IV
do.iner ce premier mouvement. J’espère bien d’ailleurs que voire santé vous permettra, encore bien longtemps de continuer vos soins a vos enfants d’adoption; vous les sui veillerez, si vous ne pouvez demeurer parmi eux et ni eux ni moi ne nous apercevrons de ces soixantehuit ans dont vous vous plaignez.
Quand nous nous verrons, nous conviendrons des moyens les plus prompts de terminer les affaires d’abornement des habitants de Saint-Joseph, et avant peu vous auiez la satisfaction d avoir achevé cette partie de votre travail.
Agréez, monsieur, 1 assurance de mes sentiments les plus distingués.
De Bouvet.
Aussitôt Hubert écrit à Sylvain Etève et à Delcy Fin,, pour leur annoncer qu’ils sont nommés capitaines de la première et de la seconde compagnie de fusiliers, pour les avertir de la prochaine arrivée du général Bouvet et leur donner l’ordre de se préparer à réunir leurs hommes.
Voyage à Saint Joseph
Parti d’ici le jeudi, 22 juin 1815. Couché à Sainte- Rose chez Chasseriau. Le 23, à 2 heures, chez Delcy, étant parti à 5 heures, doucement. Mardi à Manapani, en 4 heures de chez Delcy. Mercredi, à midi, M. Bou\ef arrive de la Rivière-d’Abord , passe sa revue. Il est accompagné de M . Partiot, ingénieur, de M. Lefèvre, aide de camp, de M. Lagourgue, commandant des milices Sous-le-Vent, de MM. Robin et Tignomont. Ces messieurs ont dînéfet couché chez M. Wating, et Delcy et moi, chez Delcy. Vu madame Chariot Mercier à Langevin. M. Ringwald me parle de sa pétition pour Ja crique de Langevin. Je promets à la petite fille de madame Mercier de venir à ses noces , et de lui donner son ajustement de noces; elle a de 8 à 10 ans, et s’appelle Henriette, fille de JVL Ringwald. Vendredi 30, par-
ti de chez Delcy, à la pointe du jour ; arrivé ici avantle coucher du soleil. Samedi, le général arrive à 2 heures, passe sa revue à Saint-Benoit le dimanche, part le mardi d’ici; a demeuré chez moi.
Après le retour de l’île cl Elbe
Bouvet part donc de Saint-Benoit le 4 juillet 1 81 5, et se rapproche à petites journées de Saint- Denis. La tournée d’inspection qu’il a commencée par Saint-Paul, a pour but de l’instruire des besoins des campagnes; il a reçu plus d’une invitation, qui lui permet d’étudier nos communes dans des haltes charmantes, au milieu d’une hospitalité non pas luxueuse, toute simple, au contraire, et si affable que, dès la première heure, on se croit de la famille, si abondante que la pensée ne vient pas que l’on puisse être indiscret. Il rentre à l’hôtel du gouvernement, et s’est à peine reconnu dans sa demeure, qu’une étrange nouvelle vient surexciter son caractère impétueux et son royalisme ardent. Aussitôt il lance la proclamation suivante, brève, vive, où il se peint tout entier:
Saint-Denis, le 12 juillet 1815.
Habitants de file de Bourbon ,
L’Europe était en paix, Bonaparte quitte l’exil qu’il avait sollicité ! L’Europe reprend une attitude guerrière. Si nous pouvions ne considérer que nos intérêts, je vous dirais : Eloignés, restons tranquilles spectateurs d’une lutte ou tous nos efforts ne peuvent rien. Mais hésiter est un crime. Vive le roi ! Vivent les Bourbons ! Que ce cri de 1 honneur et de la justice soit à jamais dans nos cœurs et dans notre bouche !
Le Gouverneur , Commandant en chef \
De Bouvet.
La crise des Cent-jours agitait l’Europe; mais Bourbon était loin, bien plus loin qu’aujourd’hui, et les préoccupations du moment laissaient à la. Colonie assez de calme pour que les intérêts de Saint- Joseph . ne fussent pas complètement oubliés. Aussi notre question des réserves se trouve-t-elle, dans la correspondance d’Hubert, fréquemment associée à celle de la défense contra les croisières ennemies. Qu’ai-je à faire autre chose que de suivre l’ordre chronologique de mes documents, pour ne pas séparer ce qui était uni , et retrouver la situation des esprits à cette époque ?
14J uiîlet 1815.
Vous apprendrez avec étonnement, mon cher Delcy. la nouvelle que nous venons de recevoir hier soir des événements arrivés en France. L’extraordinaire que je joins ici vous en donnera les détails. Napoléon est rentré en France avec mille hommes, et bientôt, ses armées, se sont réunies à lui. Louis XVIII s’est retiré à Bruxelles et Napoléon est à Paris.
Mon ami, mes amis, mes compatriotes, nous voilà dans une nouvelle crise. Suivant moi , la seule conduite qui puisse nous éviter des troubles intérieurs, qui nepourront rien changer au sort qui est réservé à la France , c’est de nous tenir unis, et d'attendre , dans le silence , les événements ultérieurs; et cela, indépendamment de nos opinions, et de nos vœux même.
J. Hubert,
Le 22 juillet, un mémoire, le huitième au moins sur les réserves de Saint-Joseph, est envoyé à Bouvet et Marchant.
Saint-Benoit, le 23 juillet 1815.
Mon Général ,
Ainsi que j’en suis convenu avec vous à Saint-Jo-
seph , j’ai l’honneur de vous adresser particulièrement mon mémoire sur les concessions et réserves de ce quartier. Je me rendrai à Saint-Denis , lorsque vous le croirez nécessaire , et je porterai alors les pièces
5ue je cite dans le mémoire. Les habitants de Saintosejdi et moi nous attendons avec confiance le résultat ds ce mémoire. Nous comptons surtout sur vous. Généra! , qui venez de vous assurer de la pauvreté des habitants de ce quartier, et de la vérité de ce que j’avance.
J. Hubert.
25 juillet 1815.
A M. Ricard, avoué du Gouvernement.
Mon cher Monsieur Ricard ,
Il est probable que le Gouvernement vous consulte , en votre qualité de son avoué , su»’ le mémoire que je viens de faire sur les concessions et réserves du quartier Saint- Joseph, et dont vous avez déjà eu connaissance , en d’autres temps. Ce sont les mêmes motifs, mieux développés. M. Bouvet vient de passer à ce nouveau quartier, et vous pensez bien que je n’ai pas manqué de lui parler , sur les lieux mêmes , des motifs de mon mémoire. J’ai dû, d’après cela, le lui adresser particulièrement , pour lui rappeler ce que je lui avais dit à Saint- Joseph , et le mettre à même d’en discuter avec son collègue, au Tribunal terrier, où le Général croit que cette affaire doit être portée.
Si vous êtes consulté sur le prix qu’on pourrait mettre aux réserves, pour ceux qui sont en état de payer, je crois que, considérant 1° l’équité, 2° la gêne des habitants et le tort qu’on leur a fait en négligeant de faire le mesurage promis depuis trente ans, tout ce qu’on peut demander, vu le prix des terres à Saint- Joseph, c’est 20 sous la gaulette de superficie pour les meilleures terres, 15 sous pour les médiocres, et 10 sous pour celles couvertes de Jave , et presque incultivables, payables en deux ans.
Si le tribunal terrier est saisi de cette affaire, et qu’il soit nommé un rappo'teur, je me rendrai à Saint-Denis pour lui porter les pièces à l’appui que je cite, et aussi pour discuter et développer ce que j’avance.
Le 10 août 1815.
A M. Lagourgue.
j’ai reçu, mon cher Lagourgue, hier soir, ta lettre du 4 courant. C’est toujours pour moi une nouvelle satisfaction d’apprendre que la partie Sous-le-Vent est dans les bons principes de fidélité au gouvernement actuel, et que Saint-Pierre en a donné l’assuiance à M. Bouv t. le», nous sommes dans la même résolution, malgré la im fiance qu’on manifeste trop sur des craintes que des gtns supposent, et qui n’existent pas, et plus encore sur d’anciennes préventions, qui font trouver des crimes où même se trouve le contraire, comine, par exemple, on doit avoir rapporté à M. Bouvet que j’avais dit que sa situation était inquiétante. Je puis, en effet, l’avoir dit, mais ce ne pouvait être qu’en bonne part; car le Général, d’après la connaissance que j’en ai faite dans le voyage et ici, m’intéresse beaucoup , et , en toute occasion, je le lui prouverai. Tu te souviens que nous en avons parlé dans ce sens, chez Delcy.
On vient de mander a ici à Saint-Denis et d’emprisonner un brigadier de gendarmerie du régiment d’Angouiême, maître d’armes, et cela pour des propos tenus, dit-on. On a ajouté qu’il s’est fait faire une veste rouge avec des boutons à aigle, et il est reconnu qu’il a acheté le gilet, pour des leçons d’armes, de Jean- Baptiste Communs, qui avait ce gilet lorsqu’il était dragon, avant la prise de l’île, et où il n’y a que des boutons sans aigle.
Ainsi donc, mon ami, malgré la plus grande circonspection, le silence et la réserve d’un homme de mon âge, et qui a traversé la révolution, on peut me nuire; mais je suis fort tranquille. Je fais et ferai comme toi ; je laisserai dire.
On semble craindre l’arrivée d’une frégate avec pavillon tricolore, sur laquelle on se dispose à tirer. Moi, je pense que Napoléon n’enverra pas de frégate pour la faire prendre et faire perdre la Colonie. Eh bien ! de dire cela serait un crime. Il y a des gens qui, envieux de la considération dont nous jouissons, veulent se dédommager par de la faveur obtenue par des délitions.
Quant à mon opinion sur ce qui se passe en France, je ne puis en avoir aucune, étant à quatre mille lieues des événements; mais j’ai un vœu bien vrai, c’est que
nôtre patrie se tire de cette nouvelle crise, sans guerre civile, ni étrangère, et que nous restions français.
Notre quartier éprouve une sécheresse bien extraordinaire pour la saison ; elle dure depuis le 15 de juin. Pas de brise du S. E. , des vents du Nord , calme comme en novembre. Les blés levés n’auront pas d’épis; o’autres sont encore en terre. Il en est de même des haricots. Les maïs d’hiver, qui sont les plus sûrs de ce quartier, sont perdus. Il y aura de la misère , et cependant les petits habitants ne paient leurs contributions que par la •vente de leur excédant de récoltes de grains.
Saint Denis, le 1er septembre 1815.
A M. 'Hubert.
Monsieur,
J’ai reçu dans son temps votre lettre du 25 juillet, et le mémoire pour vos enfants de Saint- Joseph. Les événements majeurs qui nous ont occupés depuis cet instant, ne nous ont pas permis de nous occuper plus tôt de leurs réclamations. Je pense qu’il vaut mieux que leurs droits soient réglés par le Tribunal terrier que ‘par nous administrateurs ; c’est pourquoi je renvoie ce mémoire à M. le Procureur du Roi (U près ce tribunal, pour qu’il s’occupe de cette atïaire, et puisse nous en taire un rapport incessamment.
De Bouvet.
Saint-Denis, le 3 septembre 1815.
Mon cher Hubert,
Le Général m’a donné en communication votre mémoire relativement aux terrains de Saint-Joseph, pour que je fasse un rapport à la première séance du Tribunal lerrier. Quoique je sois en grande partie de 1 avis des mesures que vous proposez, il est cependant essentiel que j’aie une conférence préalable avec vous et le Général, pour nous éclairer sur quelques inconvénients
(I) Alors Michault d’Emery.
•qui pourraient 'résulter de l’adoption pure et simple de ces mesures.
Michat lt d’Emery.
4 septembre 1815.
Général,
J’ai reçu hier, à trois heures, la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire, le Ier de ce mois. Je n’ai attribué qu’aux circonstances que vous n’ayez pu vous occuper de mon mémoire pour les propriétaires de Saint- Joseph ; j’ai toujours compté sur l’intérêt que vous avez bien voulu me témoigner y prendre. J’en ai asssuré les habitants impatients de connaître leur sort. Je vais les informer de Ja nouvelle assurance que vous venez de
m’en donner. .
J’éprouve cependant une grande contrariété dans 1 impossibilité de taire le voyage de Saint-Denis, mais qui ne peut nuire en rien à la bonne cause de mes enfants. Je viens de ressentir le retour d’une maladie qui a failli me conduire au tombeau, il y a treize ans, et qui, cette lois, a donné, pendant douze heures, de grandes inquiétudes à mon trère et à ceux qui étaient auprès de moi. La nature et les avis du docteur Brun ont calmé les accidents alarmants; mais les effets de ce désordre existent encore, et demandent de grands ménagements et un traitement suivi, pour en empecher, si c est possible, le
retour. ,
Si le Procureur du Roi au Tribunal terrier a besoin des pièces à l’appui , ou de nouveaux renseignements, je prierai M.» Ricard de produire ces pièces, et de me faire parvenir les objections, s il s en présente. J ai autrefois consulté M. Ricard comme avoué, lorsque je ne voyais plus d’autre ressource que de plaider contre le Gouvernement. Il est pénétré, comme moi, de la bonne cause des concessionnaires de Saint- Joseph.
Les travaux à la rivière, pour recevoir le pont, se continuent. Mon frère compte toujours qu’il sera en place à la fin d’octobre, qui est le moment des plus basses
Ga J 'espère comme vous, Général, que les grands événements qui se sont passés en Europe, ne troubleront pas la tranquillité de la Colonie, qui est, je le crois, bien
prononcée pour rester fidèle au Gouvernement, indépendamment de la diversité d’opinions, mais qui ne forme pas des partis différents ; je suis donc persuadé qu’il n’arrivera malheur à personne. Ces mots de votre lettre m’ont causé une douce satisfaction, parce que, étranger à nos anciennes dissensions révolutionnaires, dont les injustes épithètes restent encore, ainsi que j’ai eu l’occasion de vous Je dire, vous avez jugé ce qui peut compromettre, ou non, le vaisseau dont vous avez le gouvernail.
J’avais préparé, peu de temps après votre départ d’ici, la collection de matières volcaniques que vous avez désirée ; je devais la faire porter en allant à Saint-Denis ; je vous l’envoie par un exprès. Je me suis moins attaché aux formes bizarres, qui sont plus curieuses qu’instructives, qu’à la composition et contexture des échantillons des nouvelles et anciennes laves; je désire bien que vous en soyez satisfait.
M. de la Bretonnière m’a fait part, dans le temps, de l’offre obligeante que vous me faisiez d’une chambre au Gouvernement, et que vous voulez bien me réitérer, ce que j’accepterais avec reconnaissance, si ma santé me permettait de faire le voyage.
J. Hubert.
Le pont dont il est question dans cette lettre, est l’ancien pont en bois , le pont Montfleur^On passait jadis la rivière sur une longue chaussée , entre les pierres de laquelle une partie de l’eau s’écouktit,~mais qui laissait , sur la rive gauche, totft contre un bloc de lave , un intervalle libre, recouvert d’un tablier, composé de quelques madriers. À chaque crue , la rivière bouleversait plus ou moins la chaussée , et déplaçait le tablier, mais sans l’emporter, retenu qu’il était par une chaîne accrochée au bloc de la rive. C’était un moyen de passage dont les hommes seuls profitaient ; car les bêtes passaient dans l’eau , et encore lorsque le torrent ne montait pas, ce qui lui arrivait bien tous les huit jours, dans Tbivernage. Le fils aîné
de Montîleury Hubert , neveu de notre Joseph Hubert, voulut donner à sa commune quelque chose de mieux. Il réunit des bois; mais la mort le surprit, et le père acheva ce que le fils avait commencé. Une pyramide, élevée sur le bloc de lave, perpétue le souvenir de ce beau travail et de cette belle action.
5 septembre 1815.
Mon cher Monsieur Ricard ,
Le Général vient de m’écrire que, convaincu que ]a décision sur l'affaire des concessions de Saint-Joseph devait, pour plus de sûreté, être prise par le Tribunal terrier, il remettra, en conséquence, mon mémoire au Procureur du Roi de ce tribunal. Je lui ai répondu aujourd’hui que, ne pouvant sortir, je vous prierais de vous charger pour moi de produire les pièces à l’appui du mémoire, où je ne lais que les citer. Ainsi donc dites un mot au Général, vers le 10, et plus d’un mot au Procureur du Roi.
Ce qui me retient ici et même dans ma maison, depuis près d’un mois, c’est le retour de la maladie qui m’a conduit près du tombeau, il y a treiz i ans. J’ai été, une nuit, persuadé d’avoir une attaque d’apoplexie, ne pouvant me tenir assis; la tête , physiquement et moralement, était prise. C’était, dit le docteur Brun, l’effet de la bile. Le foie se ressent encore de ce désordre. L’épaule et le bras droit sont restés engourdis. A peine revenu de mon état de crise, j’ai songé à Saint- Joseph.
J. Hubert.
Saint-Denis, le 6 septembre 1815.
A Monsieur Hubert.
Monsieur, j’ai reçu votre boîte et vous remercie de votre complaisance.
Le génie du mal a plané un instant sur la France; nous nous en sommes ressentis, malgré l’éloignement ; il disparaîtra, tout se calmera de nouveau, et, d’ici là,
j’accepte avec bien de la joie l’augure que vous prononcez: l’ordre ne sera pas troublé. Vous contribuerez à le maintenir par votre exemple, par votre influence, par tous vos moyens, je n’en doute pas. C’est la véritable philosophie; c’est celle que je vous connaissais, avant de vous connaître vous-même.
Je suis fâché doublement de votre maladie. Si vous croyez, comme moi, que votre ^présence soit presque indispensable pour le règlement des intérêts de vos enfants, nous pouvons attendre, pour nous occuper d’eux, que vous soyez en état de vous rendre ici ; il vaut mieux attendre, ce me semble, que de mal commencer. Au surplus, voyez et répondez-nous. Dans tous les cas,' soyez bien persuadé que, pour avoir justice, les sujets
du Roi n’auront pas besoin,! de recourir aux tribunaux contre lui.
Agréez, etc.
de Bouvet.
7 septembre 1815.
A Monsieur Michault d’Emery , 'procureur du Roi au Tribunal terrier,
Mon cher d’Emery ,
Votre lettre du 3 m est parvenue presque au même moment où je venais de faire partir un noir pour porter au Général ma réponse à sa lettre, par laquelle il m’annonçait qu il allait vous remettre mon mémoire pour Jes concessionnaires de Saint- Joseph. Ma réponse à M. Bouvet est à peu près celle que je vais vous faire. J’ai été dangereusement malade, et je suis encore hors d’état même d'aller voir mon frère Montfleury à Beaufond* et par conséquent de me rendre à Saint-Denis. Je vais adresser les pièces que je cite à M. Ricard, qui a déjà connu cette affaire, lorsque je croyais être forcé de plaider contre le Gouvernement.
J. Hubert.
7 septembre 1815.
A Ricard.
Ainsi que je vous 1 ai annoncé, mon cher monsieur
Ricard , je vous envoie les documents relatifs à mon mémoire sur Saint* Joseph, pour les communiquer à d’Emery, qui me les a demandés. Je lui ai répondu que je vous les confierais. De grâce, reprenez les instructions et les lettres des chefs. Ce sont les titres d’après lesquels j’ai agi, et qui me sont des pièces justificatives, en cas de besoin. Vous me rendrez aussi les plans. Je vous souhaite le bonsoir, et ne puis écrire davantage, sans me fatiguer.
J. Hubert.
Saint-Benoit, le 15 septembre 1815.
Mon cher monsieur Ricard,
J’ai reçu votre lettre et les observations qu’elle contient. Je sens parfaitement la force de votre objection. Vous devez considérer les habitants de Saint-Joseph comme propriétaires incertains ; mais ce n’est pas une raison pour consacrer une injustice.
11 me semble que, pour concilier les intérêts des concessionnaires avec la justice, on pourrait toujours consacrer la propriété des concessions à Saint-Joseph, pour tranquilliser les concessionnaires et' les acquéreurs, ce qui serait bien important.
Je crois que, depuis la Basse-Vallée jusqu’au Grand- Pays- Brûlé, les concessions resteront à peu près ce qu’elles sont.
Cependant la plupart des conjectures que je forme pourraient bien n’être pas fondées, ce qui rendrait toujours l’article que je propose nécessaire, ainsi que la modification des autres.
Encore une fois, les nouvelles dispositions à prendre à ce sujet ne peuvent empêcher de consacrer toujours la propriété des concessions et des réserves, et le Gouvernement se trouve bien en mesure de faire quelques conditions, en confirmant des concessions qui n’ont pas la forme légale, comme le sont celles de Saint-Joseph, en exceptant toujours celles confirmées par jugement du Tribunal terrier, qui est un titre authentique.
Je suis bien aise, mon cher monsieur Ricard, que vous soyez chargé de ce rapport ; cela ne pouvait être en meilleures mains. Je ne serai vraiment tranquille
que quand je verrai le sort de ces malheureux habitants ■ fixé d'une manière irrévocable, et je fais, à ce sujet, un bien grand fond sur les promesses de M. Bouvet. J’ai communiqué mes observations à Chassériau, qui les a approuvées.
Une nouvelle crise, que j’ai eue, il y a quelques jours, ne m’a pas permis de vous répondre plus tôt.
Je suis, mon cher monsieur Ricard; etc.
J. Hubert.
Saint-Denis, le 18 septembre 1815.4 A Monsieur Joseph Hubert.
Comme je vous l’ai déjà marqué, le Général est tout décidé à faire, en faveur des habitants de Saint-Joseph, tous les abandons qui dépendent de lui, relativement à la propriété publique ; mais il dit que, en outre de ce qui concerne les empiétements faits sur le Domaine, les habitants de Saint- Joseph se sont plaints à lui de qu’ils avaient empiété les uns sur les autres, et il paraît qu’il y a un conflit de prétentions particulières qui se croisent les unes les autres. Il ne se croit, et, en effet, il n'a aucun droit pour régler arbitrairement ces contestations respectives. Elles ne peuvent être décidées que par les autorités judiciaires légitimement établies, et par les formes et règles du droit.
J’ai pensé que le seul moyen d’arriver à quelque chose de certain, ce serait d’envoyer un ou deux commissaires à Saint-Joseph, lesquels dresseraient acte de toutes les prétentions respectives, et, sur ce procèsverbal, le Gouvernement statuerait sur toutes celles qui dépendent de lui ; quant à celles sur lesquelles il ne peut statuer par mesure générale, on leur ferait nommer un ou deux syndics, qui seraient chargés de faire valoir et de soutenir leurs droits respectifs au Tribunal terrier. Si ce mode vous paraît convenable, marquez-le-moi. Je m’offre d’aller là-bas sans autres frais que ceux de mon transport à Saint- Joseph, parce que je ne puis aller a chevai. D’Emery y viendrait aussi aux mêmes conditions. ün pourrait inviter Chassériau à nous accompagner, pour dresser l’acte de procuration générale à don-
ner aux syndics; par ce moyen, la besogne irait promptement, et l’on pourrait terminer cette grande affaire sans frais.
Ricaed.
Saint-Benoit, mercredi 27 septembre 1815,
Je reçois, mon cher Chassériau, à ce moment, neuf heures du matin, votre lettre d’hier à laquelle je réponds de suite.
Ainsi que je l’ai dit dans mon projet d’arrêté, en confirmant les concessions du tableau, il faut ajouter : sauf, tes changements qui y ont été faits par Les autorités. Demandez au bureau des plans , vous y trouverez , au bas d’une copie du tableau que j’y ai déposée, les changements qui sont venus indirectement à ma connaissance. Les derniers ont été faits pendant la Révolution, temps où je ne me mêlais en rien de Saint-Joseph. C’est alors qu’on a déplacé Josset, qui m’en a parlé souvent. J’ignore où il a été transporté. Vous verrez, dans les note* des changements portés sur le plan déposé aux Archives , ce qui y a donné lieu , d’après ce que j’ai su longtemps après par M. Greslan.
Je me résume. Si, en mettant dans l’arrêté des administrateurs : sauf Les changements qui ont été faits au tableau par C autorité , et tes droits d'autrui , il n’est pas possible de remplir nos vues de manière à éviter des procès ou des injustices , et que des commissaires soient nécessaires, je'suis le premier à les désirer. Je m’abstiendrai de les accompagner, dans la crainte de gêner ceux qui auraient des réclamations à manifester sur ce que j’ai pu faire.
Vous devez concevoir, mon cher Chassériau, combien, d’après cela, je dois désirer voir tout finir avant de mourir; car personne, après moi, ne pourrait répondre comme moi- même aux observations qui me concernent. Cependant j’approuve fort M. Bouvet , et dis, comme lui, qu’il vaut mieux différer que de mai faire eh se pressant. Je vais peu à peu faire un mémoire de tout ce que j’ai fait, écrit et même dit, qui servira à mes héritiers pour justifier ce que j’ai fait , pendant mon premier commandement de Saint-Joseph.
J. Hubert.
Saint-Benoit , Je 8 octobre 1815,
A Monsieur Bouvet.
Général ,
L’ennemi est sur nos cotes, et semble vouloir attaquer Saint-Denis. En ma qualité de commandant de Saint- Joseph, je devrais me rendre à mon canton; mais, d’une part, ma santé, encore faible, ne me permettrait pas de faire ce voyage, et, d’un autre côté, je m’éloignerais des lieux accessibles à l'attaque* .Je me préparais à me rendre auprès de vous, à Saint- Denis, si Saint-Benoit avait eu ordre de marcher, ce qu’il n’a pas encore reçu en ce moment. D’après quelques personnes arrivées de Saint- Denis, on croit que votre fermeté a imposé à l’ennemi, et qu’il attendra de nouvelles forces pour effectuer ses projets, ce qui me donne le temps de vous écrire pour vous demander vos ordres sur ma destination. N’importe ce que vous aurez décidé, je vous obéirai sans observations, malgré ma mauvaise santé. Cette lettre vous est portée par un exprès. ■<
Saint-Denis , le 8 octobre 1815.
A Monsieur Hubert.
Monsieur, je reçois votre lettre datée de ce matin, et, dans le moment où vous l’écriviez sans doute, je répondais à M. votre neveu, sur des propositions aussi loyales que les vôtres. Je reçois avec d’autant plus de plaisir ces assurances de votre part , que réellement j’y coinptais. Ma proclamation et l’ordre général envoyé à MM. les Commandants des quartiers doivent vous faire connaître à peu près notre position. J’attends le retour de M. le marquis de Parny, que j’ai envoyé porter notre ultimatum à tous; car je suis bien persuadé que, dans la Colonie ,^ il ny^a qu’une opinion à cet égard. Parti hier pour 1 île de France, il sera, je suppose , de retour mercredi. Nous saurons alors si nous avons paix ou guerre. D ici là , nous ne perdrons pas de temps pour nous mettre en défense , et , comme l’ennemi doit bien
s’en douter, je suppose qu’il n’attdquera point. D'ailleurs, je pense que M. Farquhar hésitera avant de déclarer la guerre à un roi allié de son maître , et réfléchira avant de faire couler le sang des braves, qui crierait vengeance contre lui, avant de prodiguer celui de ses compatriotes dans une lutte injuste, et d’un succès au moins douteux. Pour nous, réunis par notre amour pour le Roi, l’honneur et la patrie, nous sommes bien forts , et j’ai la confiance que nous saurons user de nos forces.
Je ne vous dirai point de. vous rendre à Saint -Joseph ; sûrement ils ne débarqueront pas là. Restez à Saint- Benoit, où votre bon esprit secondera celui de votre famille, et assurera l’exécution des ordres que je donnerai; car, Monsieur, mon plan de défense ebt de leur faire tête avec mes troupes de ligne et quelques braves qui, volontairement, se sont offerts de se joindre à elles ; nous réunirons ainsi un millier d’hommes.
De Bouvet.
18 octobre 1815.
A Monsieur Bo ui et .
Général , mon neveu Delisle m’a communiqué, ce matin, votre lettre par laquelle vous lui marquez de nous rendre à Saint-Denis, si nous désirons voir votre correspondance avec le gouverneur de Maurice.
Je prendrais, Général, avec bien de l’intéiêt la communication que vous nous" offrez de votre correspondance ; c’est une nouvelle preuve de votre confiance. Je n’en profiterai que lorsque nous serons plus tranquilles, et que les tribunaux auront repris leurs fonctions, pour en même temps terminer la grande affaire des concessions et des réserves de Saint-Joseph. Je crois avoir, par de nouvelles observations adressées à M. Ricard en réponse à ses objections , mis le Gouvernement et le Tribunal terrier à même de se prononcer.
J. Hubert.
Saint-Denis, le 24 octobre 1815.
Monsieur le Commandant du quartier Saint- Joseph enverra à Saint-Denis la compagnie de grenadiers de son bataillon, qu’il portera à cent hommes effectifs, non compris les officiers, pour relever les milices royales, qui, dans le moment, font le service ici. Les ordres de rassemblement seront donnés sur-le-champ, pour que cette compagnie de grenadiers puisse être réunie dimanche chez M. Fin Delcy, et se rendre à Saint-Denis mercredi, 1er novembre. A son arrivée, cette compagnie sera année ; elle fera ici le service pendant quinze jours.
Le général en chef , commandant pour le Roi ,
De Bouvet.
Le 25 octobre 1815.
A Monsieur Bouvet.
Général, j'ai l’honneur de vous accuser réception de votre ordre daté d'hier 21, pour faire rendre à Saint- Denis, le 1er novembre, la compagnie de grenadiers de Saint-Joseph, portée à cent hommes complets, sa ht compter les officiers. J’ai fait partir ce matin 25, à trois heures, un exprès à M. Delcy, pour lui transmettre cet ordre.
Je dois, Général, vous dire que, quoique M. Delcy doive mettre autant de zèle que d’activité pour l'exécution de votre ordre, je crains que l’exécution n’éprouve du retard, paice que cette compagnie, formée d’hommes non mariés, est disséminée dans une étendue de six à sept lieues, que nous n’avons jamais pu parvenir à faire accepter des places d'officiers dans aucune des compagnies, et que nous n’avons d’officiers que MM. A. Rivière et Delcy, commandants de paroisse, Simoneau, aide-major, et un fils de M. Delcy.
Général, ainsi que j’ai eu l’honneur de vous le marquer, lors de mon acceptation de la place de commandant, je ne puis demeurer à Saint-Joseph, et, depuis cette époque, mon embarras au foie ne se dissipe pas. Il n'est pas juste que M. Delcy ait toute la peine, sans
avoir le titre de commandant de quartier. Permettez que je donne ma démission pour cause de maladie, et que je vous présente à ma place M. Fin Delcy. lia servi dans les anciennes milices; il a été commandant des gardes nationales sous M. de Sainte-Suzanne, à ta prise de l’île ; il est actif et aimé, ainsi que sa famille, à Saint- Joseph. La grande affaire des concessions et des réserves sera toujours pour moi du même intérêt ; je ne cesserai d’en poursuivre la fin, et j’espère que cé sera vous. Général, qui la terminerez.
A Monsieur Hubert.
Monsieur,
27 octobre 18.1 5*
Je reçois votre lettre du 25, et vous remercie de votre exactitude. Puisque l’éloignement et l’isolement de nos hommes leur demandent plus de temps pour se rassembler, qu’ils arrivent un peu plus tard ; en les attendant, nous tâcherons de les remplacer. Je voudrais effectivement pouvoir réunir une troupe qui serait soldée, et éviter par là le service de la milice, qui souffre toujours d’être dérangée de ses travaux. Si nous pouvions trouver une centaine d’hommes à Saint-Joseph, j’en serais fort satisfait. Cette mesure ne peut contrarier la demande des cent miliciens ; seulement, ceux qui prendraient. l'engagement de servir jusqu'à la fin de nos mouvements, seraient soldés ; les autres, point. Des uns ou des autres, il nous faut toujours cent hommes de Saint-Joseph. D'après les dernières nouvelles que nous a données le parlementaire, et la lettre de M. Farquhar, j’espère que nous n’aurons point d’attaque à soutenir; mais , jusqu’à ce que nous ayons fait la paix, nous devrons prendre toutes les précautions comme faisant la guerre, et ne rien négliger pour la faire avec avantage, si nous devons l’avoir. Ï! ne conviendrait pas d’accepter votre démission dans ce moment ; mais, un peu de patience, nous serons tranquilles; alors vos anciens services et votre âge seront sûrement des raisons suffisantes, si vous croyez que votre santé ne vous permet pas de continuer. Four vous et pour l’exemple, cela vaudra mieux ainsi.
Agréez, etc.
De Bouvet.
A Monsieur Bouvet.
Saint-Benoit, le 2-9 octobre 1815.
Général,
J’ai à me justifier d’avoir contremandé l’ordre au détachement des milices royales de Saint-Joseph de continuer sa marche pour Saint -Denis, sans en avoir reçu l’ordre de vous. J’ose espérer que mes motifs, et les circonstances de la paix et du retour du roi à Paris voi s porteront à l’indulgence sur cette démarche. Voici, Général, ce qui m’y a déterminé. La nouvelle de la paix nous a été portée cette nuit, par le retour de la milice de ce quartier en détachement à Saint-Denis, et des lettres l’ont confirmée. Les milices de Saint- Joseph devaient se mettre en route, au plus tard, demain matin 30. Le voyage étant inutile, j’ai envisagé alors que l’absence de ces pauvres habitants serait, peut-être pour le quart d’entre eux, la perte de tout ce qu’ils possèdent dans leurs maisons, de leurs récoltes sur pied et de leurs animaux, tout cela pouvant être volé la première nuit de leur absence, ce que je ne vous ai pas fait observer, lorsqu’il était question de défendre la Colonie.
J’ai attendu, jusqu’à midi, vos ordres ou votre proclamation. Ce n’est qu’alors que j’ai expédié mon courrier. J’annonce à M. Delcy, et à l'officier commandant le détachement, que mon courrier doit rencontrer en route, que je me charge seul de la responsabilité envers vous ; ainsi, Général, veuillez ne la faire retomber que sur moi.
Permettez, Général, que je vous félicite sur le succès de votre fermeté envers le Gouvernement de Maurice, et suj les mesures de défense que vous avez prises, pour empêcher que le pavillon anglais ne flotte encore une fois sur cette colonie. Nous vous en devons une grande reconnaissance; je vous exprime ici la mienne. Vous recevrez sûrement des témoignages bien mérités de la bonté du Roi.
J. Hubert.
Incident de l*aul lloaran
L’ordre d’envoyer à Saint-Denis cent miliciens de Saint Joseph provoqua un incident qui dut être très-pénible à Hubert. Un Paul Iloarau refusa d’obéir; le commandant de paroisse Delcy Fin se plaignit ; Hubert transmit la plainte , et Bouvet agit avec sa violence accoutumée. Je supprime plusieurs lettres de Delcy Fin, pleines des lamentations d’un petit esprit; mieux vaut se borner à une lettre d’Hubert à Lagourgue , qui expose clairement cette aflaire.
Saint- Benoit, le 22 décembre 1815.
A Monsieur Lagourgue.
Mon cher Lagourgue,
Quoiqu’il soit question d’une affaire de service, tu verras, par le contenu de cette lettre, que j ai des raisons pour te l’écrire amicalement. Il s’agit de la désobéissance d’un M. Paul Hoarau, dont les suites donnent des tracas et même des peines au bon Delcy, qui veut donner sa démission.
Lorsque nous étions menacés de l’ennemi, le Général m’a donné l’ordre de faire marcher sur Saint- Denis cent hommes de Saint- Joseph. Cet ordre ayant été transmis par moi à Delcy, secondé par M. Rivière, ils étaient prêts à marcher dès le troisième jour, lorsque la nouvelle de la paix l’a fait contremander. Delcy me rendit compte que Paul Hoarau, qui n’a pas été nommé, mais qui a un fils et des neveux, avait défendu aux uns et aux autres d'obéir ; qu’il le lui avait fait dire à plusieurs reprises, avec le ion et les expressions de l’insubordination la mieux prononcée. Delcy m’écrivit aussi qu'aucun habitant ne marcherait à l’avenir, si cet homme n’était pas puni, et il m’envoya copie de sa lettre de plainte, où il dit qu’il serait obligé de quitter, si cet homme n’était pas puni. Je lui ai dit de m’adresser sa plainte officiellement, que je la transmettrais à M. Bou-
vvet, ce que j’ai lait, parce que, dans ce cas- ci, ce notait pas pour un service ordinaire, l’ennemi étant présent ; mais, en l’envoyant au Général, je lui disais qu'il faudrait, avant tout acte de rigueur, donner l’ordre à Paul Hoarau de venir lui rendre compte de sa conduite, ce que le Général a lait ; mais Hoarau a disparu. Le Général a envoyé deux gen larmes s’établir à ses dépens chez lui, après inventaire fait par le Maire et Delcy, Les gendarmes commettent des dégâts à la maison de Paul Hoarau, que sa femme et ses enfants ont abandonnée. Tout cela fait souffrir Delcy. Des voisins et des parents de Paul Hoarau prétendent que cet homme a une espèce de folie, et il est question de l’interdire.
Voici, mon ami, ce que je désire que tu fasses, si cela te paraît, comme à moi, convenable et sans inconvénients. Je voudrais qu’on ôtât les gendarmes de chez Paul Hoarau, et qu'on laissât l’ordre de son arrestation, qui resterait là. Cela ferait que le Gouverneur ne ferait pas de pas rétrograde (ce que M. Bouvet n’aime pas).
Tu pourrais donc, mon ami, écrire au Général que je t’ai rendu compte de tout ce qui concerne la désobéissance à ses ordres, et à ceux de Delcy, de Paul Hoarau ; que tu lui proposes de lui ôter les gendarmes et de laisser à M. Delcy l’ordre de l’arrêter de la manière qu’il je jugera convenable. Sans cela, cette famille sera bientôt ruinée ; elle n’est pas cause de l’entêtement du •père.
J’espère que le général nommera à ma place au premier janvier. Il m’est impossible d’occuper cette place sans y aller, et je ne le peux plus. Je suis toujours plus ou moins souffrant de ma maladie au foie. Je ne suis pas content non plus des refus opiniâtres d’accepter des officiers, et je vois de la division pour cause d’anciennes opinions. Je continuerai à m’occuper de l'affaire des concessions, dès que ma santé me permettra d’aller à Saint-Denis. Je t’engage donc à proposer un autre commandant de Saini-Joseph. Mon parti est bien pris. Prends en considération le sujet de m& lettre le plus tôt possible.
J. Hubert.
Bientôt arrivait, de Saint- Joseph au Boudoir, une requete à Bouvet, couverte de signatures,
en faveur de Paul Hoarau, requête des plus convenables en la forme , mais qui n’en demandait pas moins à un caractère impérieux de révoquer un ordre donné. Cette affaire préoccupait Hubert ; elle tombait mal au milieu du trouble de sa santé. En écrivant à Bouvet, pour lui offrir ses vœux de bonne année, il le pria d'accepter sa démission. Bouvet, qui n’était pas tous les jours de bonne humeur, lui répondit sèchement :
Saint-Denis, 3 janvier 1816.
Monsieur ,
Pour votre intérêt personnel, je crois devoir vous engager à ne pas vous retirer du service avant d’avoir reçu votre brevet du Roi. Si pourtant vous persistez dans votre résolution, je vous prie de vouloir bien me désigner les personnes qui sont les plus propres à vous remplacer.
Agréez, monsieur, etc.
Le général en chef ,
De Bouvet.
P. S. Je suis reconnaissant, Monsieur, de votre souvenir au commencement de cette nouvelle année; agréez aussi mes vœux pour votre bonheur.
Le même jour, la pétition de Saint- Joseph partait de Saint-Benoit , suivie, le 5, de l’expression la plus polie, mais la plus nette, de la persistance d’Hubert dans sa résolution.
Saint-Benoit, le 5 janvier 1816.
A Monsieur Bouvet.
Général ,
La lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’é-
m’écrire, le 3 de ce mois, m’est parvenue hier soir 4. L’invitation que vous voulez bien me faire de différer ma démission, jusqu’à réception de mon brevet du Roi, est une nouvelle marque.de votre bienveillance, dont j'ai éprouvé, dans plusieurs occasions, des témoignages flatteurs et honorables. Mais, Général, ce serait en abuser que de continuer à occuper Une place que je ne puis plus physiquement exercer. Il me serait impossible de faire le voyage de Saint- Joseph, si même il se présentait une circonstance importante. Mon embarras au foie s’accroît chaque jour, et j’aurai dans peu 69 ans. Je ne puis vous indiquer, pour me remplacer, que M. Fin Delcy. Il y a des oroits que ses services lui donnent, ainsi que j’ai eu l’honneur de vous le marquer. M. Delcy a été officier dans les anciennes milices, et il était commandant de Saint-Joseph, à la prise delà Colonie, il est placé à peu près au centre du quartier. Enfin, il me représente déjà, comme premier commandant de paroisse. Il sera, dans peu de jours, auprès de vous. 11 me restera toujours à m’occuper de la grande affaire des concessions et des réserves de ce quartier, qui, depuis sa création, m’a toujours intéressé.
La réplique ne pouvait se faire attendre.
Saint-Denis, le 7 janvier 1816.
Monsieur ,
Je suis très-surpris et très-mécontent de la pétition des habitants de Saint-Joseph. Cette démarche sent la révolution. Vous vous informerez de celui qui l’a rédigée, et m’en rendrez compte.
Si Paul Hoarau est fou, il faut le faire interdire. C’est à sa famille de le faire. Jusqu’à ce qu’il soit prouvé tel par les lois, il faut qu’il obéisse. C’est sur votre rapport, sur votre prose, que je lui ai ordonné de venir ici. Si sa conduite nuit à sa famille, qu’elle le presse et le contraigne d’obéir. Je ne puis, ni ne dois en rien changer l’ordre que j’ai donné.
De Bouvet.
Hubert prend copie de cette lettre et en expédie l’original à Delcy Fin.^ C’est seulement plus d’un mois après qu’il écrit à Bouvet :
Saint-Benoit, le 12 février 1816.
A Monsieur Bouvet.
Ne connaissant qu’un très-petit nombre d’habitants de Saint-Joseph, que j’ai été vingt ans sans voir, et encore moins leur écriture, j’ai remis à M. Delcy la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m'écrire, le 3 du mois dernier, pour prendre des informations, afin de connaître, ainsi que vous me l’ordonnez, qui a été le rédacteui de la pétition de quelques habitants de Saint- Joseph en faveur de Paul Hoarau. M. Delcy m’écrit, le 10 de ce mois, que madame Paul Hoarau a dit que, cette pétition ayant été faite par un ami, dans l’intention d’être utile à sa famille, elle ne pouvait se résoudre à le compromettre. M. Delcy continuera les mêmes recherches.
J. PluBERT.
Puis, pendant deux mois, silence complet, jusqu’à cette lettre de Bouvet:
9 avril 1816.
A Monsieur Hubtrt.
Monsieur,
Vous recevrez ci-jointes huit requêtes présentées aux administrateurs par des habitants de votre quartier , a l’effet d’obtenir des concessions.
Je crois que tout Saint- Joseph est en marche pour demander des concessions. Je vous renvoie toutes ces demandes. Il me semble qu’elles ont trop de rapport avec les grands intérêts de ce quartier, pour que 1 on puisse rien statuer avant qu’ils soient fixés. J ai mis cette affaire entre les mains du Procureur du Roi du lribunal terrier ; il a demandé des pièces qu’on ne lu fournit pas. Mon opinion est que votre avccat ne peut vous remplacer.
Recevez, etc.
De Bouvet.
Ces mots : Il à demandé des pièces qu’ort ne lai fournit pas, contiennent-ils un reproche adressé à Hubert? Quoi qu’il en soit, celui-ci ne les laissera pas tomber.
13 avril 1816.
A Monsieur Bouvet.
Général ,
M. le Commissaire civil m’a envoyé * aujourd’hui 13, à dix heures, la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire le 9.
Je n’aurai pas, je le crois, Général, de peine à vous persuader qu’il n’a pas dépendu de moi que cette affaire de Saint-Joseph fût terminée plus tôt. L’intérêt que je ^us ai témoigné prendre à sa fin, s’accroît chaque jour, avec la crainte que j'éprouve de ne la voir pas, avant que mon âge et mes infirmités ne me permettent plus de faire même le voyage de Saint-Denis. Je sens cependant que moi seul je puis fournir les renseignements nécessaires, et, plus que cela, justifier ce que j’étais autorisé à faire dans la distribution des concessions.
L'avocat que j’avais choisi, pour représenter les concessionnaires de Saint- Joseph, m’ayant .marqué qu’il croyait absolument nécessaire d'envoyer, dans ce quartier, des commissaires , pour mettre à même le Tribunal de prononcer, que M. d’Emery y viendrait, et lui aussi, mais que , ne pouvant faire ce voyage l’un et l’autre à cheval, il faudrait leur donner des porteurs, ce qui était impossible par moi-même et par les habitants de Saint- Joseph, j’ai cessé alors de presser le jugement. Les choses en étaient là, lorsque mon avocat ne s’est plus trouvé en position de défendre les concessionnaires de Saint- Joseph, ce qu'il faisait gratis. Je lui ai redemandé tous les papiers, documents, plans et mémoires.
D’après ce que vous me faites l’honneur de me marquer, que le Procureur du Roi a besoin de pièces, je vais lui écrire,. et j’espère que, après une correspondance directe, bientôt vous pourrez voir la fin d’une affaire à laquelle vous avez pris le plus grand intérêt, et que les habitants de Saint- Joseph attendent avec l'espoir de
voir enfin cesser leurs inquiétudes sur leurs travaux 6t l'existence de leurs familles.
J. Hubert.
Ordonnance du mai ££1S
T^Les affaires de Saint-Joseph furent réglées par l’arrêté local (on disait alors ordonnance) du 22 mai 1816. C’était une grande nouvelle à expédier sans retard aux intéressés. La sécurité des concessionnaires était donc enfin assurée par un règlement définitif. Hubert en est plein de joie pour ses enfants d’adoption ; il en est heureux pour lui-même ; car il se sent personnellement engagé dans les difficultés qu'il a eu tant de peine à ré soudre. Combien d’autres, à sa place, après avoir échoué contre l’indifférence ou les embarras du Gouvernement, se seraient lavé les mains, en dégageant leur responsabilité par la démonstration de leur impuissance? Lui n’oublie pas que, si plusieurs sont venus, c’est qu’ils ont eu foi en sa parole ; qu’il leur a fait entrevoir, sur la terre où il les recevait , des garanties qu’ils n’y ont pas trouvées ; que sa seule présence était une promesse , un engagement envers ceux qui livraient leur confiance à sa bonne renommée. Si les administrateurs ont été coupables envers les colons qu’ils abandonnaient, lui, le représentant de ces administrateurs, de cette autorité lointaine, à peu près inconnue, avec laquelle on traitait sur le vu du mandat qu’il produisait, pouvait-il, après avoir causé des illusions, s’affranchir de la solidarité qu’établissait la position qu’il avait prise?
De là, cette impatience de voir la fin du règlement des concessions, impatience croissant chaque
jour avec son âge, et qu’inspire, oui, sans doute, l’intérêt de ses enfants adoptifs , mais une autre chose, qui lui tient bien plus au cœur, c’est luimême qui le dit, le besoin de se justifier . Quel reproche cependant peut-il donc redouter? Il a toujours donné, sans jamais prendre ; il a distribué un pays, et n’en a pas gardé une parcelle. Trente ans après, il écrit à Bouvet qu’il n’a pas un pouce de terre du Grand- Pays-Brûlé à la ravine à Panon, et, à Lagourgue, qu’il ne saurait où demander un lit à la Rivière-des-Remparts. Son temps, sa santé, sa fortune, il les a prodigués, comme nul autre ne l’aurait fait. Ces arbres qu’il avait, que seul il avait eus, qui l’ont mis dans l’aisance et donnaient, au début, de si riches produits, auraient pu lui créer des revenus considérables, pour peu qu’il eût voulu exploiter ce trésor, en ménageant le monopole placé entre ses mains. Loin delà, il distribue des semences aussitôt qu’elles mûrissent; il entretient des pépinières, pour que chacun y vienne puiser; il couvre Saint-Benoit et Sainte-Rose de plants élevés par ses soins, et, bien qu’il comprenne, car il l’écrit, que la denrée s’avilit par l’abondance de la production, il entreprend d'étendre encore cette production sur cent kilomètres carrés à concéder à des malheureux.
Certes il doit sentir que, de ce côté, il est absolument inattaquable; mais une pensée l’obsède: c’est qu’il n’a établi que des propriétés incertaines, et que, si l’on respecte sa probité, il n’est pas impossible que l’on ne s’en prenne pas à sa faiblesse, à sa négligence dans l’accomplissement d’un devoir. De là une vive satisfaction , lorsqu’il est enfin délivré de ce souci, y.
D’est le 19 mai que Bouvet annonce à Hubert
la solution tant désirée; sa lettre est une pièce très- curieuse; mais il me faut prendre en même temps celle qui en a été la conséquence, et les
rapprocher l’une de 1 posées :
De Bouvet à Hubert.
Monsieur, l'affaire de St- Joseph est terminée , du moins en ce qui nous concerne, et, avant peu, e'ie le sera à la satisfaction de chacun. Vous en porterez la nouvelle à vos enfants d’adoption ; c’est à vous de la leur annoncer; cela est trop juste; mais faites- leur sentir que, commencé par vous sous un souverain légitime, l’établissement de leur quartier n’a pu, malgré vos soins et vos démarches pendant 25 ans de révolution, n’a pu, dis-je, être consolidé que par le retour du souverain légitime ! Qu’ils sentent que c’est au retour de la domination du Roi qu’ils doivent la stabilité que vous leur avez procuré à la première demande que vous avez faite à cet égard !
Qu’ils soient bien convaincus, par leur propre expérience, de cette grande vérité, que la légitimité et la stabilité du Gouvernement peuvent seules produire la stabilité et la légitimité des fortunes particulières. Dirigez donc leur reconnaissance, non pas sur nous* mais
autre. Les voici juxta-
De Hubert à Delcy Fin.
Monsieur, la grande affaire de la partie de Saint - Joseph qui comprend les concessions et les réserves des terres entre la ravine à Panon et le Grand-Pays- Brûlé est enfin terminée à ma grande satisfaction , et au plus grand avantage des habitants. Le Général, dès son passage à St-Joseph, :
a manifesté la ferme volonté de consolider ce travail, ■ ce que je n’avais pu obtenir • pendant 25 ans de démarches jusqu’à l’importunité , , envers toutes les autorités qui se sont succédé. Vous, concessionnaires portés au tableau, vous aurez des bornes à vos propriétés; les ventes, partages et autres mutations sont consolidés.
Vous qui êtes établis sur les réserves sans aucun droit, vous en avez la propriété. Les uns et les autres, vous n’aurez plus à craindre d’être dépossédés, et de perdre vos travaux.
Vous devrez le bonheur et l’existence de vos familles au général de Bouvet et à l’ordonnateur Auguste de La Nux, agissant au nom
sur le véritable auteur , après Dieu , de tous les biens qui nous arrivent, sur le meilleur des rois, à l’heureuse influence duquel nous avons dû des jours tranquilles, tandis que l’Europe était en armes, et ia France au pillage, par l’apparition luneste de l’usurpateur.
de Bouvet,
du bon et légitime Roi qnr qui nous gouverne. Je vous transmets ici la lettre que le Général m’a fait l’honneur de m’écrire pendant mon séjour à Saint-Denis.
Je vous prie d’en donner connaissance aux habitants qu’elle intéresse ; je suis, convaincu, à l’avance, de leur reconnaissance envers ces deux chefs.
J. Hubert.
N'est-ce pas qu'elle arrive bien cette phraséo-, Iogie royaliste de Bouvet , adressée à l’homme le moins fait pour se payer de mots, pour admettre les rêveries des illuminés du droit divin ; à un homme, non pas froid, mais doux, calme, pratique, voyant nettement ce qui est, le disantnettement, sans pouvoir dire autre chose; qui, vit à 4,500 lieues des passions politiques , indifférent aux dynasties, pourvu qu’elles donnent ce qu’elles doivent , la sécurité et l’honneur ! Quelque influence que vous exerciez sur lui , quelque résolu qu’il soit à vous être agréable, essayez de lui faire prendre une fantasmagorie pour, une réalité, voici ce qui advient:
Criez , lui dit Bouvet , criez : Vive le Roi ! c’est le retour du Roi qui a consolidé votre établisse-, ment de Saint- Joseph.
Vive Bouvet! s’écrie Hubert; c’est lui qui, dès son passage à Saint-Joseph , a manifesté la ferme volonté de consolider l’établissement de ce quartier.
Faites sentir à vos enfants, lui dit Bouvet, faites-leur sentir que c’est au Roi qu’ils doivent la stabilité de leurs fortunes.
Mes enfants, s’écrie Hubert, vos fortunes sont consolidées; vous devrez le bonheur et l’existence de vos familles au général de Bouvet et à l’ordon> nateur Auguste de La Nux.
Dirigez, lui dit Bouvet, dirigez la reconnaissance de vos enfants, non pas sur nous, mais sur le véritable auteur, après Dieu1, de tous les biens qui nous arrivent, sur le meilleur des rois.
Mes enfants, s’écrie Hubert, je suis bien convaincu, à l’avance, de votre reconnaissance envers les deux chefs de cette Colonie.
On croirait assister à la leçon de lecture donnée, dans nos vieux contes, par un moine à un loup. Celui-ci, au lieu de reproduire le son qui lui est indiqué par le moine, pousse invariablement, à chaque lettre de l’alphabet , le cri qu’il aime à entendre. A , dit le moine ; BÈ, dit le loup, obéissant fatalement à sa nature, qui le porte à aimer le mouton, comme Hubert obéit à Ja< sienne, qui est d’aimer et de dire la vérité.
Cependant Bouvet vient de lui rendre un grand service; la reconnaissance exige, en retour, un peu de complaisance. Alors, aprèâ ces mots: au général de Bouvet el à V ordonnateur de La Nux , Hubert ajoute : agissant au nom du bon el légitime roi qui et il s’arrête, cherchant une
fin de phrase digne de sa bonne intention. Une fin ronflante n’arrivant pas, car il est incapable d’en faire une seulement avec des sons , il efface le qui en le couvrant de deux traits. « C’est bien « assez ce que j’ai écrit ! Mais non , il faut encore « autre chose; Bouvet ne sera pas content. > Et il remet le qui , en se creusant la tête, et il trouve enfin qui nous gouverne , c’est à dire le roi qui est le roi , une platitude à force de vérité. C’est qu’il y a des hommes que vous ne ferez jamais
mentir, des hommes tout d’une pièce pour là sincérité. Aussi dirai-je à l’artiste qui voudra bien se charger d’un buste à élever à Hubert : « Faites nous une figure où nulle part ne se trahisse l’effort, la contention de l’esprit, la recherche delà pensée, de la résolution à prendre; évitez les saillies produites par le travail; que les traits soient fondus dans une douce harmonie, de telle sorte que rien n’appelle l’attention sur un point plutôt que sur un autre.
Alesurage (le Saint-Joseph
L’ordonnance du 22 mai 1816 dit , art. 5 : « Il « sera fait un mesurage et un plan des terres con- * cédées par le tableau du 30 mars 1785, et de « celles qui vont être concédées dans les réserves « en raison de la présente ordonnance. M. Bon- « niât, conservateur des Eaux et Forêts, est char- « gé en chef de cette opération ; M. Petit, arpen- « teurdu Roi, et M. Joson Iloarau, ancien em- «* ployé des Ponts et Chaussées , lui sont ad- « joints. *
Le 1er juin, en effet , Bonniot était sur les lieux, commençant une opération suivie avec anxiété par les concessionnaires, ou plutôt les demandeurs en concessions, qui, depuis trente ans, s’étaient accoutumés à voir des propriétés définitives dans les portions de terres qu’ils avaient arrosées de leurs sueurs. Le plus léger trouble dans ces anciennes habitudes devait être accepté bien difficilement; et cependant il fallait prévoir plus d’un déplacement, plus d’une rectification , nécessitée par le besoin de faire entrer un nombre déterminé de lots dans un espace très-mal reconnu
;i 1 origine. Neanmoins les arpenteurs mirent tant de soin à concilier tous les intérêts, à caser chacun sans froisser son voisin , qu’auçune réclamation n aurait été entendue, si des cris étranges p’avaient été. poussés par un ami même d’Jiubert, par celui qui devait l’exemple de la modération , revêtu qu’il était du titre de commandant de paroisse.
Le 15 juin, il écrit à Hubert:
« Je suis très- content de ces messieurs; ils font tout 9 ce qu il est possible de faire, dans ce mesurage, pour « me favoriser. »
Le 20 juin :
Je vois avec bien de la peine que le mesurage m’ôte— ra au moins une quinzaine de gaùlettes sur ma largeur, ce qui est bien cruel pour un père de famille, qui s'est sacrifié depuis 24 ans. D’après les lignes tirées, ii> reste un excedant de 40 gaùlettes. M. Bonniot m’a donné sa parole quil sollicitera pour moi ce terrain, en compensation de la perte que j’éprouve. Si je n’ai pas ce morceau , cela me ruine, perdant le plus beau et lé meilleur de ma caférie et de ma giroflerie.
Delcy Fin.
Le 29 juillet, c’est mieux encore :
Que vous dirai-je, mon bon ami, de notre mesurage? Je ne sais plutôt si c’en est un qu’on est à faire, ou un brouillamini, où il est impossible de se reconnaître, ni de se retrouver. Vous savez qu’un mesurage comme le. nôtre était la chose la plus facile à faire, puisque toutes les concessions sont de 50 gaùlettes sur 100 ; les pas géométriques tirés par l' arpenteur Dubosquet Degrange sont tous bornés de 50 en 50 gaùlettes. Alors il fallait partir de là pour élever des perpendiculaires aussi de 50 en 50 gaùlettes, et, tirant les parallèles de 100 en
iOO gaulettes, il était impossible de ne pas bien se trouver. Point du tout ; ils ont prolongé une ligne le long de ta mer, depuis la Mare-Longue jusque devant chez moi, et une autre de là, en allant à la ravine d’Ango. C’est ee qui est cause de ce fameux angle dans mon terrain, duquel je vous ai parlé ; mais je ne vous disais pas que, la côte s’arrondissant en venant de la Mare-Longue <chez moi, et en tournant ensuite vers la ravine d’Ango, ils ont fait passer cette ligne à la mer av int d’arriver chez Garçon, et continué jusque devant chez moi, toujours à la mer, au point quelle passe, devant chez moi, à plus de 15 gaulettes en dehors, ce que jamais je ne me serais imaginé qu’on pût se permettre de faire. Aussi s’en suit-il que les pas géométriques sont sur l’eau, et que, si le Géneial veut construire des batteries sur les pas géométriques, il faut qu’il se décide à faire des batteries flottantes. Pour le reste du mesurage, tout répond à un aussi beau commencement. Tout le monde est dérangé, hors quelques -protégés. Tous sont dans la consternation et le dégoût. Vous pouvez bien vous imaginer mon indignation de cette conduite. Aussi suis-je bien décidé à faire un voyage à Saint-Denis, et à porter avec moi toutes les lettres que les habitants m’écrivent pour se plaindre de ce mesurage. Nous avons été traités bien avantageusement par le Gouvernement, et ce M. Bonniot veut nous ruiner par son abominable mesurage, et il traite les habitants qui lui font des représentations comme vous ne traiteriez pas vos nègres. Je suis brouillé avec lui, parce que j’ai représenté que l’intention du Gouvernement était de contenter tout le monde, ce qu’il ne faisait pas. Au reste, cela ne peut qu’aller très-mal; cet homme ne désenivre pas un seul jour, et veut que tout se tasse d’apiès ses ordres. Que nous avons été trompés sur son compte ! J’ai appris à le connaître. Je peux vous assurer qu’il a plus et beaucoup plus de mauvais que de bon : c’est l’homme qui convient le
moins pour cette opération; il est faux, dissimulé, etc.
etc., etc.
En faisant le voyage de Saint-Denis, je passerai par Saint -Benoit. Je compte sur vous pour ce voyage, qu’il est indispensable que vous fassiez avec moi. Vous en serez convaincu, lorsque je vous aurai fait connaître tous les détails, qu’il serait trop long de vous écrire. Grand Dieu ! que j’étais loin de croire que les choses se
passeraient ainsi, d’après toutes Jes bontés du Généralet de M. l’Administrateur! Mais je crois bien qu’ils sont trop justes pour que les choses restent dans l’état où; elles sont; sans quoi, toutes leurs bonnes intentions tourneraient à notre ruine. Preuve du dégoût des habitants, c’est que pas un seul ne va voir leur opération. Ils sont absolument seuls; c'est sûrement ce qui leur convient le mieux, pour taire ce qu’ils font. Je soutiens qpe ce mesurage est faux, par conséquent nul. Ditesmoi et. que vous en pensez.
Preuve qu’il est faux, c’est que, à la première ligne, il y. a, comme je vous le mandais, entre moi et la succession Laboucherie, un vide de 46 gaulettes que j’ai demandé au Général, en compensation de la perte que je faisais de mes travaux, et qu’il m’a promis. Eh bien ! à la seconde parallèle, à 100 gaulettes au-dessus, il n’y a plus de vide, et la ravine ne se resserre point dans cette partie. Comment cela peut-il se faire, sans l’intention de me nuire? D’ailleurs, ils n ont point élevé de perpendiculaires, que deux à chaque ligne parallèle, et l’étendue de ces parallèles est de 850 gaulettes, c’est-àdire de la Mare-Longue à la ravine d’Ango. Ils ont placé des bornes dans ces parallèles pour donner, disentils, à chacun sa propriété; mais j’ai vérifié : de la ligne des réserves à la seconde, il y a 107 gaulettes, et, de celle-là à l’autre au-dessus, il y, a 115 gaulettes 5 pieds. Vous voyez la fausseté de leur opération. Enfin, mon ami, je suis fâché que vous ne puissiez pas vous-même voir cela. Je suis persuadé que vous diriez, comme moi, qu’il n’y a pas d’autre alternative que d'être , ou grand ignorant ou parfait malhonnête homme, de la part de celui qui l’a fait;, mais je crois que l’un, et l’autre se réunissent.
Assez parce courrier. Vous pouvez me répondre par lui; vous me ferez plaisir; mais dites-moi aussi que vous viendrez avec moi à Saint*Denis.kC’est le vœu de tous les habitants d’ici.
Delcy Fin.
Saint- Benoit, le 13 août 1816.
A Monsieur Joson Hoarau.
Monsieur,
Ce n’est qu’avant-hier, 10, que M. Fanchin de Les-
trac m’a remis votre lettre du 5, ainsi que le plan de votre mesurage des concessions entre la ravine d’Ango et la Mare-Longue: Je suis extrêmement flatté du témoignage de confiance que vous me donnez, en me communiquant les contestations qui se sont élevées, à l'occasion du mesurage, entre MM., vos collègues, vous et M. Delcy, ce que je savais déjà depuis dix ou douze jours, par une lettre de M. Delcy Je n'en avais eu aucune connaissance avant cette époque. 11 vous sera facile de concevoir la peine, oui, la peine que j’en éprouve. Je me flattais que, après avoir obtenu l’ordonnance du 22 mai, je n’avais plus, pour rendre ma satisfaction complète, que de voir statuer paisiblement et complètement sur le mesurage et Jes abornements des concessions, si nécessaires à la prospérité des habitants. J’ai été fâché de n’avoir pas reçu votre lettre et votre plan, avant le départ d’ici de M. Delcy. Vous concevez que, d’après l’impartialité que vous reconnaissez en moi, j’aurais discuté avec M. Delcy les motifs de son mécontentement, ayant sous les yeux votre lettre, qui le combat.
Je dois vous dire que je ne considère ici M. Delcy que comme intéressé, et chargé des représentations de plusieurs autres mécontents, et non comme me représentant, en qualité de commandant de quartier.
M. Delcy m'a fait part de plusieurs objections qu’il doit faire sur votre mesurage, autres que les quatre dont vous me parlez. Je ne les discuterai pas avec vous, ne connaissant pas, comme dans les quatre auxquelles vous avez répondu, les motifs qui ont déterminé les opérations dont il se plaint. M. Bonniot et vous avez adressé sûrement votre travail à qui de droit, à Saint- Denis, et là vous aurez des juges compétents, qui pourront contradictoirement prononcer dans ces différends.
Je ne vous parlerai donc que des quatre objections que M. Delcy vous a faites sur votre opération, et auxquelles vous répondez.
Je suis persuadé que M. Delcy ne tiendra pas aux objections 1, 2 et 3, dont vous me parlez; mais je ne puis que l'approuver dans Ja quatrième. C’est ici, mon cher monsieur Joson, que je dois vous dire et à messieurs vos collègues, que je sais que je n’ai aucun caraetè’e pour juger de votre travail ; que, si je vais me pertnettre de le combattre dans l’article 4 , ce n'est que,
poui ié pondre à votre confiance, et que ce ne sera, qu’envers vous (jue je manifesterai mon opinion.
Je crois donc que vous n’avez pas le pouvoir de réduire aucune concession de Saint-Jospph. L’article Ie’ de l’ordonnance du 22 mai en confirme l’étendue. Ce sont des propriétés auxquelles personne n’a le droit de toucher.
En supposant que le prorata pût être admis, il devrait avoir lieu entre toutes les concessions comprises entre les deux ravines, et, dans ce prorata, on devrait faire entrer les excédants que vous avez trouvés dans les premières parallèles.
Réduisant ainsi des concessions déjà vendues suivant leur étendue portée au tableau, vous ferez naître des procès entre les acquéreurs et les vendeurs. Cela mérite une très grande considération.
Le Gouvernement a décidé de n’accorder aucupe nouvelle concession qu’au préalable on soit sûr, par le mesurage achevé, que les concessions du tableau ont été remplies, sous-entendu dans Levrs dimensions 'primitives. Cette résolution eut été inutile, s’il avait cru possible de les compléter par des proratas. J’ajouterai qu’on peut raisonnablement croire qu’il se trouverait dp l’excédant entre la ravine d’Ango et celle de la Table, par le rapprochement de la première avec la Mare-Longue, ce qui donnerait là plus de concessions que celles portées au tableau.
J. Hubert.
Saint-Benoit, le 14 août 1816 A Monsieur Deloy Fin, à Saint-Denis.
Oui, mon cher Delcy, votre lettre du 10 m’a fait de la peine; elle a troublé la gaîté que j’éprouvais dans le moment d’avoir réuni à dîner plus de vingt personnes, parents et témoins du mariage de la sœur et filleule de feu ma chère Francine. Je pense bien que vous avez dit au Général que c’est comme lésé et chargé spécialement des représentations de plusieurs habitants que vous agissiez, et non comme commandant de paroisse. On ne manquerait pas d’objecter que, à ce dernier titre, vous n’aviez rien à voir à l’opération des arpenteurs. Je
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rie serais pas étonne que Diomat ne donnât raison au& arpenteurs sur ce que : 1° vous vous plaignez qu’ils n’ont pas suivi Ja configuration de la côte dans les parallèles, parce que, en effet, il y aurait alors autant de lignes brisées que de sinuosités de la mer, sur la largeur des concessions, et répétées sur toutes les autres qui pourraient se trouver au-dessus, ainsi que je vous l'ai fait voir. D’ailleurs le jugement du 6 août 1781 prescrit de tirer des lignes horizontales. 2° Je vois, sur le plan, trois perpendiculaires de la ravine d’Ango chez vous ; cela suffisait. Au reste, il faudrait prouver que le plan est faux, pour assurer que les parallèles ne le sont pas sur le terrain, comme sur le papier, 3° On vous dira là-bas aussi que l’on ne trace j nnais les lignes de balisage entre propriétaires, lorsque les bornes sont placées. Mais ce ne sont pas là les articles sur lesquels je me suis appesanti avec Jo^ôn \ c’est sur le prorata qu’il a établi dans sa troisième paralèle. Je lui ai dit: 1° que l’ordonnance du 22 mai a consacré la propriété des concessions ( illisible ), et il est sous-entendu que c’est dans leur étendue portée sur le tableau de 1785. Cela posé, personne n’a plus Je droit de les diminuer; c’est une propriété. 2° Qu’en supposant le prorata admissible, il devrait être entre toutes les concessions d’entre les deuxravines, et y faire entrer l’excédant trouvé dans les premières parallèles. 3° Que le danger de cette réduction de la troisième parallèle sera de faire naître des procès entre les vendeurs et les acquéreurs, qui ont stipulé, pour chaque concession, 5J gaulettes sur 100 , considération bien puissante. Des procès, mon Dieu ! 4° Que le Gouverneur a refusé de faire aucune nouvelle concession, par le motif qu’il se pourrait qu’on ne pût remplir les concessions du tableau, et que, dans ce cas, on donnerait au-dessus du tableau; que, s’il avait pensé qu’on pût diminuer les concessions par un prorata, cette disposition était nulle. Avec le moyen du prorata, on était toujours sûr de remplir toutes les concessions. 5° Qu’il est encore vraisemblable qu’il se trouvera plus de terre entre Ja ravine d’Ango et celle de la Table, par la raison contraire qu’il s’en trouve moins entre la Mare-Longue et la ravine d’Ango.
Je ne sais trop ce qu’on peut répondre à cela. Faites voir ma lettre à Des Kieux. Je considère ceci comme un point de droit.