 5 pages. Bib. nat. Lb" 10801, (Tourneux, Bibliographie a" 3573)-

(2'* Autobiographie,

(5) Buchez et Koux, t. XVI, p. 450.

(4) Buchez et Roux, t. XVI, p. 431.

(5) Procès-verbal de la séance dans Buchez et Roux, t. XVII, p. 47 et dans Berville et Barrière, (p. 152 de la réimpression de Barrière : tome XVIII de la 'Bibliotljèque des Mémoires pendant le XVlîl^ siècle).

(6) Je n'ai pas pu savoir de quelle proclamation Chaumette veut parler dans le passage de son Autobiographie que je cite ici.

ItJTRODliCTIOlit 67 ■

lendemain de la bataille (i), il les visite dans les différents hôpitaux où, se souvenant qu'il avait été étudiant en médecine, il « suit tous les jours les pansements des blessés *. Frappé des défauts d'organisation de ces établissements, il propose la refonte totale de ce service, ce qui lui attire l'animosité » des gens vivant d'abus et de morts * (2).

Le 39 août, le Conseil exécutif provisoire chargeait Chaumette de pleins pouvoirs pour parcourir les départements (^). C'est Danton qui s'était chargé de choisir les commissaires dont le Conseil avait décidé l'envoi (4), et c'est au ministère de la Justice que Chaumette fut convoqué le 29 août 1792. Voici le texte de cette convocation :

Le pouvoir exécutif national, Monsieur, ayant jeté les yeux sur vous pour une mission de U plu< haut« importance, vous êtes prié de passer, snns aucun délai, place Vendôme, maison du ministre de la Justice, à l'eff-t de vous concerter avec lui.

M. Chaumet.

Paris, le 29 août 1792, l'an IV de la liberté. Et f U dos : A Monsieur, Monsieur Chaunial, section du ThéâtrePrançais dite de Marseille (5),

Les commissions dse envoyés du Conseil exécutif furent signées ce même jour, 39 aoiit, comme on peut le voir par

(1) cf. le proccs-verbal de U séance du 11 août dans les procès-verbaux de la Commune édités par M. Tourneuz, p. 15.

(2) Anlobio^rupbie. — Voyez ausil sur U question des réforme» à lutroduife dans les hôpitaux et sur les abus qui y rcgii.iient, notamment ii l'Hôtel-Dieu, h séance du 17 «oût, dans les procés-verbaux édités par M. Tourncux, p. j6; celle du 18 août, dans les Miuioirfs sur la jinirii/ei ,1e upleiiilire, rcinipriniés par Barrière, p. 156, et d.ms Tourncux, p. 57; enfin, celles des io, 21, 22, 26 et 28 dans Tourneux, p. 44, 45, jo, î), 62, 65 et*6. La commi*sion donnée par la Commune à Chaumette pour visiter les hôpitaux a figuré à U vsule Cluravay de 1862 p. 272 du catalogue de cette vente) et à la vente B. Filon Jp. 160, n" 580 de l'inventaire de cette collection], — Voyej aussi, plus loin, la note j de la page 72.

(5) Dans son Aulobiogrqfibie, Chaumette indique la date du aS «oit pour cette convocation. C'est une erreur. Le 28 août, le Conseil exécutif provisoire prit iculemcnt la décision de principe d'envoyer iet commissaires dans les départements ;Cf. Aulard, Rtcutil des acits du CoiiiiU- de salut public, t. I, p. 57.] Le 29 août, il nomma les trente commissaires que Danton s'était chargé de choisir. [Cf. Aulard, t I, p. j8 et Mortimer-Teraaux, Histoire delà Terreur, t. IV, p. 9, Qou ij. La liste as ces commissaires est à Aulard, p. 19. Elle n'est pas complète, il y manque un nom. Ce nom est précisément celui ce Chaumette.

(4) Voyez à ce sujet le passage des Mémoires de Madame Roland cité par Mortimer-Ternaux, Hitleiri de la Ttrreur, t. iV, p. 9. note i.

(î) [T. 604'], lo" liasse (pièce r9j.

celle de Parein et Corchant que Mortimer-Ternaux a reproduite (i). Cet auteur prétend (2) que les commissaires ne partirent pas de suite, et que Danton, «par des retards calculés», les retint jusqu'au 4 ou 5 septembre, » de manière qu'ils pussent emporter avec eux la circulaire du Comité de surveillance ». Mais Mortimer-Ternaux ne dit pas sur quel texte il s'appuie, de sorte qu'il est impossible de vérifier son assertion. En ce qui concerne Chaumette, je n'ai pu arriver à connaître la date exacte de son départ. Elle n'est indiquée ni dans son Autobiographie, ni dans le compte rendu de sa mission. La question est cependant importante, parce que, plus tard, ses ennemis l'accusèrent d'avoir pris une part active aux massacres de septembre. L'adresse de Chaumette, procureur de la Commune, à ses concitoyens, publiée par le Moniteur du 25 mai 1793, débute en effet ainsi : « Dans le temps des élections à la municipalité, des méchants, des calomniateurs me dénoncèrent comme un des massacreurs du 2 septembre, tandis que j'étais à cette époque à cent lieues de Paris. » 11 me semble que Chaumette dit ici la vérité; il se serait, dans le cas contraire, exposé à un démenti trop facile. D'ailleurs, je ne trouve plus son nom dans les procès-verbaux du Conseil général postérieurs au 29 août. J'incline donc à penser qu'il quitta Paris de suite, peut-être déjà le 29 août au soir, dans tous les cas le 30 ou le 3 1 au plus tard (3).

Chaumette a publié lui-même le récit de sa mission, sous ce titre: Compte remlit par P. G. Anaxagoras Chaumet à ses concitoyens de la Commune de Paris (4). Voici l'analyse de ce document.

Après un début quelque peu emphatique (^), Chaumette rappelle l'origine et le but de sa mission : « L'Assemblée nationale et le Conseil exécutif avaient envoyé dans les départements

(1) Mortimer-Ternaux, t. III, p. 348, note i.

(2) Ihid., t. IV, p. 10.

(;) En tous cas il était parti le 3 septembre. Voyez ci -dessous p. 72, note 5.

(4) Imprimé in-S» de 16 pages. — Bib. nat., Lb" 2315. (Tourneux n" 6203), et British Muséum, F 1206 (pièce q).

(j) Voici ce début; c J'arrive d'une mission que les ennemis de la patrie ont cherché à rendre périlleuse; j'en arrive digne de vous, digne de moi. 0

des commissaires pour y faire armer des défenseurs de la patrie, élever lésâmes à la hauteur des événements et ranimer l'espoir des citoyens, que des perfides cherchaient à abattre. Je suis du nombre de ces commissaires. »Chaumette n'était pas seul dans son voyage; il fut accompagné par un de ses collègues dont j'ignore le nom(i). Les deux envoyés du pouvoir exécutif se dirigèrent vers l'Ouest et parcoururent les départements de la Normandie. Partout ils rencontrèrent le plus grand enthousiasme, le plus noble désintéressement, le courage le plus ardent : " Tout le monde était riche pour venir au secours de la patrie; on se croyait déshonoré de rester dans l'inaction: nous avons souvent été obligés d'arrêter le courage des vieillards et des enfants. » Cependant à Houdan et à Saint-Pierre-sur-Dives, les deux commissaires trouvèrent la population divisée. " On eût dit que les aristocrates et les intrigants s'étaient donné le mot.// Le maire d'une petite commune voisine de Saint-Pierre-sur-Dives. Jarry. " créature de Despréménil », " était l'àme de tous ces complots : il avait mis dans son parti un juge de paix imbécile». Chaumette et son collègue parvinrent à ramener le calme sans effusion de sang, malgré les cris de mort de la populace qui réclamait les tètes de ces deux individus. De même à Caen, les commissaires eurent à lutter contre le mauvais vouloir du directoire du département, qui accusait les représentants Albitte et Lecointre d'avoir « prêché la violation des propriétés ». Contre ce directoire sourdement hostile, Chaumette fit appel aux municipalités qui répondirent avec empressement à son invitation. « Les citoyens y font le service avec un zèle et une exactitude incroyables. » Suivent de nombreux traits de courage et de patriotisme. En somme, partout les commissaires retrouvèrent le même contraste entre le patriotique dévouement des populations et l'hostilité sourde des administrateurs. Mais ce qui est le plus grave, ce sont les intrigues des modérés,

(1) Cluumette écrit dans sa brochure: « A ditiwreines cpoques, mon collègue et moi avons instruit le Conseil exécutif Ju succès de notre mission. » Je n'.ni pas trouvé ces rapports dans le Recueil des actes du Comité de salut public avec la correspondance officielle des représentants en mission de M. Auiard.

notées par Chaumette, et qui tendaient à déconsidérer les envoyés du Conseil exécutif provisoire. 11 ne faut pas oublier qu'il y eut deux départs de commissaires pour les départemenls : les premiers, ceux du 29 août, choisis par Danton inspiré, il est vrai par la Commune. Les autres, ceux du 3 septembre, élus par le Conseil général, au moment même des massacres et sous l'influence de Marat. La politique de la Gironde, pour faire pièce à la Commune, fut de commettre une confusion volontaire entre ces deux groupes et de représenter aux yeux des populations tous les commissaires partis pour les départements comme des anarchistes et des factieux. Dès lors ils furent partout en butte à de sourdes menées et se sentirent enveloppés d'un réseau d'intrigues occultes. De mystérieux adversaires les suivaient en tout lieu, répandant le bruit queces Parisiens cherchaient à exciter des troubles et à propager en province les massacres qui avaient ensanglanté la capitale; ils mirent sur leur compte les incendies qu'euxmêmes allumaient en secret et les excès qu'ils commettaient en se donnant eux-mêmes pour des commissaires. C'est contre ces obscures machinations, contre cette attitude hypocrite de ceux que l'on appellera plus tard les Brissotins, que Chaumette proteste dans son Compte rendu. Après avoir montré comment son collègue et lui sauvèrent la vie aux deux aristocrates, le maire Jarry et son acolyte le juge de paix, en les faisant simplement condamner à la destitution, il s'écrie plein d'indignation :

Voilà, citoyens, voilà les seuls actes de rigueur auxquels nous ayons présidé ; et, à entendre les intrigants et les calomniateurs à tant par teuille, tous les commissaires du ("onseil exécutil étaient des perturbctlturs, des agitateurs; mais, nous le leur prédisons..., ces nouveaux sobriquets ne feront pas plus fortune que ceux de Jaclieiix et de républicains dont on gratifiait naguère les vrais, les seuls amis de la patrie. Qu'ils parcourent le district de Lizieux, ces mêmes calomniateurs, c'est là que nous répondrons à leurs Inculpations.

A notre arrivée, les agents des Prussiens de Paris avaient soulevé les campagnes; et, comme s'il y eilt eu un complot de tramé pour nous peidre, et, avec nous, la chose publique, tandis qu'on nous déchirait à Paris, de soi-disant commissaires troublaient nos opérations, taisaient incendier les

châteaux des émigrés, levaient des contributions forcées et publiaient que nos pouvoirs étaient révoqués, que nous étions des espions, et mille autres absurdités qui faisaient sans doute partie de leurs instructions. Toutes ces machinations avaient divisé les citoyens des villes et ceux des campagnes : des imprudents ou des traîtres osaient parler de force publique ; la guerre civile était sur le point d'éclater ; en nous calomniant on croyait énerver notre courageuse activité, mais et nous aussi, nous avions juré de mourir à notre poste.... Eh bien! citoyens, rien ne nous a arrêtés, nous avons bravé tous les dangers ; tous les incendies ont été éteints par les mêmes bras que nous avions trouvés armés de torches ; et làoù étaient des hommes divisés et déjà ennemis, on ne trouvera plus qu'une famille de frères, désormais indivisible.

Et Chaumetle termine en demandant des comptes à ses adversaires, en les som-mant de fournir des preuves à l'appui de leurs accusations, et en' protestant, avec une dignité empreinte d'une véritable grandeur, contre cette infamie qui consiste à déshonorer les gens dont on désespère de venir à bout.

Voilà, mes concitoyens, le tableau rapide et raccourci des opérations auxquelles j'ai contribué.

j'ai été enveloppé dans les plaintes qui ont été portées contre les commissaires en général; on n'a pas désigné ceux qui avaient rempli leurs devoirs, ni ceux qui avalent péché. J'exigerai donc que l'on s'explique clairement. Si j'ai mal fait, que l'on prononce. L'homme libre peut s'égarer, mais il ne doit pas se soustraire au châtiment quand il le mérite, parce qu'il sait que quand la patrie punit, elle le fait en mère qui ne désire que le bien et l'amendement de ses entants.

Mes affaires ont périclité en mon absence... Je suis pauvre et je ne souffrirai pas qu'on me prive impunément de la seule propriété qui me soit chère,,, ma réputation. La vie d'un véritable républicain doit être sans tache.

Au nom de la justice, je demanderai que l'on nomme ceux qui ont été accusés, afin qu'ils puissent se détendre. S'ils sont innocents, ils confondront l'imposture ; s'ils sont coupables, ils iront eux-mêmes au-devant de la punition et par là pourront faire oublier leurs erreurs et mériter l'indulgence de la République ; car je présume que, s'ils ont outrepassé leurs pouvoirs, ils ne l'ont fait que par trop de zèle, et de l'excès de l'amour du bien au crime, la distance' est immense.

Quanta moi, citoyens, je me félicite d'avoir été digne aussi d'ttre calomnié; cela me procure le bonheur de me disculper publiquement et devant vous.

Chaumettefut de retour à Paris vers le i'' octobre (i) peut-être

(i) J'ai dit qu'il quitta Paris probiblcment le ;o août, peut-être déjà le 29 au scir. Or, je lis dans son AiiMhgrapbie : 0 Je reste trente-deux jours dans mon voyage dans les seuls dépjrtenients de l'Occident. »

même déjà le 19 septembre (i). Le 8 octobre, au Conseil général qui procédait alors à la reddition de ses comptes, il signait une déclaration portant qu'il n'avait eu aucune mission entraînant comptabilité et responsabilité (2). Pendant son absence, il avait été en butte aux calomnies de ses adversaires. « La calomnie m'avait attaqué pendant mon absence » dit-il danssonAn^ohiographie. Ceci est sans doute une allusion à un arrêté de sa section en date des 3, 4 septembre 1792 (3). Cela ne l'empêcha pas, dèsle 14 octobre, de prononcer au nom de la Commune un grand discours lors de la cérémonie du dépôt à l'Hôtel de Ville des flammes des douze bataillons supprimés de la garde nationale (4). Dès lors Chaumette reste au premier plan. Il est l'homme le plus en vue du Conseil général; c'est lui qui prend la parole en son nom dans les occasions importantes. Aussi, lorsque la Commune du 10 août céda, le 2 décembre, la place à une autre assemblée dont Chaumette, réélu par sa section, faisait également partie, nous le voyons successivement élevé : le 4 décembre, à la fonction d'officier municipal, le 5, au poste de procureur provisoire de la Commune et, le 12, à la place de procureur de la Commune à titre définitif (^).

En somme ces débuts de Chaumette dans la carrière politique sont tout à son honneur. Il montra un réel courage dans

(i) J'ai en effet trouvé aux Archives Nationales [T 1159^, liasse 32, pièce 27], parmi les papiers de Charles-Nicolas Roland, un arrêté du Conseil général en date du 19 septembre au bas duquel on peut lire : t Signé Chaumet président ». Mais il y a peut-être là une erreur du copiste qui a fait l'extrait.

(2) On trouvera cette pièce .à [T 604'], 3= liasse ipièceii. — L'assertion de Chaumette semble contredite par la ; hiiie de tons les vieinhres du Conseil gênerai de la Coniniune qui ont été chargés de commissions portant coniplahilité ou responsabilité, imprimé in-4° de 9 p.iges. Bib. nat., Lb'» 1295 (Tourneux, 11° 5290). — Ce document mentionne le nom de Chaumette aux dates suivantes : 12, 17 et 23 aoitt. Mais ce nom ne figure pas dans hs proccs-vsrbaux de ces séances, édités par Berville et Barrière, Bûchez et Houx et M. Tourneux. On a vu par contre (Cf. ci-dessus p. 66, note 5) la nomination de Chaumette i la date du 11 août comme commissaire aux prisons. D'autre part, le Second rapport sur l'emploi des 100.000 livres, imprimé in-4° de 14 pages, Bibl. nat., Lb" 202 (Tourneux n''6276), porte ce qui suit : « Chaumette, — Diverses missions non désignées : 19 août. — Commission des hôpitaux : 20 août. »

(3) Arrêté suspendant sa nomination comme électeur jusqu'à son retour et jusqu'à ce qu'il ait été entendu au sujet des reproches faits contre lui. Arch. nat. B' 14 {Tièpertoire de M. Tuetey, t. V, n° io>i).

(4) Voir le Moniteur du 18 octobre, Réimp., t. XIV, p. 226.

\S) Voir les certificats d'élection [T 604'], 3' liasse (pièces 2, 3 et 4).

plusieurs circonstances critiques où il courait du danger. Peut-être, à la vérité, a-t-il exagéré l'importance du rôle qu'il joua en ces occasions, car c'est souvent par lui seul que nous connaissons ce rôle. Ce qui est certain, c'est qu'il a été l'un des promoteurs de la fameuse pétition du Champ de Mars, sur laquelle s'étalait au premier rang sa signature : « Chaumette, étudiant en médecine, rue Mazarine, n" 9 » (i). Et c'est là un véritable acte d'héroïsme. D'où lui venait donc cette énergie assez surprenante pour qui connaît le fond de son caractère ? Comment expliquer la contradiction entre cette première partie de sa vie politique et la faiblesse dont trop souvent il fit preuve à la fin de sa carrière?

C'est d'abord, je pense, que Chaumette n'avait eu jusqu'alors rien à perdre et tout à gagner, tandis que plus tard, au 31 mai et en l'an II, il devait avoir beaucoup à perdre et peu à gagner. 11 ne peut plus alors être cet enfant perdu de la Révolution qui combattait toujours à l'avant-garde, sans calculer le nombre de ses ennemis. Il est devenu un personnage officiel qui a des intérêts à ménager, s'il veut ménager le sien.

Mais c'est aussi que jusque-là Chaumette avait combattu le bon combat de la démocratie et de la liberté contre le despotisme et les privilèges. Quelle qu'ait été la médiocrité de son caractère (et peut-être précisément à cause de cette médiocrité, à cause de la faiblesse de sa volonté), Chaumette était susceptible d'avoir une foi. Il partagea celle des foules de son temps : la foi dans la justice de la cause populaire qui élevait alors tant d'âmes ordinairesau-dessus d'elles-mêmes et, comme d'autres, il se dévoua corps et âme à la grande cause de » notre sainte Révolution >/.

Plus tard, lorsque les circonstances changèrent, lorsqu'il trouva en face de lui, non plus la royauté, c'est-à-dire l'ennemi, mais d'autres républicains, c'est-à-dire des rivaux, et lorsque, d'autre part, derrière son dos il ne sentit plus l'unanimité terrible de la grande foule des opprimés, alors, brusque-

(i) Michelet, Histoiie de la Rhvliilionfrançaisf, édition définitive, t. IIF, p. 152.

74 IXTRODlICTION

ment, furent taries en lui les sources de l'héroïsme et il redevint lui-même.

Or, nous avons vu quel pauvre personnage il était en réalité. Encore, s'il avait su rester iiumble et modeste ! 11 crut malheureusement se devoir à lui-même de tenir l'affiche. Il voulut jouer les grands rôles pour lesquels il n'était pas fait. Delà ses reculades piteuses après des demi-audaces; déjà, au 31 mai, au moment décisif, il eut une attitude assez peu honorable, lui qui avait jusqu'alors marché à fond contre la Gironde. Et, lors du mouvement hébertiste, il hésite, il louvoie, il se contredit, il prend peur et finit par reculer quand il s'agit de sauter le pas.

Dès lors, il était perdu : fantoche percé à jour, épouvantail pour moineaux dont les moineaux eux-mêmes n'avaient plus peur, nul ne le prenait plus au sérieux. Il ne lui restait plus qu'une Mcheté inutile à commettre : celle d'implorer la pitié (i).

Je n'ai pas l'intention de retracer, jusqu'à cette catastrophe finale, l'histoire politique de Chaumette, procureur général, puis agent national de la commune de Paris. Cela équivaudrait à raconter l'histoire de Paris même pendant cette période. Mais Chaumette ne fut pas seulement alors une des forces agissantes de la démocratie, un des facteurs de la grande lutte engagée et l'inspirateur habituel des actes politiques du Conseil général, il fut, et il est surtout resté l'homme aux réquisitoires retentissants, aux -aspirations humanitaires, aux théories philosophiques et religieuses, aux tendances moralisatrices et même socialistes, comme nous dirions aujourd'hui. Je ne veux pas énumérer à mon tour les plus célèbres de ses discours; on en trouvera la liste à l'article que M. Aulard a consacré à Chaumette dans la Grande Encyclopédie. Je me

(n A son procès dev.int le tribunal révolutionnaire, alors que sa perle était déjà décidée, il (( plaida à plat ventre », suivant la forte expression de Michelet, Histoiic de la Kévohiîkm française, édition définitive, t. VII, p. 739.

contenterai d'analyser, à l'aide des documents antérieurs à l'époque du lo août, l'idéal que Chaumette se faisait en politique, en religion, en philosophie, et que, par ses réquisitoires, il allait chercher à faire triompher.

11 ne faut pas perdre de vue, quand on veut comprendre la façon dont Chaumette concevait le monde, qu'il se devait à lui-même la formation de ses idées, laborieusement échafaudées dans la lecture et la méditation solitaires. M. Aulard a montré, dans une étude substantielle (i), quelle forte éducation classique avaient reçue, pendant l'ancien régime, la plupart des hommes marquants de la Révolution. 11 a rappelé que Robespierre avait été le type du '< fort en thème », que Mirabeau fut '< un excellent élève du pensionnat militaire (^hoquart, à Paris », et Saint-Just, le meilleur de ceux des Oratoriens du collège Saint-Nicolas de Soissons; que Danton lisait dans le texte Shakespeare, Robertson et Adam Smith, et que Camille Desmoulins remporta un premier accessit d'amplification française au concours général de l'année 1778. Ace palmarès universitaire manque le nom de Chaumette. Nous avons vu qu'il avait été renvoyé de bonne heure du collège de sa ville natale. Lui-même assure, il est vrai (2), que l'injuste <' persécution des prêtres et des moines », ses instituteurs, l'avait seule contraint à se faire mousse et à abandonner ses études. Mais, d'autre part, le pamphlet anonyme que j'ai analysé précédemment et qui semble avoir été écrit par quelqu'un qui le connaissait bien, affirme que Chaumette fut un élève peu brillant et jaloux des succès de ses camarades. Qiioi qu'il en soit, il garda fortement rancune à ses premiers maîtres et surtout à leur système d'enseignement.

Ses idées sur l'éducation datent de là. En attribuant aux méthodes pédagogiques de ses professeurs la médiocrité de ses études, Chaumette n'avait pas tout à fait tort, car il n'était certainement pas dénué de mérite. Seulement; les talents qu'il

(1) Aulaid, Eltules ri Itfohi sur la Rhvlnlion ffttnftiise, 4" série, p. i à 19.

(2) Djns l'adresse [uibliée par le Moiiileiir du a-, mai 1793 et intitulée Chaumette, procureur tte Itt CoiUuuine, à ses fph^itflvens.

possédait n'étaient pas ceux que réclamait la discipline intellectuelle alors en honneur. Les études classiques développent principalement les qualités de goût et de finesse ; elles ont pour but, moins de meubler que de développer l'intelligence. L'inconvénient de ce système, dont sont surtout frappés les esprits utilitaires, est de tendre à l'ornement frivole et vide, et de retirer, en même temps que les réalités substantielles, toute vie à l'enseignement. La réaction, qui se manifeste naturellement chez toutes les personnes à qui la nature a donné plus de solidité que de brillant, plus de réflexion et de profondeur que de logique et de clarté, consiste à se préoccuper, avant tout, de donner une éducation pratique et pleine de choses. C'est l'introduction de l'utilitarisme dans l'Université. Nous la voyons se développer de nos jours, mais elle a des origines beaucoup plus lointaines. De tout temps, il y a eu conflit entre les tendances scolastiques de l'ancienne méthode des jésuites, telle qu'on la pratiquait au xviii' siècle, et les nécessités matérielles de la vie moderne, entre les discussions académiques des intellectuels à l'ancienne mode et les exercices pratiques qui paraissent suffisants au bon sens du peuple. Et, comme Chaumette était avant tout un homme du peuple, comme, d'autre part, il s'était de bonne heure trouvé en présence du problème du pain quotidien, comme, enfin, il manquait des qualités brillantes nécessaires au succès dans les écoles de l'ancien temps, il en vint tout naturellement à concevoir une autre méthode d'enseignement que celle dont il avait eu à souffrir.

Son mémoire sur l'éducation (i) est des plus curieux et porte la marque d'un esprit original. Sans doute, l'influence de Rousseau y est visible : Le but préconisé par Chaumette est de former, dans les collèges, non pas « l'homme social », comme c'est le cas aujourd'hui, mais « l'homme de la nature », le «. Spartiate » dont « Jean-Jacques Rousseau nous a laissé le modèle hardi », et, plus loin : « Ainsi l'Emile excepté, nous n'avons aucun traité sur l'éducation ». Mais, à

(i) T 604', 9' li.isse fpièce i). On en trouver.i le texte pages 22; à 229.

part ces réminiscences, ce discours, par certains côtés, semble écrit presque d"hier. Nous y retrouvons, en effet, les tendances modernes avec leur bon et leur mauvais côté : une charge à fond contre la rhétorique, contre les langues mortes; un plaidoyer en faveur de l'éducation physique et des langues modernes, l'introduction dans les collèges de cours de morale laïque et d'enseignement civique, et des ateliers d'enseignement manuel, la condamnation du système d'émulation (i) et de distinctions honorifiques, la suppression des salles d'études, qu'on remplacera par des gymnases et des ateliers, et surtout la substitution, comme éducateurs, aux prêtres, '< ces froids célibataires », des « pères de famille qui, dans chacun de leurs élèves, verront leurs propres enfants ». Ne dirait-on pas que ce programme, tracé à la fin du xviii° siècle, a servi de modèle à nos plus récentes circulaires ministérielles? Tout cela est excellent, sans doute. Ce qui l'est moins, c'est l'histoire et la littérature réduites à l'absorption méthodique de quelques manuels et les « arts d'agrément », parmi lesquels il faut sans doute comprendre une bonne partie des exercices littéraires qui faisaient le fond de l'ancien système, réservés aux débiles et aux infirmes : « Que le jeune homme, dit-il..., s'instruise à labourer la terre..., qu'il s'exerce à la course qu'il sache conduire une barque », etc.

Voilà pour le corps. Quant à son esprit, il est aisé, dans de courtes et faciles instructions, d'y faiie entrer les principes invariables de la morale et les notions historiques et littéraires suffisantes pour adoucir son caractère et le rendre d'un commerce agréable. &5mme il est fait pour vivre en société, qu'il apprenne les lois qui doivent le gouverner, qu'il sache sa langue dans toute sa pureté, celle des autres peuples avec lesquels sa nation entretient des relations commerciales. Voilà à quoi doit se borner l'éducation nationale. Si, par hasard, on accorde une petite place aux arts d'agrément, qu'on n'en use qu'avec parcimonie, qu'on en tasse un objet de délassement et jamais un devoir. Hélas! nous sommes parvenus à un tel point de dépravation que nous ne pouvons presque plus nous en passer. Mais que ces arts ne soient le partage définitif que de ceux qu'une consti-

(i) Ccxtc idée fut .niissi exprimée par Chauniette i la séance du Conseil général du lo juillet 1793 U^Jlicbesitr la Couniiuiw, n' 2;, du ji juillet].

tution faible ou quelques infirmités mettraient hors d'état de se livrer aux travaux pénibles.

Remarquons, en passant, que ces « arts d'agrément *, ces « objets de délassement » ne paraissaient pas à Cliaumette indignes de lui. Nous rappellerons en effet que ses œuvres littéraires forment à elles seules toute une liasse de ses papiers, la 4« liasse. Il a écrit, dans son Discours sur l'éducation ; « Brûlons les livres des poètes et des philosophes », et cependant il a écrit une tragédie, une comédie, un traité de la poéiie en généra], un traité de rhétorique et des essais de philosophie. Cela ne constitue pas, à vrai dire, une contradiction formelle avec les idées qu'il exprime dans son mémoire sur l'éducation; mais il n'en est pas moins vrai qu'il y a chez lui un mélange bizarre de goûts et de tendances opposés. Quoi qu'il en soit, on voit que le travail de Chaumette intitulé : Sur T éducation nationale, est fort intéressant, et j'ai cru bien faire en le publiant parmi les autres papiers de Chaumette.

On voit par ce qui précède que Chaumette n'était pas sans valeur, puisqu'il a pu écrire ce tnémoire, quoiqu'il ait quitté tout jeune le collège et ait été obligé de gagner sa vie en exerçant un métier. Seulement, l'instruction qu'il acquit ainsi tout seul, par bribes, était nécessairement incomplète. Il fut et il resta toute sa vie un demi-savant (i). Fier des connaissances acquises par lui-même à force de volonté, il aime à en faire parade à tout propos. Ses écrits, souvent pleins de vues profondes et originales, sont émaillés de citations et de réminiscences historiques ou littéraires qui poussent péleméle au travers de ses développements avec l'abondance et la confusion des mauvaises herbes. Ici ce sont les Guelfes et les Gibelins, les Armagnacs et les Bourguignons (2), dont '< les intrigants i, essayent de ressusciter les querelles san-

(!) Par exemple, et pour ne parler que de celles-là, ses connaissances historiques SQnt bien incomplètes, et il commet des erreurs énormes : c'est ainsi qu'il place les guerres de religion au xV siècle. Cf. son écrit intitulé : Temple des proleslanls, T6o4^, 9' liasse (pièce 4) et son discours sur l'affaire de Nancj', reliasse {pièce 18).

(2) Adresse de Chaumette à ses concitoyens, publiée par le Moniteur du 25 mai

iNTKODUCTIOîJ 79

glantes, tandis que Chaumette laisse à ceux-ci « le soin d'opposer ;

Les Guises aux Bourbons, les Coudés à la France. « il)

(Voltaire).

Là ce sont « les lois de Dracon it auxquelles nous n'avons malheureusement pas à opposer « des Caton, des Paul-Emile, desCiacinnatus 2. (a). Ailleurs, à quelques lignesd'intervalle, je trouve invoqués Jason, Céphas, Apollon (3). L'émigration des officiers nobles qui « passent de notre armée dans les cohortes ennemies * rappelle à Chaumette « celle des bandes et des grandes compagnies du temps de Duguesclin * (4), et, pour X ensevelir dans un éternel oubli le décret qui porte atteinte à nos droits *, celui qui met des entraves au droit sacré de pétition, il lui faut faire appel à t ces fiers insulaires, nos persécuteurs et nos maîtres en liberté » : « Richard » « Michel de la Pôle, comte de Suffolk *, « le duc d'Irlande *, « l'archevêque d'York », 'f Robert Belknap » et «le chevalier Robert Trésilien >, (5). Même abondance dans les citations. On en a vu déjà une de 'Voltaire; en voici une autre de «Philippe de Macédoine »: « Je leur ai beaucoup d'obligation, car je mesurerai si bien mes paroles et mes actions, que je les convaincrai de mensonge * (6). Ailleurs, Chaumette cite la Bible, en latin (7). ."^lais c'est dans le discours qu'il prononça, au nom de la Commune, le 30 pluviôse an II, à la fête célébrée en réjouissance de l'abolition de l'esclavage (8.j, qu'il donna surtout libre cours à son pédantisme. Ce morceau est tellement surchargé de noms historiques, de citations, etc.,

(1) Adresse de Chaumette à ses coacitgyens, publiée par le SiCmiltur du 25 mai

'3) Discours sur la police de Paris [T 604 t], 9' liasse (pièce 7),

(}) Compte rendu par P. -G. jinûtofariis Cbaumelle à ses (çaeiloyeits de ta Commune de Paris, imprime iii-8°, 16 p.,Bib. nat., Lb" iw (Touriieux 11» 620J).

(41 Disecurs à des soldats, T 6041, 9' liasse Ipiécc <)).

(5> Discours sur le décret du 10 mai ly^t au sujet du droit de pétition [T604'], 9" liasse (pièce lO).

(6) Compte-rendu par P. -G. Anaxagoras Chaumette, Imprimé, Bib. nat., Lb*' 231J.

(7) Épigraphe de son discours sur l'affaire de Nancy [T 6o4>], jo* liasse (.pièce 18).

(8) [T 604»], 9' liasse (pièce 13).

8o INTRODUCTION

que l'auteur a cru devoir en annoter la copie, et l'ensemble de ses notes est presque aussi étendu que le texte même.

Tout ceci ne révèle pas seulement une absence totale de goût et de mesure, cela montre encore que Chaumette aimait à faire parade de ses connaissances acquises à grand'peine pour éblouir les simples. 11 se croyait d'ailleurs très fort. Indépendamment de son bagage littéraire (i), de son titre de membre du Logopanthée de Moulins, Chaumette, ancien secrétaire et élève d'un médecin anglais, « toujours occupé de plantes et de livres », et qui signait en 1791 « étudiant en médecine » (2), Chaumette est un homme universel (3), tranchant toutes les questions, appréciant sévèrement les écrivains (4) ou les artistes (5), surveillant les médecins dans les hôpitaux où il vérifie les pansements après le 10 août. C'est, en somme, un esprit du même ordre que Marat,dont on connaît les prétentions scientifiques et la jalousie de toutes les gloires intellectuelles, par exemple de Lavoisier.

Si nous faisons abstraction des théories de Chaumette sur la rhétorique, la poésie, la médecine, la stratégie qui n'offrent pour nous qu'un intérêt bien médiocre, il nous reste deux questions à examiner: d'une part ses idées politiques, sociales et économiques, de l'autre ses idées philosophiques, morales et religieuses.

Au point de vue politique, pour Chaumette comme pour la

(i) Voyez ses ouvrages littéraires à T 604', 4' liasse.

(2) Ou trouvera parmi ses papiers un registre de remèdes et d'anatomie du corps de l'homme, T 604 1, 6" liasse.

(5) II s'est occupé même de stratégie et présenta au Comité de défense générale, dans ses séances des 3r janvier et 7 février 1793, un mémoire sur la Hollande. — Cf. Aulard Recueil des actes du Comité de salut fiublic, t. II, p. 28 et 69.

(4) Par exemple Palissot, à la séance du Conseil général du 12 septembre 1795, Moniteur du 15 septembre. Réimpression, t. XVII. p. 646.

(5) A la séance du Conseil général du 22 brumaire [Journal de la Montagne, t. il, n" I, du 24 brumaire] ; « Le procureur de la Commune représente au Conseil que Quatremer a fait une statue extrêmement ridicule, qui doit être placée au-dessus de Saîute-Gcnevicve, *

plupart des hommes de la Révolution, la base de toute société, c'est le Contrat social ; la source unique de toute autorité, le Peuple souverain. Chaumette procède donc directement de Rousseau, mais en même temps il le dépasse. Tandis que Rousseau et, à sa suite, presque tous les chefs de la démocratie, jusqu'au lo août, estiment que la France est trop étendue pour former une république, et veulent s'accommoder de la royauté, Chaumette, au contraire, ne cesse de préconiser la destruction de tous les tyrans. C'est la leçon principale qu'il a retirée de ses lectures. L'histoire des Juifs et celle de l'antiquité lui montrèrent dans les rois les ennemis nés des peuples, et l'épisode de l'histoire sainte qui semble l'avoir le plus frappé est la prophétie de Samuel annonçant aux Israélites, qui demandaient un roi, les funestes suites qu'entraînerait son établissement. Chaumette rappelle cet épisode à différentes reprises; on le trouve notamment dans son discours du 23 juin 1791 ; et c'est évidemment cette même prophétie de Samuel qui a inspiré une pièce de ses papiers, dont j'ai déjà parlé, et qui est intitulée: Le peuple français à tons les peuples de la terre [1]. Chaumette a de tout temps été l'ennemi de la monarchie et du pouvoir personnel. " Point d'homolàtrie» (sic), dit-il quelque part (2). « La France ne porte aucun nom d'homme; elle s'appelle France et je ne vois qu'elle, et je ne veux servir qu'elle.» .Vvec cette idée très simple, mais très nette et qui était très fortement enracinée dans son esprit. Chaumette sut toujours placer les questions politiques dans leur véritable lumière.

Dès le mois d'octobre 1790, dans le discours que nous lui avons vu prononcer aux Jacobins, comme délégué du club des Cordeliers, en même temps qu'il accuse Mirabeau et les Lameth, il ne se gêne pas pour attaquer le veto suspensif, la nomination aux places par le roi, etc. (3). En juin 1791, lors

(n [T. 6o4>j, lo* liasse (pièce 15). Cf. ci-dessus, rage 55. On trouvera le texte de cette pièce à la page 145 et seq. Voyez surtout la page 147. — Cf. encore sur cette prophétie les pages 107-108, 118 et 157.

(2) A la fin du Compte rindu par P.-G. Anaxa^oijs Cbaumel à ses concitoyens dt la Commune de Paris. — Voyez page 85,

(5I Voyez son Autobiographie.

âa Introduction

de la fuite du roi à Varennes, il prononce le grand discours que nous publions plus loin (i), sur la question de savoir « si la constitution française peut se passer de roi >, et dans lequel il proclame la nécessité d'établir la République. En août de la même année, il écrit une dissertation de douze pages, intitulée : Observations sur le décret qui rend la royauté héréditaire (a). C'est encore sa conception très nette de l'idéal républicain et démocratique qui pousse Chaumette, vers la fin de 1791 et le commencement de 1792, à combattre tout projet de guerre offensive. 11 a l'intuition des périls que cette guerre pourrait faire courir à la liberté. Sa crainte la plus vive fut celle de l'avènement d'une dictature militaire par la perte, dans l'armée, de l'esprit républicain. Nous l'avons entendu s'écrier tout à l'heure : « Point d'homolâtrie. » Or, dit-il, dans toutes « les grandes corporations armées », la « soldatesque » ne voit « la patrie que dans son étroite enceinte et la loi que dans son commandant épauleté » (3). De cette crainte qui le poursuit s'inspire un discours, non daté, adressé à des soldats, dans lequel Chaumette se félicite de l'émigration des officiers d'ancien régime, « qui épurera nos troupes de ligne )»(4). De là aussi ses discours contre les troupes soldées et contre les états-majorsfs),sa haine invétérée du militarisme, qu'il dénonce sans cesse et dont il ne se lasse pas de faire voir les dangers (6). Ce qu'il demande, dans son discours sur l'éducation, pour conjurer ce péril, c'est de donner aux enfants une instruction militaire solide qui permettra, en préparant une garde nationale composée de tous les citoyens, de se passer des troupes de métier (7).

(i) Voyez page 149.

(2) [T. 604'], 10° liasse (pièce 32). — Cf. ci-dessus, page 57, note i.

(3) Mémoire sur l'Éducation Nationale.

(4) Discours il des soldats [T. 604-], 9' liasse (pièce 9).

(5) [T. 604'], 9" liasse (pièces 5 et 6).

(6) Cf. 1.1 pétition du i" janvier 1792, citée pages 58 a 60, \e Mimoiri sur l'Éiucation, publié page 225 et le Compte reudu par P.-G. Anaxagoras Cbaumet à ses conci' toyeiis de la Commune de Paris.

^7) Voyez aussi son Discours sur le danger des armées régulières et la nécessité d'y substituer des milices (pièce 22 de la 10' liasse.)

Introduction ^3

Cette idée centrale de la République, c'est-à-dire du gouvernement du peuple par le peuple même, toujours présente à Tesprit de Chaumette, lui permit plus tard, dans la lutte entre la Gironde et la Montagne, de dénouer sans effort et par de simples raisons de bon sens, les intrigues savamment ourdies par les Girondins. Quand, par exemple, ceux-ci cherchent, en octobre 1792, à amener la controverse sur le terrain des rivalités personnelles et à donner le change à Topinion publique sur les véritables tendances du parti jacobin, en accusant ses chefs d'être des ambitieux et des intrigants et en agitant l'épouvantail de la dictature et du triumvirat, voici quels termes, saisissants de force et de vérité, Chaumette sait trouver pour leur répondre :

Eh ! que m'importent Pierre ou PjuI? C'est la république qu'il nous faut à tous ', mais (a république indivisible.

Je voue à l'avance à l'exécration quiconque oserait proposer un autre gouvernement que le gouvernement populaire.

Je n'ai pas peur de ces grands mots : diclaitire, Iriiiinviral, C'est la

république que veut toute la France Point de magistrature suprême. La

république et toujours la république. Point d'homolàtrie.... La France ne porte aucun nom d'homme... Elle s'appelle France, et je ne vois qu'elle et je ne veux servir qu'elle. VoilJ ma profession de foi politique, voilà ma réponse à ceux qui ne voient que les hommes et qui calomnient ceux qui ne voient que leur patrie (1).

Cessons donc toutes no» querelles particulières; unissonsnous dans un amour commun de la patrie. — .Mais il n'y a pas seulement, comme on pourrait le penser, dans cet appel à la concorde, une manifestation de vague sentimentalisme du genre de celles dont Chaumette était coutumier. Il y a plus, il y a cette idée que chaque citoyen appartient avant tout à l'Etat. C'est pour la rendre plus saisissante et plus tangible, pour mieux marquer cette mainmise de l'État sur chaque membre de la société, depuis sa naissance jusqu'à sa mort, que (Chaumette proposa et fit décider par la Commune ces mesures demeurées célèbres : chaque enfant reçu à la mairie sera

(r) Compte rendu par P. -G. Anaxagoras OMumcl à ses concitoyens de lu Commune de Paris.

placé sur un drapeau tricolore, chaque cadavre sera conduit à sa dernière demeure pareillement enveloppé dans les plis de l'étendard national.

Cette idée de la toute puissance de l'État, cette manière d'envisager l'intérêt de l'individu seulement en fonction de l'utilité générale, aboutit nécessairement au collectivisme sur le terrain économique. Chaque citoyen n'étant plus qu'un rouage de l'organisation générale, dès l'enfance l'Etat mettra la main sur lui pour en faire un soldat de son armée économique en même temps qu'un soldat de sa garde nationale. Mais Chaumette ne va pas aussi loin. 11 se borne à envisager le commerce seul; il supprime les intermédiaires et les spéculateurs. « Il ne doit y avoir, dit-il un jour (i), que deux approvisionneurs : l'agriculteur et le boulanger. » Il s'agit simplement pour lui d'empêcher l'élévation artificielle des cours par la spéculation et l'accaparement. Donc plus de commerçants. Mais les propriétaires actuels du sol et de l'industrie conserveront leur droit de propriété. Loin de songera supprimer la propriété individuelle, Chaumette veut au contraire étendre ses bienfaits à un plus grand nombre d'individus, afin d'intéresser plus de citoyens à la conservation de l'ordre social actuel. Le mémoire auquel j'emprunte ces idées est intitulé : Sur les ateliers de charité (2). Chaumette y déclare que « tant que nous aurons une multitude de pauvres rassemblés dans les ateliers de charité, ne tenant qu'à leur abaissement et à leur misère, privés de droits de propriété qui les fixent à la patrie, ils seront toujours un instrument destructeur entre les mains d'un tyran pour enchaîner les peuples ». Puis, il fait voir d'autres inconvénients de ces ateliers : les ouvriers y prennent le goût de l'oisiveté, etc.... « Il est donc de la dernière importance de détruire ces ateliers et de les remplacer par des moyens plus sages, moins dangereux et plus utiles aux pauvres et à l'État. » Ces moyens, dit-il, « sont simples ». « Il

i) Séance du Conseil général dn 31 décembre 1792 (Chronique de Paris du 2 janvier 1793).

(2) [T 604-;, 10' liasse (pièce 24).

y a assez longtemps que les pauvres sont étrangers au bonheur de la régénération; il faut faire germer en eux l'esprit public, il faut les rendre citoyens, mais, pour les rendre tels, il faut les rendre propriétaires. » Rien de plus facile d'ailleurs, sans exproprier qui que ce soit : «r Un quart au moins de la France est en friche. » Distribuons aux pauvres ces terres incultes et ils les transformeront en terres fertiles, si nous leur fournissons les engrais, les instruments aratoires et des agronomes pour les diriger.

Chaumette n'a donc nullement songé à déchaîner une révolution économique, comme pourrait le faire croire son attitude dans la question des subsis:ances pendant la grande crise de 1793-74. D'ailleurs plusieurs mémoires qui se trouvent parmi ses papiers achèveront de nous faire connaître ses vues en matière économique.

C'est d'abord un gros cahier de 90 pages intitulé : État actuel des affaires générales concernant les finances du royaume de France qui constate les revenus et dépenses du Roi, avec des remarques particulières et intéressantes ii). Il n'y a rien à en tirer. C'est ensuite un Mémoire sur l'approvisionnement (2), qui n'est pas de la main de Chaumette. J'y relève la phrase suivante, qui me fit croire tout d'abord que j'avais découvert une sorte de programme collectiviste : « Un empire bien administré doit être régi par un seul économe chargé du soin de la culture en général. » Mais je me suis vite aperçu qu'il ne s'agissait pas ici, pour l'économe unique dont parle Chaumette, c'est-à-dire pour l'Etat, de régler le travail des citoyens agriculteurs enrégimentés pour la mise en valeur du sol national, mais tout simplement de centraliser et de répartir administrativement les productions des propriétaires actuels : chacun d'eux ne pourra vendre, dit l'auteur du mémoire, que le blé de sa propriété et seule l'administration nationale aura le droit de faire le commerce. C'est elle qui dirigera la circulation des blés, qui établira des magasins pour

(0 [T 604'], 7' liasse (pièce i).

(3) [T 604»], T liasse (pièce 2).

maintenir, à l'aide de ces réserves, une égalité relative des cours. On le voit, il n'est pas du tout question, dans ce travail, d'attribuer tous les capitaux à la société, et le mot ccoiiotttc, dans la phrase que j'ai citée, n'est nullement synonyme de propriétaire.

Ce mémoire est en somme assez peu intéressant. Les papiers deChaumette en contiennent un troisième, plus faible encore. Il est intitulé : Mémoire sur le commerce (i) et est tout entier de la main de Chaumette. C'est une dissertation confuse et pleine de contradictions. 11 semble d'abord que son auteur soit partisan du libre échange, car, dit-il, « le commerce... parcourt la terre et ne se repose qu'à l'ombre de la liberté *; mais il se plaint tout de suite après de la concurrence que les marchandises étrangères font à nos producteurs nationaux et de « la préférence que l'on donne à la main-d'œuvre de nos voisins i>. Ce sont encore des attaques contre « les gens de finance qui, soutenant très haut le prix de l'argent concentré dr.ns leurs mains, l'empêchent de circuler *, et contre les agents de change, qui agiotent sur le cours fictif des billets. Enfin Chaumette déclare que la crise de notre commerce extérieur est due à l'élévation trop grande des primes d'assurance.

On retrouve les mêmes contradictions et le même flottement dans les idées philosophiques et religieuses de Chaumette. Une seule chose est nette et certaine : c'est que son esprit est parfaitement libre. Il raisonne sur toutes choses sans être gêné par aucun credo, ni lié par aucun acte de foi. De plus, bien que la grande faiblesse de son caractère lui ait fait, en plus d'une occasion, manquer de dignité, le sentiment de la dignité humaine est cependant très vivace chez lui. C'est pourquoi il est l'adversaire résolu de l'esclavage (2), et pour-

(i) [T 604=], 9» liasse (pièc; 2).

(2) Discours sur l'aholitiou dt' î'escJavage [T 604»] g*" liasse (pièce 15^.

INTRODUCnON 87

quoi il fit voter pnr la Commune la suppression de la peine du fouet dans les écoles. De là encore ses réquisitoires contre les mauvaises mœurs, ses plaidoyers célèbres en faveur des enfants naturels et pour la décence des sépultures. Chaque être humain, doit penser Chaumette, possède son individualité propre à laquelle la société n"a pas le droit de faire violence. Donc, point de maîtres, mais des chefs. Son républicanisme vient de là, et aussi sa haine du militarisme. Point de distinctions honorifiques établissant des rangs (i). Plus d'exécutions capitales: abolition de la peine de mort (2), caria société n"a pas plus le droit de punir que celui de récompenser. Enfin, respectons la vie de nos semblables, ne nous habituons pas à ridée de verser le sang. La vie est une chose trop précieuse pour être risquée sans des motifs graves. « Le duel est l'ennemi des lois et de l'humanité » (v). Chaumette est donc un partisan résolu de la morale laïque fondée sur le sentiment de la dignité et sur le respect de la vie humaine. C'est ce qui fait que, malgré tout, il a laissé un nom digne de mémoire.

Mais, après avoir montré ce qui fait la valeur de Chaumette au point de vue intellectuel, il faut bien que je fasse voir toute la faiblesse de ses conceptions philosophiques. Il est assez difficile de définir le système de Chaumette. car, à vrai dire, il n'en a jamais eu. 11 n'eut que des sympathies pour des idées émises par d'autres, et ces sympathies changèrent plus d'une fois d'objet. La seule chose qui reste permanente chez lui, c'est un vague fonds d'attendrissement mystique. .M. Aulard a caractérisé cette tendance générale en disant de Chaumette qu'il était " un mystique, un attendri plein de la philosophie du Vicaire savoyard, qui est pour lui la loi et les prophètes ». Mais il lui arriva h différentes reprises de vouloir préciser un peu cette tendance générale, et alors il fut successivement, et quelquefois simultanément, suivant le hasard de ses fréquentations: déiste, franc-maçon, protestant et enfin athée.

Il) Mémoire sur l'éiiiicalioti luttioimle.

(21 Discours conire la peine dt mort [T 604'j, 9* liasse (ficce j).

( ;) Mémoire sur l'htiicalion tiatioiuile.

Chaumette déiste nous est connu par un traité sans date, resté manuscrit, qui se trouve parmi ses papiers (i) et qui est modestement intitulé : Clef du livre des erreurs et de la ve'rité. M. Matliiez a signalé cet écrit dans l'article de notre revue qu'il a consacré à Chaumette franc-maçon (2). Il en a cité le passage le plus caractéristique que je reproduis ici après lui : « Il y a donc un être nécessaire qui tient la vie de sa propre essence, qui la communique à tout, qui ne la tient pas de sa volonté ni de celle d'autrui, puisqu'il faut vivre avant de vouloir et que celui qui lui aurait donné la vie aurait préexisté et aurait été lui-même cet être nécessaire. >/ L'auteur de ce travail se demande ensuite « quel est cet être ? », mais c'est pour nous avouer tout aussitôt qu'il nous est impossible de le connaître. Je dois dire toutefois que ce document, qui porte des annotations au crayon, de la même main que le texte, n'est pas de l'écriture de Chaumette. Il est donc fort possible qu'il n'en soit pas l'auteur. La vérité serait intéressante à connaître, parce que celui qui a écrit ce traité n'est pas seulement un déiste, mais aussi un ami de la religion. Je ne prétends point, dit-il, attaquer la foi ni révéler ses mystères, « puisque je dis que l'enveloppe sacrée doit toujours rester intacte». Toutes les religions sont respectables, car elles sont fondées sur l'existence d'un être suprême. — L'anticléricalisme bien connu de Chaumette n'aurait-il été qu'une manifestation tardive et « opportuniste » ?

Le discours prononcé devant une loge maçonnique (3) n'est pas non plus de la main de Chaumette et il est également sans date. On en trouvera le texte dansl'article de M. Mathiez. C'est, suivant les expressions mêmes de ce dernier, un « prône onctueux », d'une « métaphysique nuageuse et burlesque, où les vérités bibliques se trouvent associées à la plus extravagante théorie mécanique de l'univers ». Il est donc bien dans la note générale des écrits de Chaumette qui aime tant à faire

(i) [T 604'], 4° liasse (pièces 1-2).

(2) Rh'olulion française, t.XLlII , 1902 (2" semestre), p. 136.

(î) [T 604 1], 4° liasse (pièce 6).

parade de ses connaissances historiques, littéraires ou scientifiques, et l'on peut, sans trop s'avancer, lui en attribuer la paternité.

Voici maintenant un document qui est certainement un autographe de Chaumette. Il est intitulé : Temple des protestants, et n'est pas daté (i). C'est un texte assez court, du même style délirant que tant d'autres discours de lui. Enfin, s'écrie l'auteur, voici venir le jour où protestants et catholiques, divisés depuis trois cents ans, vont se réconcilier à jamais dans un fraternel embrassement. Les protestants ne sont plus persécutés, la Révolution leur a rendu la justice qu'elle leur devait, et le « temple des protestants dans la ci-devant église de Saint-Thomas-du-Louvre retentit d'actions de grâces ». On voit que Chaumette était à Paris quand il écrivit ce discours. 11 est entré dans le temple protestant, il a entendu le sermon du pasteur et il a été séduit par son libéralisme et son esprit évangélique, car il écrit : « Ils (les protestants) bénissent une révolution qui rappelle parmi les hommes l'égalité primitive et la fraternité exilées depuis si longtemps du monde politique. Leurs prêches sont des leçons de patriotisme où le juif et le catholique romain iront entretenir le leur : en sortant, les sectateurs des différents cultes se serrent la main et s'embrassent. » Et aussitôt après s'être ainsi enthousiasmé pour le génie démocratique et rationaliste du protestantisme, voici que cet esprit bizarre s'emballe pour la grosse bourgeoisie protestante financière et commerçante dont il a dû admirer le zèle religieux et apprécier l'utilité pratique. « Il naîtra bientôt le jour prospère où la Bourse de Paris, semblable à celle d'Amsterdam, verra commercer dans son enceinte et l'enfant d'Israël, et le disciple d'Ali, le bramin et le Chinois, le chrétien grec et le chrétien quaker, le protestant et le romain. »

Cependant la Révolution poursuit son cours et Chaumette reste déiste, voire même chrétien. Dans le discours qu'il pro-

(i) [T 604'), 9* liasse (pièce 4).

nonça à Nevers, en 1790, à la mémoire des soldats de Bouille tombés victimes de leur dévouement à la loi, on l'entend s'écrier : '< Ah ! que dans le quinzième siècle (sic) on crut honorer le ciel en massacrant des hommes I qu'une cour à jamais exécrable ait souillé dans le sang humain la croix d'un Dieu de charité I... Mais que, dans le siècle de la lumière et de la raison, etc. . » Et plus loin : « O vous tous qui avez péri pour la bonne cause danscette journée désastreuse..., puissiezvous, dans le sein de l'Etre créateur dont vous êtes émanés, jouir éternellement du fruit de vos vertus I » De même, dans son discours du 23 juin 1791, que nous publions parmi ses papiers, il parle sans cesse de Dieu : La vérité vient de Dieu (page 150). Dieu a prédit au peuple juif que les rois seront les plus forts (page 153). Plus loin, citation d'une prophétie de Samuel (page 157). Enfin (page 160) : <•< La loi, voilà notre souveraine après Dieu. »

Mais, plus tard, le mot de Dieu disparaîtra des allocutions deChaumette.il n'aura plus à la bouche que des termes abstraits et il sera l'un des fondateurs et l'un des apôtres les plus zélés du culte de la Raison. Dans son dernier état, la pensée de Chaumette paraît ainsi s'être fixée à l'athéisme. Cependant, malgré ses propres déclarations et malgré ce fait révélé par M. Mathiez dans son article (i) que Sylvain Maréchal lui dédia son poème contre Dieu, je persiste à croire que Chaumette était trop ivre de sentimentalité débordante pour partager sérieusement ces froides conceptions métaphysiques. Au fond, Chaumette était moins un athée conscient et convaincu qu'un ardent anticlérical. Son premier soin, lorsqu'il se lança dans la carrière politique, fut de changer son nom de baptême pour celui <■< d'un saint qui avait été pendu pour ses principes de républicanisme » (2) et de s'appeler désormais

(i) Pages 157-138.

(a) C'est lui qui nous l'apprend dans la réponse qu'il fit, le 12 décembre 1792, lors de son élection à la place de procureur de la Commune, au président du Conseil général qui lui demandait de déclarer son nom, son .âge, sa demeure, Mouileur du 15 décembre. Réimp., t. XIV, p. 754.. Kt, à la séance du 28 vendémiaire an II, Chaumette ajouta qu'il prit ce nouveau nom eu 1789. Journal de la Moiila- ^'iif, n° I4r, du 30 vendémiaire.

Anaxagoras. Par la suite, il se montra toujours l'ennemi irréconciliable du catholicisme. Son anticléricalisme est d'ailleurs des plus grossiers. 11 ne s'en prend pas aux idées, ne discute pas un système; il affecte de traiter les prêtres comme des fous, des imbéciles ou des charlatans à qui c'est rendre service que de les pousser à l'apostasie. Chaumette était ici en parfaite harmonie avec le peuple de Paris, celui qui ne va plus à l'église : l'ouvrier parisien, généralement très sur de lui, aime à faire l'esprit fort et à marquer sa supériorité en témoignant aux simples, restés croyants, une pitié protectrice. De là ces manifestations à la fois burlesques et odieuses, ces scènes de déprétrisation et ces mascarades inconvenantes qui indignèrent si fort Robespierre (i). Nous voilà loin, semblet-il, du Chaumette déiste et franc-maçon que nous avons vu tout à l'heure.

Toutefois, il ne faut pas attacher trop d'importance à ses variations religieuses. Son excessive « sensibilité i> ne lui permettait pas de voir clair dans ses propres conceptions. Dès qu'il prenait la parole, il s'attendrissait, et, des larmes qui couvraient sa voix, sortait un brouillard épais où achevaient de s'estomper les quelques idées déjà peu précises qu'il pouvait avoir. Rien d'étonnant à ce qu'il ait glissé, sans même probablement s'en apercevoir, du déisme à l'athéisme, en passant par le protestantisme et la franc-maçonnerie.

Jusqu'au bout Chaumette nous apparaît donc en contradiction avec lui-même : moraliste très immoral, révolté qui, à l'occasion, se fait le plus zélé défenseur de l'ordre, littérateur plein de dédain pour les belles-lettres et déiste fondateur du

(l) Je n'ai pas h raconter ici en détail l'attitude de Chaumette lors de rétablissement du culte de la Raison, ni la part qu'il prit au mouvement de déchristianisation. Cette question se rattache trop intimement à l'histoire de la Commune de Paris pour pouvoir en être sép.trée, mais on trouvera de nombreux exemples des scènes auxquelles je fait allusion en parcourant les arrêtés du Conseil général de la Commune que nous publions ainsi quêtes notes que nous y avons jointes.

culte de la Raison, il offre une parfaite ressemblance avec •son maître Rousseau : même bonté originelle, même appétit de jouir en opposition avec des élans vers un noble idéal humanitaire, même propension à l'éloquence verbeuse et sentimentale, même amour des conceptions simples et facilement accessibles à tous; Chaumette est un portrait vulgaire mais authentique du grand Jean-Jacques.

Cette ressemblance n'est pas purement fortuite. Il y a d'abord une influence directe du modèle sur la copie. Chaumette, comme beaucoup de ses contemporains, est le disciple de Rousseau et, s'il lui ressemble, c'est en partie parce qu'il l'a imité. Il y a ensuite identité des conditions de formation et de développement de leurs idées : tous deux se sont faits eux-mêmes, tout en luttant contre les difficultés matérielles de l'existence. Il y a enfin identité dans la nature même de leur esprit : incapables, l'un et l'autre, de saisir toute la complexité des phénomènes, incapables de discerner les mille nuances de la réalité vivante, ils excellent à en abstraire un côté etàledévelopper logiquement. Ilssontainsideuxreprésentants de l'esprit géométrique dans son opposition avec l'esprit de finesse.

C'est là ce qui, en grande partie, a fait leur force à tous deux, car les esprits critiques, capables d'envisager successivement les différents aspects des choses et de multiplier les points de vue, sont voués à l'impuissance. Mais l'influence de Jean-Jacques et celle de Chaumette sur leurs contemporains tient encore à une autre cause : leur foi et leur accent religieux. Si l'auteur du Contrat social a écrit la profession de foi du vicaire savoyard, le républicain Chaumette a paru à certains avoir voulu fonder une religion nouvelle. Voici ce que dit à ce sujet le policier Dutard :

Chaumet... a voulu métamorphoser toutes les fêtes de l'Eglise en fêtes de la Liberté, de l'Egalité, de la Réunion, etc. ; il a voulu aussi qu'il y eût des spectacles et des comédiens sur toute la surface du globe, à l'usage du peuple et à la charge des gens riches : Castigat ridendo mores. Chaurnet voulait, en un mot, établir une religion dont la baie portait entièrement

sur notre évangile; il [en] eût passé pour l'inventeur, et dans quelque temps on l'eût honoré comme le musulman révère Mahomet (1).

Le rapport de police auquel j'emprunte ce passage est daté du 7 juin 1793. Le lendemain, 8juin, voici comment Chaumette s'exprimait en plein Conseil général, à propos des processions de la Fête-Dieu qui avaient occasionné quelques troubles.

Heureusement le peuple a été calme, le peuple commence à s'éclairer, il sait qu'il vaut mieux avoir du pain que des messes. 11 faut un jour de repos aux citoyens, il faut un dimanche ; mais il ne faut pas que le dimanche soit souillé par des superstitions. Nous aurons des fêtes, sans doute, mais des fêtes morales. Nous célébrerons les épouses et les mères, et surtout les mères qui nourrissent leurs enfants. Nous aurons des fêtes civiques; le 10 août, nous aurons un rassemblement, et le peuple sera notre Dieu, il ne doit pas y en avoir d'autre (2).

Chaumette, fondateur d'une religion nouvelle, émule de Mahomet, comme le dit Dutard, cela peut paraître exagéré, mais n'est nullement en contradiction avec ce que nous savons de lui : Ses discours les plus fameux ne sont que des sermons laïques. De tout temps (son allocution à des francs-maçons est là pour le prouver;, il avait eu des dispositions pour la carrière ecclésiastique. Il ne lui manquait qu'une chaire et des fidèles. Il les trouva à la Commune de Paris.

En 1793, en pleine tourmente révolutionnaire, les ouvriers qui n'allaient plus à la messe allaient entendre Chaumette à la Commune et ils en sortaient édifiés : « Tout ouvrier sans ouvrage, écrit Michelet, au lieu d'aller traîner à la grève, entrait et ne s'en allait pas sans emporter quelque bon sermon de Chaumette. Sa figure banale était entrée dans les yeux et dans la pensée populaire » (3).

Décidément, plus j'y réfléchis et plus le « sentimental et moralisant procureur de la Commune », comme l'appelle si justement M. Aulard (4) me paraît avoir manqué sa vocation.

(l| Schmidt : Tableaux de la Révolution française, t. II, p. il.

(a) Moniteur du 11 juin 1793. Réimp., t. XVI, p. 597.

(î) Michelet: Histnircdch Rcvolutianfranfaiie. Edition définitive, t. VII, p. 23;.

I4) Aulard : Le cuite de la Kaiion et le culte de l'Être suprême, p. 26.

Aussi, si je regarde à nouveau son portrait, pour découvrir le sens caché sous ces traits énigmatiques, ce n'est plus un maître d'école que j'ai en face de moi ; mais je vois nettement une longue soutane qui se ferme sur le devant de ce buste et la figure insignifiante et ronde que je contemple est celle d'un honnête curé de campagne (i).

Parmi les documents relatifs à Chaumette, contenus dans les cartons F^ 4644, T 161 1 et T 604 des Archives nationales, un certain nombre ont déjà été édités. Dans l'inventaire détaillé placé en tête de la présente introduction, j'ai eu soin de les indiquer en mentionnant l'endroit exact où on pourra les trouver. La plupart des papiers laissés par Chaumette sont cependant à l'heure actuelle encore inédits, et la publication intégrale de tous ces textes exigerait plusieurs volumes. Un choix s'impose donc. Il est relativement facile, tous ces documents n'ayant pas, à beaucoup près, la même importance.

Il y en a de tout à fait insignifiants : par exemple le registre 'de « Remèdes et anatomie du corps de l'homme *, qui forme à lui tout seul la 6" liasse, et aussi les essais littéraires de Chaumette, ses traités de rhétorique, de poésie, etc.. 11 n'y a non plus rien à tirer de bon nombre de lettres qui figurent dans la ')" liasse, ni de plusieurs pièces des liasses 7, 9 et 10. En regard de toutes ces pièces, j'ai mis dans mon inventaire détaillé la mention : pour mémoire.

Viennent ensuite un certain nombre de documents dont je me suis servi pour mon étude historique sur Chaumette, mais qui ne m'ont pas paru assez importants pour être publiés in extenso. Je les ai signalés par les mots : analyse, utilise ou simplement par les lettres cf. renvoyant à l'introduction, suivant le degré de leur intérêt et l'usage que j'en avais fait.

(l) .\a 10 août, Ch.-iumettc faillit être pris pour un prctre dans la rue Saint- Honorc et massacre. Voyez plus loin son Auloh'ogrdphif, page 137.

INTRODLXTION 95

Autant que possible, lorsqu'ils en valaient la peine, j'en ai cité les passages les plus intéressants.

Nous pouvons encore négliger, pour des raisons diverses, plusieurs autres pièces. C'est d'abord le discours de Chaumette à la Convention, du 23 juin 1793, pour la féliciter d'avoir terminé la Constitution. Le manuscrit des Archives nationales [T 6042, 9* liasse, pièce la], qui est la minute autographe de ce discours et porte un grand nombre de ratures et de corrections, n'est pas daté. Mais sa date n'est pas difficile à déterminer : il a été publié par le Moniteur du a6 juin 1793 dans son compte rendu de la séance de la Convention du 25 juin. Les deux textes présentent bien quelques légères différences, mais ce sont des corrections de style que la version du Moniteur apporte à la version originale. Par exemple, le manuscrit de Chaumette porte ces mots : « Qu'ils errent maintenant en vagabonds sur le sol de la République, les lâches ou plutôt les perfides... ». Le Moniteur supprime «en vagabonds». Par contre, le Moniteur ajoute deux passages, l'un au commencement, l'autre à la fin, qui ne se trouvent pas dans le texte originaL Ces quelques diiTérences ne me semblent pas suffisantes pour justifier la publication du manuscrit de Chaumette (i).

En second lieu, les pièces i à 9 de la lo' liasse, relatives à Catherine Théot, ne présentent pas un bien grand intérêt. La première, datée du 10 février 1793 et signée Arbeltier, est une simple lettre d'envoi à Chaumette des autres pièces. Ce document a été publié par M. .Mathiez dans son article sur Catherine Théot et le mysticisme chrétien révolutionnaire. Révolution française, t. XL, 1901, 1" semestre, p. 481 à 518. On en trouvera le texte à la page 490. Les pièces suivantes, dont M. Mathiez a donné quelques extraits dans son article (page 491), sont: 1° un manuscrit de i^ à 16 pages écrit depuis le 30 juillet 1790 jusqu'au ^ novembre 1791 et rempli d'insanités; 3" six lettres, également pleines de folies, dictées à son amie, M'" Godefroi, par Catherine Théot qui

!i| Martimer-Terruui cite, sans doute d'après le Monittur, <)aelques passages de ce discours, Hisloiiede ta Terrtur, t. VIII, p. 9;.

ne savait pas écrire, et formant un ensemble d'une trentaine de pages. A ces différentes pièces est joint, dans le carton T 604^, le procès-verbal de perquisition chez la citoyenne Théot, en date du 15 janvier 1793. On y voit que « la Fille de Dieu » avait élu domicile, à cette époque, « rue des Rosiers, n° 20, 5" étage, sur le derrière », où elle demeurait en compagnie de la citoyenne Godefroi, avec laquelle elle faisait bourse commune.

Troisièmement, la pièce 43 de la loe liasse ; c'est un commencement d'adresse à la Convention contre les accapareurs, qui n'est pas de la main de Chaumette. Bien qu'il soit daté du 6 septembre 1793, ce manuscrit est la reproduction exacte des paroles prononcées par le procureur de la Commune, au nom du Conseil général et des citoyens de Paris, à la séance de la Convention du ^ septembre. Le texte est le même que celui du Procès-verbal de la Convention nationale [tome XX, pages 84 et suivantes]. Mais le manuscrit des papiers de Chaumette ne contient que le début de ce discours.

Enfin, la pièce 44 de la 10° liasse est une adresse sans date ni signature et qui n'est pas de la main de Chaumette. C'est d'ailleurs une copie, non une minute autographe. Cette pièce, qui commence ainsi : «Législateurs, une partie du peuple français vient aujourd'hui vous présenter ses craintes et ses inquiétudes », n'est autre chose que la fameuse pétition présentée le 20 juin 1792 à l'Assemblée législative par les habitants des faubourgs et de toute la capitale, et qui se termine par ces mots : « Cette pétition n'est pas seulement des habitants du faubourg Saint- Antoine, mais de toutes les sections de la capitale et des environs de Paris. » On en trouvera le texte, identique à celui de la pièce des papiers de Chaumette, au Moniteur [Réimpression, t. XII, p. 717] et an Journal des Débats. Mortimer-Ternaux cite quelques passages de cette pétition (tome i"', p. 178-180). et il dit, d'après les /?cVo/7<//(5//5 de Paris, qu'elle fut présentée par Huguenin. On se rappelle que Chaumette était rédacteur de ce journal; c'est peut-être lui qui a rédigé le compte rendu de la séance du 20 juin. Il

Introduction 97

est donc peu probable qu'il soit l'auteur de la pièce qui se trouve parmi ses papiers sous le n° 44 de la 10° liasse. Pour trancher la question, il faudrait posséder la minute de ce document. Je l'ai cherchée, mais sans succès, dans la série C. Qiioi qu'il en soit, il était inutile de publier cette pièce dont on peut trouver le texte dans tant d'endroits difïérents.

Qiiant aux treize autres documents, je les publie tous intégralement. Mais je n'ai pas cru devoir conserver l'ordre dans lequel ils sont placés dans les cartons des Archives nationales ; je donne d'abord le procès-verbal de l'inventaire dressé en l'an III, puis successivement tous les autres textes, en les disposant à peu près suivant leur date ou celle des événements auxquels ils se rapportent. Voici la liste de ces treize pièces avec quelques observations générales sur chacune d'elles.

A'" /. Procès-verbal de perquisition et d'inventaire des papiers de Channicttc. 16 ventôse an III.

Bien que l'inventaire que j'ai donné en tète de mon Introduction soit beaucoup plus détaillé que ce document, j'ai cru cependant devoir éditer celui-ci parce que c'est un document officiel et qu'il donne l'état exact des papiers de Chaumette après sa mort et lorsqu'ils étaient encore réunis en un seul ensemble, (^e texte, écrit sur une grande feuille double qui sert de chemise à l'autobiographie de (Chaumette et au cahier d'arrêtés sur les cultes, se trouve au carton T 161 1.

A'^" 2. Autobiographie.

Ce document, également renfermé dans le carton T 161 1, se présente sous la forme d'une sorte de carnet ou calepin, à solide couverture parcheminée, tel que ceux dont on se servait alors pour écrire en voyage ses impressions au jour le jour.

On voit, par l'inventaire dressé en l'an III, que ce carnetjournal, écrit par Chaumette lui-même et « dont huit feuillets

et demi sont en écriture, le surplus en blanc », figurait primitivement sous la 2' liasse des papiers de Chaumette.

N° }. Manifeste du peuple français à tous les peuples de la terre [T 604-, 10° liasse, pièce 15].

Ce document est bien de la main de Chaumette. L'écriture en est un peu plus appuyée qu'à l'ordinaire, mais la forme des lettres est bien celle qui est habituelle à Chaumette. Chaumette est-il l'auteur de ce « manifeste » ? Cela peut sembler douteux parce qu'à la fin du document se trouve la phrase suivante : « D'après la lecture de ce manifeste, présenté par Dnnouy à toutes les sociétés patriotiques de Paris, elles adhèrent en tout à son adoption », etc.. Mais ceci ne prouve rien ; Dunouy présentait cette pièce aux autres sociétés populaires comme secrétaire du Club des Cordeliers, ce qui n'empêche pas que Chaumette, également membre de ce club, ait pu la rédiger. 11 l'a d'ailleurs signée et non comme secrétaire ; donc très probablement en qualité d'auteur. Du reste, si ce document n'était pas de Chaumette, il serait, non pas de Dunouy, mais du président ou du secrétaire de la société des « Soutiens de la Liberté et des Droits de l'Homme ». Il existe, en effet, au British Muséum [F 16*, pièce 21] (Tourneux, n° 10078), un imprimé in-4° de quatre pages, intitulé : Manifeste imprimé par Vordre de la société des Soutiens de la Liberté et des Droits de l'Homme et du Citoyen, séante rue de la Mortellerie, n" j6. Cette pièce est bien la même que le manuscrit des Archives nationales et, comme elle porte la date du 13 juin 1791, elle permet de fixer celle du manifeste écrit par Chaumette. L'exemplaire imprimé présente avec le manuscrit quelques différences que j'ai relevées soigneusement dans mes notes. Comme on pourra s'en rendre compte, ces différences démontrent avec évidence que le texte imprimé est antérieur à l'autre, lequel est probablement postérieur à la fuite à Varennes. (Voyez la suppression du passage relatif à Louis X'VI.) La pièce qui est au carton T 604"^ est donc une seconde édition, revue et corrigée, d'un manifeste antérieur

qui fut imprimé par ordre de la société des Soutiens de la Liberté, etc., mais que je ne crois pas avoir été rédigé par elle. Elle déclare, en effet « adhérer » à ce manifeste. L'auteur de ce manifeste me paraît être indubitablement Chaumette, dont je reconnais le style habituel et les images favorites.

N" 4. Discours du 2j juin ijçi sur la fuite du roi et la question de savoir si la constitution française peut se passer de roi. [T 604-, 9" liasse, pièce 14.]

Ce document n'est pas de la main de Chaumette. On trouvera plus loin une notice sur ce discours dont l'importance historique ma paru mériter des développements étendus.

A'" j5 . Justification des grenadiers soldés, etc., de la seconde division, an sujet du massacre du Champ-de-Mars. [T 604-, 10° liasse, pièce 33.]

Cette « Justification », datée du jour même du massacre, 17 juillet 1791, est signée Pascal, grenadier de la seconde division. Le signataire affirme que le feu fut ouvert sur la foule avant l'arrivée du drapeau rouge et par la première division seulement. Il dit quelle fut l'attitude de Bailly et celle de La Fayette.

A^" 6. Récit autographe, sans date, par Dunouy l'aîné, du massacre du Champ-de-Mars. [T 6o4^ 10" liasse, pièce 47. J

Ce document ne porte ni titre ni date; mais il est signé et c'est un autographe. Il contient l'historique de toute l'affaire du Champ-de-Mars à partir du 16 juillet. Son auteur est Dunouy l'ainé. Ce Dunouy (Jean-Honoré) (i), ingénieur, demeurant quai Saint-Bernard, n" 174, représenta la section des Sans-Culottes au Conseil général de la Commune installée le

(i) Ne pas confondre .ivec Dunouy (André Henri), m.irchand quincaillier, rue Coquillière, w 54, membre de la Commune installée le 2 décembre 1792, où il représentait la section de la Halle au Blé; élu administrateur du département le 15 janvier 1793.

tôô Introduction*

2 décembre 1792. 11 devint officier municipal et fit encore partie de la Commune définitive de 1793. Il était membre du club des Cordeliers dontil fut même secrétaire. Il fut l'ami de Chaumette, son compagnon de lutte aux Cordeliers. II rédigea avec lui le manifeste que nous publions sous le n° }. Mais, plus tard, Chaumette ayant besoin d'un bouc émissaire pour détourner de lui le coup qui le menaçait au sujet de son arrêté du 3 frimaire an li, n'hésita pas, à la séance du Conseil général du I ■; frimaire, à dénoncer son ancien ami (i).

A'° 7. Projet Je règlement sur le scrutin e'puratoire dans une société populaire. [T 6042, 9'= liasse, pièce 11.]

Cette pièce est un autographe de Chaumette; elle ne porte aucune date. Je suppose que ce projet a été rédigé par Chaumette pour la société populaire de la section des Lombards, séante rue delà Vieille-Monnaie, qu'il prétend, dans son ^«/ohiographie, avoir fondée en janvier 1792 (2).

N" 8. Circulaire (non datée ni signée) de la Société'populairc de la section des Lombards, séante rue delà Vieille-Monnaie. [T 604^ 10" liasse, pièce 29.]

Cette pièce n'est pas de la main de Chaumette. Il est cependant probable qu'il en est l'auteur. C'est une profession de foi de la nouvelle société qui demande à correspondre avec les autres sociétés populaires, ses sœurs.

A^" p. Deux Mémoires sur la Révolution du j/ mai. [T 604^, if liasse, b.]

Ces deux Mémoires sont, l'un et l'autre, des autographes de Chaumette. On peut ainsi les rapprocher de ses Mémoires sur la Révolution du loaoïlf, également autographes, qui ont été publiés par M. Aulard dans la collection de notre Société. De même que dans ses mémoires sur le 10 août, Chaumette évite, dans ses mémoires sur le 31 mai, de se mettre en scène.

(i) Cf. ci-dessus, pages 21 et 22.

(2) et. ci-dessus, p. 57-58.

INTRODUCTION tôt

C'est au maire qu'il attribue la plupart des démarches faites pendant ces journées. Dans le second écrit, je trouve cependant cette phrase : « Le Maire et ses collègues (sic) ont fait aux citoyens toutes les représentations possibles pour suspendre, au moins jusqu'après la conférence qui doit avoir lieu demain aux Jacobins, l'exécution des mesures extrêmes... », et plus loin : ". Le Maire et le procureur de la Commune manifestent dans leurs opinions leur haine pour les intrigants qui voudraient la guerre civile en séparant Paris d'avec les départements. » Mais c'est là tout, Chaumette aurait donc, d'après son propre témoignage, joué un rôle des plus effacés dans la révolution du 31 mai. Il semble bien qu'en réalité son attitude ait alors été des plus prudentes. Je n'ai pas pu déterminer la date exacte à laquelle Chaumette écrivit l'histoire de ces journées fameuses, ni la raison qui lui a fait faire deux récits de cette révolution. Peut-être le premier, d'allure plus oratoire, était-il destiné à répandre dans les départements la nouvelle de cette révolution, tandis que, dans le second, Chaumette, pour sa seule satisfaction, fixait en détail ses souvenirs; mais c'est là une simple hypothèse. Dans tous les cas, je pense que ces récits ont du être écrits l'un et l'autre peu de temps après les événements. Ils seraient ainsi contemporains des Mémoires sur le 10 août que M. Aulard estime avoir été composés à peu près à cette époque.

A""" 10. Arrêtés dit Conseil générât relatifs aux cultes, du iç vendémiaire au i'^ frimaire an II. [T 161 1.]

Si le document précédent rappelle celui qui a été édité par M. Aulard, les arrêtés sur les cultes ne sont pas sans présenter des analogies avec les Procès-verbaux de la Commune de Paris publiés par M. Tourneux. Pas plus que ces derniers, les * Arrêtés du Conseil général relatifs aux différents cultes et aux prêtres » ne sont de la main de Chaumette. Ils sont l'oeuvre d'un collaborateur anonyme, qui n'est pas un simple copiste, mais un rédacteur sachant faire un choix et donner seulement l'essentiel sous la forme la plus succincte possible.

lOa INTRODUCTION

Comme, d'autre part, presque tous les arrêtés que donne le collaborateur de Chaumette se trouvent aux Affiches de la C<>;«w«Me ou dans les journaux, il pouvait paraître inutile de publier ce document. J'ai cru cependant devoir le reproduire, mais en l'accompagnant de notes étendues où se trouvent consignées les différences présentées par la version de Chaumette avec les sources imprimées contemporaines. On aura ainsi réunis la plupart des textes relatifs aux arrêtés de la Commune sur la question religieuse, ce qui sera d'autant plus utile qu'à l'exception du Moniteur, les journaux et recueils auxquels ils sont empruntés ne se trouvent guère qu'à Paris, à la Bibliothèque nationale.

N° II. Arrêté de la section des Marchés, du i^ frimaire, contre Chaumette. [F" 4644.]

C'est le fameux arrêté que la section des Marchés vint apporter au club des Cordeliers dans sa séance du 17 frimaire dont le procès-verbal manuscrit se trouve parmi les papiers de Barthélémy Saint-Hilaire à la bibliothèque Victor Cousin. Dans le carton F' 4644 des Archives nationales, qui renferme cet arrêté, il y a également un accusé de réception de la section du faubourg du Nord, en date du 17 frimaire. Je l'ai joint au document précédent.

A'" 12. Note de V imprimeur Patris, rappelant ses états de service. [T 604^ 10' liasse, pièce 36.]

Patris fut imprimeur de la Commune de Paris à partir du 10 août 1792, et son nom se trouve au basde toutes les affiches communales postérieures à cette date. En septembre 1793. il fut emprisonné par ordre du comité révolutionnaire de la section de l'Observatoire, puis relâché et mis en surveillance chez lui. Lors de la chute de Chaumette, un mandat d'arrêt fut lancé contre lui par le comité révolutionnaire, à la date du 24 ventôse an II. [Cf. les procès-verbaux des séances de ce comité aux Archives nationales, registres F'* 2514 et 2516.)

La pièce que nous publions, et qui est relative à ses démêlés avec Lottin, autre imprimeur de la Commune, n'est pas datée.

N" I}. Mémoire sur r éducation nationale. [T 604^, 9' liasse, pièce i.] Cette pièce est de la main de Chaumette ; elle n'est pas datée. J'en ai déjà parlé plus haut. (Cf. p. 76-78.)

La pièce 14 de la 9' liasse du carton T6042, que nous publions plus loin, porte le titre suivant : 2j juin ijpi . — Discours sur la fuite du roi et la question de savoir si Von doit suspendre Vexercice de la royauté, si la constitution française peut se passer de roi. — Ce discours est un plaidoyer en faveur de la République, plaidoyer dont l'importance me paraît justifier des explications de quelque étendue.

La première question qui se pose au sujet de ce document est celle-ci: Chaumette en est-il l'auteur? Rien ne le prouve absolument: l'écriture n'est pas de lui et je ne vois aucune signature. Cependant, comme ce discours se trouve parmi ses papiers et en l'absence de toute preuve contraire, je penche pour l'affirmative. Je crois d'ailleurs reconnaître la manière habituelle de Chaumette dans certains passages de ce morceau d'éloquence, dans celui-ci par exemple : « Quand je devrais augmenter le nombre de mes ennemis, je vous parlerai le langage de la vérité : je l'ai toujours présentée toute nue et je ne saurais la farder. Si je choque l'opinion vulgaire de certaines personnes trop timides... c'est que l'intérêt delà vérité m'est plus cher que de vaines considérations, c'est que je crois payer une dette sacrée... et que rien ne m'empêchera jamais de dire à mes concitoyens quels sont leurs droits, quels sont leurs devoir?, dussé-je leur déplaire 1 » C'est bien là le ton ordinaire de ce fanfaron de vertu, de ce professeur Je morale (i).

( I J'ajouterai que le document cousené .tux Archives, qui est une copie, porte plusieurs notes autographes marginales qui, je crois pouvoir l'affirmer, ont été écrites par Chaumette lui-même. Il est donc presque certain que Chaumette est l'auteur de ce discours.

Il n'est pas tout à fait sur non plus que ce discours ait jamais été prononcé. 11 y a bien, au bas du dernier feuillet, cette note, ajoutée postérieurement : (( La question préalable a emporté cette motion, mais le peuple l'appuie et l'appel nominal la fera réussir. » Mais je ne crois pas qu'il faille voir dans notre discours « cette motion n dont parle la note. Les termes « appel nominal » et « question préalable » indiquent qu'il s'agit ici d'une proposition faite à l'Assemblée nationale, à qui n'est certainement pas adressé le plaidoyer qui nous occupe. La note fait allusion, je perse, à la pétition du 24 juin, rédigée par Théophile Mandar. Cette pétition avait en effet le même but que le discours de Chaumette. Les 30,000 citoyens réunis sur la place Vendôme, qui défilèrent le 24 juin devant la Constituante, venaient la prier de ne rien décider sur le sort de Louis XVl avant d'avoir consulté les départements. C'est précisément ce que propose l'auteur du document que nous publions: allons, dit-il, demander à l'Assemblée qu'elle « veuille bien ne pas prononcer en ce moment sur la conduite du roi ». Mais l'adresse des citoyens de la place Vendôme fut, dit M. Aulard, à qui j'emprunte ces détails (i), « bredouillée plutôt que lue par un secrétaire, si bien que personne ne l'entendit. » 11 n'en fut plus question et c'est pourquoi Chaumette a mis cette note : k la question préalable a emporté cette motion. » Seulement il ajoute, en songeant à la foule qui a présenté la pétition: «Maisle peuple l'appuie», et comme il croit que la majorité delà Constituante est, au fond, pour l'établissement de la République, comme il pense « pouvoir assurer que l'Assemblée attend la manifestation de la volonté nationale fortement prononcée pour suivre l'impulsion générale », il écrit, aussitôt après: « et l'appel nominal la fera réussir ».

Il reste enfin à nous demander à quel auditoire s'adresse le discours que nous publions : serait-ce aux Cordeliers ? Mais il est destiné à convertir à l'idée républicaine des auditeurs

(i) Aul.ird, Hislo re f'oVdiqiic ilr la Rèvolnlion fnuiciilse, p. 134 et 146-J47 et Aulard, Etiiiies cl leçotis sur la Révolution /rnnçaise, 4° série, p. 158.

Introduction 105

qui, déjà une première fois, « dans une précédente séance ». s'y sont montrés réfractaires. Or, on sait quelle fut l'attitude nettement, audacieusement républicaine des Cordeliers, dès la première nouvelle de la fuite du roi. Peut-être aux Jacobins? Chaumette, il est vrai, ne faisait pas partie de la célèbre société, mais il pouvait fort bien y prendre la parole, en qualité de délégué du cliib des Cordeliers. Ce ne serait d'ailleurs pas la première fois: lui-même affirme, dans ses notes autobiographiques, y avoir fait dans ces conditions, en octobre 1790, un discours, jugé alors déjà « trop républicain h. Mais la manière dont la société des Amis de la Constitution accueillit, après le 21 juin, toute proposition anticonstitutionnelle, démontre suffisamment, sans parler du silence des comptes rendus de ses séances, l'absurdité de cette hypothèse.

Ni aux Cordeliers, ni aux Jacobins ? Alors, où cela? Peutêtre à la section du Théâtre-Français? Je ne le crois pas, car. au début de la troisième partie de son discours, Chaumette s'exprime ainsi : « Volilez-vous connaître, citoyens, quelle est la nature de cet être que l'on appelle roi? Je l'ai di'jà dit dans la tribune de cette société. » Il s'agit donc d'une de ces nombreuçes sociétés populaires qui tenaient alors leurs séances dans la capitale. Mais de laquelle?

11 ne faut pas s'exagérer l'importance de cette question, puisque nous ne voyons pas que le discours de Chaumette ait eu aucun résultat pratique immédiat. Je ne m'y arrêterais dotic pas, si tout ce qui touche à ces premières manifestations de l'esprit républicain en France n'offrait pour nous, qui sommes les héritiers de leur pensée, un intérêt capital. Oui, il est très intéressant, au point de vue du développement de l'idée républicaine et de sa propagation dans les masses, de savoir quels hommes étaient alors à la tête du mouvement, quels groupes en faisaient partie. Or, nous sommes assez mal renseignés sur cette question, et le cas particulier de Chaumette, prolétaire par ses origines et son genre de vie et que sa demiinstruction rapprochait de la bourgeoisie, peut servir à faire mieux comprendre comment les choses se sont passées.

Pour l'intelligence de ce qui va suivre, je prie le lecteur de ne pas perdre de vue que, dans son discours du 23 juin, Chaumette fait allusion à un discours antérieur qu'il aurait fait sur le même sujet devant les mêmes auditeurs. Le départ de Louis XVI ayant eu lieu dans la nuit du 20 au 21 juin, ce premier réquisitoire contre la monarchie n'a pu être prononcé que le 21 ou le 22 et plus probablement le 21.

On voit que le discours du 23 juin n'a pas été, de la part de Chaumette, une manifestation isolée. C'est au contraire seulement un épisode de toute une campagne en faveur de la République, à laquelle le futur procureur de la Commune prit une part des plus actives. Je crois donc pouvoir, à mon tour, dans un ouvrage consacré à Chaumette, retracer cette agitation parisienne, républicaine et démocratique de la fin de juin 1791. Dans le récit qu'on va lire, à côté de faits bien connus, relatifs à l'attitude du club des Cordeliers, peut-être trouvera-t-on quelques détails nouveaux sur celle des petits clubs populaires et sur le nouveau personnel révolutionnaire qui prit la tète du mouvement.

Le 21 juin 1791, à 10 heures du matin, trois coups de canon annonçaient dans Paris le départ de Louis XVI (i). Aussitôt, tandis qu'une foule inquiète et agitée se répandait dans les rues, où se déployait en même temps la garde nationale, les clubs et les sections ouvraient leurs séances et délibéraient sur les événements.

Cette inquiétude, cette agitation générale furent exploitées par les Cordeliers qui essayèrent de créer un mouvement en faveur de la République. En même temps qu ils faisaient apposer sur les murs de Paris leur fameuse affiche tyrannicide (2), ils s'empressèrent, au témoignage de Chaumette qui se vante d'avoir été l'instigateur de cette mesure (3), de « rétracter... le serment de fidélité... surpris dans le ser-

(i) Rh'olnlioiis dt Paris, 11° Cil.

(2) On trouvera le texte de cette affiche dans Bûchez et Roux, t. X, p. 284-285.

(3^ Vovez son Aiiiohiographie.

ment civique ». Puis ils prirent un arrêté que Chaumette prétend avoir rédigé et qu'il devait porter « aux Jacobins et dans toutes les sociétés populaires ». Malheureusement, je n"ai pu retrouver le texte même de cet arrêté, par lequel, selon la Bouche de Fer, le club proposait « une association fédérative dans tout l'empire » (i). Mais il est certain qu'il fut effectivement colporté par des émissaires du club : le compte rendu de la séance des Jacobins du 21 juin dans le Journal des Jacobins porte en effet : « Une députation du club des Cordeliers a fait part d'un arrêté pris dans son sein, tendant à des moyens de surveillance. » Or. il n'est pas téméraire de supposer que cette députation, dont Chaumette faisait partie, se rendit, au sortir des Jacobins, à la Société fraternelle qui tenait ses séances dans le même local et dont une députation venait justement, quelques instants auparavant, de faire part aux Jacobins * de ses vives inquiétudes sur le patriotisme de quelques fonctionnaires publics». Là, Chaumette aurait pris la parole en faveur de cet arrêté dont il était l'auteur, proposant à la Société de demander à l'Assemblée nationale de suspendre l'exercice de la royauté et de ne pas se prononcer tout de suite sur la conduite du roi (2) : en ce moment fonctionnent, en effet, les assemblées primaires que la Constituante a convoquées le 29 mai pour élire les électeurs de l'Assemblée législative (3). Le peuple est réuni dans ses comices; rien de plus simple que de lui faire former cette « association fédérative » dont parle la Bouche de Fer et qui permettra de se passer de la royauté. Et Chaumette attaque le principe même de la monarchie : il montre qu'un roi est l'ennemi-né du peuple qu'il gouverne. Lui-même, dans son discours du 21 juin, cite un passage de son allocution de l'avant-veille ;

Voulez vous connaître, citoyens, quelle est la nature de cet être que l'on appelle roi? Je l'ai déjà dit dans la tribune de cette Société :

(1) Cf. Aul.'.rd, Histoire politique de la Riiolution fraiifaise, p. 125, (2! Voyez le début de son discours dii 23 iuin : « Je vous ai proposé dans une précédente séance, de demander i ^.^sscmbIée nationale... », etc.

'j I Précisément, le 24 juin, la Constituante ajourna la réunion de ces assemblées électorales. Moniteur, réinip.,VIII. 742.

« Lorsque les Israélites, ce peuple spécialement protégé Je Dieu, égaré par des ambitieux, voulut avoir un roi, à l'instar des autres nations, le prophète Samuel, qui avait guidé ce peuple avec les vieillards dans la route du bonheur, leur prédit, au nom du Très-Haut, que les rois enlèveraient leurs enlants pour en faire des valets,

« Q^\e ces rois se constitueraient une grande force armée, au moyen de laquelle ils se créeraient des domaines et raviraient les filles d'Israël,

« Qlie ces rois enlèveraient la plus pure substan;e des cultivateurs p:ur engraisser leurs vils esclaves, leurs courtisans,

« Qne ces lois, après avoir décimé à leur profit les animaux, la terre et les hommes, ne laisseraient plus en Israël que des esclaves, qu'il n'y aurait plus qu'un maître et des sujets » (i).

Le lendemain, 22 juin, le club des Cordeliers rédige sa fameuse adresse à l'Assemblée nationale, dans laquelle il demande formellement l'abolition de la royauté (a). Comme la veille, des commissaires sont nommés pour la répandre : Robert, qui en fut sans doute le principal rédacteur (3), est chargé de ce soin. Mais il est arrêté en route et emprisonné à la section de Saint-Roch, où des commissaires des Jacobins viennent le délivrer, et d'où il va aussitôt remercier la société. Voici comment s'exprime, à ce sujet, le journal du club : " M. Robert : Vous avez envoyé six commissaires à la section de Saint-Roch où j'étais détenu. Je viens, en vous faisant mes remerciements, vous faire part du motif de ma détention. J'étais à 4 heures au club des Cordeliers. Je fus envoyé avec deux autres membres de ce club, pour porter à la Société fraternelle une adresse pour demander la destruction de la monarchie. (Des cris d'improbaiion s'clêvcnt de toutes

(1) Rien n'indique, on le voit, que ces paroles aient été prononcées par Chaumette dans son premier discours sur la fuite du roi. Mais il semble impossible d'admettre qu'elles aient pu l'être avant le 21 juin.

(2) Cette adresse, publiée par VOraievr dit Peuple^ t. VI, p. 181, a été reproduite par Biichez et Roux, t. X, p. 416-418. Klle fut affichée dans Paris et je connais deux exemplaires de cette affiche. L'un à la Bibliothèque nationale: Lb'" 2j8i [Tourneux, n^'98 . 7]. l'autre aux .archives delà Seine, parmi les pièces exposées dans la vitrine. Ces deux atliches portent toutes les deux la même mention manuscrite « 21 juin 1791 11, ce qui est évidemment une erreur (pour 22 juin'. De plus, l'exemplaire des -archives de la Seine porte cette autre note manuscrite: « Signé et paraphé par nous, juge, et le S. .Momoro, et notre greffier, au désir du procèsverbal de ce jourd'hui trei/.e août 179'. — Gandrieiix, Mutel, Momoro. a

(31 Aulard, Histoire (<oriliip:e de la Révolu ton Irançaise, p. 128-129.

IN'TRODLCTIOS I09

/ar/s.j))(i) Ainsi, le 22 juin, commela veille, les Cordeliers, dans leur tentative de propagande avaient d"abord songé à agir sur la Société fraternelle des deux Sexes séante aux Jacobins. Et cela n"a rien d'étonnant, si l'on songe que cette Société comptait parmi ses membres des hommes comme François Robert lui-même et comme ce Pépin-Dégrouhette, qui fut membre de la Commune révolutionnaire du lo août, des femmes comme la « sœur Louise Robert ') (2), la propre femme de l'auteur de l'adresse desCordeliers du 22 juin (3).

C'est donc là, je pense, que Chaumette dut. le lendemain, 23 juin, prononcer son fameux discours « sur la fuite du roi et la question de savoir si l'on doit suspendre l'exercice de la royauté, si la Constitution française peut se passer de roi ». Et j'en trouve comme une preuve (qui est en même temps la preuve que Chaumette sut convaincre ses auditeurs) dans le fait que voici : exactement trois jours après son discours, le 26 juin 1791, la même Société fraternelle séante aux Jacobins faisait afficher une pétition par laquelle elle demandait à l'Assemblée nationale que « le ci-devant roi des Français et sa femme » fussent mandés à sa barre pour y être interrogés (4). C'était vouloir traiter Louis XVI, au lendemain de la fuite à Varennes, comme il le sera après le 10 août. Or. voici les propres paroles de Chaumette dans son discours du 23 juin :

Toute la nation a ressenti les coups mortels qui lui ont été portés par son Roy; toute la nation a donc le droit de le déclarer coupable et nos représentants seuls ont le droit de le juger : s'ils ne se croient pas assez forts, qu'ils assemblent la nouvelle législation (x/c) et que le premier moment de la réunion soit employé àjuger le roi et sa femme seuls. Oui, citoyens, à juger le roi et sa femme seuls : ce serait une barbarie que de punir ceux

(1) Aulard, la Siviètè des Jacobins, t. II, p. 541.

(a) Discours de la saur Louise 'Rphfrt à la Sociilé /raleraelle des deux Sexes, du 4 décembre I^^i-, sur les réformes à introduire dans l'administration des hôpitaux. Bibl. uat., Lb"' 2418. [Tourneux, n" io,o;8'.

13; Sur les autres personnages qui faisaient partie de cette Société, cf. Aulard, Histoire politique de la Révolution françaiic, p. 95-96.

^4j Bib. nat., Lbto 2417 [Tourneux, n" to.034] et Brit. Mus. F 344, pièce 3 [Tourneux. n" 10.03 3;. ^f- l'analyse indignée qu'en donna Y Ami du Roi par Royou, numéro du 2 juillet 1791, et que signale M. Aulard, Histoire politique delà Révolution française, p. 1 34, note 2.

IIO INTRODUCTION

qui ont cru bien faire en obéissant à un homme qui les paye avec les tiente-cinq millions qu'on lui a laissés pour cela. Oui, frères et amis, je le répète avec confiance : « Le roi et la reine sont seuls coupables de tous les crimes qui ont obscurci la Révolution. »

Je crois pouvoir conclure de tout ce qui précède que le discours que nous publions fut prononcé par Chaumette le 23 juin 1791 devant la Société fraternelle des deux Sexes séante aux Jacobins (i). D'abord hésitante et n"osant donner son adhésion à une première proposition faite par Chaumette le 21 juin, elle fut sans doute convaincue par les arguments qu"il lui présenta le surlendemain. Dès lors, nous la voyons, avec les Cordeliers, prendre la tète du mouvement républicain. Elle rédige adresse sur adresse : c'est d'abord l'adresse du 26 juin à l'Assemblée nationale, dont je parlais tout à l'heure, c'est ensuite une adresse au peuple français, du 8 juillet, contre l'achèvement de la Constitution monarchique (2). C'est enfin une autre adresse au peuple français du 13 juillet, relativement à la fuite du roi (3).

On voit par la peine que j'ai eue à établir, et même d'une manière qui n'est pas tout à fait incontestable, devant quelle société Chauinette prononça son discours, combien il est difficile de savoir aujourd'hui ce qui se passa exactement à l'intérieur des différents petits groupes politiques parisiens, le 21 juin 1791 et les jours suivants. Certes, je n'ai pas l'intention de retracer, à propos de la publication d'un seul document, l'histoire du mouvement républicain à Paris après la fuite à "Varennes. Mais je ne puis m'empêcher de faire remarquer que le discours de Chaumette ne dut pas être un acte isolé et que d'autres hommes furent sans doute envoyés

(i) Cette hypothèse soulève bien, il est vrai, une difficulté. Chaumette, en s'adressant à ses auditeurs, leur dit : « Frères et amis, citoyens français. » Il semble que dans une société fraternelle, il eut dû dire : « Frères et sœurs. •> Mais cette objection ne me parait pas suffis.imment grave pour faire rejeter une explication appuyée d'autre part sur tant d'indices concordants.

(1) Bib. nat., Lb'" 8>2 [Tourneus, n" 10.035].

(3) Bib. nat., Lb"" S53 [To:rueus, n° io.o''6].

dans d'autres endroits par le club des Cordeliers, inspirateur du mouvement.

Quels furent ces hommes ? Où allèrent-ils ? Ceci reste et restera probablement toujours un mystère pour nous, par suite de la destruction de la presque totalité des registres des clubs et des assemblées de sections. On ne connaît même pas dune manière précise les séances des Cordeliers, comment veut-on savoir au juste ce qui se passa dans chacun de ces petits groupes ? Nous en sommes donc réduits aux conjectures. Mais l'exemple de Chaumette peut servir à les préciser.

Et d'abord, en ce qui concerne les hommes qui se firent les porte-paroles du club des Cordeliers à Paris, un fait bien connu doit être rappelé : aucun des démocrates alors en vue, aucun des hommes politiques du parti populaire ne se lança dans l'aventure. Leur attitude, à tous très prudente, au lendemain de la fuite à Varennes, celle de Danton notamment, a souvent été notée. Ces missionnaires de la République furent donc, à coté de quelques bourgeois intellectuels comme François Robert, des hommes encore inconnus, tels que Chaumette, noyés dans la foule, vivant de sa vie. parlant son langage, mais qu'une demi-instruction préparait à toutes les audaces de la pensée, tandis que leur néant les poussait à toutes les témérités de l'action. N'est-ce pas Chaumette qui, dès octobre 1790. faisait campagne contre le veto du roi, son droit de nomination aux places, son inviolabilité (i)? Tout près du peuple aussi, mais aussi frottés d'instruction ou rompus à la pratique des affaires, ce Claude Dansard, (( un pauvre maître de pension « (2), ce Pépin-Dégrouhette, ». homme de loi » (3), le premier, fondateur de la Société fraternelle séante aux Jacobins, le second, un de ses présidents. C'est toute une classe qui monte et qui n'est composée ni de prolétaires, ni de bourgeois : ce sont ces hommes (des avoués,

(l) Voyez le début de son Autobiographie.

{2) Aulard, Histoire politique de la Révolution française, p. 95.

(}) Bib. nat., Lb" 1797 et 1798. Arch. nat. : W 254, 259, 5325. Voyez aussi sur Pépiii-Dcjioulicf.c ; Sigismond Lacroix, Actes clelaCommune ik Paris, 2'scr)e, t. m, p. 584 et Cliaravay, L'Assemblée électorale de Paris, t. III, pages 35 et 676.

des maîtres d'école et des ratés), ce sont ces intellectuels de bas étage, ceux que Michelet a flétris, dans la personne de Chaumette, de l'épitliète sanglante de «scribes du ruisseau », ce sont eux qui cherchèrent, à la fin de juin 1791, à établir la République. Ils échouèrent alors, parce que, comme je vais le dire, le concours de la petite bourgeoisie, la classe du petit patronat et de l'industrie familiale lui fit, à ce moment-là, défaut. Mais, au 10 août 1792, nous les verrons revenir en vainqueurs, et ce même Chaumette, ce même Pépin-Dégrouhette s'installeront, en compagnie cette fois des représentants de la petite industrie, sur les bancs de l'Hôtel de Ville.

Je passe à la seconde des questions que je me posais tout à l'heure : où s'adressèrent ces commis voyageurs en république? A quelles portes frappèrent-ils? D'abord, comme je l'ai montré, à la Société fraternelle des deux Sexes, séante aux Jacobins, puis très probablement à l'assemblée générale et à la société populaire de la section du Théâtre-Français, c'està-dire tout près, à deux pas des Cordeliers. Il est à supposer que, là du moins, ils furent suivis. On peut croire, en effet, que la société populaire de la section du Théâtre-Français, qui précisément s'occupait alors avec zèle de veiller au bon choix des électeurs (1), ne dut pas rester indifférente en présence du mouvement qui se dessinait, et. d'autre part, l'assemblée générale de cette section prit un arrêté effaçant du serment le mot actif &t Celui de roi {2). Mais Chaumette et ses compagnons durent encore se rendre ailleurs. Nous n'avons pas de raison de mettre en doute ce que dit le futur procureur de la Commune, dans ses notes autobiographiques, à la date du 21 juin : 'i Je suis nommé pour le porter (l'arrêté des Cordeliers) aux Jacobins et dans tontes les sociétés populaires. « Elles étaient alors très nombreuses à Paris (3) : il y en avait dans presque toutes les sections. Or, précisément, un mois

( 1) "fourneux, n" 10,087.

(2) Boiichi de Fer, du 24 juin 1791, supplément p. i. (D'après Aulard, Histoire politique de la Résolution française, page 125, note 2.)

(;) Voyez AularJ, Hi's/oiV« politique de la Révolution française, p. 9j et note 4.

avant la fuite à Varennes, le club des Cordeliers, sous l'inspiration de Robert, avait essayé de les grouper autour de lui en formant un comité central de ces sociétés (i), comité que nous avons vu à l'œuvre à propos du Manifeste du peuple français d tous les peuples de la terre (2). N'est-il pas tout naturel de penser que ce comité se remit à fonctionner au lendemain du départ de Louis XVI ?

'Voici quelle était, à cette époque, la situation des petits groupes politiques parisiens : des assemblées générales de sections, exclusivement composées de citoyens actifs, c'est-à-dire formées essentiellement par le petit patronat; des sociétés populaires, fraternelles pour la plupart, et pour la plupart démocratiques, c'est-à-dire accueillant dans leur sein, sans distinction, les citoyens actifs et les citoyens passifs, les patrons et les ouvriers (3). Mais les ouvriers, pour la plus grande partie, à Paris, pendant la Révolution, sont solidaires de leurs patrons. On ne saurait trop le répéter : la grande industrie est encore l'exception et le restera pendant plusieurs années durant. Les ouvriers, au 31 juin, frondeurs dans la rue, indifférents ou hostiles à la royauté, en tous les cas très irrespectueux envers la personne royale (4), se montraient, dans les sociétés populaires, les clients fidèles des petits patrons. C'était donc, en fin de compte, le petit patronat, la petite bourgeoisie qui tenait entre ses mains les destinées delà monarchie. Aussi est-ce à lui que s'adressèrent les émissaires des Cordeliers. S'ils étaient parvenus à vaincre sa résistance, faite surtout de sa peur de l'inconnu et de ses hésitations entre son instinct démocratique et son respect traditionnel du passé (s), c'en était

(1) Voyez Aulard, Histoire poliliqiu ili la Révolution ftiiiiçaisf, p. 97-98.

(2) Cf. ci-dessus p. 55-56 et voyez p. 148 la note que j'ai placée à la fin du texte de ce manifeste.

3) Aulard, Histoirt politique de la Révolution française, p. 95.

(4) Voyez les quolibets lancés par la foule, au 21 juin, lors .de la visite des Tuileries, « ce gros individu royal », etc., et rappprtés par les Révoluliom defarii, n" Cil.

(5) Discours de Chaumette : « Je ne me suis pas dissimulé que j'aurais i combattre les préjugés de l'enfance et de l'habitude. » Et plus loin il parle des « grandes questions n que u l'erreur de tous les siècles avait cachées anx hommes ».

fait de la royauté. Mais, ces hésitations, ils n'eurent pas le temps d'en triompher.

L'exemple de la Société fraternelle séante aux Jacobins, pourtant d'opinions si nettement démocratiques, qui ne se laissa gagner qu'après plusieurs démarches des Cordeliers et deux discours de Chaumétte, est un signe frappant de l'état d'incertitude où devaient se trouver presque tous les groupe ments analogues. La vigoureuse impulsion donnée par les Cordeliers se perdit ainsi dans le vide. L'opinion n'était pas prête. La surprise de se trouver tout à coup dans une situation aussi extraordinaire, aussi imprévue, la crainte des conséquences que pouvait avoir une décision paralysait tout. Il fallut revenir plusieurs fois à la charge. En attendant, le temps passait, les Jacobins, encouragés par l'inertie de la masse du corps politique, résistaient au mouvement et donnaient ainsi au roi le temps de se faire arrêter et reconduire à Paris. Dès lors, l'idée républicaine avait vécu.

Ce n'est donc pas, à proprement parler, comme l'a dit M. Jaurès (i), « le vif courant populaire des Cordeliers » qui « semble se briser sur le roc de la légalité jacobine », c'est, pour me servir de sa propre comparaison en la modifiant quelque peu, c'est leur souffle, pourtant vigoureux, qui ne parvint pas, faute de temps, à ébranler dans sa masse l'océan politique des clubs et des assemblées de sections et à y déterminer le courant, puissant et profond, qui eût, à ce momentlà, emporté tout, les Jacobins comme le reste. Il faudra aux républicains un mois d'efforts persistants pour transformer en un flot impétueux la première houle du 21 juin. Mais alors il sera trop tard, et la République, possible aux Tuileries en juin 1791, sera fauchée, le 17 juillet, au Champ-de-Mars.

Qiiels furent les arguments présentés aux différentes sociétés populaires, aux assemblées de sections, à tous les groupes politiques de Paris, par les émissaires des Corde-

(t) Histoire socialiste, t. I, p. 7:6.

liers, le discours de Chaumette que nous publions aujourd'hui, bien mieux que les textes déjà connus, que le serment tyrannicide du club, — un simple cri de colère et de haine, — ou que leur fameuse adresse, — énergique mais trop courte pétition, — sous une forme parfois maladroite ou incorrecte, mais avec une vigueur de raisonnement et une logique étonnantes, — ce discours nous le fait connaître. Il constitue, à lui tout seul, un exposé complet du point de vue républicain au lendemain de la fuite à Varennes. Je crois donc que le cas particulier qui nous occupe présente un intérêt général : montrer Chaumette haranguant une société populaire, c'est faire voir comment, pendant près d'un mois, toute une série de démagogues obscurs travaillèrent la foule des clubs pour les rallier à la République.

Mais le discours de Chaumette présente bien des longueurs et parfois quelque incohérence dont il s'excuse lui-même sur ses nombreuses occupations (i). C'est ce qui m'a engagé à en donner ici un résumé.

Chaumette rappelle, en commençant, le discours par lequel, « dans une précédente séance », il s'est efforcé, sans y réussir, de dissiper « les préjugés de l'enfance et de l'habitude ». On continue, dit-il, à nous opposer la Constitution. Pour répondre à cette objection, Torateur reproduit l'argument essentiel de l'adresse des Cordeliers à l'Assemblée nationale : Le pacte constitutionnel est rompu de par la volonté même de l'une des parties contractantes. Nous voilà donc revenus à la situation du début de la Révolution, « à l'instant où nos députés ont été réunis ». C'est, on le voit, le début même de l'adresse des Cordeliers : « Nous étions esclaves en 1789, nous nous étions crus libres en 1790, nous le sommes à la fin de juin 1791. » Mais, poursuit Chaumette, il n'a pas suffi, comme je le croyais, de présenter la proposition d'abolir la royauté « pour

(ij « Frères et amis, pour traiter ces questions avec tout rintérct qu'elles exigent, j'aurais eu besoin de plus de temps que ne m'en Uissent les devoirs qui me sont imposés. Ce que je vais dire sera incohérent sans doute ; je n'ai pas le loisir de cherclier à bien dire. »

la voir adopter par les élans de tous les cœurs amants de la patrie ». C'est pourquoi je vais, cette fois, « examiner tout haut et tout de suite » les « grandes questions » que « la perfidie du roi » et « l'erreur de tous les siècles » avaient cachées aux hommes. Ces questions sont au nombre de trois :

Voici donc, frères et amis, les questions qu'il faut examiner en ce moment et qu'on aurait dû aborder dès le premier jour de la réunion de nos représentants en Assemblée nationale

Peut-on etdjit-on suspendre l'exercice de la royauté quand la nation est assemblée ? Peut-on et doit on prononcer cette suspension dans les circonstances de ta fuite du roi ? Voilà la première question sui' laquelle je fixerai votre attention.

La seconde : le roi est-il coupable et qu'en fera-t-on ?

La troisième : la Constitution Irançaise peut-elle se passer d'un roi?

Toutes ces questions s'enchaînent. 11 n'est pas possible de les envisager d'une manière isolée.

Sur le premier point, sur la question de savoir dans quels cas peut être suspendu l'exercice de la royauté et si la circonstance présente de la fuite du roi rentre dans l'un de ces cas, Ghaumette invoque trois autorités : « le savant Burlamaqui. professeur de droit naturel et politique à Genève », « Jean- Jacques Rousseau, père de notre Révolution » et « la Déclaration des Droits de l'Homme ». 11 conclut des textes quïi cite que la souveraineté réside essentiellement dans la nation et que le roi jouit seulement dune délégation de pouvoirs pour la marche habituelle des aflaires, délégation qui doit cesser lorsque la nation, véritable souverain, est réunie et que « le maître rentre chez lui ». « Qiiand une nation est rassemblée, dit-il, tous les pouvoirs délégués cessent de droit. » Il ne saurait, en effet, y avoir en même temps deux souverains dans l'Etat. Donc, « à l'instant » où l'Assemblée nationale s'est réunie à Versailles, elle aurait dû déclarer suspendu l'exercice de la royauté, puisqu'elle-méme, au nom du peuple souverain, s'emparait à ce moment du pouvoir. Elle ne l'a pas fait alors, peut-elle le faire maintenant? Qui pourrait en douter? Nos représentants n'exercent-'ils pas aujourd'hui « la plénitude de la souveraineté » et ne sont-ils pas « le pouvoir

exécutif suprême de la volonté nationale? » Ils ont donc incontestablement ce droit de suspension. Eh bien ! le moment est venu d'en faire usage. Assez de crimes ont été commis par la royauté contre la nation ! EtChaumette rappelle successivement : l'attaque conduite contre le peuple « par le féroce et infâme Lambesc », « l'arrogance musulmane de la séance royale », Nîmes, Nancy, « la disette factice », « l'accaparement du numéraire », etc. Tous ces crimes, les Français les ont pardonnes au «coupable ». Après avoir montré tant de grandeur d'âme, ils doivent aujourd'hui faire preuve de fermeté.

Chaumette passe ensuite à l'examen de la deuxième question : Le roi est-il coupable et qu'en fera-t-on ? Il répond ainsi, par avance, à l'objection que ne manqueront pas de faire les partisans honteux de la monarchie quand même. Le roi « n'est pas jugé, pourrait-on dire, il n'est peut-être pas coupable. » — Pas coupable ! Cette supposition fait bondir Chaumette. Pour lui, la royauté a été prise en flagrant délit : quand un assassin, dit-il, est arrêté à l'instant de son forfait par la victime elle-même, les blessures de celle-ci «ne sont-elles pas les preuves irrésistibles du crime? » Or, que de coups furieux portés par le roi à la nation! Et Chaumette, sans doute pour achever de détruire chez ses auditeurs ce qui peut leur rester de loyalisme monarchique, en fouettant leur indignation, recommence l'énumération des attentats de la royauté : ^ Ici les assassinats des Tuileries, la liste de proscription des députés patriotes et leurs portes que j'ai vues marquées, les massacres de Nîmes et de Nancy », « ici les grilles à rougir les boulets rassemblées à Versailles, ici la promesse de ne faire qu'un avec l'Assemblée et l'écrit qui proteste contre ses décrets, ici la fuite combinée et la guerre civile, suite de cet attentat, voilà les blessures que Louis XVI et sa femme ont faites réellement et qu'ils voulaient faire encore aux Français». Et le tribun, après avoir ainsi excité la fureur du lion populaire en avivant la douleur de seS plaies cuisantes, le lance enfin dans l'arène en lui désignant du doigt ses vie-

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times : « Le roi et sa femme seuls », «voilà les coupable;;! » 11 faut les juger, et les juger seuls : « Oui, citoyens, juger le roi et sa femme seuls », car « le roi et la reine sont seuls coupables de tous les crimes qui ont obscurci la Révolution ».

Mais, puisque le roi est le vrai coupable, ne pourrait-on se passer de roi? C'est le troisième point du discours de Chaumette : « La Constitution française peut-elle se passer de roi? » — Ici, l'orateur, après avoir rappelé une prophétie du prophète Samuel{i), déclare que seules la folie et l'idolâtrie des hommes font la force et l'inviolabilité des rois. La question est donc simplement de savoir si un roi est indispensable au bon fonctionnement de la Constitution. Pour la résoudre, Chaumette recourt de nouveau à l'autorité de « l'inestimable professeur de droit public à Genève », à la Déclaration des Droits de l'Homme età Jean-Jacques Rousseau. — «11 ne faut, dit Burlamaqui, ni une monarchie, ni une république, mais un gouvernement mixte, et le seul moyen d'éviter à la fois la licence et la tyrannie, c'est '( une souveraineté bien entendue. » Mais, où sera placée cette souveraineté? o Cette souveraineté, nous la plaçons, dit Chaumette, avec Jean-Jacques Rousseau, dans la volonté générale, dans la nation, dans la loi qui est l'expression de la volonté générale. Pour réaliser cet idéal, il faut et il suffit de retirer de notre Constitution ce « rouage de rapport et inutile », « ce chancre politique qui nous dévore trente-cinq millions », la royauté. Elle est, en effet, en contradiction formelle avec la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, quiproclanje (art. i6) la nécessité, pour une société constitutionnellement organisée, d'une garantie des droits. Or, quelle garantie, je vous le demav.de, ont les citoyens de voir respecter leurs droits par un roi qui reste inviolable alors même qu'il viole ces droits? On déclare bien que les ministres sont responsables, mais « c'est un mensonge politique dont on berce le peuple, car, jusqu'à présent, les ministres les plus coupables se sont joués impu-

(i) Voyez ci-dessus p. 8i, note i.

nément de la nation ». Bien loin d"être nécessaire, un roi est donc un obstacle à l'application intégrale des principes de 89, c'est « un baril de poudre placé dans les fondations de l'édifice [constitutionnel] pour le faire sauter tôt ou tard». — > Dira-t-on que la royauté est, en pratique, indispensable au maintien de l'ordre? C'est l'Assemblée nationale elle-même qui s'est chargée de répondre à cette objection spécieuse dès la première nouvelle de la fuite du roi : « L'Assemblée nationale, écho en cela de l'imniortelle raison, nous dit dans sa dernière adresse : L'ordre peut exister partout où il y a un centre d'autorité. Il se trouve, ce centre, dans l'Assemblée des • représentants de la nation. » Et, après s'être ainsi couvert de l'autorité de l'Assemblée constituante elle-même, Chaumette montre qne les aflfaires ont été dirigées depuis l'origine de la Révolution par la nation et par l'Assemblée, en dehors de toute participation du roi : « La séparation des pouvoirs existe et le royaume roule depuis deux ans, conduit par les pouvoirs distincts de la souveraineté et du pouvoir exécutif suprême. » Non, conclut-il, non un roi n'est pas indispensable au maintien de l'ordre : les faits eux-mêmes ne le démontrentils pas assez aujourd'hui et n'avons-nous pas la preuve la plus éclatante de l'inutilité des rois dans le calme qui règne depuis que le nôtre est parti? Donc nous pouvons nous en passer, donc nous sommes mûrs pour la liberté : « Si tous les Français, sans y avoir été excités, et par un mouvement irrésistible, ont fait triompher la loi dans la crise alarmante de la fuite du roi, c'est-à-dire dans la plus juste occasion de sortir des bornes de la vengeance légale, on doit penser que les Français régénérés sont dignes de la liberté, puisqu'ils observent la loi en esprit et en vérité dans l'occasion la plus difficile. »

Ainsi, on peut et on doit abolir la royauté. Mais alors, la conclusion qui s'impose, c'est l'établissement de la République? Parfaitement, de la République dont l'idée seule effraye tant de gens. Jusqu'à la fin. Chaumette a évité de prononcer ce mot que les « préjugés de l'enfance et de l'habitude », que

« l'erreur de tous les siècles » ont rendu suspect. 11 a évité de heurter trop ouvertement l'esprit encore faible et non préparé de ses auditeurs. Mais, parvenu au terme de sa dérr.onstratioTi, fort des preuves accumulées et de l'enchaînement logique de ses arguments, il n'hésite pas, après avoir renversé successivement tous les obstacles accumulés sur sa route, à s'attaquer enfin au monstre lui-même, à cette crainte irraisonnée, à cette peur de l'inconnu, qu'il sent au fond de toutes les objections qu'on a pu lui faire. — Et tout d'abord, dit-il, pas d'équivoque : n'essayons pas de nous tromper nousmêmes par un étrange abus des mots. Le mot de République « dont on semble vouloir abuser » n'est pas synonyme de gouvernement représentatif, et, poursuit Chaumette, « je déclare que je ne conçois pas ce que c'est que République, si l'on voulait faire croire que notre Constitution offre l'image d'une République ».En réalité. République s'oppose à monarchie par définition, et c'est seulement en supprimant le monarque, que nous établirons la République. — Mais ici interviennent les docteurs, ceux à qui la courte science qu'ils ont puisée dans les livres enlève la vue nette et l'exacte compréhension des réalités pratiques. A ces prétendus sages, que la ^eur du mot paralyse et qui vont partout répétant : « La France est trop grande pour vivre en République », Chaumette oppose d'abord les raisons que son propre bon sens lui suggère et ensuite le jugement, le sain jugement populaire, celui de l'homme sans préjugés et sans idées préconçues et dont, comme il le dit, « la raison est la moins exercée ». Mais il faut citer tout entier ce passage :

On répète sans cesse que l'organisation d'une république n'est pas propre à un granJ Etat ; mais on a répété cela sans s'entendre, et la République romaine fut bien plus étendue que l'empire français.

Au reste, je ne conçois pas plus ce que peut un roi pour conduiie un royaume aussi grand que la France : un roi m'a toujours paru un être fantastique et métaphysique, incapable d'agir par lui-même pour le bonheur de tous.

Un père de famille suffit souvent à peine pour veiller au bonheur de sa famille, un seul homme ne peut conduire bien un seul village, et l'en

voudrait qu'un seul homme fût nécessaire pour gouverner un grand Etat? C'est, je le répète, offenser sciemment la raison.

Après avoir démontré que la Constitution française n'a pas besoin d'un roi pour conduire au bonheur, qu'un roi, au contraire, dans la Constitution est un baril de poudie placé dans les londations de l'édifice pour le faire sauter tôt ou tard, je crois que la question se résoudrait par l'homme dont la raison est la moins exercée.

Si je demande, et je l'ai demandé, frères et amis, si je demande à un homme vulgaire : « Voulez-vous un roi? » Il me répond : « Cela est-il absolument nécessaire pour la Constitution?» Je lui réponds : « Non, si vous êtes toujours fidèle à la loi, si vous lui obéissez sans effort. » — « Eh bien ! me répond-il, en ce cas, je jure de tout mon cœur d'observer et de maintenir la loi. Je suis bien payé de mon serment, car la nation par là gagnera trente-cinq millions. »

Et Chaumette de conclure : « Si l'on peut se passer définitivement de roi dans la Constitution, si le roi est coupable, on peut donc et on doit demander que l'Assemblée nationale déclare que l'exercice de la royauté est suspendu ». Cette déclaration solennelle par l'Assemblée nationale peut paraître superflue, (( car elle a ordonné provisoirement au ministre de la Justice de signer les lois et elle a confié l'intérim du pouvoir exécutif aux ministres sous leur responsabilité ». Mais il faut un acte formel, qui ne laisse place à aucune équivoque et qui rende toute reculade impossible. L'Assemblée, dit-il, « a suspendu de fait, et sans le dire, Louis XVI de ses fonctions. Mais moi, je demande qu'elle le dise clairement ».

Oui, dira-t-on enfin, seulement est-ce bien à nous, dans notre petite société, de nous occuper de ces grandes questions qui intéressent la nation tout entière ? Certes, déclare Chaumette, car le rôle des sociétés patriotiques consiste précisément, en tant que représentantes de l'opinion publique, à montrer à l'Assemblée nationale la route qu'elle doit suivre et à la fortifier dans ses bonnes résolutions en se serrant autour d'elle. Telle est bien la conception que les Cordeliers se faisaient du rôle de ces sociétés. C'est aussi tout le programme du club, pour arriver à l'abolition de la royauté par l'organisation d'un vaste pétitionnement de tous les clubs, inter-

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prêtes de la pensée populaire. Je cite le passage tout entier; il en vaut la peine :

Devons-nous, a-t-on dit et diia-t-on, nous occuper de ces grands objets dans cette société ? Ne devons-nous pas abandonner ce soin à nos représentants ?

Sans doute nous leur avons donné de grands pouvoirs ; sans doute ils en feront usage. IMajs vous le savez, citoyens, ils ne sont pas tous irréprochables comme Pétion et Robespierre; mais, dans une situation aussi critique, dans une occurrence où il s'agit ou d'assurer la liberté constitutionnelle, ou d'ctie constitutionnellement esclaves, sous la domination d'un coupable qui deviendra nécessairement un tyran pour se venger, s'il exerce encore quelques pouvoirs, il n'y a pas à balancer : il faut faire ressortir l'opinion publique; il faut que les sociétés patriotiques qui en sont les échos répètent hautement ce que tous les citoyens ont dans le cœur. Je le dis avec confiance : ce que les citoyens ont dans le cœur, mais qu'ils ne savent pas dire tout haut. Il faut environner l'Assemblée nationale de l'opinion publique. Voyez la marche de cette Assemblée : elle attend manifestement l'opinion du peuple sur ce point et cette opinion, à mon avis, n'est pas équivoque : elle dit que le roi doit être suspendu de l'exercice de la royauté ( i ).

Ainsi, pense Chaumette, sur ce point capital : Monarchie ou République, IWssemblée n'a pas d'opinion. Elle attend que le peuple souverain lui fasse connaître ses volontés. Dictons-lui donc sa conduite : « L'Assemblée, dit-il en terminant, attend la manifestation de la volonté nationale fortement prononcée poursuivre l'impulsion générale. — Disonslui donc qu'elle peut avoir le courage d'ôter de la Constitution ce qui l'empoisonne, puisque, pour la soutenir, tous les Français sont debout et qu'ils mourront plutôt que de courber la tête sous le joug d'un nouvel esclavage. »

Tel est ce discours, qui, je le crois du moins, fut prononcé le 23 juin 1791, à la Société fraternelle des deux Sexes séante aux Jacobins. C'est, on le voit, un excellent exposé de la thèse républicaine au lendemain de la fuite à Varennes. Mais une chose, à mon sens, mérite surtout d'y être relevée : c'est le caractère juridique de cet exposé, c'est le souci constant de

(i) Ce passage se trouve dans une partie antérieure du discours; mais j'ai cru pouvoir le citer dans la conclusion, où il est mieux à sa place.

son auteur de se retrancher derrière des autorites et de proposer pour ainsi dire de violer la légalité, au nom de la légalité elle-même. C'est que Chaumette s'adressait à cette petite bourgeoisie, timide et respectueuse du passé, à ce petit patronat, imbu de préjugés traditionnels, aux yeux de qui la Constitution était l'arche sainte à laquelle nul ne devait toucher.

Ces scrupules, ces hésitations, Chaumette sut les vaincre et l'attitude de la Société fraternelle séante aux Jacobins le montra bien par la suite. Mais elle n'était encore qu'un anneau de la vaste chaîne qu'il s'agissait de river autour de la royauté et aucun autre anneau ne vint s'y ajouter. Si cependant les efforts' des partisans de la République restèrent alors infructueux, nul doute que les idées qu'ils jetèrent dans les esprits y firent leur chemin. Ce sont ces semences fécondes, qui, arrosées par le sang versé au Champ-de-Mars, lèveront une année plus tard au grand soleil du lo août.

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