‹ Papiers de Joseph HubertChapitre 9 sur 11 · ST · texte numérisé non relu

ST

27 septembre 1786,

Je vous ai parlé, mon ami, de l’huile essentielle que j’ai tirée des fruits du bois de Joli-Cœur, ou de Merle. Je vous ai dit que cette huile était, dès la première distillation, aussi limpide, aussi fluide que la plus belle eau , très- volatile, très- inflammable. Savez-vous ce que je viens de voir? Il m’en est resté, dans une fiole, flottant sur l’eau, depuis deux ans environ, ou 18 mois ; elle est devenue en consistance de baume ou résine mâle. Cela me surprend. Je sais que les huiles essentielles s’épaississent avec le temps ; mais je ne croyais pas que celle-là pût devenir en consistance aussi solide, sans presque se troubler. Je vais en mettre en plein air, pour voir si elle deviendra friable comme les résines ; cela pourrait faire alors de beau vernis, avec l’espritde-vin.

J. Hubert.

L’illipé, dont vous m’avez envoyé la description, n’est

fioint le mahé ou arbre de mâture. Il y a de l’un et de 'autre au Jardin du Roi. Ils ne se ressemblent pas plus que le jour et la nuit ; mais ce gui n’est pas bien clair, c’est que le mahé ne soit pas l’illipé des Indiens. Plusieurs personnes lui donnent ce nom, entre autres M. Périchon. L’illipé de M. Ceré a peut-être un autre nom; mais il ne veut pas en convenir. Ici, mon cher ami, et surtout au Jardin du Roi (entre nous soit dit), on est fort pour nommer et baptiser les arbres à sa fantaisie ; quelquefois même on les débaptise, pour leur donner un grand nom. Je voudrais que cela fût aussi défendu que dans notre baptême; car c’est le moyen de ne plus s’entendre.

C’est le curé des Pamplemousses qui m’a donné le maïs qUarantain, environ cent grains, qui lèvent bien. Il en a porté une balle. On en a planté, qui, après avoir poussé, sont morts. Est-ce le climat, la terre, etc, l Qu ce maïs, venant en si peu de temps, est comme les haricots et autres légumes, qui ne viennent que dans une saison ? C’est ce que j'essaierai. Je le partagerai entre vous, M. Fréon et M. Bellier, pour qu’il y en ait dans plusieurs quartiers. Je ferai de même de mes quatre oignons de safran oriental.

- 43ÎS —

Enfin, j’ai découvert le Jeanone.(l) J’avais beau le demander à M. Qeré, qui cependant en a un dans son jardin ; mais’ il l’avait baptisé marandjolo, c'est-à-dire maran de L’île Djolo. Mais pourquoi l’appeler maran? Il croît que cet àrbrè donne un fruit ressemblant à une grappe de raisin. Quelle erreur ! Je l’en ai désabusé ; car j’ai pris des renseignements de M. Frichaud fils, sur ce qu’en a dit M. Prévost. Il a fleuri chez M. Ceré. Il porte fleur mâle et fleur femelle, sur le même arbre.

Cët^arbré ressemble en tout au figuier. Je présume gu’il prendra de bouture. J’en ai planté, et, qui plus est, j ai un plant qup je chéris comme mes yeux. Un hasard neureux me l’a procuré ; car il n’y en a pas au Jardin du Roi, ni à Palma. M. Frichaud. a vendu son habitation à Mme de Moissac, ma coübine. J’ai été fureter dans tout le jardin, qui est très-négligé. J’ai remarqué plusieurs arbres que je ne connaissais pas. Le lendemain de cette tournée, je fus voir M. Frichaud fils; je lui fis des questions, et il m’apprit, à Une de mes descriptions, que j’avais vu le Jeanone. Il m’en fit l’histoire, et me dit que M. Prévost avait donné ce fruit comme égal en bonté à l’atte, et lui ressemblant. Je n’ai pas eu de peine à m’en procurer un plant de ma cousine, de quatre qui sont chez elle, et j’en aurais eu deux, s’ils n’avaient pas été trop forts. D’ailleurs, je compte sur les boutures, et vous en donnerai. Ces pauvres arbres étaient dans lèà framboisiers des Moluques, qui montaient à 5 et 6 pieds ; aussi sont-ils moins beaux que celui de M. Ceré.

J. Hubert.

29 germinal an VII.

Je continue mes expériences sur la chaleur des fleurs du chou caraïbe; mais que je regrette de n’avoir pas plus de thermomètre , pour en faire trois ou quatre par jpur, afin de profiter de la saison des fleura! Celui que j’ai, au mercure, a la boule cylindrique, en sorte que, en enlevant la moelle avec Un emporte-pièce, il s'y trouve logé au mieux, et là un seul spà(üoe donné 39 à 40° * Mon

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<1) Anone.

second est gros; il faut l'entourer de cinq spadices au moins, lout cela ne peut être comparable. Quel f . . . pays pour faire des recherches !

Je vous envoie la copie que M. Ceré m’a envoyée des découvertes faites en 1797. Vous serez enchanté de plusieurs. Ah ! mon ami, quelle marche font les sciences ! Üt nous ici, nous sommes à cent ans des connaissances acquises, depuis que nous ne recevons plus rien qui nous mette au courant. Faites lire cet extrait; vous me le renverrez ensuite.

J. Hubert.

Saint-Benoit, le 8 novembre 1799.

Je commence, mon ami, ma lettre, pour ne la finir que dimanche, mon porteur ne devant partir que lundi.

Du Petit-Thouars, que j’ai vu hier soir, m’a dit qu’il vous avait écrit fort longuement, à l’occasion de notre voyage au volcan. Cela fait que je vous en dirai peu de chose, pour ne pas nous répéter. Ce voyage intéressant a été heureux, sous tous les rapports. J’ai fait des obstacles insurmontables pour empêcher ces messieurs d’aller, comme je 1 ai fait dans d’autres voyages, sur le bord du cratère, parce que, pour descendre Je rempart, il y a de très-grands dangers. Que notre naturaliste y fût tombé, c eût été un grand malheur, mais c’est son métier; mais que Dumorier , ses beaux-frères mariés , mes neveux y eussent péri , on m’aurait fait des reproches, parce qu ils n avaient que faire là. Ils ne savent y rien voir. D ailleurs, tout cela n’eût rien ajouté au succès du voyage. Au reste, depuis que j’ai passé par cette descente, que nous avons appelée Du Diable, un détachement, n'ayant pu parvenir au fond, a été obligé de passer la nuit dans le rempart, et un blanc et son noir y ont péri de froid. C était le 20 juin. Vous voyez donc quily a vraiment du danger, et qu’il ne convenait pas d y faire passer des gens qui n’auraient tiré aucun parti de cette visite, excepté le naturaliste,

Vous m avez parlé, mon ami, d’une plante rampante, je crois, dont vous vous servez comme d’un purgatif doux. Je n ai pas votre lettre sous les yeux, pour vous en rappeler le nom. Je vous en demande des graines, et une petite instruction* Cela nous sera très-utile* Nous

sommes ruinés par les chirurgiens (pas moi, qui heureusement m’en passe) ; mais, mon ami, la prise d’émétique, 20 livres de café ! et on en donne à la pre-

mière vue du malade. La visite à la ville avec cela fait 30 livres, le premier jour. Pas de petite maladie qui ne coûte 4 à 6 balles. Comment payer cela ?

Saint-Benoit, le 12 mars 1800.

Enfin, mon ami, le soleil reparaît; j’en profite pour vous donner de mes nouvelles.

Le coup de vent du 19 février a fait du tort au maïs en fleur, en a fait aussi à celui qui était mûr, que le vent a couché, et que la longue pluie qui a suivi a fait pousser ou pourrir. Celui encore qu’on venait de récolter s est échaufté, dans les magasins. Sans donc un trèsfort coup de vent, nous avons perdu beaucoup de maïs. Les riz de fin de septembre étaient mûrs et les derniers en fleur; les uns et les autres ont beaucoup souffert; mais le plus grand mai a été l’effet général de la terreur d’un coup de vent, le 3 de ce mois, qui a fait couper et laisser sur la terre du riz mûr. D’autres ont ramassé ce qu ils ont pu, à la main. Tout cela a germé en partie, et en raison du plus ou moins de logement qu’on avait. Les pauvres ont perdu, dans ce cas, plus que les autres.

Dans ces désastres différents sur les riz, on a remarqué que celui des Seychelles a toujours moins souffert. Il ne germe surtout pas aussi vite que les autres ; et , en effet, lorsqu’on le plante, il tarde à lever sur les autres, de trois jours à peu près. Beaucoup de café tombe depuis hier , et ce tort sera grand.

Vous voyez, mon ami, que le canton a souffert. Dieu veuille que cela soit fini pour cette année ! Eh bien! mon ami , le coup de vent de l’île de France , le nôtre , est- ce encore la lune qui a pu en être la cause ? Le Père Cotte croit bien que la température générale revientà chaque révolution de 19 ans. Je le crois; mais la température générale n’est pas un ouragan, qui ne passe que dans un point du globe, La lune est pleine ici, comme à l’île de France, lorsqu’il y a ici calme, et coup de vent là-bas.

Un de mes fruits à pain est tombé , piqué par une

mouche, ou blessé par accident. Nous avons bien vu que l’intérieur ne ressemble pas plus à l’autre (1) que l'eitérieur.

Je suis étonné du voyage de notre savant ami (2) , surtout au Fort-Dauphin, ou est déjà M. Chapelier. Je ne vois rien en végétaux intéressants qu’il puisse nous rapporter, et je crains qu’il ne nous vienne encore de mauvaises herbes. et des insectes destructeurs, comme l’escargot. Je crains surtout les insectes, et je vais me mettre à les observer. Car déjà beaucoup d’observations me prouvent que ce qu’om attribue ici, pour la végétation, à la réussite des différentes plantes , en hiyer, ou en été, dans un quartier sec ou pluvieux, dans les hauts ou dans les bas, que beaucoup,, dis-je’, de ces différences dans là végétation ne viennent que de l’effet des insectes. En décembre, mois opposé, pour la température, à juillet, où l’on plante les haricots, j’ai vu de superbes haricots, et le plus souvent ils périssent après avoir fleuri. Eh bien ! dans ce dernier cas, regardez au pied, vous le trouverez crevassé, et observez de plus près, vous verrez encore quelques vers de petites chrysalides, d’où sort une petite mouche noire. En prenant un pied de haricot, avant que les mouches s’envolent, j’en ai vu une fois onze. ^

26 ventôse (17 mars).

Faute d’occasion , ma lettre n’est pas encore partie. Du Petit-Thouars est idi. Il m’a parlé de ce que dit Lamarck, daris son quatrième volume de l’Encyclopédie, sur la chaleur de Y arum ; veuillez, mon ami, me copier tout au long ce qu’il en dit, sur la chaleur seulement, j’ai enfiti oFservé la fleur de nos songes ordinaires. J’y ai trouvé une chaleur si faible , qu’il faut la chercher comme je l’ai fait, pour s’en apercevoir. N’ayant à la fois qu’un seul spadice, je n’ai pu en envelopper le thermomètre. Les spadices sont trop petits, pour y ficher cet instrument, comme dans l’autre arum.

Il n’y a pas de mai qui ne produise un bien ; tous les oiseaux encore dans les nids ont péri, par la dernière longue pluie.

(4) Le Rima.

(2) Du Petit Ihouarso

» . Ci

Envoyez chez M. Rochetain pour voir des tasses à café , et marquez-moi ce que c’est , surtout si elles ont des anses; sans cela je n’en veux pas. Il en donne quatre douzaines à la balle , ce qui vraiment est à bon compte.

Si madame Le Comte le sait , combien donne-t-on de livres de bon poivre pour une balle de café ?

J. Hubert.

Estimation, par approximation,

des productions annuelles de la paroisse Saint-Benoit. — 1792.

Café.

Depuis dix ans environ , la paroisse Saint-Benoit donne, dans les meilleures années , qui n’arrivent que tous les trois ans à peu près, huit à dix mille balles de café, et l’on peut compter, en moyenne, sur huit mille balles. L’année dernière a été extraordinaire ; il a été fourni au moins douze mille balles; mais, cette année, il n’y en aura pas sept. On doit s’attendre à voir aller à un million nos récoltes, par l’avantage que produit le boisnoir de faire réussir les cafëtèries dans les vieilles terres, et dans les bas, où elles éprouvent moins de mortalité que dans les hauts, où elles donnent beaucoup plus et je crois qu’on peut ajouter que le café des cafèteries eni vieille terré et dans les bas est supérieur à celui que donnent les cafèteries en terre nouvelle et dans les haUtë.

Pour que cette augmentation de récolte de càfé ait lieu, il faut préalablement une augmentation de bras, et point d’ouragan, comme nous én sommes préservés, depuis, 20 ans.

Coton.

Le coton est à peu près nul, dans cette paroisse. Les pluies sont trop fréquentes pour cette culture.

Girofle.

L’année dernière, on a récolté, dans toute la paroisse,

à peu près sept à huit cents livres de clous de girofle , et, cette année, il y en aura beaucoup moins, ce qui a bien trompé nos espérances , qui nous faisaient compter sur sept à huit milliers ; mais nous devons nous flatter d’en être dédommagés par la récolte de novembre et décembre 1793. En effet , s’il n’y a pas de coup de vent , et que les girofliers en âge de rapporter donnent seulement la moitié de ce qu’on peut attendre d’une récolte moyenne, je crois qu'on peut évaluer celle de l’année prochaine à dix milliers ; mais nous ne connaissons pas encore assez la marche annuelle des rapports de cet arbre, pour rien compter de certain. J’estime que, petits ou grands, il y a bien quinze mille girofliers en place, dans la paroisse. Je ne compte pas de nombreux semis, qui doubleront bientôt nos plantations.^

Muscade.

11 n’y a de muscadiers en rapport, dans cette paroisse, que trois chez moi, dont les noix, en grand nombre, ne poussent point, ou très-peu. Je présume qu’il ne fait pas assez chaud à mon jardin, quoiqu’il ne soit qu’à trente toises, au plus, du niveau de la mer.

Cardamome.

Le cardamome réussit à merveille , et donne beaucoup plus, et de plus beaux fruits, que ceux de l’Asie ; mais nous ne le cultivons pas , parce que nous savons qu’il se vend en très-petite quantité, en France et même dans l’Inde.

Poivre

Nous n’avons encore que quelques poivriers. Ceux que j’ai, depuis huit mois, sont superbes, et me donnent de grandes espérances de succès.

Grains

Le haut prix des denrées d’exportation, d’une part, et le refus ou l’incertitude de la recette des grains et légumes, d’une autre, ont fait abandonner leur culture; en

sorte que, chaque habitant n'en plantant que pour sa consommation, et quelques-uns comptant sur l'excédant des récoltes des autres, il arrive que nous sommes souvent à court de vivres pour les noirs, et de riz et blé pour nous. Cette année en est un terrible exemple ; le maïs se vend 20 livres le cent, le riz 50 livres, et on n'a pas fait, dans toute la paroisse, quinze milliers de blé. Il est cependant à remarquer que nous n’avons eu ni coup de vent, ni sécheresse, ni rats.

Consommation

La consommation de café est peu de chose, parce que la plupart des habitants boivent du triage. Celle du maïs est à peu près d'une livre par jour, pour chaque noir ; leur souper est, en générai, de racines.

En m’éloignant un peu de ce que M. Duverger désire de moi, je vais comparer nos capitaux avec leur produit net, pour prouver qu’ils ne rendent pas autant qu’on se l'imagine communément.

En supposant, par année commune, que nous récoltions, à Saint-Benoit, 8 mille balles de café, que j’estime valoir 800 mille francs, nous pouvons compter sur 6 mille noirs, quoiqu’on n’en recense que 5 mille et quelques cents. Je les estime chacun à mille francs, le tout 6 millions.

Je suppose actuellement que la paroisse ait d’étendue de côte environ cinq mille gaulettes , que j’évalue , du bord de la mer au sommet , à 2 mille francs ; cela donnera dix millions.

Nous avons donc en capitaux :

Six mille noirs. . . . 6 millions

En terres, cinq mille gaulettes environ. . . 10

Total 16 millions

Actuellement, en comparant cette somme à 800 mille francs, que produisent nos cafés, et qui sont les seuls objets que nous exportions, on peut conclure que nos capitaux ne donnent guère plus de cinq pour cent.

Je soutiens qu’ils donnent moins à Saint-Paul, où les terres sont plus chères, et ne produisent que des grains. Je sais que nous vivons de nos habitations ; mais nous

ne faisons, à Saint-Benoît, que le nécessaire, souvent moins, et jamais d’excédant, en sorte qu’il serait facile d’évalù'er nos consommations. Nos capitaux ont aussi à craindre des dépérissements, par les ouragans, la maladie et la mort des esclaves, etc. ; et j’estime les noirs et les terres à un bas prix.

Actuellement, j’applique à la Colonie, en général, le calcul d’approximation que je viens de faire pour Saint- Benoit :

L’île entière exporte, je crois, dans les meilleures années, en café, coton, grains et légumes, pour la somme environ de cinq millions, il y a 50 mille noirs dans l’île. Ce capital, ajouté à celui des terres , ne donnera encore qu’à peu près 5 %» en tablant sur 5 millions de revenu net. Voilà pourquoi l’argent à 12 pour % a écrasé plusieurs paroisses, dont on connaîtra l’affligeante position, lorsqu’on aura établi un bureau d’hypothèques.

C’est peut-être ici le lieu de faire revenir encore de l’erreur, où l’on est généralement , que le blé donne ici beaucoup plus qu’en France. Oui, sans doute , une livre de semence donne ici trois fois plus qu’en France ; mais un arpent, en France, donne autant de blé qu’un arpent ici. La différence n’est que dans le produit de la semence employée, parce qu’on sème en France , et qu’on espace ici le grain , en le plantant. Je suis même persuadé que, si on plantait le blé comme nous, en France , il produirait autant qu’ici ; mais on perdrait , en main d’œuvre , ce que l’on gagnerait en semence. C’est M. Bellier , et , je crois, M. Désisle aussi, qui ont fait l’épreuve du produit, en blé, d’un arpent de terre ici, pour le comparer avec ce que donne un arpent en France, tous deux dans une année moyenne de produits.

A Messieurs Dioré et Thibault de Chanvalon , administrateurs de l’île Bourbon.

Saint-Benoit, le 23 mai 1787.

Messieurs,

J’ai reçu aujourd’hui la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire le 10 du courant.

J’ai l’honneur de vous écrire, Messieurs, pour vous remercier de l’apostille flatteuse pour moi que vous avez

bien voulu mettre à mon mémoire. Je vous aurai toute la vie la plus vive reconnaissance, quand même ma demande n aurait pas de succès.

Je crois, Messieurs, que vous verrez avec plaisir les deux extraits de lettres que je prends la liberté de vous adresser ci-joints. Ces lettres sont relatives aux épiceries; lrune est de M. le contrôleur général Melon, et lautre de M. K/balanec, mon correspondant à Lorient. C est encore moi, qui, ayant fait le premier envoi d'épiceries françaises, pour être vendues en France, ai donné 1 occasion d’en savoir le prix à Lorient, et de faire supprimer les droits mis sur les espèces hollandaises.

Il vient de m arriver à l’île de France des creusets et autres ustensiles nécessaires pour faire en petit des essais de verrerie. J avais fait ces demandes ayant fait des recherches et des études snr cet art, et il m’a paru que, avec un sable de verre de Saint- Joseph, on ferait, même sans fondant, des verreries à peu de frais (pour les matières).

Si mes essais ont du succès, et surtout si mes moyens me permettent de les tenter, j’aurai fait naître cette branche de commerce ici, avec des dépenses dont un autre tirera les profits. Ce sont mes essais qui ont produit de même la sucrerie de M. Beaulieu.

Pardon, Messieurs, si j’entre dans ces détails ; mais j ai à cœur de justifier ce que vous avez bien voulu dire et écrire de moi.

J ai 1 honneur d’être avec respect, Messieurs,

Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

J. Hubert.

Affaire Ucllevîlle

Du 6 FRUCTIDOR AN V

L Assemblée coloniale, délibérant sur le dernier article de l’arrêté qu’elle a pris hier, établissant la contribution d une piastre par tête de noir, lequel article porte que cet arrêté sera envoyé au peuple comme loi proposée; '' ‘ * ‘

Considérant que l’envoi de cette loi à l'acceptation du

peuple, s'il était fait dans les formes ordinaires, rejetterait à plus de deux mois sa mise en vigueur ;

Considérant que cependant les circonstances sont telles que non seulement le défaut d’acceptation de cette loi, mais encore le plus léger retard dans la perception de la contribution quelle établit, compromettrait évidemment ie salut de la Colonie , d’où résulte la nécessité :

1° De la faire délibérer dans le plus bref délai sur cette loi ;

2° D’exposer aux yeux du peuple assemblé la situation alarmante où se trouve la Colonie, et l’indispensable nécessité, pour elle, de subvenir à des paiements dont l’interruption, si elle était plus longtemps prolongée, la précipiterait infailliblement dans l'anarchie ;

L’Assemblée déclare qu’il y a urgence et arrête :

Article 1er.

Les assemblées primaires seront convoquées dans le plus bref délai, et extraordinairement, par le Directoire, à l'effet de délibérer, par oui et par non, sur l’arrêté du cinq courant, qui établit la contribution d’une piastre par tête de noir.

Article 2.

Il sera nommé des commissaires dans le sein de l’Assemblée coloniale ; leur mission sera uniquement d’aller éclairer les assemblées primaires sur l’état de la Colonie, et de leur démontrer qu’elles ne peuvent prononcer le rejet de l'impôt qui leur est proposé, sans en prononcer en même temps la ruine.

A cet effet, les commissaires leur donneront connaissance de toutes les pièces reçues tant de l’île de France que des administrateurs particuliers de la Réunion, annonçant, les unes qu’il ne lui serait fait dorénavant aucun envoi de fonds, ni d’effets d'approvisionnements; les autres, le dénûment absolu de la caisse et des magasins de la République en cette Colonie, et l’impossibilité de subvenir, autrement que par les secours les plus prompts, à la subsistance et à l'entretien de près de 400 rationnâmes, sans autres ressources que leur solde, dont ils n’ont la plupart rien touché depuis plus de deux mois.

Les commissaires rendront aussi compte au peuple de toutes les mesures prises ou projetées par l'Assemblée coloniale, à l'effet d'opérer la réduction à leur minimum des dépenses tant extérieures qu’intérieures, et l’administration la meilleure possible des subventions qui seront fournies par la Colonie.

Et sera le présent envoyé au Directoire, etc.

L’Assemblée, après avoir fixé à cinq le nombre des commissaires à envoyer aux assemblées primaires des cantons, procède à leur nomination dans les formes ordinaires. Il résulte, des scrutins dépouillés et vérifiés , que le citoyen d’Emery a été élu pour le canton Saint- Denis, Villentroy pour le Nord-Est, Hubert pour l'Est Dureau pour le Sud, et Tourris pour l'Ouest.

Rapport an Comité de Sûreté

Par Joseph Hubert , son commissaire au canton du Sud, le 1 8 avril 1798 (24 germinal an VI)

Nota. — Le Comité m’a invité à ne pas lire ce rapport , parce qu’il était contraire aux vœux ardents de tout le monde et de l’Assemblée.

Citoyens ,

Nommé par vous commissaire au canton du Sud , le

10 de ce mois, je partis, dans cette même nuit, pour Saint-Benoit, et, le 13, j’étais à Saint-Pierre , où j’étais annoncé et attendu avec plaisir. Je vis bientôt les citoyens chez eux particulièrement ; je les vis à l’église et en quelques autres lieux réunis , et j’eus la satisfac^ tion de trouver partout la même résolution de repousser tout ennemi. Je vis encore avec plaisir que Saint- Pierre était un des cantons de la Colonie qui avaient le plus payé de la contribution d’une piastre , puisque, en y comprenant le reliquat de l’imposition de 1,250 livres,*

11 ne redoit pas quatre mille francs. Je trouvai l’esprit public fortement prononcé pour repousser les Anglais , et fermement persuadé que la mission de notre collègue Rivière à l’île de France était pour combiner les moyens et les mesures d’appeler en cette île la protection de

cette nation ennemie de la France, ce qui forcerait le par * ti opposant à l’île de France de se rendre aussi. Je montrai, a cette occasion, la lettre du Comité dont était chargé Rivière. On crut y voir un pouvoir tacite de tout concerter avec l’île de France et la promesse d’y souscrire. Je démontrai qu’il était ridicule de penser qu’on pût appeler une croisière , qui ne pouvait mettre que 200 ou 300 matelots à terre , que le commodore n’exposerait pas aipsi à être égorgés après son départ. Enfin , je n’ai pu faire revenir le très-grand nombre de cette prévention , qui est un des motifs de l’insurrection.

Le vendredi saint, je me rendis à l’église de Saint- Louis , après m’y être annoncé, et avoir vu plusieurs habitants de cette section , lesquels me flattaient du succès de ma mission, quelques jours auparavant. Je fus trompé dans cet espoir. Pendant la messe, je causai avec quelques citoyens que je connaissais. Bientôt des groupes m’entourèrent. Je fus écouté avec attention, et il me semblait voir que ce que je disais produisait un bon effet; mais quelques voix s'élevèrent et dirent qu’on ne payerait pas, et qu’on me dirait pourquoi à l’assemblée.

Après la messe, on se rendit à la maison commune, en très-grand nombre. Je prévins que je ne constituais pas d'assemblée délibérante, parce qu’il ne s’agissait pas de prendre un arrêté si on paierait ou non. J’avais préparé par écrit les raisons que je croyais les plus propres a les persuader de la nécessité de payer, et j’appuyai très-fort que c’était à la Colonie qu’ils manquaient en ne payant pas, puisque c'était elle qui avait consenti l’impôt et l avait payé, excepté eux. Plusieurs demandèrent à parler, et tous donnèrent, pour raison de ne pas payer, qu’ils voulaient auparavant un compte, et que l’ Assemblée n’avait pas fait de réforme, enfin que 1 on ne payait pas les fonctionnaires publics. Je dis à un de ces orateurs : « Si je vous promettais une somme, me trouveriez-vous fondé à vous en demander compte avant que je vous l’aie remise? » Je répondis victorieusement aux autres objections, et surtout à un qui crutm’embarrassser en parlant des comptes de l’année dernière. Je vis ce compte placardé à la maison commune où nous étions, et je le lui montrai.

On reprocha à l’Assemblée d’avoir engagé à planter du blé et de ne plus vouloir l’acheter , comme si , ainsi que je leur ai dit, l’Assemblée avait d'autres moyens que

if

ceux de la Colonie. Enfin, je témoignai le regret de n’avoir pu les persuader , et je sortis. J'ai oublié de dire que, dans cette Assemblée, se trouvaient plusieurs habitants de ma connaissance, qui blâment Je refus de payer, et qui ont payé dès les premiers moments, mais qui ont tenu silence; il y en a d’autres qui ont payé, et qui n'osent pas le dire.

Dans toutes ces réunions et dans les conversations que j'entendais, il était toujours question des 150 hommes destinés pour le Gol. Je leur ai sur toutes choses dit que, dans les jeunes gens de Saint-Benoit, jetais sûr qu’il se trouvait des Justamond, parents des Payet, si nombreux dans cette section, et que certainement ils ne viendraient pas, si c’était pour leur faire la guerre par des arrestations. Ils m’ont répondu que la plupart de cette réquisition n’étaient pas dans le mystère, ni moi non plus. J’entendis de toutes parts jurer qu’on ne les recevrait pas qu’ils étaient assez pour repousser tout ennemi, et qu’ils ne voulaient pas plus qu’aucun canton être égorgés par les noirs.

Je restai dans la section le 17 et le 18, et je me proposais d’aller encore à la messe le dimanche de Pâques, et, l’après-midi, chez les orateurs qui s’étaient prononcés le vendredi ; mais, de grand matin, ce dimanche 19, je reçus deux courriers successifs du Maire, pour m’appeler promptement à Saint-Pierre. En traversant Saint- Louis, je courais aux maisons où je voyais des citoyens préparant leurs armes. Je fus au corps de garde, où déjà une cinquantaine étaient réunis, par l'effet de l’alarme tirée à Saint-Pierre, qu’on attribuait à l’arrivée, dans la nuit, de 40 hommes par la Plaine, qui s’étaient emparés du poste de Saint-Pierre et des poudrières. Pour détruire ce bruit, je leur montrai la lettre du Maire , qui me disait que c étaient , au contraire , 40 hommes de Saint-Pierre. Eh bien ! me dit-on, c’est qu'on sait que par la Plaine on marche sur Saint-Pierre. Je vis partout un air de défiance à mon égard, et depuis, j’ai appris que les agitateurs avaient dit que j’étais resté 24 heures chez mon ancien et respectable camarade et ami Hénault, pour correspondre avec les troupes qui venaient par Saint-Leu.

Je continuai au galop ma route pour Saint-Pierre, et rendis au lieu du rassemblement, et je m'adressai à Beileville, qui était au milieu de sa troupe. Je parlai

longtemps et répondis à tout. Je jurai, sur tout ce que j’avais de plus cher, qu'il n’y avait pas de troupes en marche. Je fis voir la lettre du président du Comité, qui me marquait que je serais prévenu du jour du rassemblement au Gol ; je crus devoir promettre même de me rendre à Saint-Denis, pour demander le rapport de l’arrêté des 150 hommes pour le Gol, s’ils voulaient se retirer. Mais Belleville me dit qu’il voulait qu’on leur livrât le Comité. Je lui dis que le Comité appartenait à toute la Colonie, et qu’il amènerait la guerre civile. Enfin mille imprécations se firent entendre contre le Comité. Belleville me dit qu’il avait fait tirer l’alarme, parce que les citoyens voulaient sauver la Colonie, que le Comité voulait perdre, etc. Il m’est impossible de rappeler tout ce que j’ai entendu et ce que j’ai répondu, dans trois quarts d’heure que je suis resté ainsi entouré de plus de 200 personnes.

Je me rendis ensuite à la municipalité, qui était paralysée, et recevait à tout instant des réquisitions signées Belleville, et au nom de la loi, pour avoir du bœuf, pain, arak, chevaux, noirs, etc. Bourayne, le garde-magasin de l’Etat, fut conduit par 30 hommes à son magasin, pour faire des livraisons. Belleville en tout mettait de l’ordre et agissait comme une autorité légitime. Il fut fait par lui défense de s’enivrer, et personne ne se soula. A onze heures. Saint- Joseph était arrivé. On fit la revue des compagnies et des armes, qui, depuis quelques jours, avaient été réparées, et dans le meilleur état.

Ce même jour, dimanche 19, à deux heures et demie, un courrier, à toute course de cheval, arrive de Saint- Louis. Il annonce que les troupes pour le Gol sont rendues à Saint-Leu, et que déjà on a entendu des coups de canon, et on ajouta qu’il y avait eu une affaire entre les deux avant-gardes, et que le sang coulait. Cette nouvelle me détermina à prendre mon cheval, et à aller à Saint-Louis, et même à Saint-Leu. Belleville fait tirer de nouveau l’alarme, et, dans une demi-heure, les troupes, canons, caissons sont en route et courent plutôt qu'ils ne marchent. Ils se rendirent, sans un moment de repos, à Saint-Louis. Au moment de ce départ, le serment des troupes fut fait de ne point abandonner leur général ; celui-ci fit le sien dans le même sens. Chaque garde national, et, je le dis avec peine, les habitants de Saint-Joseph même m’appelèrent traître. Une rumeur,

ou plutôt une fureur se dirigeait contre moi. On répéta mes protestations du matin, et c'était, suivant eux, pour que le coup réussît mieux que je faisais des serments. Je venais de partir, disaient-ils, pour rejoindre les troupes de leurs ennemis. Mes amis craignaient pour moi ; Robin, officier municipal, mit son écnarpe dans sa poche, et courut me rejoindre, parce qu’il me croyait exposé.

En arrivant à Saint -Louis, je trouve tous les citoyens en armes au corps de garde. Je me rends au milieu d’eux ; je leur demande quelle assurance ils ont qu’il y ait des troupes à Saint-Leu. Ils me dirent : Nous en sommes sûrs ; on le dit, et on a tiré du canon. J’avais moi-même entendu le canon. Je leur dis : Donnez-moi deux hommes à cheval, et je vais à Saint-Leu, et vous saurez, au retour de vos courriers, la vérité, et je leur promis de revenir le lendemain. Ils m’en demandèrent ma parole. Je leur dis que, s’il y avait à Saint- Leu des troupes, et qu’il fallût venir aux prises, je me mettrais entre mes compatriotes armés, et que je voulais être tué avant de voir couler leur sang.

Je partis, et je trouvai, à l’Etang-Salé, l’avant-garde de 60 hommes environ, qui était en fureur. Je reçus, un moment avant, la lettre du Comité, qui annonce l’insurrection de l î e de France. J’expédiai un de mes cavaliers, pour la porter à l’officier public de Saint- Louis, et lui dire de la faire passer au maire de Saint-Pierre. Cette avant-garde ne voulut pas que mon autre cavalier continuât de m'accompagner. C’était un citoyen nommé La Motte Videl, qui fut même invectivé. Robin voulut continuer la route de Saint-Leu avec moi; mais on ne le voulut pas. Il mit son écharpe ; on lui dit qu’on ne le connaissait plus. Ils me proposèrent de me faire accompagner, et Robin allait s’en retourner, lorsque Gaspard Potier, revenant de Saint-Leu et de l’assemblée électorale, arriva. Il désabusa une grande partie de ces citoyens trompés ; mais il parut suspect à d’autres. Gaspard apprit que les coups de canon entendus avaient été tirés par le chevalier Roburent au dessert.

Je me déterminai alors à ne plus aller à Suint-Leu , et, malgré des conseils de prudence, que l’on me donna, de ne pas aller au lieu de la réunion, qui venait à l’instant même de s’opérer, des insurgés de Saint-Pierre et de Saint-Louis, furieux contre moi, je fus les rejoindre,

et fus mal reçu, malgré l’assurance que Gaspard Potier leur donnait qu’il n’y avait pas de troupes à Saint-Leu. Belleville ne me répondit pas, et Gaspard ne persuada que ceux qui désiraient apprendre la bonne nouvelle qu’il n’y aurait pas de sang répandu. Je vis le curé Lafosse armé d’un pistolet, et qui échauffait les esprits ; il était, lui, furieux et écumant de rage, toujours contre le Comité, qui voulait faire des enlèvements, et livrer la Colonie aux Anglais. Je fus bientôt seul. 11 semblait que personne n'osât me parler. Cependant un citoyen me ait qu’il craignait qu’on ne me laissât pas partir. Je voulus tout de suite m’en assurer. J’appelai Gaspard et demandai mon cheval. On ne fit aucun obstacle à mon départ; mais il semblait que chacun craignît de m’approcher à mon passage.

Arrivés à la Rivière d’ Abord, Robin et Gaspard, et des domestiques envoyés, apprirent partout qu’il n’y avait point de troupes à Saint-Leu, point de bataille, ni de sang répandu par conséquent, et enfin qu’il ne m’était rien arrivé.

Lundi 20. Le matin, je me rendis au corps de garde. Je demandai à ces citoyens si j’étais encore un traître, comme la veille, et je vis dans beaucoup, et surtout dans mes amis de Saint-Joseph, le regret de m’avoir soupçonné. Les gens sensés, et qui cra’gnaient la suite d’une pareille insurrection, me témoignèrent Je désir de me voir retourner à l’Assemblée, pour demander le rapport de l’arrêté pour la réunion des 150 hommes au Gol. Je dis au chef commandant le poste de faire dire au détachement de la Plaine de me laisser passer, si je me présentais. Bientôt après, arrive l’ordre de Belleville, toujours à Saint- Louis, d’ein pêcher toute communication avec les autres cantons, et cela sur une lettre, qu’il a décachetée, d’un particulier de Saint-Denis à un autre de Saint-Pierre, qui dit que huit personnes mal intentionnées, qui veulent perdre la Colonie, sont seules coupables de ce qui se fait. Le bruit se répandit, et

ie l’ai entendu de gens qui pouvaient le savoir, que Belleville allait se rendre à Saint-Denis, arrêter le Comité, qu’il serait soutenu par les cantons du Vent, avec lesquels il avait des relations à ce sujet, et j'en ai pour preuve que les mécontents disaient que le commandant de Saint-Benoit avait voulu désarmer la garde nationale, afin qu’elle ne pût se défendre contre les

Anglais, ce qui, en effet, a été proposé, à ce que j’ai appris en arrivant ici ; mais c’était pour réparer les fusils, et les conserver, au contraire, en état, en cas que nous fussions attaqués par les Anglais. J’avais d’autres assurances que Saint-Benoit et Saint-André étaient travaillés. Il me tardait d’en instruire ce canton; mais toute voie allait être fermée. Je ne pouvais plus écrire, ni recevoir de lettre du Comité. J'étais sans pouvoir, et je devenais suspect aux chefs des insurgés. Je crus alors que je devais quitter mon poste, pour prévenir Saint- Benoit et les autres cantons du Vent, et pour rendre compte au Comité de l’état des choses, et, j’aime à le dire, je ne l’ai quitté que lorsque je ne voyais plus de danger pour moi.

Voilà, citoyens, le narré des événements passés au canton du Sud, et de ma conduite, et des raisons qui m’ont ramené à l’Assemblée. Je dois actuellement, pour remplir le but que je me proposais en venant ici, vous dire l’état et l’effet de cette insurrection, et l'esprit public du canton. J’ai plutôt soupçonné que d’avoir entendu ceux qui désapprouvent cette insurrection. Tout tremble sous le pouvoir de Belleville et tout marche sous ses ordres. Mes compatriotes sont furieux, et croient fermement que les 150 hommes sont pour arrêter : 1°

26 personnes, dont l’état a été envoyé de Saint-Denis, qui est, disent-il, écrit de l’écriture d’Ozoux ; 2° qu’on doit arrêter ceux qui ont renvoyé l’huissier Bimont, et, à Saint-Louis, les signataires de la pétition qu’ils vous ont adressée. Ils croient que le Comité veut nous livrer aux Anglais, pour se sauver de la vengeance du Directoire; i.s disent qu’il s’est fait donner des pouvoirs que l’Assemblée n'avait pas celui de déléguer; ils disent que l’on en veut à tous les patriotes. Après cela, plu- * sieurs membres sont désignés comme les plus coupables ; un seul ne mérite pas leur haine.

Parmi ceux qui sont les plus montés, j’ai été affligé de voir un habitant de Saint-Joseph, père de 20 enfants, riche de 50 noirs, âgé de 70 ans. Il avait deux pistolets et un fusil, et, arrivant de cinq lieues, il n’a pas voulu rester au poste de Saint-Pierre, et a marché à Saint- Louis. Il est proche parent de la femme de Belleville, et en a beaucoup aux cantons du Vent, où il a toute sa famille. Tous regardent Belleville comme le sauveur de leur pays contre les aristocrates. Ce mot répété sou-

vent prouve que la journée du 4 septembre à Paris a peut-être contribué à celle du 19 germinal ici.

Plusieurs citoyens, sur lesquels je peux compter, assurent que, dans les rangs se sont trouvés deux esclaves armés, et qu’un ami de Belleville le lui a fait remarquer; celui-ci a répondu : Mêlez-vous de vos affaires.

Je ne puis vous dissimuler aussi qu’une famille respectable et riche m’a dit que, depuis deux jours, on répondait parmi leurs noirs que deux ou trois chirurgiens étaient occupés à leur préparer des poisons.

La Rivière d’ Abord est consternée. Ceux mêmes qui partagent le mécontentement presque universel contre l’Assemblée et surtout le Comité, tremblent des suites du pouvoir de Belleville, s'il continue à tenir armée sa garde nationale. Tous désirent le rapport de l’arrêté pour les 150 hommes ; ils désirent aussi celui qui oblige les commis des postes d’envoyer au Comité les lettres de chaque canton. En effet, cet arrêté, que j’ignorais à mon départ, quoiqu’il fût déjà pris, a produit le plus mauvais effet. Saint-Pierre se plaint de ce que ses lettres pour Saint-Paul doivent aller à Saint-Denis auparavant, et de ce que celles de Saint-Paul pour Saint- Pierre sont dans le même cas.

Le mécontentement est encore général sur ce que les commandants des trois sections doivent se trouver sous les ordres de Yolf, qu’ils n’ont point choisi.

Enfin je n’ai pas vu six personnes qui ne soient fermement persuadées que les 150 hommes sont pour opérer des arrestations. Ceux mêmes qui les craignent le moins le croient.

Quant au cas de l’arrivée d’une frégate de France, on * croit, dans les trois sections, que le vœu de la France n’est pas de nous égorger et de perdre ses deux colonies ; mais j’ai entendu dire qu’on ne tirerait pas sur des Français, sans être assuré que ce serait là leur mission.

Citoyens, après vous avoir fait connaître ce qui s’est passé au canton du Sud, et l’état des esprits des citoyens en général, je vous demande la permission d’examiner le parti que nous avons à prendre dans une occasion aussi difficile.

On ne peut nier un moment que, dans l’état actuel des choses, le but que vous vous êtes proposé, en fai-

sant la réquisition pour le Gol , ne peut plus avoir son effet. Ne doit- on pas toujours rapporter un arreté, lorsque son exécution trouve des obstacles du genre de ceux qui nous ont occupés, et sur lesquels on ne comptait pas?

Mais, dit-on, la Colonie est perdue, si vous fléchissez. Quoi ! l’Assemblée constituante, la Convention ont trop souvent rendu des décrets, et rapporté d’autres, par l’influence des galeries, et vous ne voudriez pas céder à quatre ou cinq cents hommes armés, dont Pinsurrection embrasera peut-être toute la Colonie 1 Nous ne sommes pas ici la Convention et n’avons-nous pas vu les Chaumières dicter des arrêtés à l’Assemblée coloniale, qui a cru que, en cédant, elle évitait un plus grand mal que celui que la résistance pouvait produire ?

Ne comparez pas ceci à ce qui s’est passé pour les Baco et à l’îie de France dernièrement. Quelle différence ! Ceux-la étaient casernes; ils étaient eux seuls dans la Colonie. Ici il faut faire quinze lieues, et passer dans des routes bordées de bois, d’où l’on peut tirer sans être vu. Ici, encore une fois, quelle différence, mon Dieu ! Ce sont des créoles, des parents, des amis, auxquels il faut mettre les armes à la main et pousser lés uns contre les autres. Et êtes -vous bien sûrs que ceux qu’on veut réduire ne trouveront pas des partisans dans ceux que vous emploierez contre eux? Déjà j’ai entendu dire, à Saint-Pierre, que leurs frères des autres cantons reconnaîtront qu’ils se sont trompés, et que, loin de verser leur sang, ils s’embrasseront. En rapportant votre arrêté, vous ferez cesser les craintes des uns et les motifs des autres de s’être armés et rassemblés. Ces motifs disparus, chacun sentira le besoin de retourner chez soi, et cette force se dissipera d’elle-même, et cela, ah! mes collègues, sans verser une goutte de sang. L’erreur reconnue, les agitateurs seront abandonnés et dénoncés par ceux qu'ils ont trompés.

Attendrez-vous encore, pour le rétablissement de la paix dans la Colonie, des nouvelles favorables de France ? Ressouvenez -vous d’avoir vu ici les clubs, les Chaumières, les amis de l’ordre paraître et s’anéantir d’euxmêmes aux nouvelles du 3i mai et du 9 thermidor, et produire ici une action et une réaction, entre les deux partis qui divisent la Colunie depuis la Révolution. Et , je vous le répète, la journée du 4 septembre a fait celle

ta

du 19 germinal. La crainte des arrestations ici en a été le motif. Encore une réflexion, citoyens, sur le parti que vous voulez prendre d’employer la force. Elle sera victorieuse ou elle ne le sera pas, et, dans les deux cas, nous sommes également exposés à de grands malheurs ; car ce parti, s’il était vaincu, chercherait à se venger en soulevant l’intérieur. Ainsi donc nous avons à craindre même leur défaite.

Je ne vous ai pas accusé plus tôt, mon cher Monsieur, réception de votre nouvelle brochure , parce que je voulais, en même temps, vous rendre compte de l’impression que cet ouvrage a faite dans notre île. Je n'ai pu d’ailleurs ravoir mon exemplaire qu’hier; il a couru toutes les habitations de mon quartier.

Vous avez eu raison de prévenir qu’on serait mécontent de vous, à Bourbon. Je crois, Monsieur, que nous avons, en effet, quelque raison de nous plaindre. Je ne suis point chargé cependant, de la part de mes compatriotes, de vous écrire à ce sujet; ma correspondance avec vous m’en donne l'occasion , et votre amitié pour moi, ainsi que votre indulgence, me donne la témérité de combattre quelques-unes de vos opinions, et de relever plusieurs erreurs que vous n’avez commises que parce que vous avez été mal instruit.

Nous observons premièrement, Monsieur, que, dans les premières pages de votre livre, vous vous proposez de venger les deux colonies du mal qu’en a dit l’auteur que vous critiquez, et nous voyons, au contraire, que vous ne combattez M. Sonnerai, à l’article Bourbon, qu’à cause de l’avantage qu’il donne à notre île sur la vôtre. Vous vous plaignez que plusieurs auteurs en ont dit la même chose. L'un d’eux, dites-vous, peut avoir été trompé, s'il n’a visité que les habitations et les campagnes de notre colonie. Nous voulons un instant que les habitants aient induit en erreur le voyageur dont vous pariez ; mais les campagnes qu’il a visitées, n’ont pu l’induire en erreur ; il aura vu nos travaux, notre in-

A Monsieur de Cossigny, Saint-Benoit, le 22 décembre 17S4.

dustrie, nos productions ; on ne peut mieux s’y prendre pour en juger. La suite de votre phrase, que je viens de citer, n'a fait plaisir à personne; nous ne jalousons , ne critiquons, ne décrions votre île, et, Monsieur, ce n’est point dans une lettre particulière, ni dans la conversation que vous le dites ; vous l’imprimez . C’est , ditesvous, parce que vous êtes le chef- lieu et que vous avez un port. Ces avantages nous empêchent-ils de bien vendre nos cafés, que vous ne pouvez tournir en retour aux vaisseaux, et notre ble, que vous etes forcés de venir

prendre dans nos rades, malgré les inconvénients quelles ont ?

Voici un endroit de votre ouvrage qui nous a paru tenir de partialité. Permettez, mon cher Monsieur, que je vous le fasse observer. A l’article Bourbon, vous faites une prédiction a 1 imitation de M. Sonnerat, et vous ne parlez que de 1 île de France. Il me semb.e que Bourbon pourrait partager l’étonnement de l’Europe et de l’Asie par les richesses , la variété et t abondance de ses productions, et par les ressources de sa nombreuse population ; son ten'oir est fertile, son air est salubre ; nous avons du labeur , etii n est pas mal dirigé. Nous avons, giace à vous et à M. Céré ( et nous ne tairons jamais notre reconnaissance), nous avons, dis-je, toutes les plantes utiles de toutes les parties du monde. Convenez donc, Monsieur, que votre prédiction pouvait comprenne notre île dans un article fait pour elle.

En disant ailleurs une vérité que personne ne conteste, vous avez employé une expression qui n’a paru que choquante pour ies créoles de Bourbon, qui, dites- vous, ne sont jamais sortis de leurs montag wes.Nous n’habitons point les montagnes. Les concessions de cette île prennent du bord de Ta mer jusqu’au sommet des montagnes, laissant aux propriétaires le choix de leurs demeures ; ils s établissent presque toujours dans ies bas, et se réservent, dans les partages, des emplacements, qui font, dans plusieurs familles, de petits villages. Les pas géométriques, qui servent de communes, le grand chemin, qui est partout près de la mer, et d'autres avantages décident les habitants à fixer dans les bas de l’îie leurs dem mres ; ils n habitent donc pas les montagnes, comme les montagnards d’Ecosse et de Corse.

• Ver!0n?,î lr\ün c^er Monsieur, aux passages que vous citez de M. Sonnerat, et à la réfutation que vous en fai-

tes. Je prendrai la liberté de répondre aussi à plusieurs de vos raisonnements, qui ont pour but de prouver qu’on a meilleure opinion de notre île qu’elle ne mérite.

M. Sonnerat dit que l’île de Bourbon est préférable à l’île de France, soit par son étendue, soit par ses productions. Personne ne conteste que Bourbon soit plus grande que l’île de France ; mais il n’est pas reconnu, comme vous le dites, Monsieur, que votre île ait plus de terre cultivable que la nôtre. Nous avons, il est vrai, des montagnes (dont beaucoup sont en catéiers), mais votre terre du milieu de l’île est, à peu de chose près, stérile. J’ai bien visité plus d’une habitation dans les hauts de Moka, dont une venait d’être défrichée. Le maïs ne venait pas, les patates ne produisaient pas. et les troupeaux ne prospéraient pas. Je crois donc que l’intérieur de l’île de France n'est pas plus cultivable que nos montagnes.

Quant aux productions, on ne peut disconvenir que nous faisons plus de café et de blé que vous; mais je remarque que, dans la comparaison, ou plutôt dans la compensation que vous voulez que l’on fasse de vos productions avec les nôtres, vous dites qu’il faut savoir évaluer à combien de livres de sucre , de guildive , de coton, de légumes, de volailles même répondent tant de livres de blé , etc. Pourquoi ne comptez-vous pas pour nous environ deux millions de café 1 Nous faisons aussi du coton. M. Broutin en fait annuellement à peu près cent balles de 300 livres. Nous remettons, dans les magasins du Roi, des pois du Cap et des haricots, sans compter ce que les vaisseaux prennent, pour leurs voyages et pour i’îlede France. Cet article-là répond bien à vos légumes. Vous avez oublié pour nous tous ces articles, qui emploient beaucoup de bras, et vous n’avez pas oublié de mettre en compte vos volailles. Nous pouvons dire que nous en fournissons aussi à tous les vaisseaux qui viennent s’approvisionner ici, ainsi que du saindoux, qui fait même un objet de pacotille pour votre île. Il paraît cependant, par ce que vous dites, que nous ne faisons que du blé.

M. Sonnerat, Monsieur, n’a pas eu tort de dire que les émigrations des habitants de C' tte île sont prochaines et inévitables, et il a dû en conclure que la somme de nos richesses devait diminuer. Ceci demande une discussion. Je crains de n’avoir pas le talent de rendre

clairement mes idées ; vous savez, mon cher Monsieur, tout ce qui me manque pour bien écrire; j’aurai besoin ici de toute votre indulgence. J’ai eu en vue particulièrement mon quartier, que je connais mieux que les autres, et qui, étant le dernier établi, doit être plus tard dans le cas d’avoir besoin d’émigration.

Il y a à peu près cinquante ans que les premiers habitants sont venus s’établir ici. Ils étaient en petit nombre, puisque les concessions données à chacun d’eux avaient pour bornes, jusqu’au sommet des montagnes, deux rivières éloignées l’une de l’autre d’une lieue, plus ou moins. Aujourd’hui les divisions et subdivisions entre enfants laissent à peine souvent à chacun d’eux une gaulette de 15 pieds de large.

M. Sonnerat, instruit sans doute de cette vérité, a dû en conclure (que la somme de nos richesses devait diminuer, parce qu’une cafèterie, divisée entre plusieurs et subdivisée encore, devait être coupée, en partie, ponr les nouveaux établisements, et coupée encore ou négligée pour planter des grains de première nécessité, qui sont consommés par les mêmes habitants, qui, non seulement ne font plus de café, mais ne remettent souvent rien dans les magasins du Roi. Quand on y reçoit cinq cents milliers de riz, nous connaissons quatre ou cinq habitants qui fontjla moitié de cette remise ; une trentaine de plus petits font le surplus. Dans la quantité de café que ce quartier fournit, M. Broutin seul récolte le huitième. Le reste du quartier ne fournit rien, et les trois quarts ne font pas leurs provisions pour l’année, et on en voit qui vivent de charité. M. le marquis de Courcy vous dira qu’il était assommé de requêtes, quand il venait ici, de misérables qui demandaient quelques cents livres de maïs du magasin du Roi, et cespauvres l’étaient réellement, car il fallait que le commandant de quartier et le curé certifiassent leurs états. Je connais plusieurs familles vêtues comme nos esclaves d’habitation, les enfants ne pouvant aller que chacun à son tour à la messe, parce qu’ils n’ont entre eux qu’un ou deux rechanges de toile bleue assez propres pour paraître à l’église.

J’ignore le nombre des habitants de notre quartier ; mais on peut le savoir à peu près par celui des milices. J’ai vu , avant la levée des volontaires , et les nouvelles concessions du quartier des Moluques, sept compagnies de cinquante hommes chacune, issus et leurs familles de

huit à dix souches, une de ces compagnies de milices portant tous le nom de Boyer, et tous parents. Cette population augmentant si promptement, et la misère des habitants augmentant dans la même proportion, les émigrations deviendront d’une nécessité absolue ; elles sont donc inévitables, et la somme des richesses ou des remises à dû diminuer. Cependant ce dernier effet de la subdivision des terres a un terme; son excès produit un avantage déjà observé, et qui va opérer, peu à peu, une révolution salutaire dans notre île, et voici comment: Un habitant qui n’a qu’une gaulette de large jusqu’au sommet, ne peut cultiver un terrain si singulièrement figuré. Il vend, ainsi que quelques-uns de ses frères, à un homme aisé ; les autres sont bientôt obligés de vendre aussi, parce qu’ils sont volés par les esclaves du nouveau voisin. Celui-ci profite d’un moment de disette; il achète, par petites parties, toutes les parts, et forme un bien à revenu d’une étendue de terre qui faisait à peine vivre ses propriétaires, étant divisée. Je connais oéjà un nombre d’habitations formées par la réunion de petites portions. Mon frère et moi sommes dans ce cas-là ; j’ai acheté cinq parts de quatre gaulettes de large sur vingt de profondeur. Les autres n’étaient guère plus grandes, et, si mes moyens me le permettaient, je m'agrandirais encore beaucoup ; on m’obsède pour me faire acheter. Il est donc certain qu’après que les subdivisions ont diminué la somme de nos richesses, elles vont contribuer à les augmenter beaucoup. Il y a d’ailleurs, dans ce quartier, encore bien des terres non défrichées. Des habitants riches en ont acquis depuis longtemps et ne les travaillent point encore. Toute la partie qu’on appelle le Quai La Rose, le Piton, les Cascades, n’a été encore défrichée que dans les bas ; le nouveau quartier qu’on vient d’établir a environ quatre lieues de large sur une lieue de haut, le Pays -Brûlé défalqué. Ceci prouve, Monsieur, que vous avez eu tort de dire que nous n’avons presque plus de terrains à défricher. Je vous avais cependant marqué, à mon retour du tour de i’île, que je viens de faire avec M. le baron de Souville, que nous avions vu des terrains superbes, et qu’on allait former au sud de l’île un nouveau quartier. Ce nouveau quartier, en augmentant nos richesses ou nos productions, opérera, dans les autres quartiers, les réunions des portions de terre appartenant aux nouveaux con-

cessionnaires du quartier des Moluqups, nommé ainsi parce que nos administrateurs y veulent encourager la culture des épiceries, à cause de la difficulté des extractions, qui ne peuvent être dédommagées que par une production aussi riche.

Je ne suis point de l’avis de M. Sonnerat sur ce qu’il veut que l’on porte aux Seychelles notre excédant de population. J’ai toujours détourné les habitants de mon quartier qui ont pensé à y aller. J'avais ouï, par des personnes dignes de foi, que le sol n’y était pas bon. Les autres raisons que vous donnez, Monsieur, me paraissent concluantes, et prouvent que le projet de M. Sonnerat, de former un établissement aux Seychelles, est très-mal vu en plus d’une manière. C’est à l’île de France que je voudrais voir passer nos créoles, qui n’ont ici que peu ou point de terre. J’en avais décidé plusieurs, du temps de M. le chevalier Des Roches, et, à mon retour d’un voyage que je fis dans ce temps à votre île, ces habitants sont revenus mécontents, et ont dégoûté les autres. Il serait bien à désirer que le Gouvernement, par des encouragements, voulût appeler à l’île de France nos indigents ; outre les avantages que j’ai déjà fait sentir d'une émigration, nous aurions de plus celui d’augmenter les défenseurs de votre île, dont notre sort dépendra toujours, dans les événements de la guerre.

Voilà, mon cher Monsieur, une discussion qui m’a mené fort loin ; le sujet m’a paru mériter des détails que je n’ai pas eu le talent d’abréger.

M. Sonnerat a eu raison de dire que nous avons eu ici un ouragan en 1772. Il aurait dû dire un autre en 1773, et, depuis 1751, on n’a point eu d’exemple de si furieux ouragans que ceux de ces deux années de suite. Ils sont la cause de la perte de plusieurs cafèteries; celles de la Rivière d’ Abord ont été toutes détruites, et au point que cet objet est presque nul pour ce quartier. Ici les pluies, qui n’ont point tardé, ont fait reprendre les caféiers déracinés. Une sécheresse a suivi ces cruels jours à la Rivière d’Abord, Je viens de lire mon journal de ces jours de désolation. Je frémis encore des désastres que je me rappellerai toute la vie, et que j’ai écrits *avec toutes les expressions de la douleur que j’éprouvais alors pour moi, et pour tous les malheureux qui en ont souffert.

Je vais me permettre, mon cher Monsieur, de répondre aux raisonnements que vous faites sur le sol des deux îles et sur l'effet de leurs différentes températures.

Vous dites, Monsieur, que le sol de Bourbon n’a que l’avantage d’être plus profond que celui de l’île de France, et que cet avantage est nul pour les plantes utiles ; mais cet avantage est-il nul pour le giroflier, le muscadier, le cacaoyer'? La beauté supérieure de nos arbres indigènes, et de plusieurs autres exotiques, comme l’oranger, ne prouve-t-elle pas que l’avantage d’un sol profond est préférable pour les plantes utiles'? La plante sûrement la plus utile est le blé. Peut-on ne pas convenir que votre île n’en fait pas d’aussi beau que la Rivière d’ Abord. J’ai entendu dire à un habitant des Pamplemousses que, avec la semence de Bourbon, il avait d’abord d’aussi beau blé, mais inférieur à la semence; la seconde année il était très-médiocre, et, la troisième, vilain. Voilà une dégénérescence graduelle qui prouve que votre sol ne convient pas à cette plante précieuse. Je crois que les Pamplemousses et la plaine Wilhems produisent votre plus beau blé, et j’ai vu M. Ceré, dans le premier quartier, et M. de Mouhy, dans l’autre, tirer leur blé de Bourbon.

Vous dites, Monsieur, que si le blé réussit mieux ici, c’est que notre température est plus froide qu’à l’île de France, mais que, en revanche, les plantes des pays chauds doivent mieux prospérer dans votre île. Les faits détruisent votre raisonnement et sa conséquence.

1° Le quartier de la Rivière d’ Abord est un des plus chauds de l’île, parce qu’il est rarement rafraîchi par les pluies, et qu’il est le plus éloigné des montagnes ; c’est cependant la partie de l’île qui donne le plus beau blé. On observe, d’ailleurs, dans toute l’île, et, je crois, dans la vôtre aussi, que, plus on monte vers le haut de l’île, c’est-à-dire plus il fait froid, moins beau est le blé et moins il produit. Supposant donc que, étant un peu plus sud que vous, notre température soit plus froide, ce ne peut être à cette cause qu’il faut attribuer l’avantage que nous avons sur vous dans la supériorité de cette denrée précieuse.

2° Votre conséquence est détruite par les faits. Prenons pour exemple le giroflier, parce qu'il est originaire d’un climat près de la Ligne, et qu’il fait un objet de spéculation dans les deux îles.

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