PASCAL
Grenadier de la seconde division.
Récit du Massacre du Champ de Mars, par Dunouy l'aîné (i).
Le 16 juillet, les différentes sociétés patriotiques de Paris, réunies à un très grand nombre d'autres citoyens, désirant faire en commun une pétition à l'Assemblée nationale, persuadés qu'une masse considérable de signatures lui prouverait un vœu plus unanime; en conséquence, il fut nommé dix commissairesdela Société des Amis de la Constitution des jacobins, qui portèrent à la Municipalitéladéclaration de l'intention de se ras-
^i) Arch. nat., T 604-, liasse lo", pièce 47.
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sembler au Champ de Mars, pour y faire une pétition sur l'autel de la patrie comme point de réunion des amis de la patrie. Ces commissaires retirèrent un récépissé du procureur de la Commune, de ladite déclaration ; cette pièce en main, les citoyens se réunirent en nombre considérable, paisiblement et sans armes, et firent cette pétition qui, par différents changements dans la rédaction, ne put être signée que de quelques personnes: mais, désirant remplir le but que l'on s'était proposé, l'on ajourna au lendemain les signatures de tous les citoyens qui voudraient les y apposer. De suite, nous nous retirâmes paisiblement et sortîmes en masse du Champ de la Fédération, nous traversâmes le Gros-Caillou aux applaudissements de tous nos concitoyens, que nous invitâmes de se réunira nous le lendemain, pour présenter un vœu commun à l'Assemblée nationale, ce qu'ils nous promirent ; arrivés dans Paris, nous nous séparâmes petit à petit pour nous retirer chez nous; nous passâmes encore en assez grand nombre sur le quai de Voltaire et nous nous aperçûmes que le poste d'Henri IV chargeait ses canons et les pointait sur nous ; mais sans nous effrayer de cette manœuvre, nous continuâmes notre route jusqu'au Pont Neuf, où chacun se sépara et s'en fut chez soi.
Le dimanche 17, nous transportant au Champ de la Fédération, ainsi que nous en étions convenus la veille, il était II heures lorsque j'y arrivai, ainsi que beaucoup d'autres: parvenu au Gros-Caillou, je vis une nombreuse cavalerie dans la place des Invalides. L'on nous dit que l'on avait coupé la tête à un invalide et à un garçon perruquier qui s'étaient introduits pendant la nuit sous l'autel de la patrie et qui ont été découverts par un jeune homme de douze ans. fils d'un charron du faubourg Saint-Antoine. Ces hommes, conduits à la section des Invalides, déclarèrent avoir été payés pour faire sauter l'autel de la patrie, et que l'on les mettrait plutôt en pièces
que de savoir d'eux qui les avait engagés à ce crime. Des hommes également apostés pour se défaire de ces deux hommes, en cas qu'ils manquassent leur coup, les arrachèrent des mains de la garde, les pendirent, et leur coupèrent la tête.
Qui ne voit dans cette action infâme une manœuvre employée pour transporter 1.1 force armée de ce côté, action bien capable d'alimenter la calorrinie que l'on répandait à grands flots dans tous les quartiers de la capitale contre les paisibles citoyens qui devaient se rassembler en cet endroit, dans cette journée. Que l'on se ressouvienhe qu'un pareil crime fut cohimis, dans la personne du boulanger Fratiçois, lorsque i'ott voulut établir la loi martiale, cette loi de sang, qui n'a encore été exécutée que contre des patriotes, dans les différents endroits de l'empiré où elle a été proclamée ; la prédiction des écrivains patriotes s'est vérifiée à Paris dans la journée du 17 présent mois ; nous ne pouvons douter des intentions perfides des deux hommes cachés sous l'autel de la patrie, dont un (l'invalide) disait depuis plusieurs jours dans la chambre (?) qu'il allait retourner dans son pays, qu'il n'avait plus besoin de rien et que sa fortune était faite.
Entrant dans le Champ de la Fédération, je vis un fort détachement de la garde nationale qui en sortait emmenant des eanons et différents citoyens qui aidaient les canonniers à monter leurs canons; le monde arrivait de toutes parts à l'autel de la patrie et sans armes, ainsi que l'on en était convenu la veille et au terme du décret qui permet la réunion des citoyens; sur les 1 heure, la masse descitoyens, hommes, femmes et enfants, étant très considérable et ne voyant point arriver les commissaires des Amis de la Constitution des jacobins avec la pétition que l'on devait signer, et pour laquelle on s'était rassemblé, l'on nomma quatre commissaires pour en rédiger une autre dans le même sens, et aussi conforme qu'il se pourrait ;i celle de la veille, ce qui fut fait à l'instant ; puis
lecture aussitôt en fut faite, à haute et intelligible voix, à tous ceux qui étaient présents et qui l'adoptèrent à l'unanimité; l'on invita les auditeurs à faire leurs réflexions sur ce qui pourrait les choquer; nouvelle adoption telle qu'elle était; l'on se mit aussitôt en devoir de la signer; les pieds des quatre cassolettes furent autant de bureaux où près de trente personnes signaient à la fois, ce qui dura sans interruption jusqu'à l'instant de la catastrophe.
Plusieurs municipaux vinrent se présenter parmi nous; ils y furent reçus en frères et avec applaudissements ; on leur fit lecture de la pétition, qu'ils approuvèrent et applaudirent beaucoup et nous dirent que s'ils n'étaient pas en fonctions, qu'ils la signeraient. En s'en retournant, ils emmenèrent un gros de baïonnettes qui les avaient accompagnés et qui étaient restées hors du Camp, alors encore de la Liberté.
J'étais sur une des plates-formes de l'autel et je vis le général, suivi de plusieurs aides de camp, qui entra par le même endroit; aussitôt, une députation se transporta vers lui, et je le vis se retirer. Je vis ensuite entrer un cavalier de la garde nationale qui s'approcha de l'autel de la patrie, et, portant la parole au nom de tous ses camarades et sous-officiers, nous dit que nous n'ayons aucune crainte d'eux, qu'ils avaient une égale confiance en nous et qu'à tel prix que ce soit, ils ne tireraient jamais sur le peuple et qu'ils désireraient s'unir à nous comme concitoyens ; soupçonnant un piège dans cette proposition, nous ne l'acceptâmes qu'à la condition qu'ils y viendraient à pied et sans armes. Mais nous ne les vîmes point venir et ce qu'ils firent le soir vérifia nos soupçons sur eux.
Ce cavalier resta longtemps au pied de l'autel de la patrie et entendit plusieurs fois la lecture de la pétition qui y fut répé téeau moins douze fois dans la journée; sur les 4 ou 5 heures, nous fîmes un très frugal repas sur les marches de l'autel,
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malgré un très grand orage qui ne fit fuir personne. Pendant ce temps, arrivèrent dans une voiture trois municipaux avec leur écharpe, dans lesquels était un nommé Regnault, de la section des Postes (i) ; ils montèrent à l'autel de la patrie et il se fit un grand silence; ils nous témoignèrent leurétonnement et leur admiration de l'ordre et de la cordialité qui régnaient dans cette très nombreuse assemblée, nous engageant à les conserver, et, sitôt que notre pétition serait signée, de nous retirer aussi paisiblement, ce que l'on promit unanimement; de suite ils nous dirent : nous savons que vous avez deux de vos membres qui ont été arrêtés arbitrairement, et pour vous prouver la pureté des intentions qui nous ont conduits au milieu de vous, nous vous engageons de nommer parmi vous douze commissaires qui viendront avec nous à la ville et nous vous promettons de faire tout ce qui dépendra de nous pour vous les faire remettre.
Chacun leur demanda que ce fût le même soir; ils nous engagèrent leur parole d'honneur que ce serait, et que nous les attendions. Nos douze commissaires montèrent dans trois fiacres à l'entrée du Gros-Caillou et suivirent les municipaux à la ville; plusieurs voix s'élevèrent pour que l'on retînt en otage un ou deux municipaux, mais la probité trop franche de cette assemblée de vrais patriotes ne put former le soupçon que ces hommes allaient nous dénoncer à la Municipalité comme des brigands (ainsi que le maire l'a porté dans son procès-verbal' et appeler la mort sur chacun de nous.
Sur les 7 heures et demie, nos commissaires revinrent consternés et la mort sur la figure; ils nous annoncèrent pour réponse qu'à leur approche ils avaient vu charger les armes et. à leur descente de l'Hôtel de Ville, le drapeau rouge déployé, et nous dirent que l'on publiait la loi martiale dans Paris et
(Il Ce Regn.iult a été dénoncé par la section Jes Champs-Elysées pour avoir insulté, en plein Conseil général de la Conïmune, toutes les sections de Paris dans les personnes qui étaient députées par elles, le 7 mars 1791. {Note du matiuscril.)
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que l'appareil militaire le plus menaçant s'approchait du Qimp de la Liberté, que le général était à leur tête. A cette annonce, chacun se réfugia sur l'autel de la patrie, ne pouvant se persuader que cet appareil de sang était dirigé contre des citoyens paisibles et sans armes, entourés de leurs femmes et de leurs enfants et réunis dans cet asile sacré, autorisés par les décrets et après avoir rempli les formes nécessiiires envers la Municipalité; ces citoyens désignés dans tous les placards du département et de la Municipalité, comme des brigands soudoyés et l'excrément de la nation, et dénoncés comme tels par le maire à l'Assemblée nationale, sur les rapports de ses différents agents, rappors qui ont également trompé et l'Assemblée nationale, et la majeure partie de la capitale, rapports qui laisseront bien des regrets dans l'âme des citoyens sensibles mais abusés qui ont tiré sur leurs femmes, leurs enfants, leurs parents, leurs amis; rapports que peuvent démentir plus de cent mille âmes qui ont circulé dans le Champ de la Fédération pendant toute la journée, dont plus de vingt mille ont apposé leurs signatures sur la pétition; cette liste seule, revêtue des demeures et états de la plus grande partie, est la pièce de conviction qui éclairera toute la France sur les calomnies vomies à grands flots par les auteurs du massacre et leurs agents pour se disculper de cet horrible attentat; plus de deux mille gardes nationales de tous les bataillons de Paris et des environs, ainsi que beaucoup d'électeurs, tant de Paris que du département, l'ont également signée; voilà ceux que l'on se plaît à désigner comme brigands et que l'on a massacrés, sans qu'ils fissent le moindre mouvement de se défendre.
Sur les 8 heures moins un quart, j'étais sur une des platesformes de l'autel, regardant le Gros-Caillou, et je vis une partie de ceux qui se promenaient dans le Champ se transporter sur les talus de ce côté et regarder entrer dans le Champ-de-Mars de gros détachements de gardes nationales
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qui marchaient au pas de cliarge et entrèrent par trois issues: du côté de l'Hcole militaire, par la travée d'en dessous et par celle du Gros-Caillou ; ils avaient des canons au centre ; la cavalerie entra par le côté de la rivière, puis se rangea en bataille sur trois faces ; ne voyant point le drapeau rouge ni aucun municipal venir à nous, j'invitai tous mes concitoyens de se tenir tranquilles et d'attendre que l'on vînt nous annoncer l'ordre de nous retirer, afin que l'on connût nos intentions paisibles et dans la crainte qu'en fuyant, l'on ne nous prît réellement pour des brigands, ne pouvant croire que nos concitoyens feraient feu sur nous, avant d'avoir rempli les formes de la loi, qui étaient les trois sommations préliminaires; nous ne fuyâmes (sic) donc pas, chacun se disant : qui osera souiller cet asile? Mais, à notre grand étonnement, sans le moindie avertissement, une décharge générale se fit sur nous à bout portant et nous contraignit de fuir avec précipitation; je vis tomber plusieurs victimes à côté de moi, je vis les femmes grosses, celles qui avaient des enfants dans leurs bras ou par la main, qui se culbutaient en descendant les marches précipitamment; j'entendis de suite des décharges de tous les côtés, je fuis comme les autres, mais au pas, par le côté de Vaugirard.
Je vis, dans le Champ, des cavaliers, des chasseurs et autres gardes nationales courir çà et là sur ceux qui n'avaient pas fui assez vite; j'en vis plusieurs tomber sous les coups sur l'autel de la patrie: je vis une femme, qui était tombée en fuyant, être la proie de leur férocité et tuée à coups de sabre. Je vis un homme au pied du glacis et près de moi, entouré pai" deux fusiliers et un cavalier, frappé à coups de baïonnettes; je ne sais s'il a péri ; les bourreaux étant trop près de moi, j'ai fui avec précipitation. A travers les massifs, en traversant les contre-allées, je vis un jeune homme qui avait un coup de 'b:uDnnette dans le dos. un coup de sabre sur l'épaule et cou-
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vert entièrement de son sang, ne pouvant à peine fuir, j'ose assurer à la face du ciel que je n'ai vu jeter aucune pierre ni tirer un seul coup d,e pistolet: l'on n'a pas même relevé les sentinelles qui étaient sur l'autel de la patrie.
Voilà dans la plus exacte vérité tout ce que j'ai vu et entendu dans le cours de cette seconde scène de Nancy., et que je certifie sur mon honneur et ai signé la présente déclaration .
DuNOUY l'aîné.
VU
PrOJKT de mode de scrutin ÉPURATOIRE POUR UNE
Société Populaire (i).
Lorsque vous avez adopté dans votre règlement une mesure aussi sage, aussi prudente que celle d'un scrutin épuratoire ouvert de droit tous les trois mois, vous en avez mijrement pesé tous les inconvénients et tous les avantages; il est inutile de vous parler aujourd'hui des uns et des autres; il s'agit de déterminer la méthode la plus sûre et la plus prudente pouf y procéder sans secousse, sans agitation, en inénageartt l'ahiour-propre de ceux contre lesquels il y aurait des dénonciations et en obviant aux ressentiments qui pourraient nàitrè contre les dénonciateuis de la part des dénoncés.
Voici, Messieurs, la mesure que je propose. Puisse-t-elle être rejetée et remplacée par une meilleure ; mais, telle que je la conçois, je la' soumets à votre délibération :