VIE JOURNALIERE DU PALAIS
Il n'est pas hors de propos de mettre courtement devant les yeux la vie journalière de la Cour d'Espagne pour s'en former une idée; connaissance qui en donne beaucoup d'autres, et souvent regrettée quand il n'en est plus temps.
Les fameuses étiquettes d'Espagne qui y étaient des pius d'étiquette& règles irréfragables de la mécanique de toutes choses, grande confusion ont souffert diverses altérations par degrés, et ont été, enfm, ensevelies dans la faveur d'Albéroni à qui elles étaient incommodes, et dont la disgrâce n'a pu les ressusciter, parce que le Roy n'a pu changer d'habitude ni se résoudre à rompre en rien l'exacte clôture où ce Ministre l'a réduit, et qui n'est pas contraire à son goût. Il faut donc perdre de vue ces différentes pièces des appartements du Palais où chacun était admis sans huissier et pourtant sans mélange, suivant son rang on le privilège de ses entrées ; ne considérer plus les diverses clefs que comme nos justeaucorps à brevet, et la plupart de toutes les charges que comme de vains noms et de médiocres appointemens, déchues de toutes fonctions et de tous privilèges; comprendre même que le peu de celles qui n'ont pas tout perdu, ne sont plus que des fantômes de ce qu'elles étaient naguère, que les plus distingués Seigneurs en tous genres : Grands, Yicerois, Charges Principales, Ministres du premier ordre, premiers Prélats, Ambassadeurs, gens du commun, dernier étage, pages et officiers de chacun, tout
36Zi TABLEAU DE LA COLR D'ESPAGNE.
est en mêmes lieux, pêle-mêle, sans ordre, sans distinction et dans une confusion plus grande qu'elle n'est encore parvenue en France. Je parle du journalier et non de ce c|ui s'appelle en Espagne fonctions et cérémonies.
Le Roi et la Reine n'ont jamais pour eux deux qu'un appartement, que les mêmes pièces pour le même usage, que la même table pour tout ce qu'ils veulent faire, et ils font toujours ensemble les mêmes choses; ils ne se séparent jamais que pour des fonctions courtes, rares, indispensables; leurs audiences sont presque toujours ensemble, et, s'il faut le dire, leurs chaises percées dans le même endroit. Ils ne sortent point l'un sans l'autre, vont aux mêmes lieux, et, voyage ou promenades, c'est, tête-à-tête, dans un très grand carrosse. Le retour de Lerma fit, peut-être, la première exception à cette règle; le Prince et la Princesse revinrent avec eux. Ils mangent aussi, soir et matin, tête-à-tête. Le Prince a diné avec eux cinq ou six fois en sa vie, par des hasards de voyage, et nul autre n'y a été admis.
Lit commun. jjg couchout daus le même lit, et il leur est arrivé d'y avoir tous deux la fièvre en même temps, sans avoir pu être persuadés de découcher d'ensemble, même en faisant apporter un autre lit auprès du leur. C'est celui où je les ai vus. Il n'a pas quatre pieds de large; il est à colonnes et très bas. Le Roy fut malade à l'extrémité, il y a cinq ans, il le fut plusieurs mois et la Reyne coucha toujours dans son lit ; il y couche, de même, pendant ses couches, et en quelque temps que ce soit. Il ne découcha d'avec la feue Reine que deux jours devant sa mort.
A huit heures du matin, Valois, garçon de la Chambre qui a suivi le Roy en Espagne, et la nourrice de la Eeine entrent avec des œufs frais. Au bruit du réveil du Roy et du déjeuner qu'il fait au même instant, la Reine s'éveille. On ouvre tous les rideaux. Le lit et les sièges prochains sont remplis de papiers et de livres. Il y a aussi un ouvrage. Ils prennent chacun un manteau de lit, le Roy sur beaucoup d'oreillers, la Reine à son séant. Leur occupation est la prière et la lecture commune. Une fois pour toutes la lecture se doit toujours entendre pour eux de livres de dévotion et jamais d'aucune autre qu'ils se sont interdite pour toujours. Ensuite le Roy se met aux papiers et la Reine à sa tapisserie. Sur les dix heures, le M'' de Grimaldo est toujours mandé, et il dépèche à la ruelle du lit. C'est ce que nous appelons travailler avec le Roy. Un peu avant midi, le Roy sort du lit, servi par Valois, la iSourrice et le Duc del Arco, passe dans la pièce voisine où il trouve le M'Hle Santa Cruz, La Roche et Hasent et deux valets qui l'ont suivi de France, et qui que ce soit autre. Tandis qu'il s'habille, la nourrice, restée seule auprès de la Reine, a quelques moments à l'entretenir; puis elle appelle la Camareyramayor et deux femmes de chambre de jour et la Reine se lève. Elle passe aussitôt dans une autre pièce voisine où est sa toilette. Là se trouvent deux Dames du Palais et deux Signeras d'honneur de jour avec plusieurs femmes de chambre et pas davantage.
Dès que le Roy est habillé, il donne l'ordre pour la journée au Duc del Arco, puis vient entrebailler la porte de la pièce intérieure qui donne dans le salon
Eveiller Déjeuner
Pr:?r Travailier.
Lever.
Ordre- Toilette.
public OÙ se trouvent tous les matins ceux qui veulent faire leur Cour, et là il donne l'ordre au Capitaine des Gardes en quartier, aux Colonels ou aux officiers des Régiments de Gardes en semaine. Cependant ceux qui ont habillé le Roy peuvent aller à la toilette de la Reine ; le Cardinal Borgia y entre sur la fin ; le Prince, la Princesse et les Infants n'y manquent jamais, mais il n'y sont suivis que de celle qui leur tient lieu de Gouvernante. Tout à la fin, quelquefois, le Duc de Popoli y entre et le reste de leur suite demeure dans la galerie intérieure qui communique l'appartement de la Princesse, auparavant de l'Infante, à celui de la Reine. Audiencns Aussitôt que le Roy a donné l'ordre en un moment,
Heures de Cour, -i , , , t...a y ^ r\ c
il rentre et pousse la porte. Bientôt après, le Coniesseur est appelé qui cependant est dans les pièces publiques. Il entretient le Roy, teste-à-teste, une bonne demie heure et souvent davantage. Quand il sort, c'est le temps des audiences que le Roy donne aux Ministres étrangers ou aux Seigneurs de sa Cour qui sont appelés. Cela n'est ni rare ni commun et dure très peu et presque jamais plus d'une. S'il y a audience publique ou du Conseil de Castille, c'en est le temps et le moment de voir le Roy passer et repasser. On peut lui parler alors sans audience, mais peu commodément par la rapidité, plutôt que la vitesse dont il marche. Il parle aussi dans ces moments aux uns et autres assez familièrement. Dès qu'il est rentré, il va trouver la Reine à sa toilette, et s'il y a chapelle, il ressort seul 'pour y aller à travers les appartements où la Cour se fait encore, allant et revenant, comme il vient d'être dit. S'il n'y a aucune de ces trois causes de sortie, nul
ne le voit que ce qui s'est trouvé près de la porte, lorsqu'il l'entrouvre pour donner l'ordre, après quoi chacun s'en va. Comme on sait les jours qu'il ne doit point sortir, moins de gens vont au Palais, ces matins là. Beaucoup en tout n'y sont pas assidus ; peu se font une habitude de l'être, mais en certains jours, la Cour est grosse et magnifique et a toute la splendeur de celle d'un grand Roy.
La toilette finie, ils passent ensemble à la Messe >^esse. sans sortir de leur appartement intérieur qui communique dans un retranchement de glaces et d'ornements fait au bas bout de la chapelle, vis-à-vis de l'autel. 11 y en a un autre, dans ce retranchement, qu'on appelle tribune, quoique de plain pied à la chapelle, et ayant deux véritables tribunes sur la totalité de ce retranchement. C'est à cet autel intérieur qu'ils entendent la Messe, et quand c'est une grand'Messe, ils l'entendent au grand autel, à travers les glaces. Tout ce qui peut entrer à la toilette de la Reine, entre aussi à la tribune, et, de plus, le Capitaine des Gardes en quartier. La Messe finie, le Roy et la Reine repassent dans leur appartement, et demeurent tête-à-tête. Lorsqu'il y a chapelle, la Reine, les Infants, leurs Dames et le M"' de Santa Cruz y assistent dans cette même tribune.
Les jours de Communion le sont également pour le Roy et la Reine ; ils arrivent tous les dimanches et très ordinairement une autre fois dans la semaine. En ces jours, ils se lèvent à huit heures et, dès qu'ils sont habillés, ils vont à la tribune et communient ensemble. Ils déjeûnent ensuite, et le reste de la matinée se passe
à l'ordinaire, et la Messe accoutumée ne s'en dit pas plus tôt en chapelle ou autrement.
Le dîner se sert peu après la Messe. Les Caméristes, que nous appelons femmes de chambre, prennent les plats à la porte que la Camareyramayor met sur la table. Deux Dames du Palais et deux Signoras de jour présentent à boire et des assiettes, un genou à terre. Le M" de Santacruz s'y trouve toujours, parce que tout est de la bouche de la Reine et jamais rien de celle du Roy. Les deux premiers Médecins de L. L. M. M. n'y manquent jamais. Voilà le nécessaire. Ceux qui en ont l'entrée, sont le Cardinal Rorgia qui y manque rarement, le M'' de Yillena, qui s'y trouve quelquefois, et le Duc de S'-Pierre rarement. Ces trois Seigneurs sont Majordomes major du Roy, de la Reine et de la Reyne- Douairière. Les premiers chirurgiens et apothicaires de L.L. M. M. et ces trois valets susdits de l'intérieur, y sont quand ils veulent. Qui que ce soit autre, jamais. Au souper, de même. Le Roy mange beaucoup, et roule sur une 15® de mets, toujours les mêmes, et tous fort simples. Son potage est un chaudeau fait avec plus de vin que d'eau, des jaunes d'œufs, du sucre, de la canelle, du clou de gérofïle et de la muscade. Il en mange aussi à souper, et jamais d'autre. Il boit peu et du vin de Rourgogne vieux. Il ne mange maigre que cinq ou six fois l'année, et, les jours de jeûne, lui et la Reine ne déjeunent point et prennent du chocolat, c'est-à-dire lorsqu'ils veulent jeûner. C'est une tolérance étabbe, qui a tellement prévalu en Espagne, qu'ils sont plus qu'étonnés si on leur dit que ce n'est pas jeûner. La Heine mange moins que le Roy, mais elle aime la bonne
chère, mange de tout, rarement des plats du Roy, boit du vin de Champagne, fait souvent maigre. Elle prend beaucoup de tabac et s'y connaît bien. Le Roy, jamais; il a eu peine à s'accoutumer à lui en voir prendre. Elle déplore agréablement de n'avoir pu venir à bout de lui en faire le sacrifice. Le repas est long, la conversation y est contmuelle; la Reine y met l'agrément et la gaîté; on y parle de beaucoup de choses, et quand, dans ce petit nombre de personnes, il s'y en trouve d'esprit, elles ont lieu d'y placer et d'y apprendre des choses utiles. Cela ne se présente pas tous les jours, mais fort souvent. Le souper est plus court et moins favorable.
Peu après dîner, L. L. M. M. sortent ensemble par le salon public où elles trouvent les personnes qui les doivent suivre. Une des deux Dames du Palais de jour qui a servi le dîner et qui, après, s'est retirée dans la galerie intérieure pour laisser le Roy et la Reine seuls, est appelée, au moment qu'ils sortent, ou par eux, ou par la nourice, ou par un des trois valets intérieurs. L. L. M. M. traversent le premier salon public, descendent par un petit degré qui abrège, et montent en carrosse. Dans toute cette traverse, chacun peut leur parler et faire sa cour, mais l'incommodité de l'heure fait qu'il ne s'y trouve guère personne. L. L. M. M. montées dans un grand carrosse de la Reine et quelquefois du Roy, à sept glaces. Le Duc del Arco, grand écuyer, leur ouvre la portière, tant pour y monter que pour en descendre. Il monte, ensuite, dans un carrosse du Roi, avec le Capitaine des Gardes en quartier et le Premier Ecuyer. Suit un carrosse de la Reine dans lequel sont le M'' de Santa Cruz, son Majordomemayor,
Sortie Heure de Cour.
Rentrée Heure de Cour.
Collation.
et le Duc de Giovenazo, son grand écuyer; enfin, un autre carrosse de la Reine où est la Dame du Palais toute seule. Le Premier chirurgien suit aussi. Les officiers des gardes du corps environnent le carrosse. Il y a grand nombre de gardes et de relais de mules sur les chemins. La chasse finie, ils reviennent de même, presque toujours à la nuit. Au pied du petit degré, le Duc del Arco prend un flambeau de vermeil, et les éclaire jusqu'à la porte du cabinet. Cette heure en est une de Cour, et il s'y trouve, quelquefois, assez de monde. Après avoii- traversé le salon assez vite, le Roy s'arrête à la porte du cabinet et y donne l'ordre, comme le matin. La porte se ferme et personne ne passe au delà que le Duc del Arco, le M'' de Santa Cruz et la Dame du Palais. D'ordinaire, le Prince, quoique il se soit trouvé à la chasse, la Princesse et l'Infant D. Fernand, se trouvent à l'entrée de ce cabinet ou, dès que le Roi arrive, il leur donne sa main à baiser, puis les baise. Ensuite la Reine les baise aussi, mais il n'y a que ses enfants qui lui baisent la main. Le Duc de Popoli se trouve quand il veut, alors, à la porte du cabinet, et, quand elle se ferme, il reste au dedans. Aussitôt après, l'autre Dame du Palais de jour qui attendait, dans l'intérieur, avec la Camereramayor, sert la collation avec celle qui a suivi. Cela est court, léger, et se passe en petit, comme les repas. Le Roy ne prend que du pain. Les fils de la Reine s'y trouvent avec leurs mies, et tout ce qui est entré ou resté dans le cabinet. La collation achevée, tout se retire, et L. L. M. M. demeurent tête-à-tête. S'ils rentrent trop tard, ils font collation en carrosse, où il y en a toujours.
S'il est bonne fête, dimanche, ou, quelquefois jour L'Atocha
de communion, il n'y a point de chasse. A l'heure d'y aller, ils sortent, comme à l'ordinaire, avec cette augmentation de suite : la Camareramayor seule dans un carrosse de la Reine qui suit celui de son Grand Ecuyer. et est suivi de celui de la Dame du Palais, seule aussi. Un autre, moindre, pour une Signora d'honneur, seule, enfin celui de la nourrice. Le Prince .suit ou précède, un moment, avec ses grands officiers dans son carrosse, et les deux Infants après, chacun dans le sien. Je n'y ai point vu la Princesse, qu'une seule fois, et elle était avec le Prince dans le carrosse de L. M. et sa suite, comme celle de la Pieine, trois carrosses, une à une, et pour les grands officiers. Cette file sort du Palais fort vite, coule le long de Madrid, par dehors, parce que ce n'est pas en cérémonie, entre dans le parc du Buen- Pietiro, et arrive par derrière le Monastère des Dominicains de N. D. d'Atocha. On met pied à terre à un petit bâtiment intérieur où il se trouve des gardes du corps à pied, outre ceux qui suivent, et quelques personnes fort distinguées ou fort familières, quand de ce petit nombre il y en veut aller. On monte une douzaine de marches, jusqu'à une courte galerie dont le double est une tribune à deux portes, longue et étroite, dont le bout est plus large et donne, non sur le grand autel, mais sur celui de N. D. d'Atocha. Un chapier et ses ministres sont à genoux au pied, et le chœur chante les litanies de la S"" Vierge, d'un ton triste et court. Elles se terminent par le récit de quelques oraisons et, quelquefois, par la bénédiction du S'-Sacrement, mais pas toujours. Un bon quart d'heure, et toujours moins de
en particulier.
demi heure suffit pour celte dévotion. On remonte en carrosse, comme on est venu. Quelques principaux Révérends présents qui font baiser leur manche à qui ils peuvent, et surtout à la Camareramayor. Retournant par le même chemin, on descend au Maïl où le Roi joue et la Reine le suit. Le Prince y fait une partie à part ou va tirer; les Infants se promènent ailleurs dans le parc, puis on rentre au Palais à l'ordinaire.
Quelquefois le Roy va au Maïl sans aller à l'Atocha. Alors il est suivi comme à la chasse. Lorsqu'il habite le Retiro, surtout le Carême qu'il y passe presque entier, et qui n'est pas un temps de chasse, il va tous les jours au Mail avec la Reine à pied et revient de même, et s'il va à l'Atocha, ses carrosses le laissent au retour lorsqu'il est descendu au Mail. Retournons au Palais.
La collation finie, s'il est jour de confession, c'en est l'heure, et cependant la Reine est libre avec sa nou- Tiavaii rice ou qui elle veut de l'intérieur. Le Roy la rejoint, suupei. ^^^ ^^,jj ^ quitté son confesseur et ils sont seuls. Il mande le Ministre avec qui il veut dépêcher, ou plusieurs, mais toujours l'un après l'autre, et la Reine seule en tiers. Ce travail approche l'heure du souper qui est entre 9 et 10, quelquefois plus tard, entre l'un et l'autre tête à tête. Le souper se fait comme le diner et en présence des mêmes, puis le Roy et la Reine demeurent seuls. S'il est jour de confession, c'en est le temps pour la Reine, et cependant le Roy lit livres ou papiers. Dès que la Reine a fini, elle revient trouver le Roy. Coucher. Confession ou non, lecture ensemble jusqu'au coucher qui de minuit à deux heures est incertain, mais bien
plus souvent tôt que tard. Le coucher n' admet point d'entrées comme les très courtes du lever; ce n'est que l'unique service, qui est le Duc del Arco, les premiers médecins chirurgiens qui ne sont pas au lever, et les trois valets intérieurs, la Camareramayor, les deux Dames du Palais et les deux Signeras d'honneur, la nourrice et quelques caméristes.
Si le Roy voyage, le temps du chemin se prend au voyages lieu de la chasse, et ne change rien en ses journées qui en tout lieu et en tout temps et en toute saison, sont pour lui et pour la Reine telles qu'elles viennent d'être représentées. Si ce n'est qu'à Balsaïnn ils passent souvent le temps de la chasse à voir leurs bâtiments, leurs ateliers et les jardins qu'ils font faire à la Granja, et que les dimanches, quelques fêtes et quelques jours de communion, lorsqu'il sont à Aranjuez, ils passent le temps de la chasse à tirer des corneilles dans les jardins où ils n'entrent que pour cela, excepté le lendemain de l'arrivée et la veille du départ qu'ils s'y vont promener. Quelquefois aussi, c'est dans les admirables avenues de cette maison.