LE MAIL
C'est l'amusement qui remplace la chasse quand les Heure de cour. journées ou la saison des bêtes pleines ne la permet
pas. Pour le chaud, le froid, ni les injures de l'air ne l'empêchent jamais, ni même le Mail, parce que s'il n'est pas bon, on joue à la chicane dans une allée voisine.
Celui du Retiro qui est le seul de Madrid, est tournant au milieu et parfaitement beau, d'une longueur prodigieuse, mais sans ombre, le peu d'arbres plantés au long en donnant peu et venant à grand'peine. C'est le seul endroit où le Roy se tienne, dont l'accès soit libre et permis à chacun. Tout ce qui est connu y entre, et y demeure tant et si peu qu'il veut, suit ou attend à l'un des bouts, et fait tout ce qu'il a envie. Le bas étage ou les inconnus ont la même liberté aux bouts et à côté du Mail. Mais aucune femme ne s'y trouve, pas même celles de la Reine, excepté la Dame du Palais et la Seiiora d'honneur de jour; et cette dernière ne va point à la chasse. Si la Reine veut prendre ou quitter sa manteline, c'est son Majordome major qui la lui met sur les épaules, et qui la lui ôte; si c'est sa coiffe, il la lui présente ou la reçoit d'elle, mais la Dame du Palais l'attache. Un portemanteau les porte à la suite.
Le Roy joue toujours avec son grand et son premier Ecuyer et trois bas domestiques français. Il fait toujours trois tours complets, et jamais plus, rarement moins, et marche d'une vitesse surprenante. Il y a des passes, et le jeu est comme le notre. A pied, à cheval, en carrosse, arrêtés ou marchant, la Reine est toujours à la gauche du Roy et fait le tour pour s'y mettre, si le hasard l'en déplace, sans que rien dérange jamais cet ordre d'un instant ; presque toujours précisément à
son côté et joignant. Si un mot de réponse ou d'interrogation, regarder quelque chose ou quelque hasard semblable la met quelques pas derrière, aussitôt elle rattrape en courant, et si elle n'y prend pas garde assez tôt, le Roy se tourne et quelquefois s'arrête ; c'est ce que j'ai vu arriver plusieurs fois, et remarqué quelques unes que la Reine lui en disait un mot légèrement, en manière d'excuse. C'est un des lieux où le Roy parle le moins et jamais que sur le jeu. Il joue bien, mais point également. On voit qu'il est aise ou peiné, selon les coups qu'il fait, et la Reine d'une attention sans égale à louer les uns et à trouver des raisons aux autres. Elle y plaisante toujours le Premier Ecuyer qui joue très mal et le désole souvent avec grâce et de façon à être désolé, mais à ne pouvoir pa& n'en être pas bien aise. Elle badine fort, aussi, avec le Grand Ecuyer qui joue faiblement, avec grâce et justesse, mais froidement, et quand elle s'échappe à quelque mot sur son âge, c'est un plaisir d'en voir l'escarmouche, car il se rebecque très bien. Les principaux de la Cour s'en mêlent, mais tout cela avec grâce, familiarité et mijesté, d'une part, liberté et respect d'autre, mesure partout. C'est là où elle entretient la compagnie avec un art, une gaité, une liberté charmantes et qui attirent la Cour au Mail. Elle y parle de tout, elle y raille, elle s'informe des nouvelles des familles, en un mot, rien de plus agréable et de plus favorable que ce Mail où tout se presse à la gauche, et laisse la droite fort libre. Elle cherche à faire parler le Roy ; elle l'agace avec un agrément non pareil ; elle le plaisante quelquefois, mais avec un air de respect et
de choses gracieuses ; elle parvient à lui faire dire quelque mot aux uns et aux autres, elle trouve moyen d'amuser tout le monde, et sans bavarderie que la conversation ne tombe point ; elle en soutient, dans des moments, plus d'une a la fois; elle entre dans celles qui se tiennent entre les autres à sa portée; chacun en a sa part, mais avec distinction, et cela se soutient de la sorte, non seulement au Mail, mais dans toute la promenade à pied, qui est très longue pour y venir du Retiro, quand ils l'habitent, et pour y retourner. Le Prince fait, en même temps, sa partie avec des valets, et rarement quelqu'un de ses Grands Officiers. La Princesse le suit, de même, avec plusieurs de ses Dames. Les Infants s'y trouvent fort souvent, et lorsque les parties se rencontrent, se sont des caresses de la Reine nonpareilles à ces Princes et à la Princesse, du meilleur air et le plus aisé du monde, sans jamais se laisser échapper aucune préférence pour son fils. Malgré tout cela, il est vrai de dire qu'encore qu'il se trouve assez de monde au Mail, cela roule entre les mêmes, la plupart en charges ou en emplois, et que la plupart des Seigneurs n'y vont jamais; peu au Palais et quelques uns point du tout, même aux fonctions.