‹ Papiers de Joseph HubertChapitre 3 sur 11 · C. Telfair · texte numérisé non relu

C. Telfair

(1) Le 9 juillet 18 10^ les Anglais avaient pris possession de Bourbon; en 1812, le colonel Keating en était le gouverneur particulier, sous le vice amiral Farquhar, gouverneur-général des deux îles, résidant à Maurice. Charles Telfair était secrétaire-général du gouvernement des deux îles.

Septembre 1812?

Mon cher Chassériau,

Cette lettre de M. Tel fai r m’a plus tracassé cette

nuit nouvelles. Ayant à dîner M

Mussard ce matin. D’ailleurs je voudrais ici à

tête reposée avant d’aller en causer avec vous. Voici quelque chose du canevas de ma réponse.

J'avais proposé le nom de Nouvelles-Moluques pour le nouveau quartier, ayant le projet d’y propager les épiceries ; mais le Conseil terrier, dont les arrêts sont irrévocables, l’a nommé Saint-Joseph, du prénom de M. de Souville, alors commandant ici, qui a créé ce quartier, à quoi j’ai souscrit avec plaisir; c’est lui qui m’en a nommé le commandant.

(Ajoutez vos réflexions.)

Je n’ai rien fait pour ce quartier. La Révolution a contrarié mes projets. Les habitants m’aiment parce qu’ils savent que je voulais leur prospérité ; mais ce n’était encore qu’un projet.

Sans modestie, mon nom ne peut être allié à celui

de M. Poivre, qui est en quelque sorte Il est

la première cause de Ja et c’est ici l’occasion de

rappeler ce qu’il a fait pour ces colonies. Pendant 25 ans, et par pur patriotisme, il a suivi le projet de procurer à la France les épices. 11 a fait pour cela plusieurs voyages aux Moluques et à Manille, et, d’après des intelligences obtenues, il est venu solliciter l'armement d’un mauvais vaisseau , qu’il a appelé la Colombe , parce qu’il devait rapporter un rameau précieux. Après mihe dangers de perdre la vie, il est revenu avec quelques plants d’épices, qui n’ont pas réussi. Se trouvant conirarié par le Gouverneur de Plie de France, il a été en France, toujours poursuivant l’exécution de son projet; il est revenu ; il 1 a mis enfin à exécution. Comparez actuellement, Monsieur, ce qu'a fait M. Poivre, et moi. M. Poivre m’a confié, et non donné en propriété particulière, le muscadier et le giroflier, avec la condition tacite que j’en distribuerais les plants à la Colonie. Quelle peine ai -je eue pour cela'? Je n’ai eu, au contraire, que des jouissances, et les épiceries m’ont mis dans l'aisance où je me trouve.

On a mis trop d’importance à la greffe que j’ai emplo-

yée le premier. Ce n’est, au reste, qu’une opération bien connue, dont les avantages sont constatés, et qui deviendrait inutile, si on pouvait reconnaître les individus femelles d’une espèce qui donne plus de plants mâles que de femelles, comme on l’a déjà- observé.

Je dois vous dire, Monsieur, que je médite depuis longtemps un projet, qui, doit donner la vie à Saint- Joseph, et que ce sera à cette occasion qu’avec quelque justice je verrai mon nom immcrtalisé dans ce quartier. J’aurai l’honneur de le présenter bientôt à Votre Excellence, etp. etc.

J. Hubert.

Eh. bien!’ que pense-t-on de ces de ix lettres? Voici non pas des amis, non pas des. compatriotes, mais des étrangers, des ennemis, qui apprennent que, retiré à la campagne, loin d'eux, dans une autre île, un planteur, occupé maintenant de ses. cultures, a rendu autrefois des services importants ; ils s’enquièrentdece qu'il a fait, en reconnaissent le mérite, et lui préparent l’hommage le plus flatteur. Ils lui offrent mieux qu’un titre périssable, mieux qu’une statue invisible à quelque distance, un nom qui, à chaque moment et dans tout le pays, vienne frapper les oreilles, qui s’inscrive aux actes publics et particuliers, qui se perpétue de génération en génération: mais, précisément parce qu’il s’agit d’un honneur exceptionnel, ils ont à prévoir et- ils prévoient la résistance de la modestie surprise; ils prennent soin d’expliquer ce qu’ils ont résolu ils demandent, comme une faveur personnelle, une faveur d’un grand prix, qu’on veuille bien leur permettre de remplir un devoir de leur charge, et la délicatesse de la forme s’ajoutant à la beauté de la récompense, l’une justifiant l’orgueil éveillé par l’autre, ils se croient sûrs d’un assentiment sollicité avec une adresse irrésistible.

La réponse arrive, longuement méditée ; elle* contient un refus, un refus formel, inspiré par un tout autre sentiment que celui qu’on a redouté. Car cet homme si modeste ne s’effarouche pas d’une distinction ; il admet, sans détour, que son nom puisse être immortalisé; il avoue, il déclare qu’il y travaille, qu’il espère bien y parvenir. Ce qui en lui se révolte, c’est la loyauté, et il écrit à l’un de ses amis :

JL,

« Les chefs de nos îles se proposent de me don- « ner un témoignage de leur estime ; mais leur « bienveillance les égare jusqu’à une injustice qui « trouble mon sommeil. Dans l’œuvre commune « de l’établissement de Saint-Joseph, ils attribuent « tout à l’un, et ne laissent rien à l’autre. Cet « autre cependant a inauguré la création de ce « quartier, par un acte émané de son autorité su- « périeure et consacré par un arrêt irrévocable.

« Réformer en ma faveur cette décision de la jus- « tice, ne serait -ce pas laisser croire que j’en ap- « pelle, que j’ai dissimulé quelque chagrin, alors « que j’applaudissais au choix que l’on*faisait du << prénom de M. de Souville? Me convient-il bien «. de participera un retour sur le passé, injurieux « pour celui dont le nom disparaîtrait, d’infliger « ainsi une sorte de dégradation à la mémoiie « du chef de qui ie m’honorais de recevoir un « commandement r Certes, je ne suis pas resté « indifférent à la prospérité de Saint- Joseph ;

« mais- le cours des événements a paralysé mes « projets, et je n’ai pu faire autre chose que de « gagner des cœurs, qui m’ont tenu compte de « mes intentions.

« Four ce qui est de m’égaler à M. Poivre, ai- « je donc oublié les dangers de sa vie et la sécu-

rite de la mienne? II avait conçu l’idée patrio- « tique de donner à la France un commerce nou- « veau ; il l’a réalisée au prix d’expéditions pé- « rilleuses, d’efforts soutenus durant vingt-cinq « années. Moi, sans quitter mon pays, au sein de « ma famille et dans mon jardin, je me suis en- « richi en multipliant des arbres qu’il m’avait « confiés ; car ce n’était qu’un dépôt entre mes « mains, bi cette condition n’a pas étéformelle- « ment énoncée, c’était à moi de la comprendre, « et ceux qui me louent de l’avoir observée, ne « songent pas qu’il ne pouvait m’entrer en la « pensée de détourner à mon profit une conquête « entreprise dans l’intérêt général. Je ne puis « accepter qu’on me présente à la reconnaissance « publique , parce que je n’ai pas voulu rougir de « moi même.

« Laissons donc à M. de Souville le mérite et « la récompense de ce qu’il a fait. Dans peu je « viendrai donner la vie à son œuvre encore ina- « chevée; alors, à mon tour, je mériterai qu’on « me décerne des honneurs »

Ai-je à craindre qu’on me reproche d’avoir trop insisté sur cette lettre, d’en avoir exagéré la valeur? Je ne le crois pas. Plus je la médite, plus il me semble qu’elle a droit à une attention toute particulière ; mais, pour la bien comprendre, il importe de ne pas l’isoler, de ne pas l’enlever du cadre que lui fait la vie de Joseph Hubert. On voit alors l’accord parfait qui existe entre le refus qu’elle exprime,, et chacun des actes d’une existence où toujours, sans recherche et sans efîort, dans les moindres détails et dans les grandes occasions, apparaissent l’honnêteté naturelle, l’instinct de la justice, le goût de la vérité,

le désintéressement, tout un ensemble de qualités Tares, de sentiments élevés, qui lui ont fait une situation exceptionnelle dans l’estime publique, comme une auréole de vénération tant de fois signalée par ses contemporains.

La suite nécessaire de la réponse à Telfair, c’est une lettre du 4 juillet 1813, au colonel Keating :

Lieutenant-Gouverneur,

Je vais avoir l’honneur de vous communiquer les motifs de la visite que je viens de faire au quartier S iint- Joseph.

A l’endroit appelé la Mare-Longue, les habitants prennent de l’eau à une source qui se trouve le long de la mer, alors seulement qu’el'e est basse et belle , ce qui arrive rarement. On la trouverait probablement en fouillant à 25 ou 30 toises de la mer.

Un second puits serait encore utilement placé à la ravine Tacamaca. Une source a été vue également près de la mer.

Mais, Lieutenant Gouverneur, je crains que, vu la diminution des noirs de l'Eltat et les chemins qui restent à faire, le Gouvernement ne puisse faire travailler à ces puits. Dans ce cas , j’ai mille muscadiers de 15 mois , que je trouve à échanger pour mille journées de forts noirs nourris, que j’emploierai à ce travail. Si un de ces puits s’ouvre par l’échange des muscadiers, ce sera encore un bienfait que ce quartier devra à l’immortel Poivre, et ce puits devra porter son nom.

La source qui s’était montrée le long de la nouvelle lave ayant été couverte par les galets, j'ai donné aux habitants de Sainte-Rose 300 muscadiers pour la découvrir. Cette source sera extrêmement utile aux voyageurs.

Hubert.

La lettre d’Hubert est donc écrite le 4 juillet; elle arrive à Saint-Denis ; on en fait une copie , qui est expédiée le 17 à Maurice, par ordre du Lieutenant-Gouverneur. Point de temps perdu.

L honorable Lieutenant-Gouverneur , considérant le grand avantage qui doit résulter pour le public, si l’ouvrage proposé est mis à exécution , recommande avec force la généreuse proposition de M. Hubert , pour que Son Excellence le Gouverneur y donne sa sanction.

A Maurice, on est également expéditif. 'La réponse du Gouverneur général part le 29 de Port- Louis, signée Telfair.

Son Excellence approuve le lieu désigné par M. Hubert, et autorise le travail , pour qu’on le mette à exécution le plus promptement possible.

Oui, mais on a compté sans un M. Fluker, secrétaire du Gouvernement à Bourbon , qui s’endort sur la dépêche , et ne la communique à Hubert que le 21 septembre, en l’accompagnant d’un meâ culpâ ainsi formulé :

L’honorable Lieutenant-Gouverneur m’ordonne de vous exprimer tous ses regrets de ce qu’on ne vous a pas donné plus tôt connaissance de cette réponse , ce qui a été occasionné par une négligence de mon bureau.

Ainsi on meurt de soif à Sain t- Joseph , et Fluker ne s’en aperçoit pas. Il y a mieux; des difficultés viendront des habitants mêmes de Saint* Joseph. (1) Ecoutez Rodouan fils :

Saint-Joseph , 24 mars 1814.

Mon cher Monsieur Hubert,

Je suis peiné en vous refusant de diriger le travail des puits que vous voulez faire faire à Saint-Joseph avec vos propres moyens, pour le soulagement des mal-

(t) N’oublions pas que Saint-Joseph comprenait alors Saint- Philippe.

■heureux, qui sont obligés, dans les sécheresses, de faire plusieurs lieues pour se procurer un peu d’eau potable. Cette besogne exigerait ma présence, et, si je quittais un instant mes travaux, je priverais de moyens d’existence les onze personnes que j’ai à nourrir.

D ailleurs , ces puits faits, en supposant même qu’ils soient couverts et fermés à clef, personne ne voudra se charger de les tenir, parce qu’il faudrait se constituer gardien, ou en établir un. Je vous le dis sans flatterie : il y a bien peu de ces êtres bienfaisants, qui, comme vous, savent faire des sacrifices pour le bien de l’humanité. Deux puits informes ont été faits à Baril , audessus des sources que vous connaissez ; trois ou quatre jours après, ça n’a pas été long , on y a lavé, etc. etc.

Rodouan fils.

Que sont devenus les projets de puits indiqués par Hubert? Je ne sais s’il faut en voir l’exécution dans les deux lettres que voici :

Saint- Joseph , le 21 mars 1822.

A Monsieur Hubert.

Monsieur le Commandant et administrateur a ordonné la fouille d’un puits à Baril. Cette opération est terminée ; le désir des habitants de cette commune est que vous posiez la première pierre , etc.

Le Maire de Saint- Joseph,

Lescure.

Baril , le 25 mars 1822.

Mon cher Monsieur Hubert ,

Vous avez sans doute entendu parler du puits que je viens de fouiller à Baril , au bas de l'habitation de M. Rodouan. Ce puits étant terminé, quant à la fouille, demande à être entouré de murs sur trois côtés , tandis qu une rampe, à l’Ouest, sera recouverte de marches, qui rendront 1 escalier commode. On n?attend plus que vous

pour mettre la main à l’œuvre, c’est-à-dire que je vous adresse le vœu unanime des habitants de Saint- Joseph , pour que vous , leur constant bienfaiteur, vous veniez poser la première pierre.

Bonniot.

L’invitation arrivait un peu tard pour un vieillard de 75 ans, et je ne crois pas que les chemins fussent beaucoup plus beaux qu’en 1813, alors qu’il écrivait :

Je n’irai à Saint- Joseph que lorsqu’on passera le Brûlé à cheval. Le dernier voyage à pied , puis dans la Loue jusqu’aux genoux , m’a laissé longtemps des fatigues.

Je trouve, du 6 novembre de cette même année 1813, une lettre de Deguigné Dagencourt, ainsi conçue :

Monsieur, j’ai eu l’honneur de recevoir votre lettre , par laquelle vous me témoignez la plus grande satisfaction sur les travaux que j’ai faits sur la nouvelle lave, en y pratiquant un chemin; je vous en témoigne ma plus grande reconnaissance.

J’accepte avec bien du plaisir l’offre obligeante que vous me faites de six cents muscadiers; je vais m’occuper à préparer l’endroit pour les placer , et aussitôt que j’aurai fini, je les enverrai chercher.

Il m’est de toute impossibilité de pourvoir par moimême à ce qu’il reste à faire du chemin. Je vais, à mon retour à Saint-Joseph, communiquer vos intentions aux habitants ; s’il s’en trouve quelques-uns , j’aurai l’honneur de vous en prévenir.

Deguigné Dagencourt.

Il s’agit encore , on le voit , d’une libéralité dans lin intérêt public ; mais la lettre d’Hubert ayant disparu , il n’est guère possible de dire si la valeur de ces muscadiers devait être appliquée à la route ou aux puits de Saint- Joseph, au puits

de Sainte-Rose ou à l'achèvement de la route du Brûlé.

Reprise «le la questiou «les réserves

Reprenons le récit que nous avons interrompu.

En 1813, la question des réserves de Saint- Joseph était revenue sur le tapis. Ordre fut donné à ceux qui les occupaient de déguerpir dans quinze jours. Ces malheureux courent en foule à Saint- Benoit, d’autres écrivent, et, le 5 avril, Hubert s’adresse au procureur général Ozoux :

Je respecte , lui dit-il , l’ordre que vous avez donné ; je ne me reconnais aucun titre pour le discuter, il m’est permis du moins de vous communiquer les observations que j’ai déjà soumises au gouvernement anglais , en les adressant à M. Telfair , et la réponse que j'ai reçue. J’espère que vous y verrez une excuse pour ceux qui ont défriché les rideaux réservés.

Le lc2 avril, la réponse arrive :

Monsieur,

D’après votre lettre, je viens d’écrire de suspendre toute exécution. Je me ferai un devoir de faire valoir, auprès du Gouvernement, tous les motifs qui auront quelque mérite ; mais je ne puis assurer qu’il regardera toujours comme preuve de propriété la prise de possession sans litre. Je serais bien flatté que vous voulussiez me communiquer le supplément du mémoire que vous proposiez à M. Telfair, comme aussi vos vues sur la manière de faire le mesurage.

Ozoux.

L’invitation allait trop bien à Hubert pour qu’il négligeât d’y répondre. Aussitôt un mémoire est expédié de Saint-Benoit, avec des additions.

Nouveaux titres, qui justifient encore plus les concessionnaires de se croire propriétaires :

1° Extrait d’une lettre de MM. de Souville et Motais, prescrivant à M. Hubert , en 1785 , de faire mettre des affiches/pour annoncer à tous ceux qui avaient demandé des concessions, qu’il avait été fait droit à leurs demandes ;

2° Dans la vente des biens curiaux , on a vendu comme tel celui qui a été désigné sur le tableau des concessions. Ce qui a été reconnu pour un titre de propriété pour les biens des curés , n’en serait-il pas un pour d’autres concessionnaires ?

3° Pendant plusieurs années , il a été établi une contribution territoriale par concession à Saint-Joseph.

Ajoutez ces trois considérations à celles du mémoire à Telfair, ajoutez-y encore vingt-deux années de jouissance , et vous conviendrez que les détenteurs des réserves ont pu se considérer comme propriétaires. Quelques formalités de plus, tout devenait régulier.

« Mais ( et ici on me permettra de traduire la pensée d’Hubert, pour aller plus vite, au lieu de la reproduire textuellement) n’est-ce pas le Gouvernement qui a rendu cette régularisation impossible , en refusant le mesurage , ce mesurage que j’ai demandé sans cesse, jusqu’à l’importunité? Pourrait- on envisager sans effroi tous les maux qui résulteraient de l’application rigoureuse du principe qu’on invoque ? Lorsque le Gouverneur général et le Lieutenant-gouverneur m’ont offert de changer le nom de Saint- Joseph en celui de Saint-Hubert, voulaient-ils, par cet honneur, qui m’identifiait davantage avec le sort du quartier Saint- Joseph , me rendre la catastrophe plus sensible, si elle avait lieu ?

« Je n’entends défendre que les concessions indiquées au tableau du 30 mars 1785; car, dans

ïes mêmes localités, quelques-unes, d’une époque antérieure, sont inattaquables, grâce à des titres authentiques. De la ravine à Panon à la Basse- Vallée , onze terrains avaient été concédés en 1782, de 50 gaulettes de largeur sur 100 de hauteur, à prendre à 100 gaulettes de la mer. Une visite faite par MM. Banks et Greslan ( M. de Souville était du voyage, etM. Gzoux, alors son secrétaire , l’accompagnait) , ayant constaté que la mise en culture était suffisante , et que l’espace en largeur ne donnait pas les onze lots, le Conseil terrier, par arrêt du 6 août 1784, confirma les concessions, et les réduisit h 40 gaulettes de large, en les faisant descendre de 20 gaulettes dans les rideaux. Je pense que, pour acquérir la propriété , une concession n’est pas aussi valable qu’un jugement ; car une concession oblige à des conditions dont l’inobservation peut l’annuler, tandis que le jugement constate que les obligations ont été remplies et que, par conséquent, la propriété est acquise. Notez bien que les deux administrateurs siégeaient au Tribunal terrier.

« De la Basse- Vallée à la ravine Baril, des permissions d’établir, données en 1782, ont été confirmées également , à la suite de la même visite et par le même jugement. Il s’en trouve une de 26 gaulettes et 9 pieds , du bord de la mer au sommet des montagnes , entre la ravine Baril et la mare d’Arzule; d’autres , delà mare d’Arzule à la ravine d’Ango , de la ravine d’Ango à celle de la Table , de celle-ci au Tremblet. Plusieurs habitants ont eu en propriété des emplacements dans les rideaux réservés , où ils s’étaient établis avant la formation du tableau.

« Quant au mesurage, je voudrais que l’arpenteur tirât des lignes transversales d’une ravine

à l’autre de 1 00 gaulettes en 1 00 gaulettes ; qu'il mesurât ces lignes sans les diviser encore, qu’il en formât un plan, sur lequel il marquerait exactement où se trouvent des propriétaires établis , afin que l’on conservât à ceux-ci le fruit de leurs travaux. Ce qui manquerait entre deux ravines serait compensé par ce que l’on trouverait en plus entre deux autres. Le Gouvernement se ferait rembourser les frais de mesurage , avant de délivrer les actes de concession. »

13 juin 18-14.

Hubérl à Telfair.

L’ordre donné a produit un désespoir que je ne saurais peindre. J’ai été ému jusqu’aux larmes, en voyant arriver chez moi ces malheureux habitants, qui venaient me dire qu’ils allaient perdre leurs cases et leurs plantations, et mourir de faim, üs n’ont pas de gîte ailleurs; le mesurage n’étant pas fait, ceux qui ont de la terre au-dessus des réserves ne peuvent s’y établir , sans s’exposer à être rejetés une seconde fois. Mon cœur a été navré. J’ai écrit à M. Ozoux ; voici ma lettre , sa réponse et ma réplique. Il persiste à penser que la possession n’est pas un titre à invoquer contre l’Etat. Et, cependant, qui refuse le mesurage promis depuis 22 ans? S’il y a quelque chose de répréhensible, n’est-ce pas le Gouvernement qui l'a fait? Déguerpir en 15 jours l Non, le Gouverneur général, ni le Lieutenant-gouverneur n’approuveront cela !

Rien, dans les papiers d’Hubert, ne dit si une réponse de Telfair est venue de Maurice ; voici du moins une lettre de Farqhuar du 13 juin 1814 :

Mon intention , en m’occupant du quartier Saint- Joseph, est de concéder à beaucoup de malheureux des terres que le besoin et la nécessité leur ont fait illégalement occuper. Les personnes riches qui pourraient être

dans ce cas, auraient la préférence, à des conditions justes et raisonnables. J’envoie M. Parmentier pour inspecter, estimer et faire un rapport à cet effet. Il a ordre de vous voir et de prendre vos avis. Je compte que vous voudrez. bien l’aider de vos bonnes et loyales connaissances.

' Recevez ici, mon cher Monsieur, l’assurance de toute mon estime et de ma parfaite considération.

Farquhar.

Le 4 juillet 1814, Parmentier écrit qu’il viendra dans quelques jours à Saint-Benoit; le 25 septembre, il expédie son travail à Maurice; mais bientôt de grands événements surviennent.

IPiie ISotirVioii est rendue

à la limitée

Le 2 avril 1815, Farqhuar annonce, par une > proclamation, qu’il va remettre Pile Bourbon aux commissaires du roi de France, le général Bouvet de Lozier et l’ordonnateur Marchant.

Farqhuar se souvient en particulier de Saint- Joseph ; car, dès le 5 avril, il écrit à Hubert :

Je n’ai pas manqué d’exprimer moi-même, d’une manière toute particulière, .au général Bouvet et à M. Marchant, l’intérêt que je prends au sort des habitants - de votre quartier; ces messieurs m’ont réppndu ; « N dus. achèverons ce que vous avez commence. » Ce sera pour vous un plaisir d être informé de leurs bonnes dispositions.

Dans ce mois d’avril , une adresse à Fanfhuar fut rédigée à Saint-Denis, et présentée, dans tous les quartiers de l’ile , à la signature des habitants,

A Saint-Benoit, on n’eu voulut pas.

Hubert à Telfair.

Cette uniformité avait l’air d’une adresse quêtée par Saint-Denis. Nous voulions que Son Excellence remarquât que spontanément Saint-Benoit lui adressait son témoignage particulier de respect et de reconnaissance. Chassériau, notre rédacteur habituel, était à Sainte-Rose ; il y était encore, lorsqus je fus appelé à Saint-Denis par MM. Bouvet et Marchant, ainsi que plusieurs habitants et négociants, pour nous consulter sur l’assiette de l’impôt, et ce n’est qu’à mon retour qu’on a signé 1 adresse, qu’on voulait me communiquer auparavant. Vous la recevrez donc un peu tard, mon cher Telfair ; mais le retard est excusable, quand c'est le moyen de faire mieux. Vous remarquerez plusieurs signatures d’Hubert ; mon frère et ses gendres ont voulu que les jeunes gens signassent. Il n est pas nécessaire d’être majeur pour sentir et exprimer sa reconnaissance.

Hubert, chevalier de Saint-Louis

Saint-Denis, île Bourbon, le 22 avril 1815

A M. Le comte de Beurnonvüle , pair de France.

Monsieur le Comte,

Peu de jours après l’arrivée de la division française en cette île, j’ai reçu la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m'écrire le 14. . „ . J’y avais répondu, lorsque hier 21, ici à Saint-Denis, M. Marchant me remit le paquet qui contenait les procurations des héritiers Durand et votre lettre du 15.... ce qui me fait supprimer ma première réponse, pour n’en faire qu’une à vos deux lettres.

11 m’est difficile de vous exprimer combien votre première m’a flatté et a excité ma reconnaissance. J’avais tout lieu de croire que, ayant brûlé mes commissions,

lorsque l’Assemblée coloniale les même celle de

mon père, qui commandait les premières troupes envoyées à la prise de possession de Maurice en 1721 , je ne pouvais obtenir la croix, ne pouvant appuyer mon me-

moire de pièces justificatives. Mais quel a été mon étonnement, lorsque, avant hier 20, f M. de Bouvet, après une séance d’habitants appelés pour discuter sur l’assiette des impositions, m’apprit que j’allais être reçu chevalier de Saint-Louis, et que ma réception aurait lieu de suite ! Ma surprise ne peut s’exprimer, moi qui n’osais prétendre à cette grâce, et qui ne l’avais pas sollicitée. Le général Bouvet fut si sensible à mon trouble, que les larmes lui vinrent aux yeux, et qu’il ne put achever de lire la formule de mon serment.

[Jn homme aussi sensible ne peut faire de mal, et nous espérons qu’uni à M. Marchant il nous fera ressentir bientôt les effets heureux de son administration, et que M. Bouvet nous consolera de n’avoir plus notre brave et bien-aimé Sainte-Suzanne. Il est assez singulier que M. Bouvet père m’ait reçu enseigne dans le bataillon des troupes en J 759, et que son fils m’ait reçu chevalier de Saint-Louis.

Ç a été aussi pour moi ; une grande satisfaction de recevoir la procuration des héritiers Durand. Le moment était arrivé où je devais poursuivre queîqqes débiteurs, chose que dans aucun cas je n’ai faite de ma vie. J’ai fait part à M. Marchant du choix du procureur q.ue j’ai choisi , et qu’il a approuvé. C’est M.. Manès jeune, qui esta Saint-Benoit, mais qui, dans- quelques jours, va se fixer à Saint-Denis. Il est dans le commerce. Peu de personnes ont joui et jouissent d’une réputation aussi pure que celle de Manès jeune. II. est le procureur de M. Périer Desbains, et serait le mien, si je quittais la Colonie, et lorsque je quitterai ce monde. Il suivra de concert avec M. Marchant vos instructions, et coopérera à vos intentions bienfaisantes pour les héritiers Durand. Général, vivez longtemps pour notre colonie et pour les pauvres. Votre lettre qui accompagnait les procurations de ces neveux de notre vieux père Brindamour, a été lue hier dans tout le quartier. Je ne suis point flatteur, et, d’ailleurs, là où vous êtes élevé, que peuvent faire nos éloges? Mais vous seriez touché, si vous entendiez les bénédictions que la Colonie vous adresse chaque fois, pour la protection paternelle que vous ne cessez d’accorder à tous nos compatriotes.

Mon ami Chassériau, qui a travaillé anciennement avec vous, se dispose à vous écrire. Il s’y est déterminé,

en lisant les témoignages de souvenir que vous me chargez de donner à vos anciennes connaissances de cette île. iVous lui avez sans doute connu des dispositions trèsheureuses dans sa jeunesse, qu’il a bien développées depuis. Il est notaire à Saint-Benoit^ et le meilleur peutêtre de la Colonie, et remplirait toute autre place avec la mê.ne distinction.

J. Hubert.

Hubert reprend son ancien titre ale commandant de Saint-Josephi

Le 1er juin 1815, le général Bouvet avait signé la nomination d’Hubert, qui reprenait ainsi son ancien titre de commandant de Saint -Joseph , avec rang de lieutenant-colonel. Ce fut le point de départ d’une correspondance très-fréquente.

Saint-Benoit, le 7 juin 1815.

A Monsieur Bouvet.

Général ,

J'ai reçu , hier 6, la lettre que vous m’avez- faitl’honneur de m’écrire le 3 de ce mois , ainsi que l’ordre pour l’organisation de la milice royale du quartier Saint- Joseph.

Le choix que vous avez fait de moi pour la place de commandant m’est trèt-flatteur, et répond parfaitement à l’intérêt que je prends, et que j’ai pris depuis 30 ans, à la prospérité de ce nouveau quartier, dont j’ai été le premier commandant.

Je ne dois pas cependant vous dissimuler, Général , que je n’ai point de propriété à Saint- Joseph , que mon âge de plus de 68 ans , avec une atteinte de goutte, l’éloignement où je suis de cette partie de i’île, les mauvais chemins, l’obstacle absolu que les laves du volcan mettent quelquefois au passage, enfin l’humiliation que j’aurais de donner ma démission , si la guerre se déclarait, que tous ces motifs me mettent dans l’impossibilité d’exercer, sur les lieux , ce qui a rapport au service des

milices et à leur discipline. Cette place ne peut me servir et aux habitants que pour mener à bonne fin la confirmation des titres de propriété et les abornements des concessions de ce nouveau quartier, dans la partie seulement comprise entre Vincendo et le Grand-Pays-Brûlé. Le reste possède des titres incontestables. Je travaille en ce moment à un mémoire pour vous être présenté , et à M. Marchant , tendant à faire cesser enfin les incertitudes et les inquiétudes des concessionnaires et à étouffer les germes d’autant de procès qu’il y a de concessions , et c’est ici que je puis assurer que moi seul je peux vous éclairer sur les moyens d’en venir à cette heureuse fin.

J’aurai l’honneur de vous accompagner à Saint- Joseph, si vous commencez votre tournée parle Vent, et j’irai vous rejoindre à Saint-Joseph, si c’est par Saint-Paul. Sur les lieux nous achèverons l'organisation des compagnies. Ce sera après , Général, par la continuation de votre voyage de Saint-Joseph à Saint Benoit, que vous jugerez vous-même de l’impossibilité où je serais d’exercer la place de commandant, sous le rapport du service et de la discipline des milices. Dans tous les cas, mon attachement pour les habitants de Saint- Joseph aura toujours son effet, dans l’intérêt actif que je continuerai à prendre pour assurer leurs propriétés.

Je vais, en attendant, communiquer vos ordres pour la formation des compagnies dont les capitaines sont nommés.

J’ai l’honneur, etc.

J. Hubert.

Saint-Denis, le 10 juin 1815.

A Monsieur Hubert.

Monsieur ,

Votre^ lettre du 7 m’a été remise par M. Fin. Vous m’aviez déjà prévenu de l’impossibilité où vous seriez de résider constamment à Saint- Joseph ; mais vous pouvez être remplacé par le commandant de paroisse , que nous choisirons ensemble. Une fois la chose organisée, elle ira toute seule ; il s’agit de la mettre en train, et vous êtes plus propre que personne à lui

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