DE PLANTES UTILES
Giroflier
Poivre envoya, de l’île de France, à Joseph Hubert un plant de giroflier de V expédition de 477%, Ce plant, gros comme ceux de six mois d’ici, arriva en juillet à Saint-Denis. Un autre fut donné, la même année, à Saint-Paul. Il n?est pas dit si les deux arrivèrent par le même navire. Celui de Saint-Paul périt, malgré tous les soins possibles, après avoir langui 20 ans, sans donner ni fruits, ni fleurs ; le climat ne lui convenait pas. Le Jardin du Roi en avait eu, en 1770, dont le sort n’est pas indiqué.
J. Hubert vint chercher le sien à Saint-Denis, et le suivit pas à pas jusqu’à Saint-Benoit, où il le mit en terre, dans son jardin du Bras-Mussard. Le climat, très-humide, était favorable, mais l’arbre trop précieux pour qu’on ne fût pas tenté de l’enlever.
Combientle fois cette crainte m’a préoccupé ! combien de fois, la nuit, à l’apparence d’un coup de vent, je venais, avec feu mon jardinier Jean-Louis, renouveler les liens qui le tenaient à ses tuteurs, et souvent l’envelopper de toile !
Le l*r août 1778, le giroflier avait quinze pieds de haut, en 1783 trente, en 1806 soixante, avec
nn épais feuillage, dont îa circonférence était déjà de plus de 50 pieds en 1784.
La première Heur s’épanouit le 3 janvier 1 778, tardivement, comme pour ne pas compromettre, par une fécondité hâtive, l’énorme production réservée à l’avenir. Alors commence aussi un journal, qui nous permet d’assister aux émotions de ces moments oii se préparait la fortune du pays. Les inquiétudes s’y montrent plus souvent que la joie.
Le 25 novembre, des clous se mettent à couler ; le 30 il y en avait déjà 40. Déjà! et pourtant ce n’est rien encore. Le 20 décembre, un orage éclate, comme on n'en a jamais vu, avec (jes éclairs terribles ; deux jours après, on ramasse sur le sol f ,200 fruits avortés. Cependant il en reste encore au bout des branches. Les baies se développent ; elles mûrissent sous une belle couleur noire ; Jean-Louis les sème dans le carré Poivre, dans le carré Souillac et contre les jam rosas. Car cette propriété du Bras-Mussard était consacrée à la reconnaissance aussi bien qu’à l’agriculture ; elle se divisait en carrés désignés par des noms auxquels se rattachait le souvenir de quelque service : carrés Poivre, Brémont, Jean- Louis, Ceré, Cossigny, Souillac, Le Comte.
Voici du renfort :
P ants tirés du Jardin du Boy ; girofliers, cacaoyer, camphrier.
Girofliers au pluriel, cacaoyer et camphrier au singulier. Point de date ; mais la note en précède une autre de 1779, sur le maïs de Versailles. Ce jour-là 'on était heureux; au lieu d’un simple trait
sous îè titre, la plume dessine, sur toute là largeur de la page, une broderie dont je ne retrouve qu’un seul exemple ailleurs, mais du même jour.
On ne se borne pas à former une pépinière; qui sait si elle réussira, si les insectes, ce perpétuel cauchemar , n’y viendront pas dévorer toutes les pousses? Et le temps presse dans ce pays à ouragans. On fait des marcottes * en septembre et en novembre 1779. On en avait fait auparavant; car, le 7 décembre 1780, il y en a Une, au quartier, qui porte des clous, et donne une de ses branches à un nouveau couchage.
A quelle époque commencèrent les distributions? Le journal ne mentionne que celles de 1782 à 21 propriétaires; mais, le 15 décembre de cette même année, des fleurs s’épanouissaient chez le curé, ce qui indique un arbre d’environ trois ans, à moins que ce ne fût une marcotte, et, dans la liste de 1782, je ne vois pas figurer le frère, les amis intimes, les relations habituelles. Tous ceux*ci ont dû être pourvus les premiers, gratuitement bien entendu; jamais au Bras-Mussard on n’a vendu un seul plant.
Les choses paraissent donc marcher assez bien ; mais tout n’est pas roses pour l’agriculteur , nous le savons, en ce pays.
20 janvier 1784. — Il est mort, depuis 15 jours, beaucoup de mes plants en place. Je renonce à cet objet, et je me décide, aujourd’hui 20, à vendre mes plants et à planter ma giroflerie en cacaoyers.
Cet objet ! quel dépit 1 Et vendre ! quelle révolution indiquée par ce seul mot! Cependant la réflexion ramène à un parti moins radical. C’est peut-être le terrain qui ne convient pas.
Fin de février, décidé à planter tous mes girofliere chez Montfleury.
En juin, on recommence par un semis de 3,087 baies. Plus tard :
Tous mes arbres des cafés, du fond, du Boudoir promettent; mais pour eüx promettre et tenir sont deux.
Cependant Tacclimatation s’est faite peu à peu, ou bien on a su donner des soins plus intelligents. La confiance renaît; les plants sont recherchés ; le Bras-Mussard en distribue par milliers, sans même les compter. En 1791, la récolte, à St-Benoit, est de sept à huit cents livres de clous ; en 1793, petits ou grands, il y a bien quinze mille girofliers dans la paroisse; en 1802, la récolte s’élève à 150 milliers ; en 1820, des girofleries se font voir sur presque toutes les habitations qui ne sont pas plantées en cannes à sucre, depuis Sainte-Marie jusqu’à Saint-Joseph ; Saint-Benoit fait à lui seul de 550 à 600 milliers de girofle.^ Alors J. Hubert se rend à lui-même ce témoignage :
il est de toute vérité et à la connaissance de toute l’île que le giroflier qui m’a été donné par M. Poivre a produit la presque totalité des girofliers du Vent de cette île, qui seul donne tout ce que cette colonie fournit de girofle.
Et Freycinet lui adresse la lettre suivante :
Saint-Denis, le 1er janvier 1822.
Monsieur,
Je vous écris à l’occasion du renouvellement de l’année.
Vous êtes eh cette île comme un chef de famille au milieu de ses enfants. Le respect dont partout vous recueillez des témoignages sincères, vous est un garant des vœux que chacun fait pour votre personne. Il m’appartient d’être ici l’organe de la reconnaissance publique. Votre nom rappellera désormais la longue suite de travaux et de découvertes dont l’agriculture vous est redevable, et qui ont assuré la prospérité de cette colonie. Si elle s’honore d’avoir établi la haute réputation de M. Poivre, elle n’est pas moins glorieuse de voir un de ses propres enfants parvenir à la même célébrité, sur les traces de cet homme illustre dont il fut l’ami. Puissiez-vous, affranchi des douleurs, des infirmités et des chagrins, partage trop ordinaire ciu soir de la vie, jouir encore longtemps des bénédictions de vos concitoyens.
J'ai l’honneur, Monsieur, de vous saluer dans les sentiments d’une haute considération.
Le Commandant et administrateur pour le Roi , D. de Freycinet.
Cette lettre, on le voit, et je l'avoue, n’est pas ici à sa place; ce devait être le bouquet, et j’ai cédé à l’impatience de la faire paraître ; mais que celui-là me le reproche, qui a pu se défendre d’une profonde émotion.
Revenons maintenant sur nos pas, et remon-^ tons jusqu’en l’année 1806^e premier giroflier, le pere, suivant l’appellation du Journal de mon jardin , le père a vieilli, bien qu’il n’ait que trentequatre ans. Ses racines, sa tige même, échauffées ou pourries, font craindre, depuis un an, sa perte naturelle ou par l’effet d’un coup de vent. De gros bambous l’étayent, et il donne encore une récolte abondante. Le 21 février, une tempête arrive du Nord ; la rivière descend . Le Boudoir est sur la rive gauche ; le Bras-Mussard, sur la rive droite; point de pont à cette époque. J. Hubert passe enfin quatre jours après l’ouragan. Il voit
"son arbre, que de loin il a cherché vainement pardessus les autres, à la hauteur où il l’aperçoit habituellement, iHe voit couché, rompu, les feuilles j déjà- flétries.
Je n’ai pu retenir mes larmes , écrit-il. Je me suis assis sur son tronc respectable , et là, le cœur navré, je 1 me suis rappelé le jour où je l’ai reçu , les soins que j’en ai pris, les craintes que j'en ai éprouvées. Je me suis dit : C’est au tronc de cet arbre que j’ai suspendu le portrait de M. Poivre lors de la fête que j'ai donnée en recevant ce portrait (1); c’est à son ombre que, le même -jour, j’ai lu à Jean-Louis son affranchissement ; je n'ai pas oublié que c’est à cet arbre que je dois ma fortune, et qu’il a produit de grands revenus à mon pays.
Il n’a été abattu qu’à la1 fin de l’ouragan , et après la chute de sa nombreuse famille, à laquelle il semble n’avoir, pas voulu survivre. Je me propose de bâtir, à la place qu’il occupait, un petit pavillon , où je placerai un tronçon de sa tige, et le panier qui le couvrait, lorsque Je l’ai reçu.
J. Hubert a 'tenu parole. Le tombeau est bien connu à Saint-Benoit ; il existe encore, bien que les pierres en soient disjointes par des racines qui sont venues s’y implanter. C’est une sorte de guérite voûtée, construite sur le tronc du giroflier, scié à un mètre du sol. Ainsi J. Hubert affranchit son esclave, puis élève un monument à son arbre; et nous, quel témoignage parlera de notre reconnaissance?^
Quatre pièces doivent trouver leur place ici.
Saint-Benoit, le 19 février 1819.
A Monsieur Thomas , commissaire de marine chargé
des détails du service administratif.
Monsieur,
J’apprends, par la Feuille Hebdomadaire du 17 de
(1) 27 mars 1791 .
ce mois, que vous avez proposé une souscription, à l’effet * d’élever deux monuments à la mémoire de MM. Labüurdonnais et Poivre. Vous devez croire, Monsieur, que j’ai dû éprouver une grande satisfaction en ce qui concerne particulièrement M. Poivre, puisque, en plusieurs occasions , j’ai reproché à mon pays de n’avoir, jusqu’à ce jour, donné aucun témoignage pnblic de no- tre reconnaissance envers ce bientaiteur, et à nos administrateurs de ne l'avoir pas provoqué en y contribuant.
Permettez , Monsieur , que je vous communique les observations suivantes, tendantes à seconder vos intentions, et conformes au vœu que vous exprimez.
Il eût été à désirer, ce me semble, qu’on eût pu faire connaître aux souscripteurs ce que pourront coûter ces monuments ; ils partiraient de cette base pour fixer la quotité de leurs souscriptions.
Je me permettrai aussi , Monsieur, de vous faire observer que M. Labourdonnais ( pour cette colonie ) a , moins fait que M. de Crémont, à qui Siint -Denis doit la boulangerie et l’eau conduite dans la ville.
Une rue porte le nom de Labourdonnais et ceux de MM. Poivre et de Crémont ne sont jamais prononcés , et seront ignorés de nos neveux , lorsque leurs bienfaits seront en évidence, tant que la colonie existera.
J’ai souvent entendu exprimer le désir, que je partage , de voir construire un pont sur la rivière du Mât * qui porterait le nom de pont Poivre. Pour y arriver et en le quittant, on traverserait des girofleries; des charrois, portant le plus souvent des épiceries , y passeront. Je sms persuadé que toutes les classes d’habitants et le commerce souscriraient pour la construction ; nous avons tous des intérêts directs à trouver des ponts sur les rivières , et celui de la rivière du Mât surtout. Quel monument plus digne du cœur de M. Poivre que celui qui éviterait la mort à plusieurs voyageurs et esclaves, qui se noient chaque année dans cette rivière! Le montant de la souscription serait ajouté aux fonds promis et déjà destinés à cet objet, de la caisse coloniale.
C’est par des établissements d’utilité publique que l’Ile de France a immortalisé les Labourdonnais, Souillée, Malartic et autres administrateurs qui ont mérité cet honneur. Par les mêmes moyens et dans les mêmes
vues, un ppnt pourrait être bâti sur la rivière des Galets,, qui porterait le nom de pont Labourdonnais.
La mention, Monsieur, que vous avez faite de moi, en proposant la souscription dont il est question, m’a autorisé à vous faire les observations qui font le sujet de cette lettre; mais quel qu’en soit le résultat, je ne changerai rien aux dispositions où je suis de contribuer à l’édification des monuments, tels qu’ils sont proposés.
J’ai l’honneur, etc.
Hubert.
Saint-Denis, le 16 mars 1819.
A Monsieur Hubert, etc.
Monsieur,
Monsieur le Commandant et Administrateur pour le Roi a goûté vos observations sur la nature des monuments à élever à la mémoire de MM. de Labourdonnaye et Poivre. Il a senti que des monuments d’une utilité générale étaient plus propres à honorer des hommes dont la vie a été consacrée au bonheur de cette colonie. D’après son ordre, je viens d’écrire une circulaire aux différents maires, par laquelle je les prie de prévenir MM. leurs administrés de ces nouvelles dispositions.
Monsieur le Commandant et Administrateur pour le Roi, par cette déférence à vos observations, vous a témoigné la reconnaissance que votre dévouement pour le bonheur de la colonie vous a si justement méritée.
Je suis de votre avis au sujet de M. de Crémont. I! a beaucoup fait pour cette colonie, et il a aussi des droits à la reconnaissance des colons. Pour concilier la reconnaissance avec l’économie, la fontaine qui existe à l’entrée du Jardin du Roi, et qui est, pour ainsi dire, le point de départ des eaux que M. de Crémont a fait venir en ville, lui sera dédiée, et une inscription en perpé-: tuera le souvenir.
Thomas.
Novembre 1819.
A Monsieur Milius.
J’ai encore, Monsieur le Commandant, à vous propo-*
s.er, pour être placé au Gouvernement , le portrait de* M. Poivre, copié sur celui que m’a envoyé , en 1791, sa veuve, aujourd’hui veuve de M. Dupont de Nemours.. C’est M. Morau , habitant de Saint-Denis , qui a fait cette copie , sans vouloir recevoir de rétribution. Il a voulu, erncela, témoigner sa part de reconnaissance en-, vers ce bienfaiteur de cette colonie. Il est donc pour moitié dans l’hommage que je vous en fais. Il y a placé adroitement des branches de muscadier et de giroflier en fruits et d’après nature..
Déjà, depuis plusieurs années, j’ai exposé ce portrait chez. M. Lory, en attendant l’occasion de l’ofïrir des nouveau au.Gouvernement. Son inauguration , rendue publique par nos gazettes, réparera le trop tardif témoi* gnage de reconnaissance que nous devons à cet intendant vertueux, qui , pour nous procurer les premières épiceries, s’est exposé au plus grand danger, et n’a pas abandonné ce projet, contrarié pendant 25 ans, qu’il ne l’eût exécuté complètement. Eh ! Monsieur, aucun monument , pas même le nom d’une rue , ne rappelle son
nom ! Il vous est réservé, Monsieur le Comman-,
dant, de réparer l’ingrat silence de notre île envers sonr, bienfaitenr.
Hubert.
Saint-Denis, le 17 novembre 1819.?
A Monsieur Hubert.
Je vous remercie, Monsieur, de la préférence que vous , avez bien voulu m’accorder pour remettre entre mes mains le portrait de l’immortel Poivre. Je l’ai fait déposer, au Gouvernement , dans la salle du Conseil, en attendant qu’il puisse être placé au Muséum d’histoire naturelle que je compte fonder dans l’hotel même.
Bnn Milius.
Ce portrait de Poivre est aujourd’hui' dans le cabinet du Gouverneur; il aura quitté la salle du Conseil privé à l’époque, oit l’on y a mis, pour la bibliothèque, les armoires vitrées qui en occupent les quatre côtés. Le buste de Poivre*-
commandé probablement en 1819-, fut placé d’abord au Jardin, dans la partie réservée, ouverte alors, qui se trouve à gauche en entrant, puis, transporte dans le parterre Nord du Gouvernement ; il vient d’être rétabli au Jardin , au point d’intersection de plusieurs des allées de la partie droite. La petite place qui précède le Muséum, attend un buste de J. Hubert. L’époque où il serait inauguré, est tout indiquée au milieu des fêtes qui se préparent pour le 14 juillet prochain..
Reprenons la suite des travaux de J. Hubert.
Muscadier
Le muscadier fut porté ici avec Je giroflier.
La multiplication du muscadier a été retardée , parce que le premier plant que j’ai eu était femelle , et que ce n'est qu’après que son sexe a été reconnu, que j’ai demandé un mâle àM. Ceré. C’est surtout parce que, dans, le nombre de ces arbres , les cinq sixièmes se trouvent des mâles, ce qui m’a fait imaginer d’employer la greffe, pour changer les mâles en femelles.
3 août 1781, marcotté trois branches du muscadier de M. Sicre.
19 octobre 1783, fait une greffe en approche du mâle sur une marcotte de M. Sicre,
« Le 25 février 1785, M. Sicre de Fonbrune , propriétaire au Bras-Mussard * offrait aux administrateurs de Souville et Mottais la première muscade récoltée dans l’île. (Simples renseignements sur l’île Bourbon, par M. E]ie Paiot, 1878 ). >
179*2. Il n’y a de muscadiers en rapport , dans cette paroisse , que trois chez moi , dont les noix en grand nombre ne poussent point ou très-peu.
Arbre a pain
En 1779, Ceré envoya , de l’IIe de France,, huit amandes de l'espèce ou variété d'arbre à pain appelée rima , pour être partagées entre Hubert, Le Comte, Fréon, et un autre habitant dont le nom est illisible. J. Hubert reçut les siennes le 13 décembre r et en donna une à Desisle, l’autre à Champierre. Le 24 mai 1780, il reçut encore de Ceré, par Bruno, un autre plant de rima, et, le 17 mars 1797, deux arbres à pain, de l’espèce qu'il appelle la véritable. De l’un de ces deux arbres un fruit tomba de lui-même, le 5 mai 1800. C’était un événement. Quatorze personnes, Mme Fin , Patu, Dumorier, etc. en furent averties par des tranches qu’elles reçurent le jour même.
Le 16 mai 1800, une pousse sortit d’une racine découverte. Dans ce fait, qui eût passé inaperçu pour tant d’autres, J. Hubert, saisissant, avec sa pénétration habituelle, le meilleur moyen de propager l’arbre à pain , s’empressa de découvrir d’autres racines , eu souleva quelques-unes par les deux bouts , et détacha complètement , pour les planter plus loin , deux ou trois morceaux, qui étaient déjà pourvus de radicelles.
llangoustau
On disait , depuis longtemps , que , parmi les jeunes arbres introduits par Surville, sur sa propriété des hauts de Sainte-Marie, quelquesuns étaient des mangoustans, et on désignait tantôt celui-ci, tantôt celui-là ; mais , quand venait la fructification , les conjectures étaient à recommencer. Enfin , Le Comte, s’étant procuré
une description plus fidèle et plus complète , pénétra le mystère, et obtint de La Flocherie, procureur de Mme de Surville , l’autorisation d’enlever un arbre , sur les trois qui existaient. L’opération , mal conduite , échoua complètement. J. Hubert, averti par son ami,, vint à Sainte-Marie. Ses voyages à l’Ile de France ne lui permettaient pas d’hésiter ; du premier coupd’œil il vit que c’était bien cela , et il écrivit à La Flocherie que ces mangoustans ne, rapporteraient jamais dans le climat où on les avait mis, qu’il se chargeait de les transporter à Saint-Benoit. La Flocherie en accorda un ; c’était une preuve de confiance bien grande , donnée à celui qui voulait renouveler une tentative dont le danger venait d’être démontré. Cette fois les précautions ne manquèrent pas.
14. août 1779; Je suis actuellement à faire mes dispo-. sitions pour l’enlèvement de mon arbre. Le cœur me, bat à chaque fois que j’y songe.
Et le récit qu’il laisse n’omet aucun détail. Quatre noirs des plus intelligents . sont envoyés à l’avance, pour préparer le chemin. L’arbre estenlevé avec une motte de terre , qui est placéedans une demi-barrique de vin , et protégée de tous côtés par des sacs de vaquois bien ficelés. Les cinq premières branches sont coupées; les autres, que l’on a espéré conserver, sont mutilées, le long du chemin. Départ de Sainte-Marie le 17 août. Dix-neuf noirs ne seraient pas arrivés, sans un renfort de six autres , que donne Desisle, auquel on laisse les branches coupées, dont il fera des boutures, sans succès. Repos chez Bou-, cher, à 6 heures du soir; on repart à 11 heures, marchant doucement, faisant beaucoup de pauses,.
parce que les hommes n’en peuvent plus ; on arrive enfin au Bras-Musard , le lendemain 18, à 11 heures du matin. Le même jour, à 4 heures du soir, le mangoustan est mis en place. Quand donnera-t-il des fruits?
Il faut prendre patience avec un mangoustan ; il n’est pas pressé de produire, et ménage des surprises à qui ne le connaît pas. J. Hubert suivait attentivement le sien. À la fin de septembre, les extrémités rougissent. Une grande pousse commence en novembre ; quant aux fleurs , pas une. Le 20 avril 1780, nouvelle pousse; le 20 mai , les feuilles ont toute leur grandeur; même absence de fleurs , de fruits par conséquent. En février 1781, pousse vigoureûse et générale. En novembre, retour de la sève, et le 25, enfin! des boutons à fleurs paraissent sur les branches qui sont restées nues; mais ces fleurs coulent, il faut attendre encore. Mêmes alternatives d'espé rances et de déceptions dans les années 1782, 85 et 84; puis les notes du journal manquent absoment, jusqu’en 1797. L’arbre alors est couvert de fruits noués, de fleurs épanouies et de boutons. Quelques fruits mûrs restent encore de la floraison précédente.
Jamais cet arbre chéri n’a donné tant; les branches plieront sous la charge , si tous les fruits viennent à bien.
Et quelques lignes plus bas
Premiers fruits murs. Fin de ma peur ! J’en ai envoyé à Darifat, à Dumorier, à M. Ceré, ici. à la rivière du Mât, à M. Bellier, etc. Il y en a eu près de deux mille.
Une feuille du journal porte :
7~ septembre , reçu de M. le vicomte de Souillac un , jeune mangoustan , que j’ai donné à Desisle. Il a été porté de Batavia , il y , a 18 mois.
Aiionc
En septembre 1778 , J. Hubert est à Pile de France et y cherche Panone , de Pespèce dite réticulée. Il sait qu’il en existe des plants , rapportés par Prévost de son voyage aux Moluques. Il s’en informe auprès de Ceré, qui en a un chez . lui , dans son jardin , mais baptisé du nom de marandjolo , et dont le fruit doit ressembler à une grappe de raisin. Allez donc reconnaître Panone en question sous une pareille étiquette , applicable tout au plus à Patte ou anone squammeuse. Prévost? est mort ; mais son ami Frichaud est encore là , qu’on interroge, et qui déclare en avoir eu quatre plants, qu’il décrit, et qu’il a laissés sur sa propriété vendue à Mme de Moissac. Mme de Moissac est précisément la cousine de Hubert ; il va la voir, peut-être son jardin plutôt que ses beaux yeux, et, furetant partout, il découvre les pauvres arbres étouffés sous des framboisiers des Moluques , hauts de cinq à six pieds. Il n’a pas de peine à en obtenir un de sa cousine , et l’emporte à Bourbon , en y joignant des boutures du marandjolo, qui lui donneront, non pas des grappes de raisin, mais des cœurs de bœuf (1), remplis d’une crème aussi savoureuse que celle de Patte. Des fleurs et des fruits paraissent, au Bras-Mussard, en. septembre et en t octobre 1780.
(I) L’anone, à la Réunion, est souvent désignée par ce nom,, à, cause de la forme de son fruit.
Cannellier
Le cannellier est une des premières acquisitions 1 de la Colonie. Une ordonnance du Conseil supérieur, en date du 26 avril 1733, obligeait à en planter vingt pieds par esclave , ce qui suppose une introduction assez ancienne, puisqu’on disposait d’une si grande quantité d’élèves. D’où la Compagnie a-t elle tiré ses premiers sujets? Hubert n’a pu le savoir.
Il est difficile de consulter, aux archives, des registres entassés sans ordre, par l'effet de plusieurs déplacements. M. de Surville avait rapporté , en 1753, deux espèces bien distinctes de cannelliers. J’ai visité ces arbres et rapporté chez moi des plants des deux espèces; l'une m’a paru être la même qu'on tient de Ceylan à l’Ile de France, et l'autre de la côte Malabar. Celle-ci, peu aromatique, sans saveur, ni parfum après quelques mois de dessiccation, ne peut être cultivée que par curiosité, pour son élégance. Le cannellier de la Compagnie est bien éloigné d'avoir les qualités de l’espèce de Ceylan; celui de M. de Surville ne la vaut pas non plus. Nous n'avons pas la véritable espèce, à moins quelle n’ait dégénéré ici par l’effet de la température et plus encore du sol.
Une livre d’huile essentielle de cannelle se vend 1,100 livres.
A j a pana
J’ai reçu de M. Ceré, le 27 octobre 1800, cent boutures d’ayapana. Gardé 56, envoyé le reste à M. Fabien, à M. Le Comte, pour être distribué.
€a«aoyer
Mes premiers cacaoyers m’ont été envoyés de l’IJe de F rance, et plantés le 6 décembre 1777. J’ai reçu de M. Enoufle des amandes, que j’ai plantées le 14 novembre 1778; de M. Ceré, en décembre de la même année; de
M. Ceré, par M. Fréon, qüi ont commencé à germer Iè 10 décembre 1779.
Montfleury et moi, nous crûmes que le cacaoyer prospérerait à la hauteur où sont nos plus beaux girofliers, à une demi-lieue du rivage, à 40 toises au-dessus du niveau de la mer. Nous y avons fait de grandes plantations, que nous avons été forcés de détruire, parce que les arbres, quoique beaux, donnaient des amandes avortées, les autres ridées et maigres. Plus près du niveau delà mer, les cabosses sont* pleines d’amandes, dont la qualité fait rechercher en France cette denrée de notre cru.
Pendant longtemps, on n’a fait aucun cas de ce produit. Je parvins à prouver que notre cacao valait le caraque, et, pour cela, j’en envoyai à Paris, en Amérique. Il en fut manipulé à Saint-Sébastien, en Espagne. Pour encourager cette culture, j’ai sacrifié deux années de ma récolte à la plantation. Je donnais les cabosses par répartition, et, pour ceux qui en voulaient une grande quantité, afin de les mettre à leur aise, je vendais 3 sous la cabosse, qui renferme 25 à 30 amandes, et qui se vend en ce moment 25 à 30 sous.
Récolte de 1796. J’ai vendu 500 livres de cacao à Valentin Manès comme le café, et 500 livres à un Américain, à 10 piastres le cent, lorsque le café vaut 13 piastres. Je veux que cette denrée de notre île soit connue dans le commerce.
Bancoulier
J’ai reçu par M. Vally, de MM. Ceré et de Cossigny, le 12 mai 1780, 450 noix de bancoule; en mars 1781, 900 par M. (illisible).
Avocat
J’ai planté trois noyaux d’avocat que madame Faillard m’a envoyés le 22 mars 1779; le même jour un plant d’un an transporté de Saint- Denis.
Poivrier
Le premier poivrier que j’ai reçu de l’Ile de France m’est arrivé en décembre 1791,
Sapotillicr
Planté, le 10 décembre 1783, un noyau de sapotille, que m'a donné M. Fortin, venant de Saint-Domingue, et qui lui a été envoyé par te secrétaire de M. de Beliecombe.
Caféier d’Eclcn
2 août 1820,
'A Monsieur Miiius.
11 a été introduit une espèce de café, que je ne crois pas venir de Moka. On l’a appelé café d’Eden. L’arbre est plus petit, les fèves beaucoup plus petites aussi. On peut assurer que ce n’est pas une variété de l’autrë, puisqu’il se perpétue sans changer de forme. Nous avons aussi le café Leroy; j’ignore d'où on l’a tiré.
Edeh n’est pas autre chose que Aden , prononcé comme font les Anglais.
Thé
Saint-Denis, le 21 juillet 1819,
A Monsieur Hubert.
Mon cher maître, vous avez vu que nous avons l’arbre à thé. M. de Roquefeuîlle, officier digne par son instruction, son zèle et sa modestie, de marcher avec M. de Mackau, en a fait l’aimable cadeau à notre gouverneur.
Thomas. (1)
Vanillier
Saint-Benoit, le 8 octobre 1784.
Je parle encore à M. de Crémont de la vanille. Je
<1) Commissaire de marine, ordonnateur.
viens décrire pour le même sujet, et pour le quassia, à M. Motais.
Hubert.
Ile de France, le 20 avril 1786.
Mon cher émule, le morceau de liane de vanille est toujours vert ; il me tarde de lui voir pousser une tige.
Ceré.
Saint-Denis, le 21 juillet 1819.
A Monsieur Hubert.
Vous avez reçu le vanillier. J’ai bien grondé notre ami Philibert , qui a préféré diviser les richesses qu’il a apportées, sans même nous dire à qui, vous excepté, et qui n’a pas eu assez de confiance dans les agents du -gouvernement, pour leur remettre le tout, en leur laissant le soin et la charge de la répartition. Ce n’est pas ainsi qu’eût agi M. Poivre. Aussi ai-je haussé les épaules en lisant l’article de la Feuille Hebdomadaire de ce jour.
Thomas.
( Sans date. )
Monsieur le Commandant,
Sur cinq boutures de vanille, que j’ai reçues directement de M. Philibert , une seule» après huit mois de plantation, a montré des signes de végétation; les autres ont péri. M. Bréon m’a donné la plus belle de ses marcottes.
Hubert.
Sainte-Suzanne, le 15 septembre 1822.
A Monsieur Hubert.
M. Bosc m’a procuré l’avantage d’apporter dans la colonie la vraie vanille du Mexique, qui n’avait été portée que depuis peu au Jardin du Roi, à Paris, par un savant, qui s’est beaucoup exposé pour faire ce présent à la France, et nous ne possédions encore ici que la vanille
de Cayenne. Une bouture que j’avais donnée, à mon arrivée, au Jardin de Saint-Denis, a péri ; mais Je plant ' que j'ai à Belle-Eau est en très-bon état, ainsi que le rosier multiflore, qu’il sera, à ce qu’il paraît, 'très -aisé de propager.
Marchant.
JBdls noir
M. Gresle, ün de nos compatriotes, a rapporté le bois noir du Bengale, avant M. de Cossigny, à l'île de France, en 1767.
Ravensara
1778. J’ai fait une incision longitudinale à une des deux branches de mon arbre, qui étaient d'égale grosseur. Cette opération a fait le meilleur effet possible.
dLetchf
Planté une marcotte en 1779.
^Voyage d’Hultcrt à l’île de France — Emploi de son temps
En 1778, Hubert se rend à Pile de France pour da troisième fois, et revient avec des plants , des boutures et des graines de 126 espèces végétales- L’industrie n?est pas oubliée.
Je ne sais encore quand je retournerai à Bourbon, Je
J)rofiterais des premiers vaisseaux, si je ne voulais voir aire l'indigo en grand, chez M. de Cossigny, vers les premiers jours du mois prochain. Peut-être les connaissances que j’aurai acquises pourront-elles être utiles à quelqu’un. Je suis arrivé de chez M. Ceré, il y a quatre jours; on ne m’a laissé partir qu’après la promesse de retourner hier, parce qu on y dansait; mais, ma foi, il ne me va plus de faire six lieues pour danser ; le lendemain d’un bal on dort, et c’est un jour perdu.
Travaux divers
Hubert ne se borne pas à ses cultures ; il élève des abeilles , travaille le jus de l’ananas et de l’orange , fabrique du chocolat , étudie la farine de manioc, la sève du benjoin , du natte, du jaquier, le bois de fleurs jaunes et celui de l’andrèse, les baies de girofle et de badame , fait du vin de jamrosa, noir comme le diable , et recommence vingt fois des tentatives pour clarifier le sucre.
Il extrait le jus de la canne à l’aide de ce mécanisme primitif dont nous n’avons pas oublié le vieux nom de flangourin, et qui lui donne du vesou pour 33 livres de sucre, par le travail de deux hommes , de quatre heures du matin à deux heures de l’après-midi. Cependant, dès l’année 1784, Laisné de Beaulieu, son beau-frère, fournissait à toute la Colonie du sucre, qui se vendait de 25 à 30 sous la livre , et l’ile de France avait douze sucreries.
EtenscigBicmcnls divers
Miel vert. — On trouve, dans les mêmes ruches, suivant la saison, du miel vert ou du miel commun, ou même quelquefois amer.Le miel vert ne provient donc que des fleurs sur lesquelles les abeilles vont le prendre; il se recueille en juillet et en août, et les autres dans l’été.
Nos anciens créoles appelaient le miel vert miel de tan , parce qu’ils étaient persuadés que les abeilles le recueillaient sur les fleurs de l’arbre appelé tan rouge. Je pense comme nos anciens. Cet arbre fleurit presque seul en hiver, dans le temps qu’on recueille le miel vert. On ne le trouve que depuis une lieue de la mer, dans
îes parties de l’île qui s’élèvent sensiblement, jusqu’à mi-hauteur de nos montagnes, et c’est dans cette région que les abeilles font du miel vert. On rencontre peu de miel vert dans les cantons de i’îie où cet arbre est rare, et beaucoup où il est commun. L’odeur de la fleur du tan rouge rappelle beaucoup l’odeur du miel vert. Enfin, on remarque beaucoup d’abeilles sur les fleurs de cet arbre. Quelques personnes, depuis peu d'années, croient que les fleurs de la mimeuse hétérophylle (tamarin des hauts ) servent aussi à la tormation du miel vert, et cela, parce que cet arbre fleurit, comme le tan, à l’époque du miel vert, et que ses fleurs en rappellent aussi l’odeur; mais on ne le trouve que sur le sommet des montagnes, où le miel vert n’est pas commun. ÿQ
Rats et souris. — Décembre et janvier, peu de rats. Avril, on en prend beaucoup;. ils ont mangé toute une pièce de maïs à l'Abondance* Mai, les souris sont si nombreuses qu’on les voit par centaines le jour.
Figues curieuses. — Mai 1792. M. Mueller m’a envoyé un régime de figues de l’habitation de M. Grand Louis, dont la moitié est de figues rouges et l’autre de figues vertes.
Grenouilles. — Mis dans l’eau vaseuse, au-dessous de mon parc , le 15 août 1795, six grenouilles que .Dupont, boucher, a envoyées à Beaulieu, à Montneury et à moi, de Saint-Paul. Nous ne savons s’il les a eues de Madagascar. Boishardy en a mis aussi quatre dans la rivière de Saint- François; elles venaient de l’étang de Saint-Paul.
Poissons Oeré. — 9 août 1795. J’ai mis dans un petit bassin 22 poissons Géré, venus de chez Désisle.
Maladies sur les arbres. — Ce iPest pas de nos jours que nos arbres sont malades ; Hubert a vu périr caféiers , muscadiers , cacaoyers , cocotiers, bananiers, manguiers, bibassiers, pignons d’Inde et bois noirs , non pas un à un , mais
.viXAtuiues, comme frappés par une epiuoiinv. qui s'en prenait d’abord aux racines.
Nous avons perdu, en ce quartier, une grande partie de nos orangers, citronniers. Longtemps avant l’introduction du bois noir, la plupart de nos jeunes caféiers périssaient, après leur premier et second rapport, et même quelques-uns avant. Les papillons abîment mes choux. Les haricots sont abîmés par des insectes , qui font périr, comme par le feu, les feuilles et les gousses. Un insecte s’est mis sur le maïs; tout annonce une disette cruelle.
Sécheresse.
1*2 décembre 1793.
Vous avez vraiment belle grâce de vous plaindre de la sécheresse, Monsieur l’habitant du Bourbier. Et que diriez-vous donc si vous aviez votre bien à la Mare, où, depuis le 15 août, il n’est pas tombé assez de pluie pour mouiller une feuille de papier ?
Gillot l’Etang.
Lest ouragans
C'est aujourd’hui une chose" admise que le météorologiste allemand ^William Dove a créé de toutes pièces la théorie des cyclones , théorie qui repose sur ce double fait que ces météores se transportent d’un point à un autre à la surface du globe , eu même temps qu'ils tournent sur leur propre centre. Or William Dove , qui vient de mourir en 1879, naissait en 1803, et, le 31 mars 1788, Le Comte écrivait, de Saint-Denis * - à Hubert, une lettre où se trouvent les passaï. ges suivants :
Je ne suis pas surpris des effets terribles de ces af- ; freux météores; j'en ai déjà eu l'expérience en 1776o
Je'pjznse comme vous. C'est un tourbillon d’air enflatti- mé , un véritable feu électrique. En même temps qu’il y a un mouvement circulaire, il y en a un d’ascension , et , comme la colonne va en avant , etc.
Jusqu’à quel point l'accord s’était- il fait entre deux esprits si différents , réduits encore aux conjectures , qui laissaient la carrière libre à l’imagination , en l’absence de preuves dont la découverte est toute récente ? On verra que cet accord était certainement moins complet que Le Comte n’aimait à le dire. Quoi qu’il en soit, voilà bien le phénomène reconnu , dès 1788 au moins, dans ses éléments essentiels de rotation et de translation. Mais à qui appartiennent ces idées? Rien, dans la lettre que j’ai entre les mains, n’autorise à penser que nos deux amis les aient reçues d’un autre. Au lieu de dire : Je pense comme vous. Le Comte aurait dit : Je pense comme tel observateur .
Cherchons maintenant à faire la part de cha- cun dans la solution du problème, solution bien incomplète encore^t qui certainement devra beaucoup à Dove, mais déjà singulièrement avancée, puisque les bases en sont établies.
Le Comte a de l’imagination, et s’y livre volontiers ; Hubert a un bon sens imperturbable, qui le maintient toujours près de la réalité. Le Comte croit à l’influence de la lune ; Hubert repousse catégoriquement- cette croyance, et a dû la combattre plus d’une fois, s’il faut en juger par cette phrase d’une lettre du 12 mars 1800 :
Eh bien ! mon ami, le coup de vent de l’île de France, le nôtre, est-ce encore la lune qui a la eau-
se l
Comte écrit ;
Je conçois que deux forts courants d’air embrassent une colonne de nuages pleins de feu électrique, ia condensent, l’obligent à se mouvoir en circulant, et à suivre le courant de feu qui se fait en montant.
S’animant encore, il continue:
Un corps, toucha par cette colonne, s'électrise, s’ébranle, en transmettant aux corps voisins le choc qu’il a reçu, les ébranle à leur tour, et les contraint de suivre le tourbillon de leu qui s’élève.
Emporté lui-même parle tourbillon, de ses idées, il ne s’aperçoit pas qu'il ne songe plus à l’air dans l’explication d’un coup de vent, qu’il n’y voit plus autre chose que du feu et de l’électricité. Mais près de lui, sur son bureau, est la lettre éi’Hubert, à laquelle il répond; il y jette les yeux, s’arrête en son élan, et s’empresse d’ccrire :
L’air, comme vous le dites fort bien, y entre pour beaucoup, eu est extrêmement raréfié.
Ainsi, grâce à Hubert, ce n’est plus du feu qui monte, au gré de l’imagination; c’est de l’air qui s’élève, pour obéir à une loi positive. Hubert a ramené son ami qui s’égarait, qui va tout de suite s’égarer encore ; car, pour lui, un ouragan peut prendre naissance sur la rade de Saint-Denis, et se diviser en plusieurs branches; il peut s’en produire plusieurs le même jour, de 5 heures à 9 heures du soir, dont l’un découvrira la maison Du Mesgnil au Butor, pendant que l’autre causera des ravages au Chaudron ; puis viennent les cinq catégories dont j’ai parlé plus haut. Jamais, au Boudoir, la folle du logis ne s’est avisée de pareilles licences ; jama;s l’esprit qui en a été capable, n’aurait pu arriver seul à 1a conception si
simple, et par là si heureuse, des deux mouve-^ ments essentiels. Donc cette idée, n’appartenant pas à Le Comte, appartient à Hubert ; c’était làdessus seulement qu’il pouvait admettre, sans protester, que Le Comte lui écrivît : Je pense comme vous .
Ici je voudrais avoir une lettre adressée, en 1818, à M. Gibert Des Molières par Joseph Hu bert, mais qui malheureusement a disparu. Je l’ai eue moi-même entre les mains, en 1861, alors que je publiais un Manuel de Cyclonomie , que je venais d’extraire de Y Elude de AL Bfidet sur les ouragans de V hémisphère austral ; j’aime mieux cependant m’appuyer sur d’autres témoignages que le mien. Le Bulletin de la Société des Sciences et Arts de l’îïe de la Réunion, année 1856, contient un Eloge de Joseph Hubert par M. Gabriel Coûta-* rier (1). J’y trouve les lignes suivantes :
« Nous avons eu sous les yeux une lettre écrite « par Joseph Hubert, le 16 mars 1818 (2), àM.
9 Gibert des Molières, auteur d’un recueil d’ob- « servations, justement estimé, sur la météoro- « logie de l’ile Bourbon. Il exprime, dans cette « lettre, l’opinion « gu un ouragan est formé « d'un grand tourbillon d'un diamètre de plusieurs « lieues , qui n'aurait qu'une certaine épaisseur ,
« et dont le centre serait à peu près calme . » C’est « au moyen de cette supposition qu’il explique,
« par la marche progressive de ce tourbillon, et
(t) Ancien gouverneur de la Guadeloupe.
(2) Le Bulletin dit 21 mai ; c’est, j’en suis certain, une erreur, mais peu importante, puisqu’elle ne porte que sur le jloar et Je mois.
« par le mouvement circulaire qu’il exécute en* « même temps sur lui-même, ces phénomènes « que l’on a observes souvent dans les ouragans,
« et que nous appelons vulgairement des sautes « de vent. Ce n’était pas sans quelques précau- « tions oratoires qu’il hasardait cette ingénieuse « conjecture. Riez, disait-il à son correspondant,
« riez à votre aise ; je ris moi-même de ce que je « vais vous dire. »
J’aurais pu me borner à une attestation aussi nette; mais j’ai demandé à M, Bridet s’il avait la lettre d’Hubert présente à la mémoire, car c’était lui qui me l’avait communiquée, en 1861. « Si bien présente, m’a-t-il répondu, que je vais vous récrire » , et il m’a remis ce qui suit :
* Mon cher Monsieur Des Molières ,
« Comment avez-vous supporté le coup de vent « qui vient de sévir si fortement sur le quartier « Saint-Benoit, et quels sont les résultats de vos « observations?
« Vous allez rire de moi; . mais, plus je cher- « che à me rendre compte de ces terribles phéno- « mènes, plus j’arrive à cette conclusion que ce « sont des tourbillons animés d’un double mou- « vement, l’un de rotation, l’autre de translation « de l’Est à l’Ouest, à la manière des trombes qui « assaillent quelquefois les navires à la mer.
« C’est la seule manière d’expliquer ces variait tions du vent et ces sautes de vent subites, qui « accompagnent toujours les coups de vent, et « c’est surtout la seule explication plausible de « ee phénomène que les vents d’Ouest soufflent à « Maurice avant de souffler à Bourbon, quoique « Maurice soit à l’Est de notre île.
« Pensez -en ce que vous voudrez; mais attend « dez, pour vous prononcer, que j’aie eu le plaic. sir d’en causer avec vous, et de vous faire con- « naître toutes les raisons qui me semblent justi- « lier ma supposition. N
Hubert.
Ainsi je crois avoir démontré que, dès l’année 1788, Hubert avait deviué la théorie des cyclones; que, en 1818, il persistait dans les memes idées, malgré toute sa modestie en les exposant. Yoici maintenant non plus une argumentation, non plus des souvenirs, quelque confiance qu’ils m’inspirent, mais un mémoire que j’ai sous les yeux, écrit tout entier de la main d’Hubert luimême:
Mémoire sur l’opinion qu'il existe des rapports entre les phases de la lune et les époques des ouragans, suivi, d'observations sur ces rapports depuis plus de 60 ans, aux îles de France, de Bourbon et aux Antilles.
De ce mémoire il ne reste que le commencement, £ix pages sur grand papier à écolier, mais en quel état ! Le tiers inférieur a été détruit par l’humidité, par la pluie d’un cyclone peut-être. Je copie ce qui reste de la dernière page, dernière aujourd’hui, et je la prends tout au haut; n’oublions pas que le bas de la précédente n’existe plus.
en tournant en même temps de droite à
gauche. Eri abordant de ses bords notre île, par exemple, nous éprouverons un ouragan du Nord ; nous aurons calme, lorsque son centre parviendra au même endroit ; et l'ouragan sera du Sud, lorsque le mouvement circulaire de la partie opposée de la circonférence à celle qui nous a donné l'ouragan du Nord, viendra nous
frapper. Si ce grand tourbillon ne trappe l’île que par une partie de sa circonférence, nous n'aurons l’ouragan que d’un côté.
Cette hypothèse rend surtout raison des calmes que nous éprouvons dans les ouragans, suivis de vents aussi torts du côté opposé à celui d où ils ont d’abord soufflé.
Il me semble que ces grands tourbillons expliquent encore pourquoi, lorsque nous n’éprouvons pas les ouragans de file de France, la mer est ici aussi furieuse que lorsque nous en ressentons les effets. Il me semble que, dans ce cas la mer doit être aussi
Et le papier tout frangé s’arrête après ces mots. Qu’importe? La preuve est faite. Quelle avance sur une époque où l’expression queue, d'ou ragan , qui se trouvait dans toutes les bouches, indique assez que, pour le plus grand nombre, un coup de vent se mouvait en ligne droite, peutêtre avec des oscillations, qui en portaient la queue à droite ou à gauche !
Ainsi Hubert, seul, en un coin de sa vœrangm , écoute, navré, la tempête qui rugit dans ses arbres; à chaque rafale qui fait frissonner son cœur, il voit passer devant ses yeux des branches, des feuilles, lancées comme des flèches. Le vent vient de Sainte- Rose, en rasant le pied des montagnes ; demain il viendra de Saint- Paul. Deux tempêtes en une seule, deux directions opposées, la seconde succédant à la première, brusquement après une accalmie, ou lentement par l’horizon du Nord. Il ne sait rien de plus; car ies récits venus des quartiers reproduisent ce qu’il a vu lui-même, et, les journaux de bord, d’où plus tard jaillira la lumière, constatent des accidents que nul ne songe à coordonner. Voilà donc à quels éléments il est réduit, quand.il cherche à s’expliquer les terribles phénomèues . qui bouleversent ses cultures. Ce sont, je le répète, des rafales qui
aecourept, eu ligue droite, du S. E., ou du N» O., ou de chacun des points du N. ; car du S. rien n’arrive par dessus de hautes montagnes. Eh bien! sans secours, par la seule puissance de la réflexion, voir dans ces lignes, avec les yeux de l’esprit, des courbes faisant partie d’une circonférence, quand les yeux du corps n’y voient que des lignes droites; embrasser ensuite le phénomène dans son ensemble, retrouver l’ordre au sein d’un horrible chaos, c’est, je le dis, une de ces intuitions qui n appartiennent qu’aux esprits doués d’une merveilleuse clarté, et si, comme j’aurai soin de le faire remarquer, la droiture du cœur répond à la rectitude de l’esprit, on n’hésitera pas à- reconnaître, avec Freycinet, que la Colonie peut être glorieuse d’avoir produit Joseph Hubert.
Le mémoire dont j’ai cité un débris ne porte aucune date ; mais il mentionne V Annuaire de celle île de 4820; il n’est donc pas antérieur à cette année. Il n’est pas non plus postérieur à 1823; car Hubert, qui est mort le 19 avril 1825, n’écrivait guère plus en 1 824, alors que William Ho ve n’avait encore que 20% ans. Qui viendra ensuite nous contester que l’étude des cyclones, curieuse, intéressante à Berlin, s’impose à la Réunion ; que notre île soit, sous ce rapport, une station météorologique tristement privilégiée?
Mais comment tout cela est -il parvenu en Europe? Le voici:
Loin de préiendre à la publicité de ee mémoire, je l’adresse, non à des sociétés savantes, desquelles je suis correspondant, mais je le confie à M*. Bosc, de qui j’ai eu déjà l’occasion plusieurs fois d’éprouver l’indulgence de l’amitié.
? ^ Bosc était membre de l’Institut, et d$
1 Institut a Berlin il y a des routes ouvertes.
Ajoutons : -
Saint-Dénis, le 19 mars 1821;
Mon cher Monsieur Joseph,
J ai reçu dans son temps le gros paquet de lettres adressé à M. Bosc. Je l’ai gardé, présumant que votre intention était que je le remisse en main propre.
Bou Milius.
Et encore: :
A M; Eaubel Hubert.*- P ris, 25 décembre 1825.;
Monsieur ,
J’ai appris, avec bien de la douleur, par votre lettre •
du 30 la nouvelle de la mort de M.£ votre père.
Quoique je ne l’aiejamais vu, sa réputation était bien.... et sa correspondance si intéressante, que je prends la plus grande part à vos chagrins. Il: me serait consolant * de continuer avec vous les relations, que j’avais avec lui f depuis trente ans, etje.vous priede disposer de moi, etc.
Bosc,
Membre de l’Institut, Professeur au jardin du roi.
Il me semble que l’une des conclusions à tirer de l’exposé qui précède, c’est que nous avons une revendication à exercer, une revanche à prendre dont la légitimité ne peut être contestée. Laissons à l’Allemagne ce qui lui appartient en propre ; mais réclamons pour la France, pour la Colonie, pour notre vieux créole du Bourbier, l’honneur d’avoir reconnu, quand personne n’y songeait, les bases sur lesquelles William Dove*, puis Reid, Redfîeld, Maury, Piddington et notre Bridet ont établi avec certitude les lois d’une des çlus bel-
\fr
ies théories de ce siècle, si Futilité donne en ce genre la mesure de la beauté. J’ai donc, par la dernière malle, écrit à MM. deLaserveet deMahy de vouloir bien faire des recherches à l’Institut.
Je ne veux pas laisser le mémoire qui vient de nous occuper avec tant d’intérêt, et que je donnerai plus tard tout entier, sans préciser, dès maintenant, le sens du titre qu’on a déjà lu. Loin d’accepter Y opinion qu'il existe des rapports eiilre les phases de la lune et les ouragans , Hubert la réfute avec le plus grand soin, et même avec une certaine vivacité d’expression qui ne lui est pas ' habituelle. On va en juger:
Selon l'opinion générale des habitants dé l'archipel des Antilles, l'époque des ouragans Serait déterminée par une influence astronomique. Ainsi donc cette opinion est commune aux habitants des colonies occidentales et orientales et à beaucoup de marins. L'auteur de l'Annuaire de cette île de 1820 y avait, imprimé la note v ci -dessous (1). Il y a, je le sens, d’après cela de la témérité à émettre des doutes contraires; mais depuis combien de temps ne croit-on pas à l'influence de la lune sur le. . sur l’époque des semailleé ? Leur
énumération formerait. et cependant toutes les
personnes raisonnables et de bonne foi n’y croient pas, lorsqu’elles savent répéter des observations. J’y ai cru aussi dans ma jeunesse ; c'est le vieux La Quintmie qui d’abord m’en a fait douter; mes observations ont achevé de me dissuader entièrement .
On ne se figure pas le plaisir que- j’ai ressenti, lorsque ce passage m’est arrivé sous les yeux, à ma première lecture des papiers d’Hubert. Demandez, en effet, aux lunatiques de vouloir bien vous dire sur quoi se fonde leur opinion; s’ils ; daignent vous répondre après avoir haussé les
(1) La note a disparu avec le bas de la page.
‘épaules, le grand argument est invariablement celui-ci: C} est connu; il n'y a pas de cultivateur qui ne le sache ; vous rien douteriez pas , si vous cultiviez une gauletle de terre . Eh bien ! voici un cultivateur de 74 ans, observateur sagace, patient, infatigable, qui ajoute à son expérience celle de plusieurs. . . . non pas savants , on n'en veut pas, mais cultivateurs comme lui; qui a cru dans sa jeunesse, notons-le bien, et qui, à la fin de sa longue carrière, déclare que la raison , la bonne foi et des observations suivies ne permettent pas de croire que la lune fasse manquer un semis ou piquer un bambou. •
Je termine en donnant la liste des ouragans indiqués par les papiers d’Hubert :
175t. 1791 novembre.
1760. 1795 16 novembre.
1770 18 novembre. 1799 16 avril.
1770 28 novembre. 1800 6 février.
1772 15 avril.) jf.dis février-
1773 15 avril. Lbien, ^ “ars-
) 15 avril. 1802 janvier.
1776 18 mars. 1806 21 février.
1778 13 janvier. 1806 11 mars.
1778 20 décembre. 1811 1 3 janvier.
1779 21 et 22 novembre. 1811 3 février.
1780 21 février. 1811 20 février.
1781 janvier et février. 1811 5 mars.
1783 22 décembre.
1785 juin:
1786 novembre.
1788 14 février.
1788 25 février.
1788 26 et 27 mars.
1811 20 mars.
1817 premiers jours de février.
? Du temps de Milius.
Je donnerai plus tard les pièces d'où cette liste a été tirée.
Création du quartier Salut -José pli
Le territoire sud-oriental de notre ile, qui s’étend de la ravine à Panon au Pays-Brûlé, avait été concédé, en grande partie, dès l’année 1755; les administrateurs de Saint-Maurice et de Sou ville accordèrent encore des concessions en 1780 et en 1782; mais on ne se hâtait pas de produire dans des lieux sans issue, enfermés qu’ils étaient entre les montagnes, les laves du volcan, et une mer habituellement très-dure, le quatrième côté, 'celui de la Rivière d’ Abord, n’offrant que des sentiers. De quelle manière, dans des conditions pareilles, attirer des colons et les attacher à l’espace perdu pour la culture? Un homme, un seul, pouvait résoudre ce problème ; c’était Hubert et il le résolut.
En 1783, je fis, avec Bouquet, un voyage dans cette partie de l’île, ce qui me donna l’occasion de proposer à MM. les administrateurs de Souville et Mutais de Narbonne d'en faire un nouveau quartier.
Il leur dit : « On ne transporte des produits à « tête d’homme que lorsqu’ils ont une grande va- « leur sous un petit volume. J’ai entre les mains « dés arbres qui donnent des produits de ce gen- « re; j’offre des plants à cette localité. »
En mars 1784, le Tribunal terrier reprit, pour le domaine, un certain nombre de concessions inoccupées.
En juin 1784, MM. le baron de Souville, Greslan, commissaire du roi au Tribunal terrier, le chevalier Banck , arpenteur de l’Etat , accompagnési de MM. Ozoux , secrétaire de M. de Souville, Deville, Desfosse et de moi, firent le voyage de Saint-Benoit à la Rivière d’Abord, par le bord de la mer. MM. Grès-*
ian et, Banck étaient chargés de visiter les établissements déjà faits à Saint- Joseph.
* Le 6 août 1784, des concessions étaient confirmées, et de nouvelles réunions au domaine prononcées par le Tribunal terrier.
La date du nouveau quartier eàt du 1er janvier 1785. Il ny a eu d'autre titre de cette création que la commission de commandant que m’a donnée M. “de Souillac, alors gouverneur des detix îles.
Laissons Hubert raconter lui-même ce qu’il n fait. Je prendrai ce récit dans un mémoire qu’il recommençait, avec des additions plus ou moins considérables, pour chacune des administrations qui se succédaient en ce pays, de Cossigny, Assemblée coloniale, puis Des Bruslys, Farquhar et Telfair, Ozoux, 'Keating, Boüvet et Marchant, de Richemont et Boucher, Freycinet, l'avoué Ricard ; il était infatigable, lorsqu’il s’agissait de ses enfants de Saint-Joseph. N’oublions pas que Saint-Joseph comprenait alors Saint-Philippe.
Le nouveau quartier devant être affecté à la' culture des épiceries , je proposai de lui donner le nom de Nouvelles-Moluques ; celui de Saint-Joseph , qu on adopta, était celui du baron de Souville.
En premier lieu les bornes étaient le Grand "Pays Brûlé et la ravine à Panon ; mais, en 1788, le 3 août, les habitants de la Rivière d’ Abord, compris entre la ravine de Manapani et celle à Panon , demandèrent à être réunis à Saint-Joseph, et les administrateurs y
* consentirent. Cette seconde partie n’est 'pas comprise dans le tableau arrêté le 30 mars 1785, parce que les terres y étaient déjà concédées, comme dans tout le reste de file.
Avant de former le tableau des concessions, 1 arpenteur mesura une seule ligne, qui se prolongeait d’un bout à l'autre du quartier, et, sur cette ligne, on
forma le tableau des concessions, quelques-unes de tient gaulettes sur cent, et la plus grande partie de cinquante gaulettes de base sur cent de hauteur. Les concessionnaires furent inscrits sur chaque carreau, et les deux administrateurs arrêtèrent le tableau, ainsi que je l’ai dit, le 30 mars 1785. Il fut fait aussi préalablement un état des concessions accordées. Ces concessions ne prenaient qu’à cent gaulettes de la mer. Ces cent gaulettes et vingt le long des ravines, ont été destinées à être conservées en bois, les premières pour rideaux, les autres pour la conservation des eaux.
Le tableau arrêté, l'état des concessions signé, les concessionnaires ont été avertis que ceux qui n'auraient pas pris possession le 1er novembre de la même année 1785, perdraient leurs concessions, qui seraient données à d’autres, et, par une instruction que j’ai entre les mains, ils étaient invités à vendre ce qu’ils avaient de terre dans les autres quartiers, afin de se donner entièrement à leurs nouvelles possessions. Les administrateurs annoncèrent en même temps que l’abornement serait fait à cette époque, et que l’arpenteur se rendrait à Saint- Joseph dès le mois d’août, pour l’efï ctuer.
L’arpenteur y fut, en efïet, mais il n’y fit rien ; il fut lappelé et ne revint plus. Cependant les concessionnaires qui avaient vendu dans les autres quartiers, et beaucoup d’autres, qui n’avaient point de terre ailleurs,se rendirent à Saint-Joseph, dans la crainte de perdre leurs concessions. Ils n'y trouvèrent ni abornements, ni même l’arpenteur. La plupart, ne voulant pas défricher et abattre des arbres énormes, avec la presque certitude que ce ne serait pas sur leurs concessions, s’établirent sur Igs rideaux réservés le long de la mer, où il y avait peu ou point de gros arbres. Tous travaillèrent peu. Je m’opposai à leurs défrichements. Les administrateurs ne cessaient de me recommander la conservation des bois dans les rideaux réservés, et, d’un autre côté, ils ne faisaient pas faire le mesurage promis, et bientôt une misère affreuse dans une grande humidité, dont une épidémie fut la suite, me fit recourir au, Gouvernement, pour leur faire distribuer du maïs de la Rivière d’ Abord.
Ne pouvant plus faire continuer l’abornement par l’arpenteur du Roi, je proposai à un arpenteur particu-
lier, M. Georges Noël, de le faire à mes frais. Il s'y refusa. J’ai sa lettre. Enfin témoin de la misère de cés malheureux1 habitants, je l’entrepris moi-même ce mesurage, autorisé par les administrateurs. J’ai une lettre que je conserve.
Nous allons suspendre le récit d’Hubert pour voir si ce mesurage était une partie de plaisir. L’arpenteur Bonniot, (I) qui fut chargé, en 1816, de continuer ce travail, va nous renseigner sur l’état des lieux.
A M. Hubert Saint Joseph, le 13 juin 1816.
Monsieur,
Le mauvais temps commence à nous contrarier; lès mauvais chemins s’en mêlent; l’arpentage devient des plus pénibles. Je ne conçois pas comment MM. les administrateurs se persuadent que notre opération peut être terminée en trois mois. Vous qui connaissez parfaitement cette contrée et ses difficultés sans nombre, sur des caps, des roches et des remparts inaccessibles, vous conviendrez qu’en joignant l’assiduité la plus soutenue au zèle le plus intrépide, ceci est une affaire d’au moins un an. Enfin voilà neuf jours de travail sans relâche, depuis 7 ou 8 heures du matin, jusqu’à la nuit, et nous n'avons encore mesuré que onze cents gaulettes. On ne peut se figurer les difficultés périlleuses que l’on éprouve le long de la côte.
Bonniot.
Yoici maintenant Hubert :
Journal de mon mesurage, 11 mars 1790.
Le terrain de la demi- troisième parallèle est détesta-
(1) L’homme à la grande barbe, celui qui conduisit les travaux du canal Saint-Etienne, qui commença les rampes de la montagne de Saint-Denis, et buvait ses douze bouteilles de vin dans sa journée.
ble. Il y a des fonds qu’il faut descendre en se tenant à des gaulettes tenues par ceux d’en haut ; du moins c’est ainsi que j’ai descendu, et il y en a trois comme cela. Mon Dieu ! il faut remonter demain là-haut ; cela me décourage; mais comment faire? Cette ligne que j’ai mal tirée nuit à des pauvres qui ont déjà travaillé.
12 mars 1790.
J’ai corrigé cette parallèle d’hier. Fini tout à midi, grâce à Dieu. !
13 mars 1790.
Mon mesurage tire à sa fin et j’ai besoin de repos. Depuis quatorze jours, je suis dans les bois et les remparts, de six heures du matin jusqu’à la nuit. J’ai fait une chute, dont il me reste une douleur inquiétante au côté, et qui m’a luxé un doigt de la main.
Ceci en passant, au moment où je le trouve^ et pour ne pas l’oublier:
Dit la première messe le 14 mars 1790. J’ai fait la quête et nommé l’enfant de Bruno avec Madame Célestin, nommé Marie Michel Joseph.
Reprenons le mémoire :
J’avais déjà mesuré, jusqu’à 600 gaulettes de la mer, le terrain compris entre la ravine à Panon et la Basse- Vallée, lorsque la Révolution m’a forcé de tout abandonner. J'ai remis ma commission de commandant à 1 Assemblée coloniale, lorsqu'il a été ordonné de brûler tous les titres et brevets. Le mesurage ne s’est pas fait jusqu’à ce jour, et cependant des ventes et des échanges ont été faits de ces concessions; des partages ont donné des parts a quelques héritiers à Saint-Joseph, et d autres dans les anciens quartiers ; des dots ont été données à des femmes, etc.
Pendant la Révolution, les concessionnaires, toujours parce qu on nabornait pas leurs concessions, mais plus hardis et non contrariés, défrichèrent dans les rideaux réservés, qu'ils regardèrent comme comuipnes dans les-
quelles ils avaient des droits ; d’autres, qui n’y avaient aucun droit, s'y établirent aussi, n’ayant pas de terre ailleurs. Il est arrivé que ces rideaux réservés furent entièrement défrichés et cultivés. Il faut donc regarder ce défrichement des rideaux par les concessionnaires d’au-dessus comme très- excusable ; la nécessité, le besoin de vivre les y ont forcés, et ce ne peut être au * Gouvernement, qui a manqué à sa promesse écrite d’aborner les concessions avant novembre 1785, de leur en faire un crime; si c’était de particulier à particulier, il devrait au contraire des indemnités. C’est d’ailleurs un mal sans remède que la destruction d’arbres qui avaient des siècles. Quant à ceux qui se sont établis sans avoir de droits, et qui n’ont pas de propriétés ailleurs, ni de moyens pour en acquérir, je les compare à des personnes qui s’embarquent furtivement à bord des vaisseaux, et qu’on ne découvre qu’en pleine mer; on ne les jette pas à la mer. Eh bien ! chasser ces gens-là des rideaux réservés, c'est les jeter, non à la mer, mais dans la rue, pour y mourir de faim, et peut-être bien pis.
La voilà posée cette question des réserves, qui préoccupera Hubert jusqu’au 22 mai 1816, et même encore l’année suivante, après qu’elle aura été résolue. Des colons sont appelés à Saint-Joseph; quelques-uns y viennent, contraints en quelque sorte. On leur a promis un mesurage, des abornements à une date précise, et on les oublie, on les abandonne. Mourants de faim et de maladie, ils cultivent la terre la plus voisine, la moins chargée d’arbres qu’ils ne sauraient abattre, espérant que l’Etat, qui a manqué à ses 'promesses , les traitera avec plus d'indulgence que les propriétaires chez lesquels ils pourraient s'établir. Et il semble que l’Administration du pays ne songe à eux que pour leur demander compte, à certains intervalles, d'une situation irrégulière qu’elle- -même les a forcés de prendre. A chaque fois qu’on les inquiète, Hubert s’émeut. Démissionnaire, il
n*â plus aucun droit de les défendre, aucun titre officiel à se faire écouter ; mais un devoir s’impose ; il le sent, il le reconnaît.
« C’est moi qui ai transmis à ces habitants les règle- « ments des anciens administrateurs; ils sont venus a parce qu’ils avaient confiance en moi ; c’est à moi de «t les protéger.
Et, pendant trente et un ans, jusqu’au jour de la justice, voyages, démarches, son influence, celle de ses amis, il a tout employé pour son Saint - Joseph , pour ses enfants , sans se laisser rebuter par les distances, par sa santé, par son âge, ni même par l’ingratitude et la calomnie.
Une rumeur, ou plutôt une fureur se dirigeait contre moi. Chaque garde national, et, je le dis avec peine, les habitants mêmes de Saint-Joseph m’appelèrent traître. On répéta mes protestations du matin, et c’était, suivant eux, pour que le coup réussît mieux, que je faisais des serments. Mes amis craignirent pour moi. Robin mit son écharpe dans sa poche, et courut me rejoindre sur la route de Saint-Louis, parce qu’il me croyait exposé. (Affaire Belleville. Rapport au Comité de sûreté du 18 avril 1798.)
Le premier mémoire d’Hubert en faveur de Saint- Joseph est de l’année 1788, suivant une feuille de papier où je trouve ces mots :
Copiedes notes que 06 du mémoire que
j'ai adressé ...... ministrateurs en 1788, en l’en-
voyant aux administrateurs actuels.
Un autre, à l’Assemblée coloniale, est indiqué sans que la date en soit donnée ; le troisième est du 9 février 1800.
Cette question des réserves demande une discussion*
et je vais l’extraire d’un rapport que j'ai tait à l’Assemblée coloniale, en remettant ma commission, lorsqu'il a été ordonné de brûler tous les titres et brevets, et que j ai adressée depuis, le 9 février 1800, aux administrateurs de l’Etat.
Quatrième mémoire, du 23 octobre 1806, au général Des Bruslys, lieutenant-commandant à l’île Bonaparte. On venait, à ce qu’il paraît, de proposer la réunion au Domaine des concessions faites à Saint-Joseph.
C’est en frémissant que je songe au nombre des procès qui en seront la suite, entre vendeurs et acquéreurs, et entre cohéritiers. Le Gouvernement pourrait-il prononcer une pareille réunion, lorsque c’est lui quia manqué à ses promesses écrites défaire le mesurage avant novembre 1785, et ne l’a pas fait jusqu’à ce jour.
Il demande que le mesurage ait lieu aux frais de l’Etat, ou au moins sur avances faites par l’Etat, et qu’on ne déplace aucun de ceux qui ont travaillé, n'importe où. Puis il discute la question des réserves :
Suivant les permissions d’établir, les réserves du bord de la mer sont pour rester communes entre les concessions d’au dessus ; c’est surtout ce qui a autorisé les concessionnaires à s’y établir. Quoi qu’il en soit, elles se trouvent défrichées ; elles ne sont donc plus utiles comme rideaux ; elles n’ont jamais pu l’être pour des bestiaux, qui ne peuvent prospérer sans eau. Il faut donc laisser à la culture ces réserves, qui forment peutêtre la moitié des meilleures terres du canton. Je n’appelle pas terres cultivables celles qui, après deux ou trois récoltes, restent pour toujours stériles.
Des Bruslys lui répond :
Je me propose de vous entretenir de Saint-Joseph, lorsque les circonstances me mettront à même de \e
faire, soit chez moi, où je désire voug attirer, soit chez vous, où j’ai l’intention d'aller rendre hommage à l’hom me qui, depuis longtemps, se livre aux recherches utiles, à la prospérité, de son pays.
Le 12 septembre 4808, une copie de ce mémoire est adressée à Ribet, des Ponts et Chaussées.
Le 13 décembre 1809, mémoire pour Marchant sous-prefel en cette île. C’est la même argumentation que dans le mémoire au général Des Brusîÿs, avec un fait de plus : .
Entre la ravine à Panon et la Basse-Vallée, la réserve, qui n’est que de quatre-vingts gaulettes, avait été promise, par M. de Souville, aux concessionnaires d au dessus, s’ils mettaient bientôt leurs concessions en valeur, ce qu’ils ont fait.
Le 9 juillet 1812, mémoire à Telfair, nouvelle édition revue et corrigée des précédents ; c’est celui que j’ai reproduit, dans presque toute son étendue, en laissant la parole à Hubert pour le récit de la création de Saint-Joseph. Il est facile de voir, par le rapprochement des dates, que ce mémoire a provoqué la lettre ci-dessous, du 29 août 1812, suivie elle-même d’une réponse, que je m’empresserai de donner à son ordre chronologique, et qui est certainement l'une des pièces les plus intéressantes de ce recueil ; si quelquesuns disent qu’elle est de toutes la plus intéressante, je me rangerai de leur côté.
A M. Joseph Hubert .
Saint-Gilles, 29 août 1812.'
Monsieur ,
L intérêt que Son Excellence M. Farquhar prend a
cette colonie le met souvent dans le cas de parler avecjle colonel Keating de ceux qui l’habitent (1). C’est en causant avec lui des propriétaires les plus recommandables, qu’ils se sont souvent entretenus de vous, et, considérant vos lumières, vos connaissances acquises par les soins laborieux et paisibles, et dont le principal but a toujours été la prospérité du pays, et la bienveillance soutenue pour vos concitoyens, Son Exc llence, à la recommandation de l'honorable lieuten tnt- gouverneur Keating, qui partage avec lui tous ses sentiments d’estime envers vous, veut reconnaître d’aussi généreux soins, et couronner, par un acte public, une conduite si digne d’éloge.
En conséquence, et pour parvenir à cette fin, Son Excellence a résolu de changer le nom du quartier Saint- Joseph en celui de Saint-Hubert, et de faire connaître, par une proclamation expositive des motifs qui l’y déterminent, que c’est en votre faveur que le changement de nom a lieu.
Digne représentant de M. Poivre en cette colonie, puisque vous avez hérité de son amour désintéressé pour le bien, Son Excellence attend que vous acceptiez cette marque de la reconnaissance publique, qu’il n’appartient qu’au Gouvernement de décerner, et dont vous devriez jouir depuis longtemps.
Il est dans les principes du Gouvernement de porter à l’encouragement pour les travaux d’utilité publique. Que votre modestie ne se refuse donc pas à une récom-. pense d’autant plus honorable qu’elle est désintéressée. Ce serait désobliger Son Excellence qui met beaucoup de prix à vous l’offrir.
C’est avec la plus grande satisfaction que je me trouve choisi pour vous faire cette communication ; car je suis, avec la plus haute considération, Monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur.